CHAPITRE CVIII
vie d'un peintre de Notre-Dame-des-Ermltes.
François Kraus nacpiit à Augsbourg en 1706. Sa &mille était pauvre, mais un grain de génie logé dans b tête du petit Franz devait faire sa fortune et sa réputation. Comme il ne fait pas bon débuter par des chefs-* d'œuvre quand on manque d'argent et d'admirateurs, Kraus se mit d'abord à barbouiller ces tentures d'appartements dont on retrouve encore des restes dans nos plus vieilles maisons de province.
Un noble homme d'Allemagne, lui trouvant des dispositions à bien faire , l'emmena en Italie et le donna pour élève à Piazzetta, bon maître de l'école vénitienne.
Quand il eut pris de cette école tout ce qu'on pouvait en prendre, et imité son maître au point que les connaisseurs ne distinguaient plus ses ouvrages de ceux de Piazzetta , il rêva le voyage de Paris : c'était dès ce temps-là le rêve de tous les grands artistes. Quand il y fut arrivé, il prit la gloire au sérieux , et s'enferma dans son atelier : puis, un peu plus sûr de lui-même, il y admit quelques personnes privilégiées, et voulut faire école. Il eut alors le ridicule de tous les hommes de second ordre, celui de déprécier tous autres qu'eux-mêmes, et de croire doubler ainsi leur mérite. Cela le perdit au moment où Ton commençait à lui trouver assez de talent pour penser à le mettre de l'académie . Cette affaire manquée une fois pour toutes, il essaya de la province , et partit pour Langres.
Cette petite ville, aujourd'hui ruinée dans son impor-
tance gouvernementale et agricole au profit de quelques * boutiques, était le centre éclairé d'une province entière.
Les évéques, ducs et pairs qui en étaient gouverneurs, "y avaient rassemblé assez d'hommes distingués pour qu'un artiste pât trouver sa vie au milieu d'eux sans se donner beaucoup de peine. Déjà quelques dixaines d'années avant l'arrivée de Kraus, un peintre un peu plushuppé que lui , un digne fils de cette bourgeoisie langroise dont le malheur ou les tentations du vil métal n'altèrent point l'indépendance , Richard Tassel écrivait de sa petite ville à Lebrun, peintre du grand roi : J'aime mieux être Tassel à Langres , que Lebrun à Paris. Il est vrai que Hichard Tassel pouvait à cette époque justifier par sa position de fortune le premier de ses deux noms : il avait de rente douâse Afiiile livres, ce qui en ferait bien le double aujourd'hui. Kraus, qui de son propre aveu ne se lassait pas d'admirer les chefs-d'asuçre du peintre langrois, mais qui n'avait pas sa fortune , se mit à faire le portrait; il le fit ftvec une admirable facilité , et de toutes les manières ^ surtout au pastel ; les galeries des châteaux environnants en sont encore meublés. On le demandait partout, et dans le pays de Langres , et dans toute la Champagne et la Franche-Comté. A force d'en faire, il prit ses modèles jusque dans sa famille , et fit poser son broyeur de couleurs : ce pauvre petit rapin faisait, à ce qu'il parait, un rude métier; son maître le représente avec un collier de forçat.
Enfin Kraus en vint à se peindre lui-même. Il est là, sous mes yeux : un beau garçon vraiment ; bien frais et bien portant, ne sentant point la misère; mais rien de saillant dans ses traits, si ce n'est leur aimable régularité; le nez droit, la bouche parfaite; des yeux assez prétentieux et dont la couleur vitreuse amortit l'expression; ler
^ 504 — front admirablement coiflRfi : il est impossible de porter une perruque moins ridicule. La tête un peu carrée en sa qualité de tête allemande > est assez rapprochée des épaules*
Sur le premier plan pour terminer l'habit de velours nacarat» une Irace du mauvais goût de l'époque, les plis soyeux de je ne sais quel manteau dont le peintre est luimême embarrassé. Un autre portrait moins intéressant pour le lecteur, mais qui dut l'être très fort pour le peintre, ce fat celui d'une demoiselle Humblot, de Langres; lorscpie le peintre eut fait la copie > il épousa l'original*
Il ne parait pas que cette alliance ait agrandi son pa* trimoine; on le voit, à partir de cette époque, aller chercher fortune hors de sa province adoptive^ A Dijon , sa première halte , les chartreux lui commandèrent un ta* bleau de la Madeleine chez Simon : il fit de ce sujet là un de ses chefs-d'œuvre. Les Pères encouragés lui livrèrent les quatre murs de leur salle de chapitre où il jeta d'estimables fresques et raconta à tous les yeux les traits les plus saillants de la vie de la sainte Vierge. Kraus fit encore un nombre considérable de tableaux pour cette ville ^ mais il avait beau travailler il était toujours pauvre, endetté et marié.
Sans pçrdre courage il arrive à Lyon , où la fortune , après s'être encore montrée à laij s'enfuit comme un fantôme i. Eh bien , à cette époque , au milieu de la fièvre politique qui commençait à travailler l'Europe, les artistes pauvres et désappointés avaient encore assez de cœur pour ne jamais désespérer de l'avenir, et porter la croix de la vie jusqu'à ce que le ciel les en vînt débarrasser. On
ne se tuait pas; non, mais on croyait et l'on espérait
Kraus avait trop de bonne volonté pour qu'elle restât sans récompense. L'abbé d'Einsidlen, qui aimait les vrais ar-
listes, d^abord par sentiment, puis par (Planté, enfin parce qu'ils sont fort rares , voulut rçparer envers cet homme les caprices de la fortune. Il lui offrit une partie des travaux de peinture dans son église alors toute neuve. Il y avait là de quoi vivre au moins cinq ou six ans. Kraus qui accepta bien vite, en artiste qu'il était, interrompait souvent son travail pour voyager encore dans cette bonne France qu'on ne quitte pas comme on veut quand on la connaît : il fit si bien qu'au bout d<e quatorze ans sa lâche était inachevée.
II mourut y dit-on y le pinceau à la main, et finissant la tête de la Vierge du rosaire. C'était précisément pour lui, ajoute la chronique, un objet de dévotion spéciale; car il avait surtout le mérite de la croyance dans ce qu'il composait: le sujet de toutes ses compositions était puisé dans le dogme catholique le plus rigoureux^ et néanmoins encore le plus poétique de tous. Ainsi Kraus a mérité de mourir comme en extase, et son âme a pu se trouver alors face à face avec les sublimités qu'elle ne Êdsait qu'entre^ voir du point éloigné où nous sommes tous placés en ce bas univers^
Dans le mécanisme de son art, Kraus a eu le tort d'affecter des tons d'une chaleur telle que tous ses tableaux ont poussé au roux en peu de temps; ce qu'il en reste à Dijon et à Langres en fait foi : on dirait de vieilles tentures barbouillées à la détrempe d'orpin et de stil de grain. La qualité de dessinateur habile qu'on lui a donnée, ne lui est due que dans les ouvrages qu'il a soignés spé-^ cialement : car tout le reste est lâché et d'une négligence pénible en ce qu'elle fait voir le besoin d'aller vite pour jeûner un peu moins long-temps. Les effets qu'il introduisit aussi dans la peinture , et qui passent souvent pour de la fermeté sont plus souvent encore de la rudesse:
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l^^îpoqae» il est Yrai, n^est pas parfaitement compétente à juger la peinture d'une école déjà si vieille pour nous qui Tieillissons si vite : et pour absoudre Kraus de ses plus lourds défauts, il faut s'en rapporter à jses contemporains les moins indulgents : ils rëconnoissent qu'au sortir de ses mains ses tableaux avaient un éclat inimitable. L'académie de Vienne, qui certes se connaissait dès ce temps lit en Trai mérite, songeait à se l'associer, lorsqu'il mourut^ avec honneur comme nous l'avons vu. C'était en 1755 : il avait par conséquent quarante-neuf jms à peine.