‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 123 sur 131 · CHAPITRE CXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXIII

Les Bénédictins d'Einsidlen.

L*OPiNioN du chroniqueur sur les bénédictins en général est d'autant moins suspecte , qu'il Ta déjà publiée long-temps avant d'être admis à les connaître personnellement et à jpartager leur vie intime.'

Si le livre dans lequel il s'est plu à faire en deux mots leur histoire , qui est en même temps leur éloge , lui a valu quelques injures, il se plait à proclamer ici qu'elles ne regardaient en rien ces hommes d'étude et de prière. Les journalistes qui lui faisaient l'honneur de les lui adresser ( sans les signer ), pouvaient bien s'en prendre à un homme jeune , confiant, à peu près inconnu, et surtout portant pour bannière ces mots de l'Evangile : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils disent : » mais attaquer l'honneur de la congrégation de saint Benoit ! en France ! c'eût été attaquer le bon sens de tout le monde.

On sait quels services les bénédictins y ont rendu à la science : la plupart de ces volumineux travaux qu'on garde précieusement dans nos arsenaux littéraires comme des pièces de siège pour les grandes occasions; ces infolio qu'on ne lit jamais et qu'on lira toujours; ces recueils de recherches arides et essentielles, pour lesquelles il fallait se dire : « Ma vie n'y suffira pas ; une seule page, une seule date me prendra peut-être une vingtaine d'années ; qu'importe : qu'est - ce qu'un homme , s'il n'est utile à la cause de la vérité? qu'est-ce

qu'une vie, si elle n'est pleine de devoirs? voici les miens : faire ^ commencer la page , trouver la date , puis rendre la vie à qui me la prêtée , et laisser l'ouvrage à finir à quelque frère de l'ordre , à un homme marchant sur mes traces encore tièdes , taillant ma plume aux mêmes heures, visant à mon but par les mêmes moyens ; il n'y ar^ rivera peut-être pas encore lui-même; mais il fera comme moi , et un autre comme lui , et l'œuvre s'achèvera ! » Et bien, voilà quelles œuvres on doit aux bénédictins. Mabillon! Calmet! Clément! et vous tous fils érudits de la France monastique, par la même discipline et les mêmes résultats, le moins que vous ayez mérité de nous , c'est ce proverbe qui depuis a fait le tour de l'Europe : « Savant comme un bénédictin. »

Les Pères d^Einsidlen ont contribué de toute leur âme à soutenir la réputation de l'ordre; mais depuis la révolution de 98, qui croyait reformer tout et ne faisait qu'abolir , la chose première pour les bénédictins , comme pour toutes les assemblées religieuses en Suisse, est moins de pousser à bout l'œuvre de science et la propagation de lumières commencée par leurs devanciers, que de résoudre le mot de lord Byron : to be or not to be; être ou n'être pas; voilà toute la question.

S'ils surnagent encore au milieu du même élément qui a englouti l'abbaye de Saint-Gall , merveilleuse réunion de savants et d'artistes catholiques, il faut l'attribuer à la franchise de leur religion, à la simplicité de leurs mœurs, à la convenance de leurs rapports avec tous les genres de pouvoirs , et à l'incontestable utilité de leurs personnes aux habitants de cette triste contrée

La règle de la maison » toujours été celle de saint Be* noît. Quelques abbés d'Einsidlen l'ont niôdiJfiée sous l'approbation du souverain pontife. Les statuts en viguear aujourd'hui ont été promulgués à l'abbaye Je 7 du mois de septembre' 1636, et ratifiés le 12 septembre 474S» en cotir de Rome : ils portent le nom de Notes et Ofeserçations sur la réglé de saint Benoit : ce sont dfô commentaires prouvant que le fonds, l'esprit de la règle est toujours le même.

Par exemple, la grande idée de la pauvreté, $i bizarrement comprise dans le commun des' savants, est ici fort dignement interprétée. Elle ne signifie pas qu'on ne doit rien posséder; ce serait absurde ; puisque, n'eût-on qu uir morceau de pain noir, on serait riche en comparaison de celui qui en manquerait : mais la pauvreté évangélique s'entend de la liberté de notre cœur, lussions-nous enfermés entre quatre murailles de piles d'or : elle s'entend de la manière large de dépenser ( et non dissiper) la plus humble fortune, sans faire comme les avares, qui n'ont d'autre providence que leur personne, d'autre littérature que Barème, et d'autre plaisir que celui d'économiser; c'est-à-dire que sous prétexte d'augmenter leur revenu , ils s'en privent continuellement....

Les moines d'Einsidlen , héritiers de leurs nombteux devanciers, quoique un peu dépouillés par les curateurs de cette succession vacante en 98, n'ont pas même cherché à augmenter leurs capitaux au moyen des dots que pourraient fournir les sujets admis dans leur ordre, comme cela se fait ailleurs; ils les en dispensent au contraire; et ne leur demandent d'autres fonds que la science et la bonne volonté : mais cette dot là en vaut bien une autre.

Leur vie matérielle se réduit à six heures de sommeiU

et deux repas d*une demir heure chacun. Si satan veut tenter les moines, on voit qu'il n*a pas de temps à perdre. -...-.,

L'uniforme ordinaire se compose d'une large soutane noire qui cache, toutes les formes du corps, et par-dessus, un scapulaire de même couleur; c'est comme un double tablier couvrant toute la personne, à Texception des bras et de toute la partie latérale ; seulement , à hauteur de ceinture, il y a là une petite bande pour joindre les deux pans du scapulaire. On ajoute au scapulaire le capuchon, dans Tintérieur du cloître; dehors, la coiffure est le ctepeau rond, beaucoup moins poétique.

J'ai remarqué avec Une certaine édification que les moines placent le capuchon sur leur tête aussitôt (juMls entrent chez leurs supérieurs : c'est une habitude militaire dont l'explication doit être celle-ci : un casque d'airain ou de bure sur la tête d'un soldat fait voir à son général qu'il se tient prêt à combattre; or un moine est un soFdat de l'Eglise militante, et un soldat dé l'avant-garde. ^

L'habit de chœur que les bénédictins jSortent]lël^qu'ils montent en chaire, ou qu'ils assistent aux cérémonies sans y officier, est, au capuchon près, notre toge d'avocat ; même étoffe, même couleur et même forihe; quelquefois même le bonnet carré complète l'emprunt fait à notre corporation. Révérends confrères, vous j^aidez une noble cause , mais devant un juge terrible ! '

Page 1