‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 98 sur 131 · CHAPITRE XCII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCII

« Béat , (Kttttel de Gereaa) quarante-sixième abbé, et quat'ante^uatrième

prince.

Encore un homme de dévoùment dû au catholicisme.

\ Encore un homme qui abjure le$ délices ou au moins les

distractions de la vie comoiune pour s'enfermer avec cette partie du genre humain qui demande une surveillance et des soins perpétuels, et dont on ne recueille souvent qu'ingratitude ou du moins oubli. L'en£ince ne demande-trcUe pas à celui qui s'en charge , une séparation intégrale d'avec les liens de femille, les considérations de fortune et d'amonr-propre , une sorte de célibat univer3el, un apostolat complet? Et Béat l'avait compris : il sembla d'abord n'avoir embrassé la carrière monastique que pour accomplir cette mission de sacrifices ; car ses premières fonctions , celles de professeur, annoncèrent de longues et ingénieuses recherches sur l'éducation , et une grande habileté dans les expériences qu'il en fusait. On le créa bientôt préfet des études , «t ses talents semblèrent grandir encore avec leur nouveau théâtre.

Mais comme on n'est pas au couvent pour faire toujours ce qu'on aime le mieux, il lui fallut quitter

' bientôt son professorat pour la charge tout administrative

d'économe ( Stadthalter ). Sa capacité ne faiblit point : on le voyait lui-même lever des plans , faire exécuter sous

^ ses yeux des routes nouvelles qui devaient faciliter l'abord

du pays et enrichir les habitants du bourg en augmentant leurs relations industrielles. Bientôt .le prince-abbé Marian le rendit à des fonctions plus^ analogues à celles qu'il avait remplies d'abord ; il lui confia l'éducation des moines eux-mêmes en le nommant doyen : cette charge en effet embrasse la surveillance morale de tout le couvent. Béat ne la quitta que pour succéder à l'abbé en 1780. Ici encore il se montre plein de sollicitude pour l'éducation publique, et ses premières dépenses ont pour objet la réparation des collèges d'Einsidlen et de Bellinzona. Sous le poids d'une immense variété de fonctions sous^ntendues dans ce titre terrible d'abbé , sa charge semble avoif été de combler toutes les lacunes de ces fonctions diverses. Tour à tour économe , bibliothécaire et trésorier, il grossit la caisse du monastère en payant 'ses dettes» meubla la bibliothèque de beaux et bons livres, et enrichit.le reliquaire de l'église de mille objets d'art , entre autres de quatre grands bustes en argent , destinés à renfermer des osseiïients sacrés.

Béat mit le sceau à sa réputation d'homme d'esprit multiple en faisant signer au chapitre de Constance ua concordat relatif aux droits et privilèges d'Einsidlen , ce que n'avaient encore pu réaliser bien des abbés , et des plus illustres. Le mérite de cet événement, il est vrai, appartient aussi bien à Maximilien II, évéque de Constance. En 1784 ces deux prélats se donnaient solennellement la main pour ramener l'union entre deux grandes sociétés ecclésiastiques, dont l'exemple était quelque chose alors dans la balance européenne. Un an après le pape Pie VI approuvait solennellement les articles de ce traité, en donnant encore à Béat quelques nouveaux privilèges. Mais déjà ce mot de privilège sonnait mal aux oreilles des peuples , et du côté de la France l'horizon politique

élail gros d'orages « contre lesquels le toit sacré des monastères devait être le plus mauvais abri.

Enfin l'heure de la grande révolution française sonna comme un coup de tocsin qui mettrait l'univers en émoi, et troublerait jusqu'aux morts dans leurs tombes* Bientôt le clergé de France qui avait répondu à toutes les accusations en donnant le premier et le plus bel exemple de réforme, en abandonnant d'immenses richesses sur le simple exposé des vœux de la nation , fut traité comme tous les êtres généreux ; on le paya d'ingratitude : et lui f sans se repentir de ce qu'il avait £sdt , mourait martyr» ou fuyait sur la terre étrangère » sans même secouer la poussière de ses pieds contre la patrie , parce que la patrie n'avait plus sa raison, et que de richet étrangers applaudissaient à ses fureurs.

* L'abbé d'Einsidlen ne fut pas le dernier à offirir l'hospitalité aux prêtres bannis de France , et ils arrivaient à l'abbàye par centaines : les habitants du bourg se prêtèrent eux-mêmes de leur mieux à ce qui pouvait seconder Taccueil généreux de l'abbé ; et c'est une justice à rendre aux gens de ce pays, que les Français y ont presque toujours trouvé, selon le proverbe des pèlerins, bon feu et bonne mine. En 93 , tandis que la guillotine faisait tomber une tête par chaque seconde, la joie des cieux qui s'ouvraient pour tant de belles âmes, Bvait du moins un écho sur la terre : l'cglise abbatiale d'Einsidlen retentissait des chants du peuple exilé , mélc au peuple suisse , et ce fut un touchant spectacle lorsque, le jour de la Pentecôte de cette même année , l'arche» vêque de Paris officiait pontificalement dans cette brillante église , entouré de trois ou quatre cents prêtres français, émigrés comme lui. Quelques mois après venait encore au même rendez- vous un pauvre pèlerin français ,

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d pieds, le sac au dos , un vrai soldat de Téglise mili-^ tante ; c'était tout simplement rarchevéque de Vienne p primat des Gaules.

C'est une chose assez remarquable qu'au moment le plus terrible de la révolution française > le pèlerinage d'Einsidlen semblât acquérir une vogue nouvelle ; on y venait de tous les points de l'Europe où les principes catholiques rencontraient le plus de contradicteurs ; tant il est vrai que la foi > comme toutes les grandes pensées, demande à se produire , et qu'en vain elle est refoulée dans le fond des esprits; la liberté des esprits est comme l'air , compressible , mais d'autant plus fort qu'il est plus comprimé. Il est juste d'ajouter qu'à cette époque, le pèlerinage venait de recevoir une nouvelle illustration de la part d'un des papes les plus remarquables de ces lemps modernes; Pie YI avait, par un bref du 15 mai d793, confirmé la bulle de Léon YIII > à propos de la Dédicace Merveilleuse, ainsi quej'approbation donnée à cette bulle par les souverains pontifes Nicolas V , Pie II , Jules II, Léon X, Pie lY , Grégoire XIII , Clément YIII el Urbain YIIL

Néanmoins les catholiques de toute TEurope , rassem-^ blés à Einsidlen, n'étaient pas peu surpris de trouver dans les habitants du bourg de belles et bonnes idées d'empié^ tement sur les droits du monastère ; certes la surprise était naturelle , tout le monde sachant que le bourg doit sa^ naissance» son accroissement, ce qu'il est enfin, au monastère , au pèlerinage fondé par les moines et entretenu par leurs soins; mais il parait qu'alors Texemple de cette minorité française qui s'était fait un si riche manteau de la dépouille du clergé, tentait les pauvres Suisse^. Déjà l'abbé lui-même entendait au village l'écho de

certaines phrases sur les prétendus vœux de pauvreté

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monastiqae. Beat qui savait comprendre à demi-mot, se prépara sans façon à tous les genres de' sacrifice , ac^ cueillit les premières exigences avec tout le désintéressement d'un moine, et fit gracieusement l'abandon de plusieurs privilèges , voir même de quelques propriétés, à la commune d'Einsidlen, qui de son côté eut Tair d'en être reconnaissante. Bi«»tôt la république eut envahi la Suisse malgré l'énergique protestation des petits cantons ralliés à la bannière d'un brave citoyen de Schwitz , M. Louis Reding : toutefois on avait fini par obtenir leur consentement au moyen d'un traité qui leur garantissait la liberté , et surtout la liberté religieuse. Mais la victoire fait oublier tant de choses : l'abbé d'Ëinâdlen qui le savait , et qui de loin voyait arriver les faits tels qu'ils se sont passés depuis , était fort prudemment parti pour sa terre de Saint^Gérold en Vorarlberg, et bientôt y avoit été rejoint par une partie des Pères : le reste s'était éparpillé dans quelques couvents d'Allemagne : le noni de ces couvents où ils trouvèrent un si noble accueil mériterait sa place dans l'histoire ; mais je n'ai souvenance que de trois noms , Kremms-Munster , Saint-Biaise, et Admbnt en Styrie; le nom des autres est écrit sans doute sur les tablettes des anges «

A l'égard des propriétés immobilières , l'abbé s'était confié en partant à la garde de Dieu et à la bonne foi de ses fermiers; le plus grand nombre lui fat fidèle : on cite entr'autres un de ces paysans dont le cœur simple , l'esprit intelligent , est le reste d'une race plus commune autrefois qu'aujourd'hui : cet homme de la vieille roche , comme nous disons en France , se nommait Scbœdler : jamais, à quelque prix que ce fût, on ne put lui faire vendre ce que les Pères bénédictins lui avaient donné à garder , et à leur retour il lepr en remit fidèlement les

titres de propriété : on dit encore que les biens n'avaient rien perdu de leur valeur entre ses mains , tant s'en faut.

Les trésors mobiliers du couvent consistaient dans les ornements d'églises , les reliquaires et les vases sacrés ; quelques-uns furent enterrés en lieu sûr , d'autres confiés à des mains fidèles , et le reste eut le sort des biensimmeubles qu'on n'avait pas réussi à prêter, c'est-à-dire que ce fut livré au pillage. Au moins en fait d'immeubles , le fond reste, quelque soit le propriétaire ; mais, des reliquaires profanés , que reste-t-il ? la mémoire d'un sacrilège.

L'image de la Vierge d'Einsidlen , qui méritait une détermination spéciale, ne fut pas simplement enlevée de la chapelle » c'eût été exposer les habitants du bourg à des perquisitions tout au moins incommodes ; mais on en fit une autre à sa ressemblance parfaite qu'on logea dans la même case avec tout l'éclat de l'ancien entourage, moins la valeur : et l'on attendit de pied ferme les ennemis qu'il était déjà de bon top d'appeler les alliés.

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