CHAPITRE XC
(i773-80.) Marian, quarante-sixième abbé, et quarante-quatrième prince.
. Marian Mûller étoit né d'ane honnête et simple famille de paysans au hameau de Freyen-Aeniter ( les baillages libres). Les hommes n'auraîent pas auguré pour lui un avenir tel que celui de Tabbatiat , mais Dieu a semé le génie sur toute la terre et dans toutes les positions. Encore enfant , Marian Mûller comprenait et devinait au besoin les secrets de l'éloquence : bientôt on renvoya professer à Bellinzona, pws il vint prêcher à Einsidlen. Ses remontrances à ses confrères étaient empreintes de toute sa vivacité et de tout son amour. L'originalité et la franchise du jeune orateur eurent au loin du I retentissement. Dans ses leçons de théologie il tomba dans quelques tàusses propositions du probabilisme; mais Je talent avec lequel les nouveaux systèmes se produisent toujours.» avait un peu ébloui sa jeunesse : il en revint bientôt, grâce à cette autorité centrale ecclésiastique , qui place le catholicisme au-dessus de tous les corps enseignants, en lui donnant à lui seul l'unité.
Un orateur aussi harmonieux que Marian devait deviner aussi les lois de la musique. Parfois, pleiû de l'enthousiasme des temps antiques , il montait à l'orgue comme sur un trône , et de là dictait à ses auditeurs de merveilleuses applications de ses théories sur la musique religieuse : science inséparable de la majesté du culte extérieur , et féconde en inspirations , si non dévotes ,
du moins séraphiques et inexprimables. Dans ces moments notre âme sent trop à la fois pour tout exprimer dans la langue des hommes : Dieu seul doit la comprendre 9 et c'est ce qu'il nous faut.
En 1773 9 Marian était sous-prieur : c'est alors qu'on l'élut abbé.
Mais en véritable artiste , Marian s'épouvantait de tout ce qui commandait la représentation et ressemblait à une charge. D'autre part en vrai chrétien il se dit qu'il devait plier ses goûts à ses devoirs : et l'abbaye s'en trouva bien. Malheureusement sa santé ne répondait pas à ses inspirations; il était travaillé de nervosités perpétuelles qui augmentaient y il est vrai , l'ardeur de son caractère, mais qui consumaient sourdement sa vie. Enfin malgré ses luttes contre le mal et ses travaux pour lesquels il s'étourdissait sur sa langueur secrète , il lui fallut céder. n commença par remettre une partie de ses occupations entre les mains de quelques frères de bonne volonté. Puis, se sentant tomber toujours plus bas , il dit à ceux qui le veillaient : « Je vois bien maintenant que nous prenons trop de peines en ce monde : nous devrions vraiment y être comme des colonnes immobiles qui ne regardent que le ciel. » Il mourut dans ces sentiments sublimes le 17 novembre 1780 , âgé de cinquante-six ans.