CHAPITRE PREMIER
Origine d'Cinsidien^ Son fondateur Meinrad.
JbiiNsiDLEN est un hameau de la Suisse , jeté parmi tes f ck chers du canton de Schwitz. Ce hameau doit son origine et son nom à une magnifique abbaye de bénédictins qui subsiste encore, et qui, à son tour , doit sa fondation et sa re« nommée au culte des catholiques pour la mère du Christ.
Une pauvre statue de la vierge Marie avait long-temps servi d'ornement principal à l'oratoire d'un pauvre ermite : comme tous ses coreligionnaires, il voyait dans une semblable image non l'image elle-même, qui peut être plus ou moins informe, mais l'idée qu'elle raj^elle. A genoux devant elle, il y avait plus d'une fois gagné de ces joies mystérieuses , de ces ravissements d'esprit presque inconnus de nos jours, où tout le monde est positif, où l'on n'estime que ce qui est visible, palpable.
Meinrad, c'est le nom de l'ermite, ne priait pas seule* ment pour lui; mais il avait, dit-oa, obtenu pour d'autres
ce que les chrétiens nomment des grâces ; ce sont en effet des faveurs singulières que toutes les puissances de la terre ne sauraient accorder : pour le faire^ il leur faudrait changer les lois ordinaires de la nature*.
A la mort de Termite » la pureté de sa vie passée y et les circonstances qui en avaient marqué la fin, engagèrent le peuple à recueillir soigneusement tout ce qui lui avait appartenu; et la statue de la Vierge fut lé plus beau trésor de cet héritage* On vint en pèlerinage visiter la statue et la cellule de Termite. De nos" jours encore , une partie de l'Europe» et ce n'est pas la partie la moins estimable et la moins lettrée , honore la mémoire de cet homme humble et pieux dont nous transmettons l'esquisse biographique aux respects de la postérité.
Meinrad naquit en 805 , sous le pontificat de Léon III et Tempire de Gharlemagne. Il eut tout d'abord ceci de commun avec de grands génies, que le lieu de sa naissance fut étroit et obscur. Ce nouveau Bethléem se nomme Sulgen, espèce de petite ville de Souabe, dont la mère de Meinrad était comtesse et portait le nom. Son père fut le prince Berthold Hohenzollém, dont Tillustre famille, alliée dèslors aux premières maisons de l'Europe, forme aujourd'hui une des principautés de la confédération germanique.
La comtesse de Sulgen, femme d'un haut esprit, sachant que l'avenir moral d'un homme dépend de son éducation première , se chargea de la donner à son filsi^ Meinrad y gagna de bonne heure des habitudes nobles et calmes; sa physionomie elle-même fut empreinte d'une certaine gravité qui dès un âge si tendre commandait le respect. Son père, bien digne d'être associé à cette éducation mâle, fit suivre immédiatement les préceptes de morale des connaissances nécessaires à la vie positive; puis
il envoya Meinrad terminer ses études à Tabbaye noblo des bénédictins de Reichenaui à deux lieues de Constance. Meinrad avait là deux de ses parents , l'abbé du monas* tère, nommé Ilatto, et le moine Erlebald, un des plus habiles maîtres de Tépoque, L'abbé étant devenu évéque de Baie, Erlebald lui succéda sur le siège abbatial; ce qui ne Tempécha point de soigner tout particulièrement l'éducation et l'instruction de son neveu.
Meinrad devint bientôt savant comme ses maîtres » sans cesser d'être simple ; se gardant de ces manières bizarres, qui ont fait tant de fois tourner les savants en ridicule, et qui accusent souvent en eux un fond de vanité. En lui la force jointe à la modestie faisait reconnaître l'homme de sacrifice , c'estrà-dire un de ces pénitents infatigables en qui le monde parait se reposer du soin d'expier ses sottises et de conserver le feu sacré de la vertu. Plus d'une fois en donnant des leçons à Meinrad, Erlebald s'arrêtait pour l'admirer, et formait sur cette tête chérie des projets de glorieux avenir : et ce grand maître n'admettant pas la gloire sans la sainteté , désirait que son neveu embrassât la carrière religieuse. Il lui semblait qu'une fois lancé dans le monde d'alors, monde imparfait, toujours en guerre et divisé inégalement en esclaves et en despotes, Meinrad y perdrait tout le fruit de ses méditations, qu'il y oublierait les destinées de l'école monastique , école mitoyenne , conservatrice et patiente , à laquelle notre dixneuvième siècle doit encore les trésors de l'érudition et les premières leçons d'industrie. Il en ouvrit son cœur à Meinrad qui ne crut pas devoir donner à son oncle une réponse décisive avant de savoir ce que son père en penserait. Le comte répondit qu'il croirait manquer à Dieu en combattant les désirs de son fils , quels qu'ils fiissent , tant il avait confiance en lui. Meinrad prit donc l'habit de
SainfrBenoit avec toutes les vertus que cet habit suppose; l'esprit de pureté, de science, de simplicité, de détachement des biens vulgaires; et selon sa méthode ordinaire, il ne se borna pas à gagner des vertus , mais il évita les défauts qu'entraine la vertu même , quand elle est trop austère.
Ses paroles exprimaient la sérénité des bienheureux, et il attirait ainsi le monde à pratiquer le bien, en faisant deviner le plaisir qu'on y gagne dès ici bas. Aussi £allaitil voir comme ses frères le chérissaient , et lui portaient cette envie qui seule est permise , celle qui nous élève à la hauteur de nos modèles , et nous fait faire des vœux pour leur propre gloire.
Il vint à vaquer une chaire de professeur à BoUingen, petit monastère sufFragant de l'abbaye de Reichenau; ce fîit Meinrad que les religieux demandèrent pour la remplir. Il s'en étonna avec toute la candeur d'un talent complet qui s'ignore soi-même; mais Erlebald ayant parlée Meinrad ne s'occupa que d'obéir et d'accepter. Il commença par donner à ses élèves des leçons d'assiduité , les fixa par une autorité constante; puis, ces deux points ca-* pitaux servant de base à sa méthode d'enseignement , il put alors tout à son aise prendre de temps en temps avec eux le ton affable et fraternel qui gagne les cœurs des jeunes gens, mais qui, sans les deux conditions pré- Xîédentes, est l'écueil de beaucoup de professeurs.
Un jour il prit avec lui un de ses meilleurs disciples, et montant sur une barque que soulevaient les premiers flots du lac de Zurich, ils côtoyèrent ensemble ce lac , bordé de jolis villages , et débarquèrent à celui d'Altendorf (l'ancien Rapperswille). Les deux promeneurs marchèrent longtemps en silence, l'élève suivant le maîtrç sans lui demander compte de ses pas, heureux de l'accom-
pagner, s'il eût fallu, jusqu'aux extrémitës du monde. Meinrad , arrivé au pied du mont Eizel , en contemplait la cime : il devait y avcHr là haut quelque retraite profonde , quelques belles horreurs , où un pauvre ermite se trouverait à l'aise et se croirait plus rapproché du ciel , étant plus éloigné du monde.
Les voilà donc tous deux gravissant la montagne , les sentiers pierreux , et ses fuites encombrées alors de ronces et d'herbes rampantes, comme une foret du Nouveau-Monde. Arrivés au sommet , ils eurent un magnifique spectacle ; c'était le lac de Zurich , bordé de leur côté par une ligne sombre de forets et de vergers , et de l'autre côté par une suite de châteaux et de clochers ; ces deux lignes aboutissent à gauche au panorama lointain de la ville de Zurich , et à droite , à de hautes montagnes bleues et blanches sur le versant desquelles s'étagent des hameaux et des chalets qu'on voit poindre au soleil. En face , et par de là cette colline si élégamment peuplée qui borde le lac, se déploient encore d'autres nappes d'eau et d'autres montagnes ; car la Suisse est une ondulation perpétuelle de lacs et de cimes de toutes formes et à tout reflet.
Père Meinrad qui , en sa qualité de bénédictin , devait être quelque peu artiste et admirateur de la belle nature , dit à son disciple que ce lieu lui convenait , et qu'il voulait y fixer son séjour. Mais comment y vivre? Ce fut bien la moindre de toutes les objections pour le saint homme.
Il savait que dans le petit village d'Altendorf , habitait une dame veuve , digne héritière des femmes qui nourrissaient jadis le fils de l'homme, et veillaient à ce qu'il eût au moins une pierre pour reposer sa tête. Cette dame avait de grandes richesses, et quand elle avait
épuisé sa générosité envers les pauvres , ses vassaux , il lui restait encore assez pour doter des monastères et Lâtir d'élégantes chapelles. Assurément elle ferait bien les» frais d'une cabane sur le mont Ëtzel » et donnerait le pain de chaque jour à Meinrad , en échange de ses prières. Néanmoins il voulut s'en assurer, et ce fut bientôt fait : la noble dame reçut sa proposition comme venant du ciel même 9 et promit le secret à Meinrad , jusqu'à ce qu'il eût l'approbation de ses supérieurs.
Mais lui , prudent comme un disciple de l'Evangile , et toujours en garde contre lui-même, se demanda tout d'abord si cette idée d'isolement universel n'était pas entachée d'égoïsme; s'il avait fait en ce monde assez de bien pour s'en séparer ; si Dieu ne lui montrerait pas au dernier jour le peu de bien qu'il avait pu faire , effacé par cette retraite bizarre qui condamnait ses disciples au découragement. Or , il est en ce monde de sûrs moyens de juger si nos idées sont justes ou passionnées : c'est de méditer, d'invoquer Dieu, de nous priver de tout ce qui peut flatter en nous la matière aux dépens de l'esprit , et enfin de consulter l'autorité établie pour le discernement des choses vraies ou fausses. Meinrad fit tout cela, et quand il vit son idée grandir plutôt que de diminuer à celte épreuve, il partit muni de l'autorisation de la double bénédiction de son oncle l'abbé.
Arrivé à l'endroit le plus sombre des solitudes qu'il avait parcourues dernièrement, il se mit à y dresser une petite cabane , dont il tapissa la charpente et le sol de ramée , de lianes et de mousse. C'en élait peut-être assez pour le garantir des bétes sauvages ou venimeuses; mais le vent et la pluie avaient beau jeu contre d'aussi frêles obstacles.
Néanmoins c'est là qu'il commença cette vie pure et
primitive. cette vie du désert « qui devait se terminer par le martyre.
La veuve d'ÂItendorf alla rendre visite à Meinrad. A l'aspect de cette misérable cahutte qui renfermait tant de sainteté » elle fit tout d'abord d'utiles réflexions sur le luxe des hommes qui ne sert pas à les rendre meilleurs.
Comme pourtant il n'est pas nécessaire de se loger încommodémenC; pour arriver à la perfection; comme la pénitence consiste au moins autant à accepter en toute humilité et résignation les peines envoyées par le ciel qu'à s'en imposer d'autres gratuitement , la dame s'occupa tout de suite de faire construire au pauvre ermite une cellule et une chapelle. C'est la même chapelle qui subsistait encore en 1698; mais elle tombait en ruine : l'abbé d'Ëinsidlen, dom Raphaël, fit construire une petite église à la même place. C'est là que les pèlerins font leur première station en venant à Notre-Dame des ermites.
La vie de Meinrad au monastère fut sans doute remarquable » mais après tout elle ne sortait point du cercle de perfection tracé longtemps avant lui par tant d'illustres moines. Une fois au désert il sembla hériter des vertus et de l'éloquence de ce premier anachorète que Jésus proclamait le plus grand honune de son temps , saint Jean- Baptiste. On venait l'entendre et le consulter comme l'o* racle sacré. Et ce n'était pas seulement de la Suisse qu'il recevait de pareilles ambassades ^ il en vint de toute l'Europe , et des gens qui vraiment ne devaient pas aimer les remontrances qu'il distribuait aux grands et aux riches. Cependant la vérité a tant de charmes pour les hommes de bonne volonté, que tous le remerciaient de ses avis aus-» lères , de ses saintes boutades. D'ailleurs il ramenait si bien l'espérance au fond des cœurs qu'il venait de frapper ; il gardait ordinairement pour ses péroraisons quelque
aperçu du ciel et ée la. femme pleine,dé grâce qui en (ait les houneurs au nom de son fils adoré.
II y avait déjà sept ans que M einrad était ainsi l'apotre du désert et de l'Europe entière sans quitter sa cellule : et ce rôle le fatiguait beaucoup. Il songea à quelque retraite plus inaccessible aux hommes , et voici comme il la trouva. Quelques religieux de BoUingen lui rendirent un jour visite comme à leur ancien frère et professeur : certes , malgré leur habitude de la frugalité monacale , ils se trouvèrent encore bien inférieurs à leur amphytrioa.
Il s'excusa avec une gaité pleine d'esprit de ne pouvoir leur offrir que des fruits sauvages; mais s'ils vour laient se donner le plaisir de la pèche, il allait les conduire sur les bords de la Syle qui serpente au pied du mont ËizeL
Pendant que les jeunes moines se divertissaient sur les rives de la Syle , Meinrad suivit un petit sentier qui se perdait dans la forêt voisine , foret immense , hérissée de noirs sapins , mais si noirs et si nombreux qu'on l'appelait la forêt sombre. Là , sa pensée chérie , sa pensée de tous les instants le saisit avec une force nouvelle : comme on doit bien prier Dieu ici , se dit-il , qu'il fait bon éti'e enfiiv libre des importunités de la foule; quelque ange tutélaire m'a guidé en ces lieux pour me les faire admirer e¥ y fixer désormais ma solitude.
Ce disant, il en prit le parti. Mais les convenances 1& ramenant d'abord au milieu de ses frères, il remonta, avec eux dans sa cellule pour leur donner le repas d'adieu qui fut plus simple et plus gai que tant d'autres dont la fortune et non le cœur fait les frais.
On se quitta en chantant l'hymne d'action de grâces à celui qui donne encore la manne au désert , et le pain quotidien à tout homme de bonne volonté. Meinrad des-.
cendil une dernière fois à Altendorf pour remwcieF la noble veuve qui prenait soin de lui , el aussitôt après soa retour à la forêt sombre , il y planta les premiers appuis de sa nouvelle cabane. Mais il voulait en vain se cacher à tous les yeux ; sa retraite fut bien vite découverte par Hildegarde (d'autres disent Helwige), fille de Louis roi d'Allemagne, et nièce de Louis -le -Débonnaire. Cette princesse » qui était abbesse d'un monastère de femmes à Zurich, voulait recevoir à son tour quelques-unes de ces leçons ineifaçables queMeinrad avait données à ses plus illustres comme à ses moindres visiteurs. Il ne put l'empêcher de pourvoir à tous ses besoins et de lui faire bâtir» elle aussi» une cellule et une chapelle aux lieux qui l'avaient séduit nouvellement. Sur l'autel de cette chapelle». Meinrad plaça l'image de la Vierge au pied de laquelle il avait déjà tant de fois prié pour le peuple des pèlerins ». et reçu mille de ces faveurs qui seraient l'apanage de tout, le monde, si l'on avait vraiment foi dans ce qu'on fait et ce qu'on dit. Enfin il dédia la chapelle à cette vierge sacrée», sous le nom populaire alors de Notre-Dame , et prit posn session de sa cellule avec tout le luxe de sa pauvreté», un Missel » une Règle de saint Benoit çt les œuvr^ de^ Gassien^
Tentation.
Hélas » pour fuir au fond des bois on ne change pa» sa nature d'homme; la vie est toujours la vie» la chair conserve sa faiblesse » et ce n'est point un conte que ces traditions des pères de la Thébaïde » tourmentés au sein de la solitude par les passions hideuses » les tentations brûlantes , qui leur faisaient frapper leur poitrine à grandi
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coups » et distraire les douleurs de Tàme par ceHes du corps. Que de foisMeinrad ressentit Teffet de cette menace de la bible « Yae soli », ces secousses muettes et profondes que satan imprime à l'esprit de l^homme isolé. Il n'a qu'à se bien tenir alors, qu'à se cramponner à l'arbre de la croix au pied duquel le serpent doit venir expirer. Jésus lui-même fut tenté pendant sa vie; ne le fîit^il pas même quelques instants avant sa mort, quand, effrayé par la prévision claire et distincte de ses souffrances, il s'écriait en versant des larmes sanglantes : Mon Seigneur et mon Père , s'il se peut, éloignez de moi ce calice de douleurs ! Et pourtant il le lui fallut boire jusqu'à la lie»
Aussi quelque effort que fit Meinrad pour vaincre l'ennemi , quelque prière qu'il exhalât de son cœur , Dieu permit qu'il fut longtemps et violemment ébranlé. Une fois entr'autres ses frayeurs s'exaltèrent par un spectacle étrange : c'était comme un soudain renversement de la nature ; tous les éléments se soulevaient en désordre autour de sa personne , et la prière était impuissante pour calmer les flots et éteindre les flammes. D'affreux mugissements et des coups de tonnerre retentissaient dans la forêt dont les sapins naguère si calmes prenaient du mouvement et des proportions surnaturelles. Que faire? se laisser abattre, avouer que Dieu lui était infidèle et satan son vainqueur? Non, s'écria Meinrad, non, mon Dieu, quand je me sentirais dévoré par ces flammes ou englouti par ces flots , mon dernier soupir ne serait qu'une hymne à votre gloire. Meinrad venait de mettre à profit le grand secret de victoire proclamé par l'Evangile, la Persévérance.
Ce fiit alors que du sein de l'orage lui apparut un ange rayonnant de lumière et de paix : sa présence dissipa tout à coup les monstres dont le nombre semblait à Meinrad effacer la lumière du soleil. Enfin de la bouche de l'ange
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descendirent jusqu^à hii des paroles d'encouragement» des promesses d'immortalité. Depuis ce temps Meinrad fiit maître de la solitude comme de lui-même. S'il eut des visions , elles n'étaient que des bienfaits et non plus des orages; ainsi Tun des religieux de Reichenau qui venaient par fois le >dsiter à sa nouvelle demeure, ayant surveillé toute sa conduite I l'aperçut un soir à minuit qui allait réciter l'office nocturne à la petite chapelle de Notre-Dame; il le suivit à distance, et quelle fut sa surprise en voyant la chapelle éclatante de lumière.... Sur les degrés de l'autel où Meinrad s'était agenouillé , un jeune enfant au front céleste soutenait d'une main le livre de Meinrad et récitait l'office avec lui; puis l'enfant lut tout haut à Meinrad quelques lignes d'un autre livre qui était sans doute celui de l'avenir; car le moine qui rapporte ce fait comme témoin, ajoute qu'en ayant fait part au père abbé de Reichenau , ils remarquèrent tous les deux par la suite Taccomplissement des prédictions du jeune ange,
Fin tragique..
Meinrad vécut trente-trois ans dans le désert. Avis à ceux qui manquent d'air dans la société parce qu'ils n'y trouvent pas le moyen de parer à mille besoins créés par cette société même. Le saint ermite recevait toujours de temps en temps quelques visites , mais beaucoup plus rarement que dans son ancienne demeure. Les visites qui le flattaient le plus , étaient celles des gens simples de mœurs. Un pauvre charpentier de WoUrau, par exemple, lui plaisait singulièrement , avec son gros bon sens, et son assiduité à la peine. Et puis » à l'exemple de saint Antoine
dont les tentations lui servaient déjà d'encouragement j Meinrad avait comme donné un soufflet à ce monde tentateur , en adoptant sinon un animal immonde , du moins deux oiseaux rebutés ordinairement pour leur cri désa* gréable et leur plumage de deuil. Mais l'histoire des deux corbeaux est tout un drame.
Qui croirait que cette vie pauvre et dénuée fit naître des soupçons d'hypocrisie , et put exciter la jalousie et l'^ivarice des hommes? H s'en trouva deux , si toutefois ils méritent le nom d%ommes , deux assez misérables , assez infâmes pour assassiner le pauvre ermite dans sa cellule, en lui demandant les trésors qu'il tenait , disaient^ils , de la crédulité des fidèles. Des trésors ! oui il en avait, mais non pas de ceux qu'on laisse en ce monde. Les deux mé-? créants virent bien à leur arrivée que le saint lisait dans leur esprit , et tout d'abord était si fier de son martyre prochain , qu'il leur disait d'un air l'ainqueur : «. Vous auriez dû venir un peu phis tôt assister à ma messe , pour conjurer les saints de vous être propice , à votre dernière heure. Ecoutez, vous ne mç tuerez pas sans avoir reçu ma bénédiction , et votre pardon de ma propre bouche. Quand je serai mort, je vous recommande d allumer ces deux cierges, l'un à la tête, l'autre au pied de ma couche; c'est un symbole qu'il est inutile de vous expliquer , mais dont vous honorerez ma ton^e; après cela fiiyez au plus vite» vous pourriez être trahi par ceux qui me viennent voir. »
Humiliés de ce calme héroïque , et ne sachant comment venger leur orgueil , les deux assassins se jettent sur Meinrad , le garrottent comiûe s'il eût voulu s'enfuir , et lui fracassent les membres à coups de massue, en lui réclamant encore son argent, ses trésors cachés. Pour toute réponse il leva ses yeux mourants vers le ciel ; les deux hommes furent eifrayés par ce regard céleste ; mais
craignant avant tout d'être dénoncés en laissant leur crinkc inachevé 9 ils frappèrent un dernier coup, dont il eut le crâne brisé , et il expira. C'était en 863» le. 21 janvier.... jour des grands martyres !
Dans l'interrogatoire que subirent les assassins, ils ont confessé qu'au moment de leur fuite, oubliant la recommandation de l'ermite , ils avaient vu tout d'un coup les cierges s'allumer^ et des mains invisibles les placer là où ils devaient eux-mêmes le faire. Les légendes racontent encore une foule de choses surprenantes qui suivirent la mort de Meinrad.
lo Le dernier soupir du saint fut comme le premier nuage d'encens qui fume sur l'autel ; il se répandit à l'instant dans l'air une odeur suave à tous ceux qui , les jours suivants, rendirent visite à ce corps de bienheureux; c'est sans doute de là que vient ce terme : « odeur de sainteté. »
â» Les malfaiteurs croyant faire disparaître cette odeur et tout ce qui pouvait révéler leur crime , mirent le feu à la couche en plaçant dessous l'un des cierges ; la couche brûla, et le corps demeura intacte
3® Quand ils voulurent s'enfuir, les deux corbeaux nourris par Meinrad suivirent les assassins , dont les vêtements et les mains étaient teints de. son sang» Le charpentier vit ces honunes passer à quelque distance , et se détourner à sa vue : soit curiosité, soit inquiétude, il monte à la cellule, et voit le corps du martyr. Aussitôt les échos d'Etzel retentissent de ses cris : Au meurtre ! Le sakit est mort, mort égorgé ! Et il descend à grande course jusqu'au village, donnant partout Falarme, et se faisant suivre d'une foule de peuple , qui veut retrouver la piste des malfaiteurs. C'est à Zurich qu'il faut marcher, on les en a vus prendre le chemin. Voilà tout ce monde, courant sar la route de Zurich , et rassemblant encore à cliaque
Village une nouvelle armée de volontaires. Ils arrivent haletant à la ville, dont ils auraient voulu envahir tous les quartiers à la fois ; mais c'était peine perdue i et jamais ils n'auraient découvert la trace des deux malfaiteurs; déjà même quelques-uns songeaient à s'en retourner de guerre lasse, quand, à la porte d'une hôtellerie, ils voient, spectacle étrange ! deux pauvres corbeaux , ceux de Meinrad , hélas ! faisant rage à cette porte qu'ils voulaient franchir, quoique la servante de l'auberge les évinçât assez rudement, pour obéir, disait-elle , à deux hôtes nouvellement arrivés de la campagne. On sait d'avance qui étaient ces deux hôtes-là. Le charpentier de Wollrau qui^ ne pouvait s ^ tromper , entre avec ses amis ; et la suite de l'histoire se devine aisément. Saisie , incarcération et condamnation des meurtriers au nom du comte Adelbert> préfet impérial à Zurich. Ils furent roués et brûlés, et leurs cendres jetées au fleuve du Limât. La légende allemande ajoute qu'au moment du supplice, on voyait en l'air deux corbeaux voleter et planer au-dessus de l'échafaud. Il y a quelques années encore , on montrait dans une auberge de Zurich deux pourpoints vermoulus, qu'on disait être ceux des deux condamnés. Cette auberge a pris pour enseigne un corbeau.
L'abbaye princier e de Notre -Dame -des -Ermites n'a pas craint d'anoblir cet emblème et d'en consacrer l'histoire, en prenant deux corbeaux pour armoiries : les frères servants eux-mêmes s'amusent chaque année à priver quelqu'un de ces oiseaux historiques, à qui ils font fête pendant tout l'hiver, puis au printemps ils leur donnent la liberté.
Du reste l'intervention des animaux dans la découverte de certains faits est sans doute extraordinaire , mais elle n'a rilîn de nouveau. Les signes sont proportionnés aux
époques et à rintelligence des peuples. On retrouve h peu près le même épisode que celui des corbeaux de Meinrad, consigné dans l'histoire grecque; et pas un classique ne Ta contesté. De nos jours même, Schiller a immortalisé par quelques-unes de ses belles strophes l'histoire des Grues d'n>icus.
rious croyons du reste à tous les faits que nous rapportons par cela seul que nous les confions à la foi publique sans la mettre en garde contre eux. Les espèces de justifications dont nous pourrions les entourer, ne sont faites que pour les personnes qui ont besoin de raisonnements pour arriver à la raison.
Walther , abbé de Reichenau , ayant eu connaissance de \a mort de notre pieux solitaire, et des faveurs obtenues du ciel par sa médiation, fit transporter le corps dans son àtAaye, où Meinrad avait fait ses premières armes; les entrailles seulement furent déposées dans sa cellule du montËtzel, comme pour la défendre de toute profanation. Le reste de la dépouille sacrée fat gardé à Reichenau jus* qu'en 1039, que l'abbé-prince Embrice la fit amener à Ëinsidlen. Elle y demeura huit siècles, et il ne fallait rien de moins que la commotion européenne qui a terminé le siècle dernier, pour faire disparaître un trésor si cher au peuple suisse. Alors les tombeaux et les reliquaires ont été bouleversés , les ossements des saints liés en faisceau avec ceux du commun des morts , afin qu'on ne puisse plus les distinguer , puis jetés dans les caves et les greniers du monastère en attendant une fosse commune. Quand après la révolution il fallut en faire un triage , on ne reconnut que le chef de saint Meinrad à sa blessure du crâne. Il fat donc enchâssé de nouveau et placé solennellement sous la table de l'autel de la sainte Vierge, l'an 1804. On peut dire que le saint ermite est rentré dans ses domaines ,
car l'autel et la chapelle tout entière » et surtout Timage de la Vierge sainte qui donne son nom à cette chapelle , tout cela vient en droite ligne de la succession de Mein^ rad; c'est la même statue qu'il installa dans son premier ermitage^ le même autel où il célébrait les mystères, les mêmes murailles qui servaient d'abri ou plutôt de tombeau à son corps 9 déjà mort au monde dès son vivant.
La biographie de saint Meinrad forme la première de trois époques dont se compose l'histoire de Notre-Damedes-Ermites : on y a pu voir déjà quelque chose du mcr<* veilleux qui éclaire la seconde époque , celle d'Eberhard.» dont saint Bennon est le précurseuré