CHAPITRE XCVI
(Même règne.)
Au mois de mai 1818 , Tâbbé Conrad reçut, sans s'y attendre le moins du monde , un message de la cour de Rome. Le pape Pie VII avait eu ou reçu l'idée d'ériger l'abbaye d'Einsidlen en siège épiscopal , d'où ressortiraient les petits cantons catholiques : depuis leur séparation de l'évêché de Constance, ils n'étaient administrés que provisoirement; on donnait à entendre à Conrad que les petits cantons se féliciteraient d'avoir pour chef, dans l'ordre de la foi , celui d'un monastère distingué à tant de titres et depuis si longues années; qu'ainsi il dépendait de sa volonté , qu'à l'avenir tout abbé d'Einsidlen nouvellement élu se trouvât, par ce fait même, revêtu de l'épiscopat vacant par la mort de son prédécesseur. Cette apparence d'honneur , ajouté à ceux de l'abbatiat , eût tenté bien d'autres chefs d'ordres ; mais que fût-il arrivé en cas d'acceptation de la part de Conrad? le moindre des inconvénients eût été le reproche plus ou moins fondé , mais inévitablement fait au nouvel évéque, de gouverner Téglise des petits cantons par suite des menées d'une poignée de moines, etc., etc.... On en aurait bientôt conclu que les intérêts de l'évêché passant avant ceux de l'abbatiat, il fallait que l'un cédât entièrement la place à l'autre; et ici encore, etc, etc
Le chapitre bénédictin des ermites s'étant assemblé, rédigea dans les termes les plus convenables un mémoire au saint Père, afin de lui remontrer que ses
intentions toutes bonnes et favorables au chef de la communauté , l'isolaient néanmoins trop sensiblement de la direction de cette communauté même, dans laquelle les titres honorifiques avaient sans doute plus d'une fois ajouté à l'éclat de la mitre abbatiale, mais sans jamais imposera qui en était revêtu des obligations et des travaux étran« gers. Rome se déclara fort édifiée, mais fort peu ébranlée par ces objections de la modestie et de la piété mena** stiques, et au mois de juillet de la même année, l'abbé reçut de nouvelles instances et de séduisantes assurances pour l'avenir de son couvent et de la règle^ Conrad qui n'était pas habitué à lutter contre l'élégante adresse et la pieuse ténacité d'un internonee italien, monseigneur Belli , se déclara neutre , et dit que tenant ses pouvoirs de l'élection , il abandonnait la décision de l'afiaire à ses électeurs. La crainte d'afQiger sa Sainteté , et le désir de continuer avec la cour de Rome des relations si heureusement soutenues depuis huit siècles , tenaient les moines dans une singulière perplexité. Pourtant, à force de délibérations , de recueillement et d'invocations à l'Esprit de lumière , la congrégation d'Einsidlen prit son parti : elle refusa, et ce refus dont la masse éclairée des citoyens connaissait les motifs , fut hautement reconnu bon et utile aux intérêts du pays. L'abbé Conrad prouva de son côté l'intérêt qu'il portait à son canton , en lui ménageant des rapports intimes avec l'évêché de Coire , qui fut bientôt chargé des affaires ecclésiastiques du canton de Schwitz. Encore en 1818 , Conrad fit offrir au gouvernement de Schwitz ses bons offices pour élargir les bases de l'institution secondaire du chef-lieu; il lui voulait fournir lui-même quelques-uns de ses bénédictins pour pro^ fesser : mais soit qu'il y eut quelques laïcs disposés alors à remplir ces fonctions , soil tout autre motif que nous ne
voulons pas ëclaircir , on éluda la proposition de Tabbé ; depuis 9 d'habiles jésuites ont pris la direction du collège de Schwitz.
Portant ses vues au-delà d'un horizon que l'esprit politique, le plus faux des esprits, cherchait encore à restreindre pour Conrad et ses doctes frères^ Vabhé s'adressa en 1819 à tous les couvents de son ordre en Suisse, et leur avoua hautement son désir de voir se rétablir l'ancienne congrégation bénédictine helvétique ( Congregatio^helç€t(hb€nedictina). Semblable à celle de saint-Maur en France, elle avait pour but d'entretenir également dans toutes les maisons de la règle de saint Benoit l'es^ prit d'ordre et d'upion; quant aux formes administratives, il y avait cette différence , qu'au lieu d'un général chargé de l'inspection suprême , c'était un abbé visiteur ( visitator), élu tous les sept s^ns. Les liens de cette congrégation avaient été rompus en 98, par suite de la sécularisation de la fameuse abbaye de Saint^all, berceau de la Régie en Suisse : pour les renouer , Conrad obtint de la cour de Rome un bref portant confirmation des an? ciens statuts et privilèges , et reconnaissance de la congrégation rentrée en activité.
Dans l'année même, les abbés de tous les monastères de l'ordre s'assemblèrent en synode à l'abbaye d'Ëinsidr len : l'objet spécial des conférences fat \^ d'indiquer les moyens de ranimer les hautes études dans leurs diverses maisons; 2® de soumettre le règlement de ces maisons à un même niveau. Si l'abbé Conrad ne put recueillir tous les fruits de son idée, ce n'est pas sa faute, mais celle des petits événements extérieurs qui venaient chaque jour tracasser son administration.
Cependant, comme pour dorer de quelques gouttes de (niel le calice amer qui se présentait si souvent à Conrad,
el devant lequel il ne recula jamais, la commune d'Einsidlen dans son assemblée nationale de 1821 vota,, avec un élan dont on ne saurait assez la louer , un acte public de reconnaissance envers Tabbé et son chapitre pour leurs bienfaits et concessions sans nombre. Conrad, sensible comme il le devait aux nobles témoignages de ses voisins, fut d'autant plus péniblement affecté du refus qu'il essuyait à Schwitz pour la restauration du collège, refus incompréhensible alors. Sa santé peut-être aussi contri» buait à sa peine : il sOuffrait depuis quelque temps d'une affection de poitrine, et Ton sait que ce mal rend fort impressionables les sujets qui en sont travaillés. Bientôt il sentit ses forces diminuer en raison inverse de son irritation de poitrine qui tourna en hydropisie. Au printemps de l'année 1825, il était défiguré par la maladie et ne vivait plus que d'espoir. Conrad mourut le 7 avril, âgé de soixante-treize ans : il en avait passé cinquante-trois au monastère, dont trente -six comme prêtre, et dixsept comme abbé.
L'abbé Conrad a écrit plusieurs livres estimés pour le fond et la forme , mais d'un intérêt toujours spécial. Ce sont d'abord ses Considérations sur les vérités fondamentales { Sittliche^etrachtungen. 5 vol. in-8*^ ), puis ses Conférences ecclésiastiques ( Bildung des Geistlichen, 2 volin-8'* ). Ce dernier ouvrage surtout a conquis à l'auteur une réputation éclatante. Enfiu un Epistolaire, petit livre digne d'un grand mérite. Ses œuvres posthumes se com* posent de trois volumes de Méditations ascétiques sur les principales solennités du catholicisme. La presse périodique, en payant un juste tribut d'éloges à la mémoire de Conrad, n'a pas manqué d'attirer l'admiration publique sur ses productions littéraires.
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