III. — Les anciens dieux germaniques
Déjà dans les sources les plus anciennes, on rencontre, à côté de nombreuses figures mythologiques d'un degré inférieur, d'autres êtres d'un rang plus élevé, vers qui l'homme regarde avec vénération, à qui il adresse des prières et ofîre des sacrifices, afin de se concilier leur bienveillance : ce sont les dieux. Essayons maintenant de retrouver, autant que possible, dans ses traits fondamentaux, la conception que les anciens Germains se sont faite de leurs divinités.
Nous disions en commençant que les dieux germaniques ne constituent pas un système hiérarchisé, avec des rangs de parenté, comme chez les Grecs. Les Eddas, qui ont voulu introduire un certain ordre dans rOlympe germanique, ne sauraient être considérées comme l'expression fidèle de la foi païenne ; on ne peut s'en servir comme on utilise Homère ou Hésiode.
Pourtant ce déficit n'est pas si regrettable qu'on pourrait le supposer à première vue. Nous savons que les mythologues dans leurs recherches sur la théologie grecque ne s'arrêtent pas à la Théogonie ou à l'Iliade et l'Odyssée. Convaincus que la systématisation épique a pu modifier les anciennes conceptions populaires, ils creusent plus profondément et cherchent à découvrir les courants de la foi primitive.
nous n'avons pas à discuter en détail les résultats de ce travail. La seule chose que nous voulons remarquer, c'est que l'on croit apercevoir, au demi-jour d'une recherche laborieuse, le culte suprême de Zeus, le dieu de la lumière et du ciel.
Le dieu du ciel chez les anciens Germains. — On va même plus loin, et l'on retrouve chez la plupart des peuples indo-européens le parallèle du Zeus grec : c'est le Dyàus des anciens Indiens, \e Jupiter des Romains, le Ziu-Tyr des anciens Germains. Ces rapprochements ne laissent-ils pas deviner la perspective d'une époque lointaine, où les tribus indo-européennes, ne formant encore qu'un seul peuple, s'unissaient dans le culte suprême d'un même dieu du ciel?
Quoi qu'il en soit, l'analogie nous permet de soupçonner dans la personne du dieu du ciel et de la lumière, le plus ancien dieu de tous les Germains : son nom est Ziu ou Tiwaz, nom qui semble avoir été formé sur la même racine que Ziu.
Reste à savoir si les données mythologiques confirment cette conjecture. La question paraît d'abord sujette à bien des difficultés. En effet, aux temps historiques, nous trouvons chez la plupart des tribus germaniques la place du dieu suprême occupée par des divinités de tout autre nom. Il est pourtant à noter que la vénération de Ziu comme dieu suprême est expressément constatée chez une tribu, les Semnons; ce culte nous est décrit par Tacite [Gerniania, 39), et l'auteur ajoute cette observation remarquable, que les Semnons se complaisent avec orgueil en leur ancienneté et leur noblesse. Encore au moyen âge, les Souabes qui passent pour les descendants des Semnons, sont appelés Ciuvari. Chez les Saxons et
chez les Goths, où l'on retrouve le culte de Ziu, celuici est devenu le dieu de la guerre. Mais les sacrifices humains, qui lui sont offerts, rappellent qu'il fut anciennement considéré comme le suprême Seigneur de la vie et de la mort.
Mais comment concilier un curieux passage de Tacite [Germania, 2) avec un culte primitif de Tiwaz ? N'y est-il pas dit que les Germains de l'Ouest se classent, suivant qu'ils descendent de l'un ou de l'autre des trois fils du dieu Mannus, en trois groupes religieux : les Ingaevones, les Istaevones et les Herminones ?
Nous savons que les Herminones, dont les Semnons formaient la tribu centrale, étaient adorateurs de Ziu, et que le nom de leur dieu Irmin (d'où plus tard Er) n'est qu'une autre désignation pour le Tiwaz des anciens Germains. Le xïQm.lstwazA\x. dieu des Istaevones q^X. construit de la même manière, et signifie «le brillant» : c'est donc une simple épithète du dieu du ciel. Enfin Ingwaz, adoré par les Ingae^fones, est identifié à Freyr dans la mythologie septentrionale. Mais Freyr signifie « Seigneur », et n'est qu'une invocation du dieu suprême. Déplus, Freyr était une divinité de la lumière. De même Heimdallr, « celui qui brille sur le monde », le dieu septentrional particulièrement vénéré des Scaldes, n'est apparemment qu'une transposition poétique du vieux Tiwaz.
Comme Freyr et Heimdallr, Balder doit être ramené au dieu du ciel. Son nom signifie à peu près « seigneur, prince ». Le point de départ de son culte semble avoir été le Danemark, d'où il se répandit à travers tout le Nord. Aucune figure de la mythologie germanique ne fut ornée de plus de beauté et de plus
de pureté par les poètes postérieurs. On a voulu retrouver dans le mythe de Balder des éléments chrétiens, ce qui n'est peut-être pas complètement à rejeter, ni non plus à accepter dans les proportions où le prennent certains mythologues norvégiens.
Balder est le plus sage et le plus bienveillant des dieux, mais le sinistre Loki veut le perdre. Alors, d'après l'interprétation plus récente de la légende, Frigg, la mère de Balder, fait promettre par serment à toutes les créatures de ne jamais contribuer à la perte du dieu lumineux. Seul l'humble gui est oublié, et c'est justement une branche de gui que le fourbe Loki met dans la main du géant aveugle Hoder, en lui commandant de la lancer sur Balder. Balder, qui n'est point sur ses gardes, tombe frappé à mort. Toute la terre retentit de lamentations touchantes sur le mort bien-aimé. On lui fait de grandioses funérailles, et son père se venge sur le meurtrier. Le noyau de cette légende n'est autre qu'un mythe du soleil, un chant célébrant l'astre lumineux du jour, qui au cours de l'année s'élève de plus en plus dans la splendeur brillante pour descendre enfin dans l'hiver ténébreux. La dépendance entre Balder et l'ancien Tiwaz apparaît clairement.
C'est donc le dieu du ciel qui constituait anciennement le centre du culte. Mais sa figure pâlit, et d'autres dieux se levèrent, qui le supplantèrent : ce furent VVoda7i et Ihoi^r. Mais si nous y regardons de plus près, peut-être ne serons-nous pas sans constater quelques résultats curieux.
Wodan-Odin. — Aucun nom ne se rencontre plus souvent dans la mythologie germanique que celui de Wodan-Odin. On a voulu y voir la plus ancienne
figure, le centre de cette mythologie. Seule, l'histoire du développement de son culte peut nous apprendre quelle importance attribuer à ce dieu. On retrouve ce culte dans la Germanie inférieure, jusqu'en Danemark et en Scandinavie, tandis quïl n'en existe pas de traces en Germanie supérieure (Allemagne du Sud). Même aux pays du Nord, Wodan ne fut jamais le dieu du peuple ; le paysan du Nord adressait ses prières à Freyrou à Thorr. Les poètes et leur entourage sont seuls à le vénérer, preuve frappante que Wodan est étranger dans les contrées septentrionales.
Même dans l'Edda et la poésie des Scaldes on peut reconnaître comme un sous-sol plus ancien. Des légendes septentrionales font de Wodan le dieu des Saxons, et racontent qu'il vint à travers la mer, apportant avec lui la sagesse et l'art d'écrire. La lutte de la race plus ancienne des dieux Vanes avec les Ases plus jeunes, dont Wodan est le chef, ne fait que symboliser, sous forme mythologique, la pénétration d'un groupe de dieux étrangers. Le centre de ce rayonnement est à chercher dans le Nord-Ouest de l'Allemagne. Dans cette région, l'influence galloromaine se fit vivement sentir sur les Germains du Rhin, pendant les premiers siècles de notre ère, et il en résulta une civilisation mixte d'un genre à part. Les barbares du Rhin reçurent des Gaules les impulsions les plus variées, qu'ils communiquèrent ensuite à leurs voisins de l'Est et du Nord. Avec ce courant de civilisation se propagea le culte des peuples du Rhin, la religion de Wodan. Et ainsi Wodan put être considéré comme le porteur de nouvelles richesses intellectuelles.
L'idée première, d'où est sortie la figure du dieu Wodan, se révèle dans la signification même du nom : Wodan signifie « le soufflant ». C'est le dieu du vent et de l'air. La recherche mythologique fait un pas de plus, et nous dit que le dieu du vent, adoré par les Germains rhénans, n'est qu'une transformation du dieu du ciel des anciens Germains, du dieu indo-européen. Ce n'est pas dans la splendeur majestueuse du soleil que le père du ciel se révèle à la Germanie si âpre à cette époque ; c'est bien plutôt dans le vent et les tempêtes qu'il se manifeste au peuple habitant le pays « au ciel rude » (Tacite).
Comme dieu du vent, Wodan est le chef de l'armée sauvage, de la multitude d'esprits qui peuplent les airs. Ce trait de ressemblance avec le dieu latin, conducteur des âmes, le fît identifier par les Romains avec Mercure, et, inversement, le dies Mercurii devint le jour de Wodan (anglais Weânesday, bas allemand Gunsdag).
Aujourd'hui encore, Wodan, qui conduit l'armée furieuse, vit sous les formes les plus diverses dans la légende populaire. Il est devenu le Chasseur sauvage. La barbe ondulant en flots blancs, monté sur un cheval blanc, il traverse les airs au milieu de la tempête. Il ramène sur son visage un chapeau à larges bords, de sorte que son œil unique apparaît à peine. Des fictions plus récentes adjoignent à Wodan deux corbeaux, Hugin (pensée) et Munin (mémoire), qui voltigent autour de ses épaules et lui apportent chaque jour des nouvelles de l'univers et des événements qui s'y passent.
Le dieu du vent est aussi le dispensateur de la fertilité, car le vent apporte une bonne moisson.
« Beaucoup de vent, beaucoup de fruit, » dit encore aujourd'hui le proverbe populaire. Par reconnaissance pour la moisson abondante, on abandonne sur le champ la dernière gerbe pour le dieu et son cheval : usage qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans certaines régions et se rattache au souvenir de Wodan. Il est assez intéressant de constater que dans l'Allemagne du Sud, la dernière gerbe delà récolte est parfois consacrée à saint Oswald, qui, vraisemblablement, a dû prendre à l'époque chrétienne la place de Wodan.
Comme dieu des batailles, Wodan est connu de tous. Sa qualité de dieu du vent le prédisposait à ce rôle, car la tempête est l'image de la bataille, aux yeux des Germains. Le combat est appelé l'orage, la tempête d'Odin. Dans ce rôle belliqueux, Wodan est armé et naturellement a l'humeur guerrière. Il prend part à la mêlée, tout comme les dieux d'Homère, excite les héros, accorde honneur et victoire : aussi les rois lui offrent-ils des sacrifices avant de livrer combat. Bien que connu des Germains du Sud, c'est surtout à la cour des rois guerriers du Nord que le culte de Wodan, dieu des batailles, fut le plus en honneur.
Inséparablement liée au dieu de la guerre apparaît dans la mythologie postérieure la Valh'ôll ou Walhalla. Primitivement, elle désignait l'empire des morts, conçu comme le séjour de Hel. Wodan, dieu du vent, étant devenu dieu des morts, la Walhalla lui fut attribuée en partage, et il y régna en souverain. Dans ces temps héroïques du Nord, alors que les Wikings sillonnaient les mers dans leurs féroces expéditions, la Walhalla devint la « salle d'honneur » des
guerriers qui versaient leur sang dans les luttes épiques. On y trouve réunies toutes les joies qu'un cœur belliqueux peut souhaiter. Là aussi est la patrie des Walkyriesy les vierges des batailles. A l'origine, les Walkyries étaient probablement des êtres mythologiques indépendants, nés de la croyance aux esprits, mais dans les conceptions plus récentes, elles environnent Wodan dans la Walhalla, prennent partsous ses ordres aux combats, et accompagnent dans la salle céleste les héros tombés dans la lutte.
Loki. — Une figure spécifiquement septentrionale est Loki, dont le nom veut dire Fermeur. C'est le dieu qui achève tout, bien et mal. Évidemment, cette représentation abstraite ne s'est formée que plus tard. Mais la nature du dieu doit être plus ancienne. On y a vu la contrepartie ou mieux une dérivation de l'ancien dieu du ciel. Le ciel ne montre pas toujours un visage serein et propice. Il semble changer d'être dans la nuit ténébreuse et l'hiver sombre. Il faut prendre Loki comme la personnification de ce côté lugubre du dieu du ciel. Par là s'expliqueraient ses rapports avec Odin et Balder dont il trame la perte, et aussi sa parenté, telle que la décrit la mythologie du Nord. La messagère de la peur, Angrboda, est sa femme, et les monstres marins, leurs enfants : à savoir, le serpent de Midgard, le terrible loup de Fenris et la triste liel, souveraine du monde souterrain.
Dans l'assemblée des dieux, Loki est le plus rusé et le plus malin. Un seul arrive à le surpasser : Thorr, le fort.
Thorr-Donar. — Thorr-Donar a été le dieu favori des croyances populaires du Nord. Divinité de l'orage proprement dit, il fut bientôt placé au rang
LA RELIGION DES ANCIENS GERMAINS. 4Gl
suprême. Aux temps indo-européens primitifs, le dieu du ciel était aussi le maître de Téclairet du tonnerre, et nous voyons le Zeus grec conserver ces attributs de dieu de la foudre. Mais de bonne heure, chez les Germains, le dieu du ciel fulgurant dut être conçu comme une personnalité particulière et distincte, car il se retrouve des vestiges de Donar chez toutes les tribus germaniques. Partout, le cinquième jour de la semaine estappelé,enson honneur, Donnerstag. Les Romains ridentifièrent à Jupiter, qui lui aussi tient en main la foudre, ou à Hercule, à qui Donar ressemble par sa force et ses travaux héroïques.
Dans la mythologie, Donar nous est présenté comme un héros fort, jeune et beau, à la barbe rousse. Il s'avance sur un char, que traînent deux boucs. Quand il est en colère, sa barbe frémit et ses yeux étincellent. Mais le plus souvent Donar est le dieu non de l'orage destructeur, mais de l'orage fécondant et purifiant. Ami des dieux et des hommes, il est sans cesse en lutte avec les géants malfaisants, contre lesquels il brandit puissamment son marteau de fer.
Ces hauts faits de Donar sont le thème privilégié des poètes septentrionaux : son expédition à lôtunheim (demeure des géants), région sauvage et montagneuse de Norvège, est un sujet qu'ils ne cessent d'embellir de traits saisissants.
Déplus en plus, on fit ressortir ce côté aimable de l'activité de Donar, si bien qu'il devint une divinité morale, l'ami du peuple et son bienfaiteur. 11 favorisait l'agriculture, il veillait sur la fidélité et la vérité, il gardait lasaintetédu serment: à la fin, il était, dans le iS'ord, le dieu tout court.
Les déesses. — L'origine des divinités féminines
est à expliquer dune façon analogue à celle des dieux mâles. De même que le dieu du ciel semble avoir été la divinité suprême primitive et que les autres dieux paraissent s'être formés par la personnification distincte de certains aspects de son être et de son activité, de même il n'y a eu, semble-t-il, au début, qu'une déesse en Germanie. C'est l'épouse du dieu du ciel, la Terre Mère. A elle appartiennent tous les morts qui dorment au sein de la terre. Comme femme, elle est la protectrice des autres femmes, du mariage et de la fécondité. Elle se présente sous des noms variés, et divers aussi sont les attributs que les différentes peuplades germaniques ont mis en lumière.
Nerthus. — La Germania de Tacite (c. 40) nous permet de nous faire une idée assez claire de cette divinité et de son culte. L'auteur latin l'appelle Terra Mater. Une série de tribus se réunissent pour l'honorer aux bords de la mer du Nord. Quand reparaît le printemps, la déesse, elle aussi, revient vers ses fidèles, et elle établit dans une statue sa mystérieuse demeure. L'image sacrée est conduite par les prêtres sur un char à travers les différents districts, et partout à son passage c'est jour de fête et tout bruit d'armes se tait. Après la procession, on baigne la statue de la déesse dans un lac mystérieux et sacré, et les esclaves qui ont pris part au service religieux sont noyés. Evidemment cette fête est une solennité joyeuse en l'honneur de la renaissance de la nature, au printemps : motif bien connu, qui a ses racines profondes dans le cœur humain, et qui provoque encore de nos jours un peu partout des fêtes populaires au mois de mai. Il est curieux de constater que même aux environs de l'an 1000, à Upsala, en Suède, se célébrait
en Ihonneur de Freyr une fête qui rappelle toutes les particularités du culte de Nerthus. Dans le Nord, ?N'erthus est inconnue, mais on y trouve en revanche NJordr, où il est facile de reconnaître le même mot que Nerthus. Njordr apparaît invariablement uni à Freyr. Il y aurait donc possibilité de rattacher Nerthus, Njordr, Freyr, mais la connexion ne paraît pas encore suffisamment établie.
Frija-Frigg. — Le nom même indique la nature de cette déesse. Elle est « l'épouse », et de fait nous la rencontrons dans la mythologie comme femme de Wodan-Odin : le vendredi {Freitag, dies Veneris) lui est consacré. Il est remarquable que son culte a la même extension que celui de Wodan, c'est-à-dire l'Allemagne du Nord et la Scandinavie. Elle partage la puissance avec son époux, passe avec lui dans la tempête, surtout au temps des nuits sacrées. Alors, elle s'arrête dans les huttes des mortels et bénit le travail domestique, comme le racontent même de nos jours les légendes populaires.
Plus important encore est le rôle joué dans les légendes par Holde {Holle) ou Berchta, suivant le nom qu'on lui donne dans l'Allemagne du Sud et du Sud-Est. A proprement parler, c'est la déesse de la mort ; avec les troupes d'esprits elle galope à travers les airs. La neige est un de ses dons. « Dame Holde vide son lit, » disent encore les gens du peuple, quand il neige. Comme Frija, elle visite les demeures pour récompenser ou punir.
Dans la mythologie septentrionale, on donne le nom de Hel à la déesse de la mort, souveraine du royaume souterrain.
Tacite mentionne aussi les déesses Tanfana et Isis,
la première honorée chez les Marses, l'autre chez les Suèves. Il est impossible, faute de documents, de savoir si on peut les ramener à la Terre Mère. Nous trouvons encore dans la littérature du Nord toute une série de noms, qui sont de pures créations de poètes islandais, et qu'on peut par conséquent passer sous silence.