CHAPITRE XCVIII
I , quarnnte-DeuvIèuM
Dak9 les premiers jours d'août de l'année 1833, le pèlerin dcsiinc à écrire celle histoire , cgai-é dans les montagnes du canton de Schwitz, arrivait pour la première foi3 à Eiusidlen , guidé par les cris et la marche lointaine des troupes fédérales; elles venaient mettre la paix dans le canton , violemment divisé en pays intérieur et pays extérieur. Depuis cette division, l'abbaye se trouvait entre deux feux. Liée d'une part au pays intérieur par ses anciens traités, et de l'autre placée géographiquement au centre du pays extérieur, elle ne pouvait plaire aux uns sans déplaire aux autres. C'est du reste en tout lieu le sort des hommes de bonne foi qui essaient de concilier deux partis opposés. Le successeur de l'abbé Conrad , dom Célestin I", s'y était jusqu'alors employé vainement, et n'avait recueilli qu'un amer déboire du rôle de paix imposé à sa conscience de chrétien et de prêtre. En février 1829, il lui avait fallu plaider pour défendre les droits de l'abbaye sur les communaux dont on lui réclamait l'entière et exclusive propriété, contrairement aux conventions arrêtées préeédemmeut avec l'abbé Conrad. Cependant que n'avait pas fait Célestin pour éditer le procès? Jusqu'à aller lui-même, en pleine assemblée municipale, haranguer ses adversaires et tacher de réveiller en eux cet esprit d'union qui distingua toujours la Suisse catholique. Un an après, en janvier 1830, le gouvernement fie Schwitz crut trancher à jamais les difficultés, en
prononçant l'entière séparation des terrains en litige : et l'abbé» fidèle à son mandat de propriétaire désintéressé, ne prit pour le couvent que le dixième des propriétés, abandonnant les neuf autres à la commune d'Einsidlen. Il est difficile de mieux réaliser le mot évangélique : Âb eo qui aufert tibi vestimentum, etiam tunicam noli pro-hibere. ( S. Luc. VI. 29. )
En 1831 l'on fit comprendre à dom Gélestin , que pas un de ses prédécesseurs n'ayant renoncé solennellement à leurs droits seigneuriaux» il ferait bien, lui, d'en déclarer abdication formelle. Soit» dit aussitôt l'abbé; et que fautril encore ?
L'arrivée des troupes fédérales ne fut qu'un acte de plus dans ce drame , où depuis quarante ans on voit le droit divin et populaire des abbés d'Einsidlen aux prises avec le fait de quelques hommes , ennemis sans le savoir sans doute, de leur propre avenir.
L'abbé avait donné soii logement à l'état-major ; et, pour faire preuve de confiance , il avait disposé comme à l'ordinaire la célébration des offices du lendemain , laissant les tribunes de l'église et les corridors du couvent ouverts tous les matins aux soldats , catholiques et protestants. De leur côté les soldats voulaient remercier l'abbé à leur façon : leur tenue dans l'église fut convenable; ils admirèrent paisiblement tout ce qui en est digne dans l'église et la maison; d'aucuns même s'amusaient à relever les sonneurs au clocher , et mettaient en branle les plus grosses cloches , sans excepter le bourdon du prince Placide.
Lorsque ce concert aérien commence ou finit , les clochers sont réellement eux-mêmes dans un état de vibration, et l'on entend à cinq cents pas de l'abbaye la charpente qui grince et gémit pendant plusieurs minutes.
Or, an avait fait nouvellement quelques réparations a Tune des tours , où la charpente est le plus fatiguée par le tiraillement de tous les jours; il restait même encore sur le plancher supérieur quelques -bois de travail, entr'autres une assez grande poutre dont la posi* lion était légèrement inclinée vers le trou des cordes, et dont le poids dirigeait les mouvements à chaque oscillation du plancher. Si minime que fût le mouve^ ment de la poutre , il augmentait en raison directe de la pente , et ce (ut bien pis > lorsque les cordes et les lanières qui servent à sonner , eurent caressé de haut en bas la poutre qui avait déjà la tête sur Tabime. Elle y plongea de toute la vitesse de son poids , et tomba sur un soldat qu'elle aurait pu foudroyer; il eut une jambe cassée. A ses cris au secours , la sentinelle accourue tire un coup de fusil en appelant la garde : la garde arrive en tumulte, et le peuple aussi, et l'on crie sur la place et dans le bourg que les moines assassinent les soldats , qu'ils veulent en faire autant au peuple , et qu'ils sont d'intelligence avec ceux de Schwitz ( pays intérieur ) ; et guerre aux moines ! et mort aux anciens maitres ! enfin tout le vocabulaire des émeutes.
Déjà les abords du couvent étaient remplis d'une populace étrangement démonstrative ; les troupes remplissaient les salles et les passages , en demandant raison de l'assassinat commis sur un des leurs. Cependant l'abbé qui venait sans défiance au devant de cette mêlée; les officiers supérieurs, dont l'éducation distinguée était plus à même d'écouter la voix de la justice et de la sincérité ; enfin et surtout cette influence invisible qui sait calmer les bourrasques de plus d'un genre , firent qu'il pût y avoir au moins quelques explications , et la moindre suffisait pour tout réduire à un effet du hazard.
X*abbé Célestin, entouré des officiers fédéraux et d'und fartie de la foule , monta bien vite à la tour ^ où chacun put se convaincre par ises yeux de la simple vérité : néanmoins , de concert avec tout ce monde , il voulut donner satisfaction à l'opinion publique^ en livrant à l'examen d'arbitres spéciaux sa conduite et la série des faits qui avaient occasioné la blessure du pauvre soldai. Les arbitres experts furent amenés cérémonieusement de Zurich , et ne purent que sourire de pitié en voyant que l'opinion publique avait besoin de leur assertion, quand le premier maçon ou charpentier en eût pu dire autant. Ainsi se termina cette grande affaire « Parturient mo7ite8
L'effet principal de l'occupation fut de renouveler la constitution du pays ; mais les termes vagues de quelques articles de la nouvelle charte, laissent les bénédictins d'Einsidlen exposés à mille petits procès , dont la solution dépendra toujours de la bonne foi des interprètes. Mais le temps fait des progrès, et la condition des corps religieux, en Suisse comme ailleurs, ne saurait demeurer sans scandale, en opposition avec le principe des meil* leures législations modernes, l'égalité des droits nettejnènt garantie à tous les propriétaires é
Du reste il ne parait pas que l'abbé Célestin se laisse distraire de sa haute mission par les revers ; nous ne citerons que des faits de notoriété publique , pour ne pas manquer aux convenances en accordant des louanges , même méritées , à un homme vivant. Dans ces derniers temps de fortune ennemie , l'abbé a donné une nouvelle extension au petit collège d'Einsidlen, fait réparer Téglise et embellir la chapelle , secondé, dit-on , dans le dernier travail par un auguste ami des heamxxirts.
Sans prétendre ressembler à celui qui embrassait et hc*
nissait les enfants dont les pères voulaient le lapider^ Tâbbé Célestin a fait venir pour donner l'éducation première aux enfants d'EinsidIen , deux sœurs de la Providence : deux sœurs de France , noble pays , où Ton est sûr de trouver toujours à côté d'un peu de mal beaucoup de bien. Aussi l'abbé Célestin y a-t-il déjà envoyé plusieurs de ses savants religieux pour s'habituer à notre idiome , et pouvoir ensuite conférer les sacrements à tous nos Voyageurs de bonne volonté. Son couvent fournit même en ce moment à la Bavière une colonie religieuse et scientifique 9 selon le double but de l'ordre : et si Dieu lui prête vie, l'abbé ne veut pas en rester là«
Ce n'est qu'après avoir pris tous ces renseignements avec une impartialité scrupuleuse, que le pèlerin ci-dessus désigné a voulu voir l'homme de paix, dont la tète princière n'est plus couronnée que d'épines comme celle des papes aujourd'hui. Dom Célestin est d'une assez haute stature , mais frèle de constitution : ce qu'il y a de plus prononcé dans sa physionomie, c'est la modestie; dans sa parole, la franchise. Quant à sa conduite, notre caractère d'historien nous défend d'en signaler même la patience. C'est au lecteur à prononce^ : ses habitudes extérieures ,. que tout le monde peut connaître , sont d'une simplicité vraiment cénobi tique. Et c'est bien : il faut de ces hommes là dans tous les temps , mais surtout dans un temps de renouvellement moral.
Les détails suivants sont encore de notoriété publique-: l'élection de Célestin date de onze jours après la mort de l'abbé Conrad* Au premier tour de scrutin il avait tous les suffrages. Son nom de famille, Muller, lui a fait prendre pour armes parlantes une roue de moulin surmontée d'une croix. La roue exprime encore cette activité per-' pétuelle qui ne s'irrile d'aucun obstacle , et la croix qu*
la surmonte est un signe de bon* avenir. Gélestin avait passé par les différentes charges de principal du collège d'Einsidlen^ dé curé de la commune et de procureur au domaine abbatial de Sonnenberg. En revenant à Tabbaye, il n'avait fait que retrouver d'anciens amiSé Le peuple le lui donna du moins à entendre par ses protestations de joies bruyantes et solennelles. Ce peuple si franchement bon, lorsqu'il écoute les mouvements de son coeur et qu'il écarte les meneurs perfides, eût alors poursuivi d'un ter^ rible anathème quiconque eût osé lui inspirer la moindre pensée de haine et d'envie contre son ancien pasteur, Père Célestin.
On dit même qu'aujourd'hui les braves Einsidiois sont revenus à leurs sentiments primitifs d'amour et d'union filiale. Gloire donc à l'esprit qui les anime, eux et leur gouvernement honorable. Le passé n'est plus.
Quant au présent , nous n'avons jamais été de ceux qui aiment à s'en plaindre : nous pouvions connmie tant d'autres jouer à le tourner en ridicule : c'eût été là encore une chétive satisfaction d'amour propre. Ne vaut-il pas mieux travailler à le perfectionner, ce présent , puis espérer dans l'avenir? La conscience ni l'histoire n'y perdent rien...
Là se termine, au grand désappointement de l'auteur, la série de ses renseignements sur les abbés d'Einsidien. Ce sont toutes figures caractéristiques, où plus d'un homme d'état pourrait trouver à faire quelque emprunt utile. L'importance de ces nobles reclus venait de leur
foi. On a cru la leur enlever» cette importance» en leur retirant l'influence matérielle» la coopération aux affaires publiques^ et les avantages de la grande propriété. Mais à supposer qu'on y ait réussi , l'esprit publie a<-t-il gagné à ce revirement administratif? Les chefe actuels du pouvoir sont tous laïcs , çn France» du moins : ont-ils trouvé plus de docilité dans les populations » plus de vertus intimes dans les familles» plus de lumières et par conséquent de simplicité dans les mœurs de leurs administrés ( surtout parmi les conmiunes rurales.... )? non. C'est que toute la question du gouvernement des peuples , toute la science politique ne git pas dans la possession des intérêts matériels d'une nation » mais dans la direction de son esprit : et cette direction devient fort difficile aux individus préoccupés eux-mêmes de leur intérêt matéitel.
Si l'on a rendu service à quelqu'un en dépouillant les sociétés religieuses des soins de la grande propriété et de l'administration publique , c'est peut-être à ces sociétés mêmes, à qui l'on a donné ainsi l'occasion de faire éclater de nouvelles vertus » et de se concilier de plus grandes sympathies.
Le crime de la spoliation n'en reste pas moins à ceus qui l'ont commis. Ce crime n'empêchera pas qu'à ces sociétés religieuses appartienne toujours le privilège de perfectionner l'esprit public; parce que, pour l'éducation des peuples comme pour celle des enfants, il faut un dévouement vraiment reUgieux ; il hui ce que nous appelons un célibat universel , c'estnà-dire un entier déta« chement des intérêts de la terre; afin de ne pas diriger ceux des nations dans le sens de ses intérêts personnels ; afin de foire le bien pour le bien , sans aucun espoir de récompense, et surtout de popularité.
Mais comme il ne nous appartient pas aujourd'hui de
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ehanger Tétat des choses» partons du point où elles sont. Aujourd'hui les corps monastiques semblent n'être plus en ce monde que pour y feire pénitence des péchés et des maladresses d'autrui : c'est à nous autres ^ enfents du ttéqle» à voir si nous voulons leur en laisser toute la peine et par conséquent tous les mérites.