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IV. — Les Druides : leur rôle et leurs doctrines

; Le druidisme, qui nous est connu comme une institution particulière aux Celles païens, a attiré l'attention et excité l'imagination des écrivains an-

ciens et modernes. Parmi les anciens, grecs et latins, qui ont parlé des druides, on peut citer Posidonius. César, Cicéron, Diodore de Sicile, Strabon, Pomponius Mêla, Pline, Tacite, Dion Clirysostome, Lucien, Suétone, Diogène Laërce, Timagène, Origène. Tous écrivaient en un temps où le druidisme était encore florissant, ou du moins restait très vivant dans le souvenir des Celtes du continent. Il est aussi à remarquer que le plus grand nombre, tout en regardant les Celtes comme des barbares, parlent des druides sans mépris et souvent en termes pleins d'estime.

Parmi les anciens auteurs, l'orientation différente de l'esprit grec et latin est rarement mise en meilleur jour que par la façon dont ils traitent le sujet. Pour les écrivains grecs, l'intérêt principal se concentre dans les doctrines que l'on attribue aux druides en matière philosophique. Les Romains se soucient davantage de l'influence des druides et de leurs enseignements en matière civile et politique. A ces témoignages viennent s'ajouter ceux de l'ancienne littérature irlandaise : ce sont les restes, aujourd'hui encore incomplètement rassemblés et étudiés, d'une tradition riche et abondante, qui a été conservée par une nation où le druidisme se maintint en pleine vigueur pendant des siècles après sa disparition sur le continent, et qui remonte à une époque où le personnage du druide était encore une figure familière dans la vie publique. Pour le moment, nous devons nous contenter d'examiner en bloc tous ces documents, et de risquer quelques déductions un peu sommaires : il faut savoir que les matériaux, spécialement ceux qui nous ont été transmis par la tradi-

lion, attendent encore un examen critique détaillé et approfondi.

Des auteurs classiques, notre meilleur témoin est César, qui passa neuf ans parmi les Gaulois, et dont l'esprit génial était capable de pénétrer l'intime de leurs affaires. Bien que sa description des druides soit d'un laconisme provocant, elle nous donne de leur système un aperçu plus complet que ne peuvent le faire les données combinées de toutes les autres sources classiques.

Le druidisme ne fut pas un trait commun à toute la civilisation celtique. 11 ne semble pas y avoir de preuve, qu'en tant qu'élément essentiel de la vie celtique, il ait existé sur le continent ailleurs que dans la Gaule Transalpine. Et puisque cette contrée ne devint possession des Celtes qu'à une époque relativement tardive, nous devons conclure que le druidisme estdû,lui aussi, à un développement tardif. L'existence des druides ne semble pas avoir été connue des Grecs et des Romains plus tôt que 200 avant Jésus-Christ. César apprit en Gaule que les centres principaux de l'institution étaient en Grande Bretagne, que l'enseignement druidique avait ses origines parmi les Celtes des îles et s'était de là répandu chez leurs voisins de Gaule. Les druides du continent tenaient leur assemblée annuelle au territoire des Carnutes (c'est-à-dire aux environs de Chartres), pays « qui est regardé comme le centre de l'ensemble de la Gaule ». Un coup d'oeil sur la carte montrera qu'aucune assemblée d'hommes, venus de toutes les parties de la Gaule Transalpine, n'aurait pu choisir ce territoire comme central. D'autre part, si nous écartons la Gaule Belgique, peu-

plée, semble-t-il, de Celtes plus ou moins germanisés, la province romaine de Narbonnaise, conquise entre 125 et 118 avant Jésus-Christ, et l'Aquitaine, habitée par une population largement ibérique, et si nous confinons nos regards à la Gaule Celtique [Gallia Ceïtica), à ces contrées du Centre et du Nord- Ouest, regardées par César comme plus purement celtiques, nous voyons que dans cette région les Carnutes occupaient une position tout à fait centrale. Il est donc probable qu'à l'origine le druidisme fut seulement introduit dans la Gaule Celtique, et qu'après s'y être établi il gagna les territoires environnants. Quand César parle de la Grande Bretagne comme du domicile du druidisme, lui ou ceux qui le renseignent entendent sans doute les « îles Prétaniques », comme les Gaulois les appelaient; car, quand les Romains soumirent la Grande Bretagne, ils ne semblent pas y avoir rencontré le druidisme, si ce n'est dans l'extrême Ouest, vis-à-vis de l'Irlande. L'Irlande fut presque certainement le séjour principal du culte et son lieu d'origine. Entre l'Irlande et le Nord-Ouest de la Gaule, c'est chose maintenant reconnue, des relations étroites et directes ont existé dès les temps reculés de la préhistoire.

Puisque les sources classiques sont toutes rassemblées dans l'article Druidae de l'admirable compilation de Holder, il est inutile de donner ici les citations au long. Il suffira de présenter les résultats généraux qui semblent ressortir, comme relativement certains ou hautement probables, de l'examen des documents.

On a souvent parié des druides gaulois ou irlandais comme d'une caste ou d'un ordre de prêtres. Si

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par prêtres on entend désigner des personnes mises à part tout spécialement, et ayant un caractère professionnel pour accomplir des rites cultuels, et en particulier Facte du sacrifice, au nom d'autres hommes et de la communauté, il apparaît comme bien certain que les druides n'étaient pas prêtres. S'ils avaient été les prêtres du culte celtique, nous les aurions trouvés aussi en vue parmi les Celtes d'Italie, d'Espagne, de l'Europe Centrale, de la péninsule des Balkans, et de l'Asie Mineure, que parmi les Celtes de Gaule et d'Irlande. Jusqu'ici, il n'est pas de mot celtique, que l'on ait interprété au sens de « prêtre ^ » . Le mot « druide » est dérivé par le grand philologue Thurneysen de deux racines : dru, préfixe signifiant « complètement, à fond », ou quelque chose d'analogue, et vid, « connaître ». Etymologiquement, le druide est donc un homme de connaissance foncière, un philosophe, qui potuit rerum cognoscere causas ; et de fait, c'est ce caractère qui établit l'unité entre les fonctions variées que l'antiquité et la tradition assignent à cette classe singulière.

Les druides formaient un ordre, non une caste fermée. Et comme ils avaient pour but le savoir, il leur fallait commencer par s'instruire. Le candidat, nous dit César, devait se rendre à une école druidique, et là passer quelquefois vingt ans à apprendre, avant de devenir lui-même druide. Il y avait

1. En Gaule, cependant, il y avait une classe de personnes appelées gutuatri, qui se rattachaient de quelque façon au service divin. On sait peu de chose à leur sujet, et ils n'avaient probablement pas grande importance. Le nom semble signifier « ceux qui invoquent », ou peut-être «ceux qui interprètent des voix », — de la racine gulu • voix. »,

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affluence à ces écoles ; les uns y venaient volontairement, d'autres sur Tordre paternel. César, qui jugeait de ces^ mœurs en Romain, pensait que la grande attraction consistait dans les franchises accordées aux druides, — exemption de la taxe et du service militaire. Il oubliait qu'il était historiquement le premier dont les victoires pussent enlever au combat son attrait sur les Gaulois. — Les druides gaulois formaient une sorte de corporation, avec un président élu pour la vie.

Les druides se reg'ardaient eux-mêmes et étaient regardés par le peuple comme experts dans toutes les branches du savoir celtique. Quelques auteurs grecs leur donnent les titres de philosophes, théologiens, physiologistes. Le druide Diviciacus, ami de César, fut envoyé à Rome comme ambassadeur. Là, il rencontra Cicéron, avec qui il conversa, et Cicéron nous apprend que son interlocuteur prétendait à une particulière connaissance, non seulement des secrets de l'avenir, mais des secrets de la nature. Un des premiers poètes irlandais, héritier lui-même du druidisme, met en scène Amorgen, le premier druide légendaire de l'Irlande, et lui fait prononcer un poème, dont il est lui-même le sujet. La déclaration d'Amorgen est accompagnée d'une glose postérieure, mais encore ancienne, que nous avons insérée ici entre parenthèses.

« Je suis le vent sur la mer i, — je suis la vague de l'océan contre la terre, — je suis le bruit de la mer, — je suis le

i. Dans cette traduction, en partie incertaine, j'ai suivi principalement d'Arbois de Jubainville. Je ne puis pourtant accepter sa manière de voir, qu'un panthéisme celtique est sous-jacent à ce poème.

cerf de sept combats, — je suis le faucon sur la falaise, — je suis le drosera (la plus belle des plantes), — je suis le sanglier sauvage pour le courage, — je suis le saumon dans l'étang, — je suis le lac sur la plaine, — je suis le verbe de science, — je suis la lance qui donne la bataille, — je suis le dieu qui forme le feu dans la tête. — Qui illumine l'assemblée sur les montagnes ? (Qui éclaire toute question, si ce n'est moi?). — Qui dit les âges de la lune? (Qui, si ce n'est moi?). — Qui montre le lieu où le soleil va se coucher ? (Si ce n'est le fili ?). »

Le^/i (le mot est communément expliqué au sens de poète), en tant que représentant le rôle principal de l'ancien druide, s'identifie avec les activités les plus frappantes : 1° de la nature inanimée et animée, 2° du monde supranaturel, 3° de l'intelligence et de la main humaines. Il est un avec toutes ces choses, parce que seul il les comprend et les explique toutes. Sa science complète en fait un être unique. Dès lors nous pouvons nous rendre compte pourquoi les druides, sans être prêtres, étaient consultés, comme des gens compétents, sur tous les sujets de religion, a Ils s'occupent, dit César, des affaires des dieux, veillent aux sacrifices publics et privés, interprètent les matières religieuses. » Strabon nous dit que les Celtes « n'offraient pas de sacrifices sans les druides ». Pomponius Mêla, après avoir parlé de l'abolition des sacrifices humains chez les Celtes, continue : « Ils ont encore leurs discours éloquents, et les druides comme maîtres de sagesse. » Il eût été facile à chacun de ces auteurs de nous dire que les druides étaient prêtres, si vraiment ils avaient su que cela fût vrai. Dans ces textes, on ne nous parle que de la religion des Celtes, mais il ne manque pas de preuves dans les écrivains grecs et latins

et dans les premiers écrits irlandais pour établir que le rôle prééminent joué par les druides dans le culte religieux des Celtes occidentaux n'était qu'un aspect de leur supériorité dans toutes les branches de la science et de la civilisation celtiques. Et de même qu'ils étaient spécialistes en théologie et en rituel, ils étaient experts en droit, éducation, poésie, histoire, médecine, sciences morales et physiques ^ En matière de doctrine religieuse et de morale, leur activité s'employait sans doute à épurer, clarifier, expliquer les croyances populaires existantes. Jl n'apparaît pas qu ils aient établi quelque doctrine nouvelle ou particulière. Diogène Laërce résume brièvement leur enseignement religieux et moral. « Leur philosophie, — c'est le nom qu'il lui donne, — délivrée de façon énigmatique, enseignait à honorer les dieux, à ne pas faire de mal, et à pratiquer la virilité. » En tout cela rien d'étrange ou de particulier, mais peut-être s'y montrait-il une affirmation confiante et déterminée, qui, par contraste, fixa l'attention de l'esprit grec sceptique et mal assuré, et qui précisément à cette époque était dans l'attente d'un plus clair message. Celte même altitude d'esprits inquiets, désireux intérieurement de s'évader du doute, amena un certain nombre d'écrivains à assigner spécialement aux druides deux doctrines dignes d'être signalées : la croyance à l'immortalité et à la transmigration des âmes.

11 est maintenant reconnu que les anciens Irlandais regardaient comme une chose possible le passage

1. César nous dit qu'ils expliquaient la nature non seulement des dieux, mais encore de l'univers matériel; — leur enseignement se donnait oralement etea vers.

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de Fàme d'un corps humain à un autre corps humain, ou au corps d'un animal inférieur, quelquefois d'un animal à un autre animal, et de nouveau à un corps humain. Cette croyance populaire devait presque fatalement exciter l'intérêt des druides, et c'est un fait bien attesté qu'ils eurent quelque chose à enseigner à ce sujet. C'est ce qui a donné naissance à la légende que des Gaulois {Galati) se mirent à l'école de Pythagore, comme Alexandre Polyhistor le rapporte au commencement du i®' siècle avant Jésus-Christ. Une série d'écrivains grecs et latins font allusion à cette croyance des Celtes, et à ses analogies avec la doctrine pythagoricienne. Des légendes irlandaises d'origine païenne nous font connaître quelques exemples remarquables de transmigration, si remarquables et si différents de ce qui est indiqué par un mot ou par le silence en d'autres cas, que nous sommes autorisés à conclure que le fait passait pour être plutôt exceptionnel qu'usuel ou universel. César, dont l'attention a sans doute été attirée sur ce point par les Grecs, a, peutêtre à dessein, parlé vaguement des deux doctrines, comme si elles n'en faisaient qu'une : « Eux (les druides) cherchent spécialement à établir cette doctrine, que les âmes ne périssent pas, mais passent après la mort en d'autres personnes; et ils la considèrent comme le stimulant le plus puissant du courage, la crainte de la mort étant ainsi méprisée. » Le passage de l'âme après la mort « dans une autre personne » ne doit pas nécessairement être interprété comme impliquant une nouvelle naissance en ce monde. Il est permis de le rapporter plutôt à la croyance en une nouvelle vie très semblable à

l'existence présente, mais non dans ce monde.

Les anciens se représentaient d'ordinaire la vie d'outre-tombe sous les couleurs d'une existence sombre, triste, remplie de désirs inassouvis; aussi l'âme séparée était-elle portée à revenir hanter le corps, la maison, les lieux familiers de sa première existence. Dans les anciennes légendes irlandaises, cette crainte des esprits n'apparaît pas comme un trait dominant; et si les druides ont usé de la croyance à l'immortalité comme d'un argument contre la crainte de la mort, ils ont dû enseigner que la vie future était désirable. Cela est pour ainsi dire impliqué dans le ton d'un passage cité par Ammien d'après Timagène, auteur qui écrivait sous le règne d'Auguste : « S'étant élevés par leurs recherches jusqu'aux choses cachées et sublimes, et abaissant leurs regards sur les affaires humaines, ils ont déclaré que les âmes étaient immortelles. »

La tradition irlandaise moderne a gardé le souvenir du druide, draoi, mais seulement comme d'un sorcier; draoidheacht, métier de druide, signifie enchantement ou magie. On pourrait croire que ce sens s'est greffé sur l'ancienne réputation qu'avaient les druides de posséder toutes les sortes de sciences, mais de sérieux indices tendent à prouver que le développement a suivi la direction contraire. Les anciens druides étaient en fait magiciens, et quelques-unes de leurs pratiques nous sont décrites en détail par Pline. Cette association du druidisme avec la magie et la médecine, rapprochée de ce fait querinstitution, pour se répandre parmi les Celtes, est partie d'une région qui n'était pas formellement celtique, est fortement suggestive. Des peuples

possédant un polythéisme hautement développé et une civilisation en voie de progrès, bien qu'ils puissent garder quelque attache à la foi en la sorcellerie, ne tiennent pas la pratique de la magie en très vive estime. Parmi des populations plus barbares, spécialement parmi celles qui suivent une religion grossièrement animiste, le sorcier, expert en sortilèges ou en remèdes, est un personnage de la phis haute importance. Ces considérations ont suggéré ridée que les Celtes, peut-être en Irlande, s'étant trouvés mêlés à des tribus aborigènes primitives, leur avaient emprunté leurs maîtres de magie, et, après les avoir adoptés, les avaient perfectionnés pour en faire les druides de l'histoire''.

Cette théorie est sérieusement appuyée par une ancienne tradition, qu'on trouve dans le « Nennius irlandais ». Suivant cette tradition, les Celtes irlandais auraient appris des Pietés le druidisme avec un certain nombre de pratiques de magie. L'origine et les affinités ethniques des Pietés sont encore un problème. Ils se distinguaient des Celtes par la coutume primitive du matriarcat. Leur principal habitat se plaçait dans les parties septentrionales de la Grande Bretagne et de l'Irlande : ce qui semble

1. « La grande difficulté que l'on a à comprendre l'évolution de l'art celtique réside dans ce fait que, bien que les Celtes ne semblent jamais avoir inventé de nouvelles idées, ils ont montré une extraordinaire aptitude à en cueillir chez les différents peuples, avec lesquels le commerce ou la guerre les ont mis en contact. Et une fois que le Celte avait emprunté une idée à son voisin, il était capable de lui imprimer une teinte si fortement celtique, qu'elle devenait bientôt quelque chose de très différent de ce qu'elle était originairement, au point d'en être presque méconnaissable. » J. Romilly Allen, Celtic Art in Pagan and Christian Times (1904), p. 13. La théorie de l'origine non-celtique du Druidisme a été défendue avec talent par le D' JULius POKor.NY, Celtic Review, juillet iOOS.

indiquer qu'ils formaient une population plus ancienne que les Celtes '. Plusieurs auteurs classiques attribuent aux anciens Bretons et Irlandais des usages matrimoniaux étranges et barbares. Pourtant ces usages ne sont point représentés dans les plus anciennes Sagas irlandaises, qui souvent sont franchement païennes d'esprit et décrivent un état social très opposé sous certains rapports aux idées chrétiennes. A y regarder de près, il n'est point fait mention que les Celtes du continent aient suivi de semblables coutumes. Il a bien pu se faire que des récits concernant les Pietés ou autres aborigènes de la Grande Bretagne et de l'Irlande aient été acceptés comme vrais de la généralité des insulaires.

Que le druide, dans la tradition irlandaise postérieure, soit redevenu un simple sorcier, c'est là chose facile à expliquer. Les prérogatives les plus fameuses du druide, la science du droit, la poésie, l'histoire, l'étude de la nature, l'éducation, passèrent au savoir chrétien, qui est la gloire de l'ancienne Irlande. Au druide on laissa ses traditions religieuses païennes et son pouvoir magique.

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