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défilade assourdissante de visites chez M. de Talleyrand. 11 s'est dit beaucoup de choses, dont voici les seules qui m'ont paru piquantes.
C'est Frédéric Lamb, qui est venu le premier, et avec lequel nous avons été assez longtemps seuls, qui nous les a contées. Il nous a beaucoup parlé de M. de Metternich et de son. dire, il y a quatre mois, sur le Roi Louis-Philippe : « Je l'ai cru un intrigant, mais je vois bien que c'est un Roi. 55 II nous a dit encore que le jour de la chute du dernier ministère anglais, lord Palmerston en avait mandé la nouvelle au chargé d'affaires d'Angleterre, à Vienne, en l'invitant à la transmettre à M. de Metternich, et en ajoutant : « Vous ne serez jamais dans le cas de faire à M. de Metternich une communication qui lui fasse plus de joie. « Le chargé d'affaires porte cette dépêche au Prince, et, je ne sais pourquoi, la Ht tout entière, même cette dernière pluase. AI. de Aletternich a répondu ceci, que je trouve de très bon goût : « Voici une nouvelle preuve de l'ignorance dans laquelle lord Palmerston est des hommes et des choses ; car je ne puis me réjouir d'un événement dont je ne puis mesurer encore les conséquences. Dites-lui que ce n'est pas avec joie que je l'accepte, mais bien avec espérance. »
Paris, 12 décembre 1834. — Nous avons dîné hier aux Tuileries, M. de Talleyrand, les Mollien, les Valençay, le baron de Montmorency et moi. J'étais assise entre le Roi et le duc de iVemours ; ce dernier a un j)eu vaincu sa timidité ; il lui en reste cependant beaucoup. Il est l)lanc,
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blond, rose, mince et transparent comme une jeune fille, pas joli à mon gré.
On ne saurait avoir une conversation plus intéressante que celle du Roi, surtout lorsque, laissant la politique de côté, il veut bien fouiller dans les nombreux souvenirs de son extraordinaire vie. J'ai été frappée de deux anecdotes qu'il m'a racontées à merveille, et quoique je craigne de les défigurer en les racontant moins bien, je veux cependant les dire. Un portrait de M. de Biron, duc de Lauzun, qu'il vient de faire copier sur celui que M. de Tallcyrand lui a prêté, était là, et a fait naturellement parler de l'original. A ce sujet, le Roi m'a conté qu'en revenant à Paris en 1814, à sa première réception, il vit approcher un homme âgé qui lui demanda de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien un peu à part de la foule. Le Roi se plaça dans l'embrasure d'une croisée, et là, l'inconnu tira de sa poche une bague montée avec le portrait deM. le duc d'Orléans, père du Roi, et dit : « Lorsque le duc de Lauzun fut condamné à mort, j'étais au Tribunal révolutionnaire ; en sortant, M. de Riron s'arrêta devant moi qu'il avait quelquefois rencontré, et me dit : « Monsieur, prenez cette bague et promettez-moi que, si « jamais l'occasion s'en présente, vous la remettrez aux « enfants de M. le duc d'Orléans, en les assurant que je a meurs fidèle ami de leur père et serviteur dévoué de leur " maison. >) Le Roi fut, comme de raison, touché du scrupule avec lequel, a|)rès tant d'années, la mission avait été accomplie, il demanda à l'inconnu de se nommer; il s'y refusa en disant : « Mon nom ne peut vous être utile à
a savoir ; il réveillerait peut-être des souvenirs fâcheux -J'ai « acquitté ma parole donnée à un mourant, vous ne me « reverrez ni n'entendrez jamais parler de moi.» En effet, il ne s'est jamais manifesté depuis.
Voici la seconde anecdote. Lorsque le Roi actuel était encore en Angleterre, ainsi que Louis XVIII et M. le comte d'Artois, celui-ci voulait absolument obliger son cousin à porter l'uniforme des émigrés français et notamment la cocarde blanche, ce à quoi M. le duc d'Orléans s'est constamment refusé, disant que jamais il ne la prendrait. 11 était toujours en frac ; cela avait même donné lieu à quelques explications assez aigres. En 1814, M. le duc d'Orléans prit la cocarde blanche avec toute la France, et M. le comte d'Artois l'habit de colonel-général de la garde nationale. Le premier jour que M. le duc d'Orléans fut chez M. le comte d'Artois, celui-ci lui dit : a Donnez-moi votre chapeau. » Il le prit, le retourna, et jouant avec la cocarde blanche dit : « Ah ! ah ! mon cousin ! qu'est-ce que c'est donc que cette cocarde ? Je croyais que vous ne deviez jamais la porter? — Je le croyais aussi. Monsieur, et je croyais en outre que vous ne deviez jamais porter l'habit que je vous vois ; je regrette bien que vous n'y ayez pas joint la cocarde qu'il entraîne. — Mon cher, 55 reprit Monsieur, u ne vous y trompez pas : un habit ne signifie rien. On le prend, on le quitte, et c'est assez égal. Mais une cocarde, c'est différent : c'est un symbole de parti, un signe de ralliement, et votre signe particulier ne devait pas être vaincu. 1^ Ce que j'ai aimé chez le Roi, (|ui avait la bonté de me raconter cette scène, c'est qu'il s'est
hâté d'ajouter : « Eh bien, madame, Charles X avait raison, et il avait trouvé là une explication plus spirituelle qu'on ne l'aurait attendue. — Le Roi dit vrai, 5^ ai-je repris, « l'explication de Charles X était celle d'un gentilhomme et d'un chevalier, et il est certain qu'il avait de l'un et de l'autre. — Oui, sûrement, » a ajouté le Roi, " et même il a très bon cœur. » J'ai été bien aise de voir cette justice rendue là.
A neuf heures, j'ai été avec Mme Mollien chez la comtesse de Boigne, Elle était venue la première chez moi et m'avait fait dire, par Mme Mollien, qu'elle serait très flattée si je voulais venir quelquefois chez elle le soir. C'est le salon important du moment ; la seule maison comme il fout, qui appartienne, je ne dirais pas à la Cour, mais au Ministère, comme celle de Mme de Flahaut appartient à M. le duc d'Orléans et celle de Mme de Massa à la Cour proprement dite. Il n'y en a pas une quatrième. Chez Mme de Boigne, qui reçoit tous les soirs, on s'occupe avant tout de politique, on en parle toujours ; la conversation m'a paru tendue, assez incommode par les questions directes poussées jusqu'à l'indiscrétion, qu'on se jette à la tête : « Le duc de Wellington se maintiendrat-il ? Croyez-vous que M. Stanley se joindra à sir Robert Peel ? S'ils croulent, cela tournera-t-il au profit des whigs ou des radicaux ? Pensez-vous que lord Grey veuille se réconcilier avec lord Brougham ? » Voilà par quelles questions j'ai été naïvement assaillie. Je me suis tirée d'affaire en plaidant ignorance complète, et en finissant par dire, en riant, que je ne m'attendais pas, dans une belle
soirée, à répondre à des questions de conscience. Cela a fini là, mais je n'en avais pas moins reçu une impression désagréable, malgré les excessives gracieusetés de la maitresse de maison, et j'ai été bien aise de m'en aller,
Paris, 1 i décembre 1834. — Hier, lady Clanricarde a déjeuné chez moi, et nous sommes parties à onze heures et demie pour l'Académie française. M. Thiers, le récipiendaire, nous avait fait garder les meilleures places, et, ce dont je lui ai su gré, loin de sa famille, qui était dans une petite tribune du haut avec la duchesse de Massa. Il n'y avait, dans notre groupe, que Mme de Boigne, M. et Mme de Rambuteau, le maréchal Gérard, M. Mole, M. de Celles et Mme de Castellane. Celle-ci est engraissée, épaissie, alourdie, mais elle a toujours une physionomie agréable, et de jolis mouvements dans le bas du visage. Elle a eu l'air si ravie, si émue, si touchée de me revoir (j'ai été intimement liée avec elle, et au courant de ses intérêts à un point incroyable pour l'impi-udence de sa brouillerie subséquente), que cette émotion m'a gagnée ; nous nous sommes serré la main. Elle m'a dit : « Me permettez-vous de revenir chez vous??» J'ai dit : ^ Oui, de très bon cœur. »
Voici notre histoire. Dans le moment du récri des Tuileries contre moi, sous la Restauration, Mme de Castellane m'a reniée et, sans se souvenir du tort qu'il était en mon pouvoir de lui faire, elle a rompu avec moi. J'ai été amèrement blessée parce queje l'aimais tendrement, mais me venger eût été une bassesse, et, à travers toutes mes
fautes, je suis incapable d'une vilenie ; je crois qu'au fond du cœur, elle m'a su gré de l'avoir ménagée.
M. de Talleyrand, comme membre de l'Institut, est entré dans la salle, appuyé sur le bras de M. de Valençay. On ne saurait croire quel efTet il a produit ! Spontanément, tout le monde s'est levé, dans les tribunes comme dans l'enceinte, et cela, avec un certain mouvement de curiosité sans doute, mais aussi de considération, auquel il a été très sensible. J'ai su que, malgré la foule qui obstruait les avenues, tout le monde lui avait fait faire place.
A une heure, la séance a commencé. M. Thiers est si petit qu'entouré de Villemain, de Cousin et de quelques autres, il est entré sans qu'on l'ait vu venir ; on ne l'a aperçu que lorsque, seul, debout, il a commencé son discours. Il l'a dit avec le meilleur accent, la prononciation la plus nette ; avec une voix soutenue, peu de gestes, pas trop de volubilité. Il était pâle comme la mort, et, dans les premiers moments, tremblant de la tête aux pieds, ce qui lui a beaucoup mieux réussi que s'il avait eu de cette insolence qu'on lui reproche souvent. Malgré son mauvais son de voix, il n'a jamais frappé l'oreille désagréablement, il n'a été ni monotone, ni glapissant, et enfin lady Clanricarde en était à le trouver beau!
M. de Talleyrand et AI. Royer-Collard étaient en face de lui, et il semblait ne parler que pour eux ! Son discours est éclatant. Je ne sais pas s'il est précisément académique, quoiqu'il soit plein d'esprit, de goût et de beau langage dans de certaines parties ; mais ce qu'il est sans aucun doute, c'est politique, et il l'a dit bien plus comme
soi CHROMQUE
uiio improvisation que comme une lecture. Il a eu de ces T7iouvements de tribune qui ont produit aussi, sur l'assemblée, un effet bien plus parlementaire que littéraire, mais toujours favorable, et, par moments, cela a été jusqu'à l'enthousiasme. M. de Talleyrand en était à l'émotion, et M. Royer-Collard faisait faire à sa perruque des hauts et des bas qui prouvaient la plus vive approbation ! Le passage sur la calomnie a été dit avec une conviction intime qui a été contagieuse et a valu une salve d'applaudissements.
Le discours est anti-révolutionnaire au plus haut degré ; il est orthodoxe dans les principes littéraires ; il est — et c'est ce que j'en aime surtout — il est traversé d'un bout à l'autre par un sentiment honnête qui m'a fait plaisir et qui doit être utile à M. Thiers dans le reste de sa carrière. Enfin, ce beau discours, pour ressortir, pouvait se passer de l'ennuyeuse réponse de M. Viennet, que personne n'a écoutée et qui a permis à tout le monde de s'apercevoir qu'il était tard et qu'il faisait une chaleur affreuse.
On m'a dit que, pendant le discours de M. Thiers, M. de Broglie faisait force quolibets; M. Guizot était renfrogné, et médiocrement satisfait, je pense, de voir à son rival, dans la même semaine, un double succès, politique et littéraire.
Paris, 16 décembre 1834. — Hier, j'ai fait quelques visites ; j'ai trouvé Mme de Castellane qui ne m'avait pas rencontrée chez moi. Elle a voulu que j'entendisse son histoire des douze dernières années; elle la raconte bien.
II m'a semblé qu'elle avait dû la roueouler ainsi à d'autres qu'à moi. Elle n'a plus de jeunesse du tout, e'est une <|rosse personne, courte, trapue; ce n'est plus du tout, au sourire près, celle que j'avais connue, au physique du moins; nioralenunit, il m'a paru qu'elle s'était faite <{rave plutôt qu'elle n'était devenue sérieuse. Elle est spirituelle, caressante, comme toujours ; elle a beaucoup parlé, moi très peu. J'avais le cœur serré par mille souvenirs du passé, et, quoiqu'elle ait été douce, je n'ai pu reprendre confiance, mais j'ai bien reçu toutes ses paroles et je ne suis pas fâchée de ne plus en être à l'amertume avec elle.
Paris, 17 décembre 1834. — Je me suis laissé décider par Mme Mollien, à aller, hier, avec elle, à la Cour des Pairs, non pas dans une tribune en évidence, mais dans une tribune retirée d'où on voyait et entendait sans être vu, celle de la duchesse Decazes. Je n'y avais jamais été, les séances n'étant pas publiques avant 1830. La journée d'hier était fort annoncée et excitait la curiosité générale ; aussi la salle était remplie.
A quelque époque qu'on arrive à Paris, on est toujours sûr d'y trouver quelque drame scandaleux qui amuse le public. Hier, c'était le procès contre Armand Carrel du Mational.
M. Carrel n'a nullement répondu à mon attente. 11 a été impertinent, il est vrai, mais sans cette espèce d'insolence courageuse et énergique, sans cette verve de talent qui frappe, même alors que le sujet en lui-même déplaît. U n'a produit que peu d'effet par son discours écrit, et a
très positivement choqué, dans sa mauvaise improvisation. C'est le général Exelmans qui a vociféré sur V assassinat du maréchal Xey, au scandale de tout le monde, car il y allait comme un homme ivre; il était hors de lui, et cela était d'autant plus ridicule qu'on ne pouvait s'empocher de se souvenir de ses platitudes pendant la Restauration, qu'on a, du reste, assuré lui avoir été très durement reprochées, hier au soir, chez le ministre de la Marine. Le malin, à la Chambre des Pairs, il n'a été soutenu que par M. de Klahaut, qui s'agitait beaucoup et dont le maintien a été très inconvenant ; il a révolté tout le monde par ses cris de : « Continuez, continuez, i^ adressés à Carrel, lorsque le Président lui ôtait la parole. C'est même cet encouragement qui a fait résister Carrel et qui l'a fait argumenter avec M. Pasquier, sur ce que celui-ci n'avait pas le droit de lui ôter la parole, lorsqu'un membre de la Chambre, un de ses juges enfin, l'engageait à continuer.
A cette occasion, j'ai appris de toutes les bouches que M. de Fiahaut était insupportable à tout le monde, par son arrogance, son humeur, son aigreur et son ignorance ; il deviendra bientôt aussi impnpular que sa femme.
M. Pasquier a présidé avec fermeté, mesure, dignité et sang-froid, mais j'avoue que je partage l'opinion de ceux qui auraient préféré qu'il arrêtât M. Carrel, lorsqu'il a parlé des jeunes gens qui avaient glorieusement combattu dans les troubles d'avril, au lieu de le faire à propos du procès du maréchal Ney : la première question, touchant à des intérêts matériels, aurait trouvé, ce me semble, plus d'écho au dehors comme au dedans.
Nous avions du monde à dîner hier : une douzaine de personnes; Pauline, ma fille, faisait la douzième. Il n'y a pas de mal à ce qu'elle apprenne à écouter sans ennui de la conversation sérieuse; elle a bon maintien dans le monde, où elle me paraît plaire par sa physionomie ouverte et ses manières bienveillantes. Après le dîner, les visites ont recommencé, comme si nous étions des ministres. Le fait est que c'était jeudi, jour de réception aux Affaires étrangères et à la Marine, et que, sur le chemin des deux, on nous a pris, je suppose, en allant et en venant.
Paris, 10 décembre 1834. — M. le duc d'Orléans est revenu de Bruxelles : il est venu me voir, hier, et m'a invitée à un bal qu'il donne le 29. Il n'est resté qu'un instant, le Roi l'ayant envoyé chercher; j'ai su, plus tard, à quel propos.
M. Guizot est venu ensuite; il avait l'air moins à son aise que de coutume ; il a cherché à s'y mettre en faisant de la doctrine sur l'Angleterre, sur la France, sur toutes choses, mais il m'aura trouvée peu digne de l'entendre; en effet, j'écoutais froidement, parce que c'était parfaitement ennuyeux, et il est parti.
Mme de Castellane m'est arrivée, tout essoufflée, de la part de M. Mole, pour que je prévienne M. de Talleyrand de ce qui se passait. M. le duc d'Orléans, entraîné par cette déplorable influence Flahaut, se proposait aujourd'hui, à l'ouverture de la séance de la Chambre des Pairs, et à la lecture du procès-verbal de la séance d'hier, de I. 20
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protester, avec son groupe, contre V assassinat du maréchal Ney, et de demander la revision du procès. Heureusement que M. Decazes en a été averti; il a été en prévenir M. Pasquier, celui-ci a couru chez M. Mole, un des vingt-trois Pairs restants du procès du Maréchal. Grande et juste rumeur dans le camp; on a été à Thiers, celui-ci a couru chez le Roi, qui ignorait tout et qui est entré eu grande colère. U a fait chercher son fils partout, et, après une scène très vive, lui a défendu toute démarche. Son grand argument a été celui-ci : u- Si vous demandez la revision du procès du maréchal Ney, que répondrez-vous à tel ou tel Pair carliste qui viendra (et il s'en trouvera) demander la revision du procès de Louis XVI, hien autrement un assassinat? » J'ai su cette dernière partie de Fiiîtcident par M. Thiers, qui est venu chez M. dcTalleyrand, tout â la fin de la matinée. Bertin de Veaux, qui avait eu vent de la chose, arrivait aussi tout épouffé.
Enfin le bon sens du Roi a arrêté cette belle équipée; mais qu'elle se soit présentée à l'esprit de quelqu'un, et de qui? est une des grandes étrangetés du temps !
Paris, 20 décembre 1834. — J'ai reçu hier une lettre de Londres, du 18, et l'ai portée tout de suite à M. de Talleyrand. Je lui ai lu ce qui était relatif à l'effroi causé par ce nom de M. de Broglie comme ambassadeur à Londres, et à la nécessité de nommer un successeur à M. de Talleyrand. Il a très bien senti cela, et a écrit immédiatement qu'il désirait voir le Roi. A ce moment est arrivé
M. de Rigny, hii apportaiil une autre lettre particulière. M. de Talleyraud a insisté sur le choix de Rayiieval, ce qui n'a pas plu, je crois, à M. de Rigny, si j'en juge par ce que celui-ci m'a dit à dîner : « Il y a un inconvénient immense à envoyer M. de Rayneval h Londres, mais c'est le secret du ministre des Affaires étrangères; si c'était le secret de l'amiral, je vous le dirais. » Je n'ai pas insisté. Je sais que chez le Roi, à cinq heures, il a été convenu que Rigny écrirait à Londres une lettre à la fois ostensible et confidentielle, dans laquelle on dirait que le Roi portera son choix sur Mole, Sainte-Aulaire ou Rayneval et qu'on serait bien aise de savoir lequel de ces trois noms serait le plus agréable au duc de \\ ellington. Je me suis permis de dire à M. de Talleyrand que cela me paraissait fort maladroit, puisque si le choix du Duc porte sur Rayneval, on sera très embarrassé ici de ne pas le nommer, et cependant on me paraît décidé à ne pas le faire; que si le Duc désire Mole, on éprouvera un refus de ce dernier, et, qu'en définitive, il faudra nommer Sainte-Aulaire, qui n'est désiré ni par le Roi, ni parle Conseil, ni par le Duc. Comme tout est mal dirigé et mal conduit ici ! Il n'y a nulle part ni bon sens, ni simplicité, ni élévation, et on prétend, cependant, gouverner non seulement trentedeux millions de sujets, mais encore l'Europe tout entière î
Paris, 21 décembre 1834. — J'ai su, de bien bonne part, ces trois faits : que l'on ne veut pas envoyer Rayneval comme ambassadeur h. Londres, et que c'est la
fraction doctrinaire et Broglic en sous-niain qui s'y opposent; que l'on a, officiellement, propose hier Londres h ilolé, qui l'a officiellement et formellement refuse ; et qu'enfin ce matin, on en était à Sébastiani, sans rien d'arrêté cependant.
Paris, 24 décembre 1834. — On parlait de Sébastiani, hier, comme devant être dans le Moniteur de demain, mais il mesure que ce nom circule dans le public, il excite une véritable rumeur. M. de Rigny grille de se démettre de son ministère pour demander l'ambassade de Londres, mais on craint de voir la machine, ici, se détraquer sur nouveaux frais, par la sortie d'un des membres importants du Cabinet. Il paraît que c'est l'état des affaires financières de Rayneval qui empêche de songer à lui; on le dit criblé de dettes et presque en banqueroute.
Paris, 28 décembre 1834. — J\ai su, par M. Mole, que M. de Broglic avait une influence étonnante dans le ministère actuel, dont le Roi ne se doutait pas; que M. Decazes îillait, chaque matin, lui rendre compte de ce qui se passait au ministère; que M. de Rigny et M. Guizot se laissaient beaucoup influencer par lui, et qu'aucun choix ne se faisait sans lui avoir été préalablement soumis.
Comment comprendre que dans le Journal des Débats on traduise tout le discours de sir Robert Peel et qu'on en retranche, quoi? Le passage flatteur pour le duc de Wellington et qui, certes, n'avait rien de choquant pour la France! Et cela quand le Duc est ministre des Affaires
étrangères, qu'il est à merveille pour la France et que les Débats sont réputés organe officieux du gouvernement! On est ici, malgré tout l'esprit français, d'une merveilleuse gaucherie !
Paris, 29 décembre 1834. — Cette pauvre petite Mme de Chalais est morte cette nuit. Elle était si heureuse, de ce bonheur honnête et régulier qu'il n'est donné qu'à certaines femmes de rencontrer! La vie se retire toujours trop lentement de ceux qui sont fatigués de leur pèlerinage, toujours trop rapidement de ceux qui la parcourent joyeusement. Sous quelque forme qu'on implore la Providence, soit qu'on l'importune de ses prières, soit qu'on se laisse deviner dans un discret silence, elle dit presque toujours non, et le plus souvent un non irrévocable.
Quelle douleur à Saint-Aignan ! Elle y était l'enfant de tous les habitants. Il me semble que j'entends les cris de tous ses lieux serviteurs, que je connais et pour qui elle était la troisième génération qu'ils servaient. Les pauvres, les malades, les gens aisés, tous la chérissaient. Elle était si secourable, si obligeante, si gracieuse! C'est plus qu'une mort : c'est la destruction d'un jeune bonheur et d'une race antique et illustre ! Je suis vraiment ébranlée très profondément.
Paris, ^i décembre 1834. ^ J'ai eu, hier matin, une bonne longue visite de M. Royer-Collard. Il m'a raconté toute l'histoire de son professorat; il m'a montré un coin de son système philosophique, puis il m'a beaucoup parlé
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de Port-Royal. Ce sont vraiment des heures précieuses que celles qu'il me donne; trop rares et trop courtes pour tt)ut ce qu'il y a à apprendre d'un esprit comme le sien.
Mme de Castellane est venue ensuite ; si je m'y prêtais le moins du monde, elle se ferait ma garde-malade! J'ai su, par elle, que M. Alolé écrivait ses Mémoires et qu'il y en avait déjà cinq volumes.
M. le duc d'Orléans m'est venu ensuite ; il m'a raconté beaucoup de choses de son hal de la veille. Voici ce qui, comparé à ce qui m'a été dit d'ailleurs, m'est resté : la plus grande élégance, la plus grande recherche; de la magnificence, du joli monde; un souper superbe, des fleurs, des statues groupées avec art, des hnnières à aveugler, du blanc et or partout; des livrées neuves, des valets de chambre en habits habillés, l'épée au côté, vêtus de velours, tous poudrés à blanc, et beaucoup de diamants dans les parures des femmes; la Reine charmée, Madame Adélaïde piquée, disant : ce C'est du Louis XV " ; tous les hommes en uniforme, mais en pantalons et bottes, et M. le duc de Nemours arrivant en habit d'officier général, extrêmement brodé, en culottes courtes, bas et souliers, joli, à ce que l'on dit, ayant bonne grâce et l'air fort noble. M. le duc d'Orléans m'a demandé si, pour un militaire, je ne préférais pas le pantalon et les bottes; voici ma réponse : « L'Empereur Napoléon, qui a gagné quelques batailles, était tous les soirs, quand il dînait seul avec l'Impératrice, en bas de soie et en souliers à boucles. — Vraiment? — Oui, Monseigneur ! — Ah ! c'est différent. »
Mais voici le revers de la médaille : c'est que des dé-
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pûtes priés (je veux dire pries comme simples députés, car il y en avait d'autres comme ministres et généraux) , comme simples députés, donc, il n'y en avait que trois : MM. Odilon Barrot, Bignon et Etienne : le premier en frac pour faire plus d'effet !
Il y a de sinjjuliers contrastes dans le Prince Royal : le jjoiit et les prétentions aristocratiques dans ses habitudes et une détestable tendance dans la politique. Hier même, nous avons eu pour la première fois maille à partir ensemble à l'occasion du duc de VVelliu'jton. Il m'a dit : « Vous voilà comme le Roi. Aussi mon père sait-il que vous me parlez toujours dans son sens et vous aimc-t-il beaucoup. — Monseigneur, je ne parle jamais que dans mon propre sens et dans celui de votre intérêt, mais je n'en suis pas moins très fière de l'approbation et de la justice du Roi. " Cela â, du reste, très bien fini entre nous, puisqu'il m'a demandé la permission d'ajouter son portrait à ceux qpue j'ai réunis à Rochecotte.
Me voici donc finissant l'année 1834, mémorable dans ma vie, puisqu'elle termine cette part de mon existence consacrée à l'Angleterre. Ces quatre années, que je viens d'y passer, m'ont placée dans un autre cadre, offert uo nouveau point de départ, dirigée vers nue nouvelle série d'idées; elles ont modifié le jugement du monde sur moi. Ce que je dois à l'Angleterre ne me quittera plus, j'espère, et traversera, avec moi, le reste de ma vie. Maintenant, faisons des provisions de forces pour les mauvais jours qui ne manqueront pas probablement et pour lesquels il est convenable de se préparer.
Paris, le 'S janvier 1835. — J'ai eu hier la visite du duc de Noaillcs qui m'avait écrit un billet fort aimable pour me prier de le recevoir. Il est venu me parler de la nièce de sa femme, Mme de Chalais, qu'il aimait comme son enfant et qu'il savait être vivement regrettée par moi. Nous avons pleuré ensemble ; puis il m'a paHc un peu de politique avec bon sens et bon goût; un peu de la société; beaucoup de Maintenon. Il est resté très longtemps et paraissait à son aise et se plaire fort. Il m'a exprimé le désir de me voir souvent et d'entrer un peu dans nos habitudes. C'est un des hommes que M. Royer-Collard compte davantage : il est fort laid et a l'air vieux sans l'être ; il est studieux, distingué et de très bonne compagnie. J'ai beaucoup vu sa femme quand elle s'appelait Mlle Alicia de Mortemart et qu'elle demeurait chez sa sœur la duchesse de Beauvilliers, qu'elle suivait à Saint-Aignan. Nous sommes, d'ailleurs, fort parents des Mortemart, la vieille princesse de Chalais, chez laquelle M. de Tallcyrand a été élevé, étant Mortemart, fille de M. de Vivonne, frère de Mme de Montespan.
J'ai été hier à la grande réception du soir aux Tuileries, la Reine m'ayant fait dire par Mme Mollien que je pourrais