CHAPITRE XII
( Règne de Grégoire.) Saint Gérold , et ses deux flls Gounon et Ulric.
La vie de Gérold a été d'abord écrite par Albert de Bonstetten, vers Tan 1504, aux instances d'Ernest et d'Albrecht, ducs de Saxe, qui y firent placer le sceau de l'état. Le savant Papenbroch la remit en lumière en la débarrassant de mille détails obscurs; enfin Mabillon l'a enrichie de notes précieuses.
Gérold, qu'on a cru descendant d'une famille noble des Grisons, est réellement issu de la maison de Saxe. Tout duc de Saxe qu'il était , il trouva le monde si petit en comparaison de la science et de la religion, qu'il résolut pour les étudier à son gré de mener la vie d'anachorète, Confiant donc le soin de sa famille à la Providence qui l'avait abondamment pourvue de biens et de dignités, il lit un petit paquet de livres et de bardes; puis débutant par un grand acte d'humilité , il chargea sa personne et ses effets sur le dos d'un pauvre âne, et prit le chemin du désert jusqu'à ce qu'il plût à sa monture de s'arrêter.
L'âne arrivé aux environs de Feldkirck, dans le Walgau, enfila les sentiers d'une vaste forêt où serpentait la rivière de Lutz. Là , parmi les rochers et les broussailles , en un lieu défendu par mille obstacles de la nature, l'âne plia les genoux sans vouloir ni pouvoir pousser plus loin, quelles que fussent d'ailleurs les intentions de son maître. Gérold, qui voyait partout la Providence, prit la nécessité |>pur un de ses ordres, et sans perdre de temps, se mit j^.
construire une cabane » bien convaincu que personne ne viendrait l'y troubler. Mais les diamants ne brillent^ils pas daAs Tombre !
Quelques années plus tard, Othon, comte de Jagberg, fit une partie de chasse dans la forêt où Gérold s'était caché, et suivant la piste d'un ours que ses chiens poussaient à grands cris , il arriva droit à la cabane de Gérold aux pieds duquel il vit, à sa grande surprise, l'ours tapis comme un animal familier. Ce fait du pouvoir de Thomme sur les animaux par les seuls moyens de l'esprit , se retrouve dans les imaginations les plus brillantes de l'antiquité; nous le voyons se réaliser dans l'histoire des hommes perfectionnés par le christianisme , surtout dans celle de nos martyrs. Aux yeux du comte de Jagberg, ce même fait devait révéler aussitôt le caractère sacré de Gérold.
Quand le noble chasseur eut reconnu en face de qui il se trouvait, il se jeta dans les bras de Gérold en lui disant quelle était sa joie, et lui prodiguant ses offres de service j malgré les refus du saint homme, il lui. déclara que la foret , ainsi qu'une autre qui lui était contigûe , se^ raiejat désormais à Gérold, et que son serviteur, le comte de Jagberg, allait lui faire construire une chapelle et une maison de retraite pour tous ceux qui voudraient venir se ranger sous sa crosse. La légende, qui n'oublie personne , ajoute encore quelques mots sur l'ours , dont le rôle n'est certes pas à déprécier; mais la foi de ce tempsci n'est-elle pas trop faible pour la robuste poésie du moyen -âge? Tant pis pour ce temps -ci. L'ours était comme un chien fidèle à qui son maître donnait à porter entre ses dents blanches le bois et le fer dont il avait besoin pour construire sa cabane, et le panier dans lequel il allait quelquefois chercher toute chose au loin.
L'aventure du comte de Jagberg fit du bruit dans te monde.
Les princes Gounon et Ulric accoururent du fond de la Saxe pour embrasser les genoux de leur père qu'ils croyaient à jamais perdu. Quand ils virent cet auguste visage que l'austérité monastique avait sillonné de rides, ils se sentirent pénétrés d'un profond dégoût pour leur propre vie, si pleine jusqu'alors de frivoles plaisirs : le ciel leur apparut au-delà de la terre, et ils résolurent d'y arriver; Abjurant donc leurs grandeurs en ce monde, ils allèrent àEinsidIen demander l'habit de saint Benoit; et leur père, qui s'estimait heureux de leur avoir donné une seconde fois la vie en leur inspirant une des pensées les phis sv* blimes de la religion, vint lui-même à Einsidlen feire au monastère hommage de la forêt qu'il tenait du comte de Jagberg.
A peine de retour en sa retraite , il mourut comme un juste vers la fin du X« siècle. Ses fils, honorant jusqu'à sa dépouille mortelle i l'ensevelirent dans la chapelle de son ermitage, et le bruit de ses vertus se répandant comme celui de sa mort^ on vint de tous côtés prier sur son tombeau. Plusieurs y ont gagné des Suiveurs précieuses.
Les deux princes Ulric et Gounon, modèles de vie simple et méthodique» moururent dignes fils d'un tel père; l'un revêtu de la charge de doyen , l'autre de celle de trésorier. Leurs restes furent réunis à ceux de saint Gérold, comme leur âme a dû rejoindre la sienne dans la sainte demeure^