CHAPITRE II
Année 905.
BennoD , premier ebef des ermites de la Forét-Sombre, puis évéque
de BletEi
On conlinuiaât à visiter la demeure de Meinrad le martyr 2 les honnêtes gens avaient mis cette promenade à la mode, et ne lui donnaient d'abord pas d'autre nom que celui de la ForétrSombre ( Sinstere-Wald). Mais bientôt la foret perdit son nom pour prendre celui de son point principal , la cellule de Meinrad ( Meinrad-Zelle ). On venait de loin pour y prier devant les mêmes signes, devant la même statue de cette Vierge dont Meinrad avait si souvent invoqué la médiation* Quoique personne ne dirigeât ce pèlerinage , et qu'il manquât d'unité , d'ensemble » cela se faisait pourtant avec une foi complète , à ce qu'il parait » puisque dès cette époque-là on parlait de pro^ges opérés sur les lieux; par exemple, de guérisons surnaturelles, et de Êiveurs intellectuelles plus importantes encore » mais qui échappent à l'admiration des masses.
Cependant, comme il arrive toujours, si quelque per«sonne puissante ne s'en mêle pas, le commun des pèlerins ne songeait guère à entretenir la solidité du petit ermitage; au contraire chacun le dégradait pieusement pour en avoir quelque relique. Le temps, de son côté, faisait ses ravages, et quarante ans après la mort de Meinrad, sa pauvre cellule n'était qu'une ruine , mais une ruine admirablement située, pleine de poésie, si l'on voulait bien la débarrasser des ronces et des broussailles qui en obstruaient les abords.
A la fia il se trouya un noble et saint homme de pèlerin qui s'en chargea : ce fut Bennon, ou Benoit, prince du sang des rois de Bourgogne et chanoine de Strasbourg. Tristement ému de Tétat pitoyable de l'ermitage autant que charmé de son site, il lui sembla que l'esprit de Meinrad inondait le sien y et en homme de volonté forte il prit tout de suite son parti : retourner à Strasbourg pour y résilier son canonicat , distribuer ses biens à ses parents et aux pauvres honteux, et n'en garder que tout juste ce qu'il Êillait pour restaurer honorablement la cellule et la cha<« pelle consacrées parle sang d'un martyr, fonder enfin à l'en tour un nouvel ermitage pour lui-même et les hommesi de bonne volonté qui voudraient partager son idée ; tout cela fut exécuté aussi vite que Bennon l'avait résolu, et il partit de Strasbourg pour le désert de la Forét-Sombre avec plusieurs gens de qualité^ entraînés à sa suite par l'exemple de sa vertu et son talent de persuasion*
Peu de jours après leur arrivée, l'ermitage avait pris ime tournure élégante* Autour de la cellule de Meinrad se dressait un groupe de petites cellules de bois et de mousse, en attendant mieux. La Forét-Sombre n'était plus un disert, mais on y entendait nuit et jour travailler et chanter les nouveaux ermites. Dès-lors cet endroit a porté le nom d'Einsidlen, que les légendaires et les chroniqueurs traduisent en latin par eremiLs, eremus Deiparœ, eremitarum cœnobium; tous synonymes d'ermites, et d'ermitage.
Bennon, également pieux et prévoyant, n'oublia pas les besoins matériels de sa compagnie. Il fit sonder le terrain aux environs de l'ermitage , et le trouvant moins ingrat qu'il n'en avait l'apparence , il obtint des comtes de Rapperswil, dans le domaine desquels il était situé, la permission d'en faire défricher autant qu'il en fallait pour lui
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fournir un honnête entretien. A force de peines et de dé^ penses il parvint à faire aplanir cette belle et vaste prairie nommée Bruël, dont labbaye d'aujourd'hui est environnée. Il fit pareillement défricher une colline située au bord de la Biber; cette colline» par la bonté de son terroir et sa situation commode , forma dans la suite un petit vil* lage, qui porte encore de nos jours le nom de Bennau» dérivé de celui de son fondateur. (jBenn-au prairie de BennoUk )
L'ardeur infatigable de Bennon le fit remarquer de quelques seigneurs qui voulurent seconder son établissement par leurs libéralités. Une abbesse de Seckingen lui accorda, dans cette intention , Tusufruit de la petite île d'Ufiiau, sur le lac de Zurich ; c'est cette isolette qui plus tard, aux dixième et seizième siècles, acquit une.certaine importance dans l'histoire. Âdelbert, évéque de Bâle^ parent de Bennon, étant venu le voir dans son ermitage» lui donna Siernsee, aujourd'hui Schirmensée, au-delà du lac de Zurich; et plusieurs personnes de distinction se recommandèrent à lui par des preuves de leurs pieuses générosités.
Ce prince sage et laborieux jetait ainsi les premiers fondements du monastère de la Forét-Sombre ; il passait sa vie dans cette agitation utile, dont une satis&ction calme est la récompense. Néanmoins, dix-neuf ans après, il lui fallut quitter malgré lui Einsidlen pour monter sur le siège épiscopal de Metz , à la mort de l'évéque Wiger, ou Wideric en 927* X'empereur Henri avait désigné luimême le successeur; il n'était plus question de regretter la solitude , mais d'obéir.
Bennon trouva le peuple de Metz gâté par le spectacle des vices de la noblesse. Il employa d'abord tous les moyens de conciliation pour arrêter le mal ; mais la dou-
éroà\é de ses exemples deve*
^^e f' '^ gat recours aux voies ouvertes à
e^^.^^l^^*^^^^^^^^^^ ^ ^'®^* P*^ ^® forces hii-
0^'^U^', fiiés temporelles qui puissent arrêter le
s^. ^^ /j^^^^^^peuvent que le punir, lorsque la raison
^"^iof»^' éctionent contré lui. Bennon se fit beau-
é^ ^^^^^'^ ' ^* d'ennemis puissants , qui soulevèrent ^p ^f"j}e 'a haine on passa aux crimes » et sans égards / /^/^/^^âissance , la dignité et la sainteté de Bennon , la
/ P^^'uee s» i*"^ ^^^ ^^^ palais pour en arracher le prélat,
f^P ^nev tout meurtri sur la place publique : là , par
^ gj[)arbarie digne de Tépoque, on lui creva les yeux....
^is on le bannit solennellement de la ville et de ce siège Jpiscopal , que depuis deux ans il occupait avec tant de eoarage.
Cet horrible événement ne devait pas trouver grâce devant Topinion de l'Europe; le concile de Diet^ourg lança contre les auteurs de cette sédition les foudres de l'Eglise ; et l'empereur Henri I^' , qui avait en outre à venger l'autorité temporelle , en fit mettre bon nombre à mort.
L'évéque , lui , était plus sensible à l'ingratitude et à l'impiété de son peuple, qu'à toutes ses douleurs physiques. Privé de la lumière^ il rentra avec délice dans les solitudes de la Forét^inbre, et ses fréres> pénétrés de vénération pour ce martyr vivant, le comblèrent de nobles et pieux témoignages. Bennon ne voulut plus sortir de sa cellule, où il se fit une vie toute dd contemplation; il était comme un modèle pour ceux à qui l'instruction prenûiière est refusée par une société avare de ses lumières, et qui, ne sachant ni lire ni écrire, n'en ont pas moins le droit et la puissance d'aimer Dieu et de le témoigner hautement. Enfin, en 940, après treize ans de retraite, le
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Dieu qu'il avait tant aimé l'appela à lui. Le corps de Bennon fut inhumé devant la chapelle de Notre-Dame. Plusieurs personnes ont déclaré devoir à son intercession la guérison de leur vue infirme.