CHAPITRE LIX
Bourcard II ^ trentième abbé, vlngi-hultiéme prince.
BovRGARD de Kreckinj^en » baron de Weissembourg» était prévôt de Saint-Gérold, lorsque les suffrages unanimes du chapitre d'Einsidlen rappelèrent sur le siège abbatial. Afin de mettre de Tordre dans les affaires du couvent, il fit faire un recueil de ses droits et de ses charges, et en présenta tout d'abord l'état à l'arbitre délégué pour adjuger un droit de dévolution disputé à l'abbaye par les bourgeois d^Einsidlen. Ce droit échut à l'abbaye. Le représentant de Bourcard dans cette affaire était Jacques Glenter, bourguemestre de Zurich : Bourcard avait établi avec cette ville une alliance dont les gens de Zurich eurent souvent lieu de s'applaudir. Le juge était de Schwitz et se nommait Itel Reding. (Nous conservons religieuse- ;inent les noms propres , parce que nous avons remarqué que bien des familles contemporaines en avaient su gré aux anciens chroniqueurs. ) Les mêmes personnages vidèrent encore le démêlé de l'abbaye avec ceux de Zug , au sujet de ses droits seigneuriaux à Neuen : cela se fit en 14!27. Un an auparavant, Bourcard obtint du pape Martin Y la confirmation des* indulgences et privilèges octroyés au monastère jusqu'alors- En 1426 encore il acquit des barons de Clingen les terres d'iEschenz.
Il paroitrait qu'à cette époque le couvent subit une sorte de révolution : le nombre des religieux diminua, et
ceux qui restaient se trouvèrent tous chargés d'emplois importans : on eût dit un état major de Tarmée céleste obligé de s'occuper des affaires d'ici-bas.
II en était d'ËinsidIen comme de certains chapitres d'aujourd'hui, composés exclusivement de gentils-hommes, unis par l'éducation , le rang et la croyance. Les quatre capitulaires des plus renommés du temps de Bourcard étaient Rodolphe de Saxe, grand camérier, c'est-àdire tuteur de la jeune noblesse ; Richard de Falkenstein, gardien de la trésorerie; Gérold de Saxe, chantre et çellérier; François deRechberg, prévôt à Fahr. Il y avait des religieux consacrés uniquement à l'office divin, qui desservaient la cure et le pèlerinage ; ceux-là n'étaient que chapelains. Dans cette division des dignités il y eut quelque chose de funeste au couvent ; le nombire des hommes appelés au chapitre devenant tous les jours plus l'are, l'abbaye n'atteignit pas même le degré de force et de popularité qu'avait la cure et le pèlerinage , et la communauté des capitulaires tomba dès lors en ruines. Les hommes qui s'y maintenaient encore , au lieu de bien comprendre leur mission exceptionnelle, et d'élever leur noblesse de toute la hauteur de la piété , ravalèrent cette piété même au niveau de leurs intérêts mon^. dains : des conflits perpétuels avec leurs avides voisins les forçaient trop souvent à former alliance avec le monde. Par suite de ce système ils en vinrent à imiter la raideur des agents civils dans le maniement des affaires , mais leurs vassaux répudièrent leurs règlements et s'aproprièrent des biens et des droits qu'ils eussent peut-être respectés sous un régime plus large, plus digne des premiers abbés d'Einsidlen.
Bourcard, encore meilleur que son entourage, était éminemment homme de bonne volonté, et Dieu lui en
tint compte. Toutes les fois qu'il dirigea immédiatement quelque négociation , elle tourna au profit de la justice et à ji'honneur de la communauté. Il ne put empêcher qu'on lui suscitât une querelle de mauvaise foi, qui amena la discussion juridique de la bulle de Léon VIII , et rie fut terminée que sous le règne suivant de l'abbé Gérold de Saxe , par un jugement du pape Pie IL
Nouvelle tribulation : le prolecteur d'EinsIdlen , l'archiduc d'Autriche Frédéric ayant été banni de l'empire -, messieurs de Schwitz demandèrent bien vite à l'empereur Sigismond l'héritage de ce droit de protection sur Einsidlen. L'empereur ne fit aucune difficulté ; et sans consulter l'abbé , leur signa un diplôme à Bude en 1^24* L'abbé Bourcard, qui les connaissait, s'empressa de réclamer et de faire anéantir par l'empereur lui-même son premier diplôme. A cet effet Sigismond en ordonnança un autr^ à Feldkirch en 1^51 ; enfin en f ^55^ dans un troisième diplôme doïiné à Bàle » il consentit bien à ce que ceux de Schwitz eussent le droit de protection immédiate sur Einsidlen, mais à la condition d'en soutenir et maintenir intégralement les droits , privilèges , us et coutumes. Il les obligea même , par une prévoyance fort judicieuse, de lui donner xme contre-cédule que Sigismond confirma par une bulle d'or l'an 1Ï5Ï. L'année d'auparavant, Bourcard avait fait ratifier à l'empereur l'état des droits et privilèges de l'abbaye.
Or, les bourgeois de Schwitz, touchés de la dignité qui leur était conférée > se montrèrent vraiment dignes de la remplir. De ce moment ils oublièrent leurs petites antibitions passées , et firent si bien que les abbés d'Einsidlen n'eurent qu'à se louer de leurs rapports avec ces honnêtes citoyens. Le patriotisme l'avait emporté sur tout autre sentiment dans le cœur et l'esprit des gens de Schwitz s
ils voulaient qu^ESnsidlen,une fois placé sous leur juridic lion , leur dût cette liberté pour laquelle la Confédération avait si souvent combattu.
Bourcard , dont la situation sociale fiit peut-'étre plus difficile que celle d'aucun des abbés d'Einsidlen , prit tellement à cœur sa mission administrative » qu'il ne crut pas pouvoir assister au concile de Bàle ; il se contenta d'y expédier un député ; et peu de temps après , à force de prières et de travail , il obtint que la mort lui ouvrît les portes de Téternel repos. Ce fut le 21 décembre 1458 ; il avait gouverné vingt-quatre ans.
Si le règne de Bourcard fut le signal de la décadence dans les habitudes monastiques , il faut sans doute en ac-* cuser TindiiFérence religieuse qui disait alors invasion dans le monde à la suite du protestantisme ; mais aussi faut-il avouer que le luxe dont s'entourait une partie du clergé pouvait exciter les passions de la classe moyenne et encourager ses tentatives pour s'emparer des débris de ce luxe tout princier, tout mondain. Les empereurs et les rois assistèrent autrefois les abbés d'Einsidlen aussi gé-* héreusement qu'on puisse le faire pour des organes de la Divinité : néanmoins il eût été dans l'ordre de la sagesse évangélique que les princes protégeassent plus encore la propagation des lumières catholiqueSé Les fidèles croyants sauront bien mettre leurs prêtres à l'abri du besoin , mais ce qu'ils ne peuvent faire , et ce qui est l'apanage d'un gouvernement , c'est de renverser tout ce qui gène l'indépendance publique et individuelle dans l'exeiv cice et la manifestation du christianisme. Toute autre protection amène ou des abus dans le système ecclésiastique, ou des prétextes pour rejeter sur la prêtrise , c'est-à-dire sur tout ce corps d'institution divine , les fautes de quelques individus. Quand on accusait les moines d'Einsidlen