‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 68 sur 131 · CHAPITRE LXra · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXra

Oonrtd m, trente-fpMitrlftmiB abbé, trente-deuxième prlnee.

Dis qu'il eut accepté le mandat de suppléer Gérold dans Tadministration, Conrad s'empressa de payer les dettes de Tabbaye au moyen d'une économie stricte qui ne Tempéchait pas de songer aux intérêts des pauvres. On fut A content de sa délicatesse et de son exactitude , qu'on se réserva de le prendre pour abbé à la l*'* élection : elle se fit le 31 octobre l^^Sl. Il entra en charge le iO novembre , et bien malgré lui : il consentait à supporter toutes les £sitigues mais non à revêtir la dignité d'abbé. Ce mot de dignité l'effrayait : c'était un homme fort simple d'extérieur, et fort ennemi de la représentation. II poussait la simplicité des manières jusqu'à la rudesse. Etant fort jeune, il aimait passionnément la chasse, et plus tard dans ses courses pour l'administration matérielle du couvent, il résistait rarement au plaisir de suivre ses piqueurs au bois.

Un jour cette passion se réveilla, pour son malheur connue pour celui de l'homme que, dans un moment d'erreur, il prit pour le but de ses traits. L'homme fîit tué, et cette mort causa un juste scandale. Dabord le clergé supérieur fit interdire à Conrad la célébration des saints mystères. Les gens de Schwitz, envers qui il s'était montré souvent assez rigoureux, lui cherchèrent de nouvelles chicanes : il donna dans le piège, et en eut un si grand déplaisir, qu'il quitta le ÇQUYent d'EwidIen dont il confia

le soin à dom Barnabe de Mosaxe» puis il courut se eonfr ner à Saint^érold. Là , il jeta de coté tout respect pour les défenses qui kii avsdeni été £ûtes de chasser, et mena la vie d'un véritable gentilhomme de campagne.

Barnabe, son suppléant, persuadé de la profondeur de sa mission transitoire ^ s'attacha à remonter le moral de l'abbaye, que l'exemple de l'abbé Conrad ébranlait singulièrement, n surveillait aussi lui-même les travaux de reconstruction commencés depuis l'incendie; mais avant d'en voir la fin, il mourut ,, héJas, en 1501. Au moment d'expirer il refusa de se désigner pour successeur un ihoine capitulaire , et se contenta de nommer pour intendant de la cour et des bâtiments un laïc nommé Jean Orten. Conrad reconnaissait par-là que déjà les monastères avaient accompli une partie de leur première mission , celle de répandre les sciences et les arts parmi le siècle, où la guerre et la brutalité féodales les étouffaient a chaque instant; l'autre mission des monastères est à peine commencée.

En i 509 , nouvel incendie, qui dévora une partie du couvent. L'abbé Conrad, qui avait en vain épuisé comme ses successeurs tous les moyens humains pour conjurer ou réparei* ces funestes événements ,. courut à la Sainte- Chapelle, et là, devant l'image de Marie, s'écria plein d'une foi vive : « Mère de mon Dieu î c'est à vous à prendre soin de tout ce qui est ici, car tout ici vous appartient ! » Puis il sortit de la chapelle avec un air de confiance, disant à la foule qui venait éteindre l'incendie de se rassurer, parce que le feu ne ferait plus aucun ravage^ Le fait est qu'à son arrivée dans la cour lesflammes s'amortissaient , et que le monastère n'avait plus rien à craindre. Autre accident, qui ne serait que ridicule s'il n'eût dû avoir de tristes conséquences : par suite de 1' ;ntétement

de S€m prédéeessettr Gërold, Tabbë Conrad n'eut bientôt phis que deux religieux. •• ; et voulant nommer un administrateur» il choisit un jeune homme sans expérience» mais du moins*. ^.. un homme de qualité» Thiébaut de Géroldsecl: : trop heureux de n'être pas réduit à prendre l'autre qu'il venait de condamner à la prison pour sa conduite détestable.

De malheur en malheur : et celui-<ci est pire que tous les autres. Zuingle» d'hérétique mémoire , venait de se faire chasser de Claris pour quelques peccadilles scandaleuses ; et n'étant satisfait ni des hommes ni de Dieu » il s'en allait préchant partout la suppression de quelques vérités dogmatiques trop terribles pour ne pas l'embarrasser bien fort; on appelait cela faire de la réforme. Le réformateur arriva à Einsidien demandant l'hospitalité au nom du Christ; c'était s'en faire ouvrir toutes les portes. Et comme les moines font l'office de curés des communes qui environnent l'abbaye» on confia à Zuin^Ie une partie de la cure d'Einsidlen. C'est pour cela sans doute qu'on dit dans le peuple qu'il était curé du pays. Une fois installé, Zuingle se mit à flatter Tamour-^propre du jeune Thiébaud , et lui conter mille choses nouvelles avec ce talent de raisonnement que possèdent tous les sophistes. D'abord Thiébaud s'effarouchait un peu de la hardiesse du novateur ; mais quand Zuingle lui eut jeté ces phrases à double entente» avec lesquelles on fait tant de dupes : « qu'il faut savoir marcher avec son siècle... que la vérité ne s'est pas révélée en un jour... qu'un homme, et un noble homme surtout, doit savoir s'af-* franchir d'un frein vulgaire.. ..^ et qu'enfin si l'Eglise» qui dit posséder l'arbre de la science du bien et du mal» s'effraie de \oir quelqu'un de sea enfants toucher à cet arbre , c'est que l'enfant après cela doit en savoir aussi

long que sainêre » » etc., etc.., etc. — Le serpent d'Eden ne raisonnait pas mieux« Vous croyez, dit Thiébaud? — Je vous l'affirme , dit Zuingle. -^ Et bien , que le sort en soit jeté , je vous suis , mon cher maître , disposez de ma personne et de mon crédit, — ^ Voilà ce que Zuingle voulait; il conduit son homme en triomphe à Zurich , £adt grand bruit de sa conversion , et mène une vie brillante dont le pauvre Gâroldseck devait un jour acquitter le mémoire.

Et Einsidien? et le sanctuaire où tant d'âmes sublimes étaient venues se répandre en adoration devant les autels du Christ, où tant de vœux solennels avaient été accueillis par la Mère sacrée de ce Sauveur du monde. Tout cela va-t-il périr, s'abimer sous les pas d'un mécontent, d'un frondeur ecclésiastique,, de Zuingle l'apostat? Non : Dieu permet les hérésies , ces tentations du raisonnement qui ont séduit dès les premiers siècles les âmes indociles au joug de l'Eglise, mais il n'abandonne pas ceux que l'épreuve trouve indomptables •

li'abbé Conrad, tout vieux et infirme , sentit son cœur ranimé d'une ardeur nouvelle , quand il vit qu'un jeune honune, que Thiébaut avait failli lâchement à ses devoirs; il voulut lui prouver que la foi peut faire entre autres miracles celui de rajeunir un cœur que les passions humaines glaceraient et endurciraient à la même époque.

L'abbé convoqua donc les protecteurs de l'abbaye, les citoyens de Schwitz ; et après avoir rendu compte de tous ses efforts pour soutenir le poids abbatial, aprèa s'être offert comme victime à toutes les accusations qu'on pourrait Êdre contre l'abbaye, il supplia ces dignes citoyens de lui choisir un successeur , les aidant à cette opération en leur désignant dom Louis de Blarer , religieux capitulaire de Saint-GalU

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Aussitôt on députa le baron Amberg à rdibaye de Saint-Gall pour y postuler, dans les formes juridiques et solennelles, le vénérable dom Louis, alors doyen de cette abbaye. Ce fait est un démenti formel aux témoignages de la Gallia Christiana et de Wittwiler, qui prétendent qu'à la mort de Conrad Tabbaye (ut entièrement déserte. L'abbaye d'EinsidIen possède !<> Tacte de la postulation de dom Louis daté du 8 août 1526; 2» l'acte de résignation de Conrad, du 20 juillet même année; 5^ le bref d'élection que le pape donna le 8 janvier 1527.

Dom Louis, entré en charge à Einsidlen, fit, vers la fin de Tan 1526, les démarches nécessaires pour obtenir confirmation de son élection. Le pape ne l'accorda qu'a* près avoir bien pris connaissance de l'acte de résignation de Conrad, où il est dit en termes exprès qu'il résigne sa charge non pour obtempérer à quelques menaces ou à des ruses; qu'il est sain d'esprit et de volonté, etc. {Voyez le texte à la fin du volume. )

Enfin, dans le bref du 8 janvier 1527, le saint Père n'appelle pas encore Louis abbé d'Einsidlen, de peur de laisser entendre que par le fait de ce bref il chasse Conrad de sa charge d'âbhé; c'est une délicatesse d'égard pour le vieux Conrad. Ce (ut seulement en 1555 que le pape donna sa bulle de confirmation, où de son plein pouvoir apostolique il élut dom Louis comme nouvel abbé d'EansidIen. Ce qui a pu induire en erreur les auteurs précités, c'est de confondre l'élection avec la confirman tion de cet acte. Ainsi Conrad, qui mourut à la fin de Tannée 1526, survécut à l'élection de Louis, mais non à sa confirmation. Ses restes furent déposés dans la tombe princière.

Ce courageux vieillard, dont les débuts dans la carrière monacale forent assçx inégaux , a cependant usé sa vie à

soiderer de ses ruines l'abbaye d'Eiasidlen. En conséquence des soins qu'il avait pris d'obtenir la ratification des droits indulgenciers et autres privilèges de Tabbaye, il a reçu plusieurs bulles des papes Jules II et Léon X , plus une ratification du droit régalien par Tempereur Maximilien h'*

Il avait acheté la ferme de Sillethal» avec toutes ses dépendances » délicieux vallon entre les plus hautes montagnes de Schwitz. Barnabe de Mosaxe, qu'il avait pris jadis pour administrateur, racheta les dîmes de Meîien qui étaient passées à l'abbaye de Favière.

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