CHAPITRE LXII
(USS-ltôK)
Gérold, trente-troisième abbé, trente-uûième prince.
Il avait le cœur bien fait et l'esprit avide d'application. Cette activité qui animait tout le monastère à Texempte de l'abbé , y fermait accès aux vices inséparables d'une solitude oisive.
Le couvent avait alors pour doyen le fameux Albert de Bonstetten, dont nous empruntons si souvent les précieux souvenirs; tête admirablement organisée pour recueillir les faits importants de l'histoire qui alors était compliquée de mille circonstances secondaires /et ne se développait pas autour d'un centre commun. Albert de Bonstetten, comme la plupart des moipes chroniqueurs, a paré à cet inconvénient par un moyen fort simple : il a groupé les faits principaux auxquels se rattachait l'existence politique de l'Europe, et particulièrement de l'empire , autour de la biographie de son humble retraite , le monastère d'Einsidlen. Sous le sceptre abbatial de Gérold vivait encore dom Conrad de Rechberg, administrateur du couvent , dont les idées rassises et par fois rigoureuses étaient un bien£adt pour cette maison frappée déjà de plusieurs accidents funestes, ruinée enfin par l'incendie qui la dévora sous le règne même de Gérold. Mais la sainteté de Barnabe de Mosaxe était le véritable soutien du cpuvent au milieu de l'adversité : l'homme sanctifié par l'étude et la prière ne craint rien de ce que Ton e^t convenu d'appeler malheurs et qui n'est en fait
qu'une épreuve ; au contraire , c'est là que sa grandeur d'âme se développe , puisque la gloire pour lui consiste à en sortir vainqueur»
En vérité l'on cherche en vain la raison des couleurs sombres et défavorables dont le chroniqueur Tchudi ( l'ancien ) peint les moines d'Einsidlen à cette époque* Ayant à leur tête quatre hommes tels que ceux qu'on vient de citer, ils ne pouvaient s'écarter de leur vocation sans encourir soit un renvoi immédiat » soit des peines civiles qui les eussent remis bien vite dans le chemin de l'obéissance. Par respect pour Tchudi, je confesse que s'il y eut un tort à reprocher non -seulement au couvent d'Einsidlen, mais à tous ceux de cette époque, ce fut celui d'être trop souvent préoccupés par des intérêts matériels et de petites ambitions humaines»
Gérold avant de devenir abbé d'Einsidlen avait administré la prévôté de saint Gérold , de façon à prouver qu'une mitre ne serait pas déplacée sur son auguste chef. Il fut élu en 1Ï52, et en 12^59 sa renommée de vertu était assez grande pour que d'un mot il tranchât les difficultés élevées entre l'abbé-prince de SainU-Gall et les gens d'Appenzell ; cette question du bornage des deux territoires fut ainsi terminée au château de Pfeificone.
Vers ce temps Gérold fit une faute grave contre le sens commun : son monastère déclinait parce que l'on n'y recevait que des gentilshommes, et chacun lui faisait sentir que s'il l'ouvrait au contraire à des gens dont l'aristocratie toute d'esprit et de science serait bien autrement estimable et réelle que celle d'un nom, aussitôt Einsidlen redeviendrait un abri pour tout ce qu'il y aurait de distingué parmi les prêtres , les artistes et les savants chrétiens. Mais pour rien au monde Gérold ne voulut entendre raison là-dessus; il fit même ratifier par une bulle.
que Pie II ne pouvait refuser le droit acquis à ce couvent d'EinsidIen, den'admettre au chapitre que de noblesgens. Il s'ensuivit que Gérold resta biei^tôt seul avec quatre religieux capituliûres. C'étaient , il est vrai, les hommes distingués que nous avons cités , plus le vieux père Boui^ card de Falkenstein » dont les glaces de 1 âge n'avaient pas atteint le cœur tout enflammé d'amour de Dieu.
€'est à Gérold que le couvent d'Einsidlen dut plus tard la terminaison de la controverse élevée à propos do la bulle de Léon YIII , et la confirmation de^ indulgences accordées au pèlerinage ; la négociation de ce dernier point était entamée déjà sous le pontificat d'Eugène. Pie II pnUîa donc en 14^67 » sa bulle tant désirée : il y confirma celle d^ Léon VIII , ainsi que les droits à l'indulgence cancmique qui y étaient a^tachés« L'année suivante , Gà»Id fît lui-même un voyage à Rome avec une suite de cent cavaliers ; c^ attirail pompeux lui causa quelques embarras à Florence. Enfin il rencontra le saint Père à Petreoli» et il en reçut pour toujours une seconde ratification de la bulle de Léon VIII avec une augmentation du privilège d'indulgence inhérent au pèlerinage d'EînsidIen. C'était plus qu'il ne demandait^ son retour de Rome fut solennel : le chapitre d'Einsidlen alla , suivi d'un peujde immense , le recevoir à cet endroit de la prairie de Bruël , où l'on voit maintenant la chapelle de la Sainte Croix « Gérold la fit élever en mémoire de ce voyage ; mais ce qui le flatta plus encore que sa réception brillante» ce fut de voir à l'anniversaire de la dédicace de la chapelle de Notre-Dame, en 1466 , le concours innombrable des pèlerins empressés de mettre à profit les droits dont l'abbé Gérold était allé si loin chercher les titres récognitifs. La diète de Zurich donna cette année un sauf-conduit à tous les pèlerins allant visiter la Qiapelle
de N.-D. qui , diaprés le texte même de rordoflMnce ; avait reçu sa consécratioD de Dieu même ( dmnitûs consecratà). Le vicaire-général de Gtttttance avait luimême publié des lettres pastorales pour engager le peuple à se préparer au bien&it de l'indulgence plénîére.
C'est l'année suivante que le couvent fut brûlé, La cause de ces incendies fréquents serait bien difficile à vérifier, si l'on ne voulait consulter que des preuves matérielles , quand il y a tant de preuves morales; On sait de reste combien les couvents avaient d'ennemis au quinzième siècle. Le droit de protecteurs , échu aux gens de Schwitz, Êdllity en ce moment fatal , amener une singulière usurpation. Les bourgeois de Schwitz prétendirent relever seuls les ruines du couvent , afin d'avoir d'abord une sorte d'hypothèque sur toutes les possessions d'Ein* sidien, et au moyen de cette hypothèque un droit d'expropriation bien facile à exercer contre des gens à demi ruinés ; secondement , un droit de s'immiscer continuellement dans les affaires de ce malheureux couvent; troisièmement enfin un moyen d'acquérir de l'ascendant sur le peuple aux dépens du clergé. Erreur, faux calcul; l'ascendant du clergé n'a jamais existé que par les moyens de l'esprit, et non par sa plus grande part d'autorité séculière. Réciproquement les hommes qui croient le dépouiller de son influence en le persécutant de façon ou d'autre , lui donnent tous les honneurs du martyre , et n'en receuillent que l'ennui de passer pour des bourreaux au petit pied.
Gérold harcelé et vexé de mille petites façons dans cette querelle, se réfugia dans la ville de Zurich qui se montrait si noble, indépendante et hospitalière. Il fallut , pour le réintégrer dans son abbaye , que le pape Paul II prit la chose à cœur et fit à Gérold un rempart
de Tardievéqâe de Mayence et des ëvéques de Strasbourg et de Bàle. Mais Gérold, voyant que les esprits n'en étaient pas plus ealmes, confia les rênes du couvent à Conrad de Rechberg , et qmtta définitivement Einsidlen pour sa retraite de Saint-Gérold , d'où il n'eût jamais voulu sortir. Il y mourut en 148i.