CHAPITRE CXVII
Suite de la règle. -^ Occupations en dehors des offices et du pèlerinage^
A URE les détails qui précèdent» et à voir le pas gigantesque fait par l'orchestre d'Einsidlen en moins d'un siècle , on croirait que la musique instrumentale prend au moins là meilleure part de leur temps : non. Oiacun apporte au couvent un assez louable talent d'amateur, et Ton ne touche guère ses instruments qu'à l'église : pas d'étude individuelle » pas de répétition. Il y a tant d'au-^ Ires soins obligés. Le nécessaire avant le luxe..
Chaque religieux n'étant d'office que deux jours de la semaine , doit les autres jours à quatre heures du matin , et les jours d'office à cinq , être <hns la salle des méditations » et là , à genoux dans une espèce de cellule étroite et à demi fermée ^ réfléchir pendant une demi heure, sans perdre une seconde, au progrès de la science secondée par la prière. Autrefois même, les planches qui séparent ehacun de ces petits oratoires servaient aussi de voile aux épaules nues sur lesquelles le contemplatif, ou Tua de ses frères le plus complaisant , disait pleuvoir une grêle disciplinaire dont il devait lui souvenir longtemps. Depuis, sans chercher à diminuer le mérite incontestable des austérités, on a compris qu'elles gagnaient à être secrètes; et que d'ailleurs on pouvait souvent gouverner la chair en la tenant simplement dans un équilibre respectueux avec l'esprit, plutôt que de l'accabler et lui ater ainsi la force de servir son maître.
La méditation terminée» les prêtres t qui forment tou-^ jours les deux tiers de la communauté » vont célébrer le sacrifice de la messe , et se succèdent jusqu'au grand office à tous les autels de l'église.
Les Pères désignés pour le professorat entrent en classe à huit heures, et déjà les surveillants tiennent l'étude depuis six. Les pensionnaires qui font leurs humanités, et les clercs bénédictins qui suivent la théologie, ont de dix à onze heures un cours particulier , pendant lequel les Pères qui ne professent ou ne confessent pas , et qui surtout ne sont pas à chaque instant dérangés par la curiosité publique ( nous reviendrons. sur ce mot) , peuvent travailler dans leur cellule. Quel est ce travail ? et d'abord qu'est-ce que la cellule? Une petite chambre plus longue que large, dont l'unique fenêtre à croisillons et à petit vitrail plombé, donne sur une cour carrée et grisâtre comme le préau d'une prison , ou bien sur les massifs toujours verts de la Forêt-Obscure , et les allées mathématiques d'un grand jardin à la française, semé de fleurs et pomponné de firuits. Les meubles sont d'abord un prie-dieu en sapin, verni quelquefois , un crucifix devant lequel le prêtre et le moine font, tout en s'éveillant, le sacrifice de leurs volontés individuelles au profit de la volonté une et compacte de leur ordre. Un ou plusieurs instruments de musique, quelques gravures au sculptures du pays par esprit de nationalité , un bahut en sapin , pouvant servir à la fois de bibliothèque et de cabinet de toilette, sans miroir, un Ut de sapin rappelant assez l'idée d'un catafalque à ceux qui seraient tentés par des distractions volontaires;: un grand poêle carré , de faïence vernie, placé dans le mur mitoyen de deux cellules pour les échauffer toutes deux';: on l'allume à trois heures du matin , après l'avoir bourré do tourbe , et en voilà pour vingt-quatre heures.
La porte de la cellule a aussi son caractère dont upe* partie s'efface toutes les fois qu'on met une porte neuve; mais dans les anciennes vous remarquerez^ soit une image au milieu, soit un petit bouchon de bois neuf fiché et rivé au milieu du panneau supérieur de la porte ; à la place de ce bouchon que Timage est destinée à déguiser, il y avait jadis un trou de même diamètre , par lequel Tœil du Père Doyen exerçait une fréquenté inquisition sur les frères et novices.
Aujourd'hui Tinquisition serait doublement incompréhensible : d'abord elle n'est plus dans nos mœurs , et puis le Père Doyen a donné de trop bonnes leçons à ses confrères pour qu'ils perdent leur temps. D'ailleurs, comment feraienirils? n'avons-nous pas vu qu'une de leurs ambitions, s'ils en ont plusieurs, est de pouçoir travailler; d'être libres de toute occupation extérieure pour reprendre quelque étude intime , dont l'utilité soit à leurs yeux claire et immédiate? Chacun n'a-t-il pas sa part de sermons à préparer, de livres sacrés à extraire , d'autres à traduire , si ce n'est à composer ; car jamais l'abbaye n'a manqué de judicieux écrivains, aujourd'hui peut-être moins que jamais. ( V. aux notes. )
Habile^ habile ! voilà le coup de cloche de onze heures : il faut tout quitter, tout rompre, travail et volonté; l'orateur avait une période superbe, le chroniqueur un point de vue neuf sur des faits qui montrent la corde ; laissez cela, bon Père, la première idée, la période importante dans votre vie, c'est la règle; écoutez-la qui tinte à vos oreilles y et partez , dussiez- vous faire comme je ne sais quel moine qui n'acheva point un t commencé avant le coup de cloché.
Contre l'usage européen, c'est à onze heures qu'on sonne l'angelus ;: aussitôt après on se met à table , chaque
section à part. Les Pères et les Frères profès occupent Te réfectoire ; dans une petite salle à manger sont réunis les frères laïcs, autrement dits frères lais , ou encore frères servants. La troisième section est celle du pensionnat, présidée par le principal. L'abbé d'Ëinsidlen fait pénitence à part.
Dire un mot de la nourriture des Pères serait une indiscrétion. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que s'ils font pénitence ils ne la font point faire à leurs hôtes étrangers. Ceci ferait croire que l'abbaye est sur le pied d'hospitalité régulière; non : le village s'y opposerait comme à une concurrence redoutable pour ses nombreux aubergistes. Néanmoins, quoique on refuse tous les jours des pèlerins au monastère , la table de l'abbé d'Ëinsidlen est moins réellement la sienne que celle des princes étrangers, prélats, généraux d'ordres ou d'armée, et de quelques flâneurs aristocratiques qu'on ne saurait éconduire sans encourir l'odieux soupçon de la parcimonie.
Il y a lecture dans chaque réfectoire. Elle commence par quelques pages des Livres saints; puis vient une dose assez compacte de matières théologiques ; enfin l'histoire, en terminant , prête son témoignage aux principes posés par la théologie. Quelquefois au dessert, c'est-à-dire en place de dessert, on lit quelques extraits de journaux, pour reconnaître un peu le terrain où l'on marche... Avant de se lever, le lecteur ouvre la règle de saint Benoit, et après quelques versets, destinés à corriger les distractions du repas, le doyen fait un signe et tout le monde se lève. Le lecteur descend de la tribune, s'incline devant le crucifix, disant : Tu autem Domine miserere nobis. — Deo grattas, répondent les Pères. Après l'hymne de grâces, ils défilent lentement sur une double ligne , et récitent à voix'grave
quelques strophes d'un psaume de la pénitence , et arrivés au chœur, ils se prosternent devant le sacrement trois fois saint.
En été, pendant l'heure de récréation qui suit, on va respirer au jardin Tair pur et le parfum des fleurs ; en hiver on se dédommage, comme on peut, par une causerie de long en large dans les vastes salles , ou bien une partie de billard, ou mieux encore un peu de musique au piano. Deux fois par semaine, sous la condition du beau temps, il'y a'^romenade : les bénédictins ont au bord du lac, et sur le flanc des rochers, quelques villas moins lucratives que jolies et salubres.
La promenade n'en est pas toujours une d'agrément , ni même d'utilité commune; cela peut être beaucoup plus sérieux. Par exemple, les bénédictins de l'ermitage auront reçu quelque message pressant d'un couvent éloigné : on a foi en eux pour en renouveler promptement la face, et y rétablir par tous les moyens de droit, l'harmonie , l'obéissance et la liberté, la règle enfin. C'est alors que le révérendissime abbé détache de son pieux régiment un ou deux hommes « à qui il prête ses pleins pouvoirs; ils montent à cheval, enfoncent leur chapeau, et les voilà traversant la Suisse et l'Allemagne catholiques , en se faisant ouvrir tous les sanctuaires à l'aide de ce mot d'ordre : pauvreté, obéissance et chasteté.
Un soir ils entrent mystérieusement par la plus petite porte d'une grande maison, d'un grand cénacle, dont les apôtres semblent avoir deux volontés > deux buts , deux esprits au lieu d'un seul qui doit les inspirer. Si l'un de ces esprits est celui du bien» l'autre est celui du mal.
Après s'être mis en prière , les deux commissaires bénédictins assemblent au milieu de la nuit le conseil du couvent, puis passent en revue cette armée du Christ in-
disciplinée, et la déciment sans vaine pitié; ils élaguent, ils émondent et rajeunissent l'arbre de la science cénobitique, qui sans cela serait bientôt bon à saper et jeter au feu. En un mot, ils mettent poliment à la porte les quelques membres qui ne veulent pas rentrer dans le devoir ; pas de prison , pas de rigueur qui perde le temps , et sente la victime cloitrée, comme disent les liseuses de romans; mais pas d'éclat non plus, de peur d'humilier trop fort les coupaJ)les , et de faire crier au scandale un tas d'imbéciles voyant toujours le mal qui a été fait, et jamais le bien qui le répare.
Une voiture préparée dans la nuit même , chargée du bagage de ces messieurs, les attend pour les conduire.... où bon leur semblera; mais partout ailleurs qu'au monastère.
La , on ne s'aperçoit que de deux choses , c'est qu'il manque Père ou Frère un tel au réfectoire; et depuis leur départ, tout marche |au couvent comme sur des roulettes.
Le cas le plus grave assurément , et le plus rare aussi, serait celui où tous les moines d'une maison, unis pour une seule chose, le désordre, s'appuieraient, et avec une sorte de raison, sur certaines franchises, certaines exemptions d'austérité auxquelles la règle n*a rien à redire. Alors c'est la règle qui est modifiée par les commissaires. Une bonne règle de couvent doit ressembler à une jolie verge d'acier, bien polie, luisante et droite. Un enfant peut la faire plier sans doute ; mais , par son élasticité même, elle regimbe contre l'imprudent, et vient lui fouetter le visage. Si elle reste pliée au contraire , c'est que l'acier ne vaut rien : il faut le retremper.