CHAPITRE CXVI
Suîle de la règle. La musique à Tabbaye.
Parmi les sociétés religieuses qui ont fait de puissants efforts pour sortir la musique de l'ornière où elle §e traîne encore aujourd'hui aux pieds de quelques divinités d'opéra » la compagnie des bénédictins d'Einsidlen a droit k la reconnaissance des vrais artistes. Fidèles aux traditions de leurs plus illustres pères , ils ont depuis des siècles assigné à la musique son véritable Vole , celui de célébrer par des combinaisons infinies les louanges de l'Infini.
Dès le dixième siècle , une des plus honorables fi:>nctions à l'abbaye est celle du chantre , cantor; c'était une sorte de diapazon vivant qui imposait à tout le chœur l'unité de sa voix. L'orgue ensuite vint suppléer aux forces de la voix humaine , et imita le concert de toute la nature, la voix de tous les êtres, l'harmonie de tous les mondes, qui chaque jour publie la gloire du Créateur; l'orgue ainsi justifiait son nom primitif d'organum , organe universel*
La solennité de la musique d'Einsidlen a traversé sans pâlir les époques les plus diverses, et au commencement du dernier siècle ( 1701 ) , le prince-abbé Maure de Roll donnait à ses choristes leurs lettres de noblesse dans son règlement de la musique du chœur, intitulé dtrectio can^ tÛ8 : il y engage les chantres à faire passer dans leur voix toute l'inspiration de leur âme, qu'ils acquerront ainsi de nouveaux mérites à la musique d'Einsidlen , depuis long-temps célèbre.
Le règlement dé rabbé-prince n'a rien perdu de sa vigueur, et nous pouvons citer en preuve là' feçon dont on chante VÂlma Redemptoris de lavent; VAçe Regina du carême, le Regina cœlij cet mr vraiment pascal et inefly)lement joyeux; enfin le fameux Salçe Regina, en faux bourdon > sans autre accompagnement que cette har« monie primitive. Mais où chanterait-on convenablement les louanges de la Reine des cieiAx, si ce n'est à Einsidlen? elle a droit d'être exigeante là où l'on exige tant de son crédit. Les musiciens, comme tous les hommes d'inspiration, ayant leurs bons et leurs mauvais jours, il faudrait, pour bien apprécier la pompe des offices et la richesse du chant, passer quelque temps dans le paysf et ce n'est guère possible qu'aux ecclésiastiques qui viennent se mettre en retraite au couvent.
Certaines parties du Rituel fournissent au chœur d'Einsidlen d'assez remarquables harmonies. €'est surtout à l'époque de la semaine sainte, pendant laquelle l'Eglise cfélèbre ses plus poignants et plus glorieux souvenirs. Les lamentations de Jérémie, déjà si belles de leur simplicité grégorienne, sont chantées là, je dirais mieux, pleurée^, avec tout l'accent de la poésie biblique ; il n'y a d'ajouté à la prosodie du plain-chant que quelques notes perlées comme des larmes, et l'orgue y mêle quelques rares accords pleins de mélancolie, en manière de consolation. Puis. après l'antienne qui sert de transition, le chœur, formé d'une soixantaine de voix, éclate au milieu du firâcas des orgues, et chante le benedictus Deus Israël alternativement avec un quatuor de voix en faux bourdon : l'effet de ce quatuor isolé , lorsqu'il est à son degré de perfection, est une sorte 'd'écho harmonique, vague comme une idée de l'infini.
Les voix et l'orgue ne sont pas le seul orchestre d'Ein*-
sidlen; nous le préférons cependant à tous autres, parce que la première et la meilleure musique sera toujours la voix ; et puis , mdépendamment de la noble destinée de l'orgue» il n'y a vraiment que lui pour établir la puissance des sons dans une aussi vaste enceinte que celle des églises.
Celle de Notre-Dame-des-Ermîtes a cet inconvénient, qu'étant voûtée de trois coupoles successives, le son, après s'être répandu dans la première et y avoir tournoyé, est obligé de briser la ligne de sa course pour faire le même manège dans la seconde; il y arrive affaibli, et laissant derrière lui une partie de lui-même, qui fait écho ; lorsqu'il est dans la troisième, son écho a redoublé, et ses pertes aussi* Le même inconvénient se reproduit pour la prédication. C'est un des motife qui ont déterminé l'installation de plusieurs jeux d'orgues. De cinq il n'en reste que trois; les deux supprimés existent encore en effigie au-dessus des chapelles de face, à droite et à gauche de la grille du chœur. Dès le seizième siècle , ils avaient été mis là par l'abbé^prince Augustin P'. Fallaitil qu'au dix-huitième la révolution s'en prît au clavier des orgues : c'est qu'il manquait au divin instrument une seule chose pour l'immortaliser, le martyre.
Au jretour de l'émigration, les moines firent l'inauguration de celles du chœur et de la tribune de droite à l'église. Enfin, pour n'en pas manquer, ils ont introduit dans les processions qui se font hors de l'église, un orgue portatif destiné à guider en plein air des chœurs d'une trentaine de voix. Jamais une main profane ne se pose sur le clavier des orgues : les Pères en ont le monopole. On trouverait aujourd'hui parmi eux des organistes jeunes et vieux, capables d'en remontrer à tous ceux de certaine grande ville où l'école de l'orgue, école éminenunent sa-
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\aate et mélodieuse à la fois , fait place à celle du piano ^ dont l'élégant tapage se prête plus difficilement à la majesté qu'à la mélodie.,
Les laïcs prêtent le secours de leurs talents dans les symphonies et dans tous les genres de musique d'or-^ chestre proprement dite : non pas que les moines dédaignent de s'y adjoindre, au contraire; si l'on compte parmi eux un organiste sur six moines , on trouvera un bien" plus grand nombre encore d'autres instrumentistes; mais ici comme dans toutes les réunions allemandes, le génie qui prédomine est celui des instruments à vent; ceux à cordes n'étant pour ainsi dire que des exceptions , méritent d'autant mieux l'estime publique. Par exemple , nous avons vu de nos yeux, et ouï de nos oreilles, le premier violon tenu, et fort équitablement tenu, par le rêvérendissime Père-abbé; c'était en juillet 1836,
Et pourquoi donc les hommes d'art et de prière manqueraient-ils la meilleure occasion de prouver par euxmêmes les hautes destinées de la musique? Tout ce qui vient de l'infini doit retourner à sa source; tout ce qui est saisissant et insaisissable doit aller frapper un but qui ait la même essence ; enfin tout ce qui part de l'àme doit s'allier à Dieu» puisqu'elle lui ressemble*
Les archives musicales du couvent se composent en grande partie des œuvres contemporaines des Pères du couvent. Or ces dignes hommes se partagent en deux écoles : c'est presque l'histoire de Gluk et Piccini. Les jeunes sont Glukistes, naturellement, puisque la jeunesse est du parti du mouvement, et que le mouvement musical aujourd'hui, c'est l'école allemande, grave, forte d'harmonie et de combinaisons primitives. Ils lancent d'innocentes épigrammes aux anciens, qui aiment le trille et la note d'agrément, et le flonflon, et la fioriture
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(^disent-îls ), toutes créations italiennes. Quand les vieux dianistes s'écrient Jtaliamtjtaliam! les jeunes sourient aussi respectueusement que possible.
Pour concilier les deux écoles, qui, du reste, n'en ont ;}amais été moins amies, veuillez le croire, l'archiviste de la chapelle, qui tient sous clé bon nombre de collections musicales provenant des monastères sécularisés en Allemagne , a fait un choix et un mélange des compositions religieuses de Leô, Durante, Marian MûUer ( prince-di)bé d'Einsidlen ) , Gassoni, Bach, Handel, Mozart..., etc., tous noms prouvant qu'il a bon goût.
Ce goût pour la musique italienne chez certains vétérans du Scapulaire , vient d'abord de leur patriotisme, puisque quelques-uns sont italiens , mais surtout d'un juste sentiment de reconnaissance pour la maison de Bellinzona, poste avancé des bénédictins d'Einsidlen vers la terre classique de la fioriture. C'est au collège de Bellinzona qu'ont eu lieu les premières tentatives d'orchestre. Le vent du midi y apportait des échos de la basilique de Milan, et de la Santa-Gasa de Lorette. Et comme la distance de Bellinzona à Einsidlen, fut-elle triple,. disparaîtrait au moindre ordre du prince-abbé , il s'ensuit qu'on exécutait presque aussitôt dans là seconde maison que dans la première , les œuvres nouvelles des Borghi , Fioroni , tlhristian-Bach, Bugliani, PietroValle, qui se partageaient les suffrages de l'Italie de 1760 à 1780. Leur succès, leur règne à l'abbaye résista aux révolutions , et leurs œuvres furent jouées sur les ruines du trône princier d'Einsidlen. Pour les détrôner, il a fallu aux jeunes compositeurs ou directeurs de la chapelle du couvent , parer de la livrée de ces despotes leurs compositions allemandes; et ce n'est qu'en prenant de jolis noms en f , et en o, qu'ils ont fait passer des chefs-d'œuvre de l'école nouvelle. La musique
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italienne ne se tient pas pour battue, elle n'a (bit qu'admettre sa sœur d'Allemagne au partage de l'empîre. En résumé, c'est elle qui a eu les premiers honneiura et lej premiers mérites. Certainement il lui a fallu, pour s^éta-. blir là , faire une véritable révolution dans les mœurs el coutumes du pays. Voyez donc : en 1735 , on donne dans la grande salle de l'abbaye un banquet magnifique , vrai-' ment princier , et tout l'orchestre se compose d'un flageolet et d'une viole-d'amour,.. Ces instruments accompagnaient la voix d'un enfant qui tout à coup était sorti , fort galamment habillé , des flancs d'un immense pâté.
Sait -on seulement aujourd'hui ce que c'est qu'une viole-d'amour? Pourtant c'était alors une innovation au pays d'Einsidlen : après l'orgue, que l'on voulait bien mettre en première ligne, on ne |connaissait jusque-là rien de mieux que la trompette et le fifre. C'était avec cela qu'on annonçait l'ouverture et la clôture des grandes fêtes. Une troupe de héraults chargés de ces instruments montail; au haut des tours de l'église , et entre les différents coups de cloches, ils sonnaient leurs fanfares. Il est même écrit en bon lieu qu'ils descendirent de là plus d'une fois pour accompagner (j'ose à peine le dire) le Salçe Regina! Et il y avait un orgue à l'abbaye !