CHAPITRE CXVIII
Fin de la Journée. — Deux heures après midi.
La seconde moitié du jour s'écoulerait comme la première, sans encombre, sans souci, puisqu'à chaque heure suffit sa peine... ou son plaisir, selon la manière dont on comprend les devoirs des moines. Eux le comprennent si bien comme un plaisir, qu'ils ne fuient rien tant qu'une distraction, je dis une distraction inutile ; car un noble délassement est aussi un devoir.
Tous les étrangers qui courent le pays ne le savent pas, je suppose , ils assiègent à toute heure les portes et les corridors où régnaient avant eux le silence, indispensable compagnon de Tétude. Encore les étrangers sont-ils les moins coupables; ils tiennent à voir l'abbaye, parce que sans elle on ne viendrait guère se perdre sur le territoire d'Einsidlen. Mais ils sont quelquefois conduits par certains valets d'hôtellerie dont la tenue et le langage sont un attentat aux libertés monastiques. Il faudrait à leur avis tenir ouvertes les portes du cloître aussi tôt et aussi tard qu'il leur plaît d'y frapper. Oh ! que les choses ne se passeraient pas ainsi en France : si l'on y a peu de religion aujourd'hui, du moins le sentiment des convenances est encore le sentiment de la nation, qui sait mettre à leur place les outrecuidants et les patauds.
Mais vous belles âmes de voyageurs, quel que soit votre Dieu, vous, dont l'éducation et les manières doivent régler les usages de la société ; témoignez à vos contempo-
f ains votre supériorité réelle , ' en respectant ce qui est sacré , ce qui est une partie de la propriété des gens que vous venez voir. Ils consentent à ce qu'on n'accorde à ' personne dans le monde , gratuitement du moins : ils veu^ lent bien vous ouvrir l'intérieur de leur vie : rendez-leur égards pour égards. Faites-vous instruire scrupuleusement des heures où votre curiosité leur sera le moins incommode. Observez autant que possible la loi du silence que vous impose le seul aspect de ces longs corridors , profonds et silencieux comme un chemin de l'éternité. Puis, lorsque les Pères vous auront montré avec leur patience et leur inaltérable sérénité, tout ce qu'ils montrent chaque jour et depuis si long-temps, avouez, prouvez même, si cela vous convient, votre reconnaissance et votre désir de vous associer aux pompes du culte de Dieu, et au perpétuel embellissement de son temple.
Les visites sont suspendues par les vêpres qui> nous l'avons dit, se chantent à trois heures : et immédiatement ensuite , le Sahe Regina, dont il a été question à l'article des offices. Le collège interrompt aussi à trois heures tous ses cours, et les reprend de quatre à cinq. Au sortir de l'office , les moines font une demi heure de lecture ascétique.
On dine ou l'on soupe à cinq heures et demie. Récréation jusqu'à sept, qu'on entonne complies au chœur, après avoir entendu dans la salle de récréation quelques versets de l'Imitation de Jésus-Christ; livre étonnant dont l'auteur, quoi qu'on fasse, ne sera jamais connu ; du reste il aura cela de commun avec les hommes les plus heureux.
Ses lecteurs ont sans doute fait encore cette remarqueci : la plupart des chapitres écrits pour la perfection monastique , sont en même temps des leçons modèles de
savoir-vivre et presque de succès dans le monde. ». .7 : on le démontrerait facilement.
Lecture faite, les religieux qui ne sont pas d'office vont dans leur chambre achever le bréviaire, c'est-à-dire anticiper sur les matines du lendemain. A huit heures moins un quarts examen de toutes les consciences dans la salle de méditation : un quart d'heure suffit au sage pour se prouver à lui-même qu'il pèche sept fois par jour. Il y a bien aussi le matin , avant diner, cinq minutes d'examen pareil; mais ce tt'esl qu'une sorte d'avertissement, un garde''à''VOUSj plutôi qu'une grande revue.
La cloche de huit heures est le signal de la retraite. Chaque religieux entre daûs sa cellule après avoir été au pied du tabernacle faire un dernier salut au maître , au seul maître du logis : car abbé, doyen, et capitulaires, sont, en ce moment suprême, comme si plus rien sur ferre ne leur appartenait. Ils s'en détachent et s'en isolent, prêts à voler, comme la semence d'une plante impassible mais vivace, où les portera le souffle de Dieu.