CHAPITRE XCV
Conradi ( Tanner, natif d'Arth, eanton de Sch'wiU ) » quatrième du nom,
quarante-huitième abbé»
Une partie de la révolution qui marqua le règne précé^ dent, et qui se prolonge jusqu'à nos jours» consiste dans la suppression de fait du titre de prince du Saint-Empire, attaché à la mitre des abbés d'EinsidIen.
L'Empire germanique ou le Saint^Empire, déjà ébranlé par le traité de Presbourg en décembre iSOS , fit, après mille ans d'existence , la même chute que tant d'autres le 12 juillet 1806 : ce jour-là les ambassadeurs de quinze princes et d'un comte allemand signaient , avec le ministre de l'empereur des Français, le traité qui les séparait à perpétuité du territoire de l'Empire germanique, et les unissait sous la protection inunédiate de Napoléon en Confédérationrdu-Rliin. Le 6 août de la même année, l'empereur d'Autriche lui-même déclarait déposer sa couronne d'empereur d'occident. Il est vrai qu'au bout de huit ans à peine, TAutriche signait avec la Russie et la Prusse xm traité dont une des clauses secrètes promettait une rupture de la susdite confédération » et la bataille de Leipsick réalisait ce projet d'une manière éclatante. Mais tout cela ne remit pas le Saint-Empire sur sa base; et lorsqu'on 1814 la paix fut rétablie en Europe, le congrès de Vienne , qui s'occupait de la réorganisation politique de l'Allemagne , n'aboutit qu'au traité de Paris , signé le 8 juin 1815, où les états de l'Allemagne étaient déclarés indépendants et unis par un lien fédératif • Cette nouvelle
confédération, dite Confédération-germanique » estréprér sentée à Francfort par la diète permanente de trente-neuf députés , présidée par celui d'Autriche , et vous y cher^ cheriez en vain le représentant des princes d'EiusidIen; L'abbaye-des-Ermites n'a plus de princes, elle n'a que des abbés... et des saints.
Mais une question toute simple se présente r ce que l'on appelle nobles en général, ce sont des personnes dont les titres remontent jusqu'aux temps féodaux; et parce que ces personnes ont perdu leurs fiefs, s'ensuit-il qu'elles ne soient plus nobles? non; leurs titres restent et passent à perpétuité à leurs descendants en ligne directe , souvent même, parla faveur du roi, à leurs descendants coUaté-* raitx. Donc le titre de prince est-il si fort adhérent aux droits de propriété , qu'il doive s'effacer , une fois cette propriété perdue?
Pour nous , juristes , cette question serait Êicile à ré-» soudre négativement , mais la modestie de Conrad ne lui permit pas même de l'entendre ; il ne prit de Tabbatiat que la charge et les devoirs , sans en examiner les droits. n avait vu crouler pièce à pièce les plus beaux édifices de la vanité humaine, et dès le règne de son prédécesseur il s'en consolait aisément. Ami du prince Béat que sé"> duisaient son esprit, ses talents littéraires et administratifs , ils avaient plus d'une fois ensemble souri de pitié en présence des chicanes et des autres démonstrations de basse jalousie que leur faisaient certaines gens moins étrangers au pays qu'au monastère.
L'abbé Marian régnait encore quand le jeune Conrad prit l'habit de bénédictin à vingt ans; il était prêtre à vingt-cinq (1772). Il fut alors envoyé à Bellinzona en qualité de professeur ; un peu plus tard il revint à l'abr baje , pour y être bibliothécaire ; puis on le renvoya à
BeliioÉOiM comme principal de ce collège, qu'il ne quitta que pour passer économe ou procureur d'Ëinsidlen. La révolution venue » ce fut lui qui se chargea de sauver le palladium du pays, la statue de la Vierge > qui, d'abord cachée sous terre dans les flancs du Haggen , l'une des montagnes voisines de l'abbaye» fut transportée ensuite à Bludens en Yorarlberg» puis à Saint-Gérold , dans la même contrée, et enfin jusqu'au cœur du Tyrol. On dit que pendant ces divers voyages de la statue, le Père Conrady qui en surveillait le transport, ne s'en éloigna jamais; dans les haltes, il se servait de la caisse en guise de pupitre , et c'est là^dessus qu'il écrivit les meilleures pages de ses œuvres ascétiques.
Après la restauration du monastère et l'ouverture d'un nouveau noviciat en 1806, Conrad fut maître des novices : deux ans après il succédait à Béat sur le siège abbatial. 11 lui' fallut beaucoup d'ordre et de sagesse pour faâre mon- • ter l'écu, le pauvre écu du prince Béat à iOOO florins de rentes. Biais qu'est-ce encore que 1000 florins à un établissement dont les réparations et Tentretien en absorbent de 15 à 18000? Toutes les fortunes sont relatives ; et tout ce qui subsiste en ce monde portant avec soi un élément dé décadence , il faut , pour relever des murailles , plus d'or en une seule année que n'en absorbe en plusieurs le personnel de la communauté.
La plupart des titres de propriété manquaient aux archives , et de ceux qui s'y trouvaient un certain nombre étaient abolis soit par la violence du fait, soit par la législation nouvelle du premier consul de la république française, qui, dans son acte de médiation en Suisse ( 1805), ne garantissait à l'avenir aux établissements religieux qu'une existence matérielle de simples citoyens membres de la commune qu'ils habitent; quant à leur existence
politique, elle dépendait immédiatement du gouvernement de leur canton.
Par suite de cette nouvelle position, Conrad s'appliqua à rendre agréables de part et d'autre les rapports de labbaye avec le bourg d'Einsidlen, comme ce doit£tre entre deux honnêtes propriétaires, égaux devant la loi. Pour venir à bout de son idée , il ne ménageait pas les sacrifices; et tous ne lui furent pas utiles.
Encore une de ses premières et plus chères pensées , ce fut la complète restauration de la Sainte-Chapelle; sans cela il regardait ses efforts comme incomplets pour sauver l'image sacrée : selon l'expression de ses propres mémoires, « il n'avait réussi à la transporter de Trieste à Einsidlen , que parce qu'elle devait y être le plus bel ornement de la maison, et la consolation du pèlerin. » Après avoir fait d'aussi grandes dépenses pour continuer ces travaux entrepris dés le temps de Béat, l'abbaye d'Einsidlen se trouva prise ainsi que tout le pays , par la grande famine de 1816 à 1817.
Les souvenirs de cette époque malheureuse sont encore bien récents , et chacun sait, en Suisse peut-être plus que partout ailleurs, vu la rareté des terres labourables, qu'une livre de pain s'y vendait cinq francs ; et n'en avait pas qui voulait, même parmi les richards du pays : on voyait alors, comme en France en 95, d'élégants voyageurs tirer de leur poche, non-seulement sans honte , mais avec une certaine fatuité , le petit morceau de pain , que remplaçaient fort mal les lourdes patates de la table d'hôte. Malgré la rigueur des circonstances , Conrad n'abandonna ni ses plans ni ses ouvriers; il doubla et tripla même les salaires, fit venir des blés d'Allemagne, en donna largement aux pauvres de la commune ; avança aux autres habitants plus de 60^000 francs de Suisse, et engagea les trois
quarts des propriétés de Tabbaye pour procurer du crédit au bourg d'EinsidIen.
La statue de la Vierge qui, depuis son retour, était provisoirement placée sur un autel de bois, au milieu de l'église, remonta sur son trône antique, et le 14 septembre i8i7, on put célébrer à la fois, la restauration de la chapelle et le huit cent soixante^^huitiéme anniversaire de sa dédicace.
La fête tombant un dimanche , il y eut ce qu'on ap-* pelle grande-dédicace y c'est-à-dire qu'on la chôma quinze jours de suite. Toutes les maisons du bourg d'EinsidIen changées en hôtelleries étaient encombrées de pèlerins : on ne sait comment il put en tenir jusqu'à 20,000, dans un si petit endroit; d'aucuns s'étaient campés à la belle étoile sur la grande prairie de Bruel qui entoure l'abbaye; et là, comme dans l'église, (pii leur était ouverte toute la nuit , ils formaient des chœurs et récitaient de bruyantes prières. Du reste il semblait que le ciel fut d'accord avec eux pour rendre la fête plus complète; c'était par un temps magnifique , et la nuit ne feisait que varier l'éclat du jour par celui de son beau manteau d'étoiles.
L'abbé Conrad poursuivait toujours sa mission , et continuait avec cette grandeur commune à ses devanciers, l'œuvre de Béat, la réputation de l'abbaye. On lui doit les deux jeux d'orgues à l'intérieur de l'église, le nouvel arrangement du maître-autel , la fourniture presque complète de la sacristie et des ornements sacerdotaux, habits et vases sacrés. Une partie des bâtiments de l'économat brûlés en 181 S furent relevés; une infirmerie s'organisa pour le service du collège ; des mécaniques à tisser, placées dans l'intérieur de l'abbaye, se mirent en mouvement, et les moines eux-mêmes purent fabriquer, tondre , apprêter et teindre le drap qui sert à leur uni-
iforme. Les anciens règlements intérieurs reprirent toute leur force : discipline presque militaire et cependant sanà austérité ; tous les jours office complet , équivalent au solennel^mineur ; à quatre heures du soir, chœur des moines dans la Sainte-Chapelle pour le Salçe-reginai. L'enseignement lui-même fut l'objet d'un soin spécial; on reprit les sciences exactes et les langues ^ même celles de rOrient ; et afin de faciliter à tous les catholiques d'Europe le pèlerinage et les devoirs qui en sont la condition expresse , plusieurs des Pères confesseurs furent envoyés à l'étranger pour s'y former aux divers langages, idiomes, patois même.
A l'extérieur^ Conrad fit réparer la grande horloge et les deux tours où l'on replaça les cloches : pendant la révolution elles avaient été précipitées de là haut sans autre cérémonie : vandalisme et stupidité ! La place et la terrasse qui .s'étendent devant l'église furent repavées, et. les arcades, qui servent d'abri aux boutiques, arrangées plus symétriquement. La petite chapelle de saint Gengulphe j sur le bord de la prairie de Bruel , avait été déjà en 1815 l'objet de réparations potoires; la route qui passe devant , et remonte l'Ëtzel après avoir décrit mille courbes inévitables , les maisons qui s'élèvent près du sommet de cette montagne , les autres chemins de traverse qui mènent à l'abbaye par dessus les sapinières et les lits des torrents , furent remis en état , au grand soulagement du pèlerin et de sa monture*