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gracieusement accordés par O'Connell pour les encourager et les consoler.
Londres, ''1^) juillet 1834. — Je préfère, de beaucoup,, le second discours de lord Grey, prononcé avant-hier, à la Chambre des Pairs, pour bien éclaircir sa position, qui avait été mal représentée par les deux côtés de la Chambre, au premier discours dans lequel il avait annoncé sa retraite. Je trouvais celui-ci trop long, trop larmoyant^ entrant dans des détails trop minutieux de ses affaires de famille. Dans le discours d'avant-hier, plus laconique^ plus serré, il est d'une dignité remarquable, et tout en évitant des personnalités aigres, tout en se mettant au-' dessus de ressentiments personnels, il montre quel a été le mauvais jeu devant lequel il s'est retiré ; il reste indulgent pour les plus coupables, bienveillant pour ses successeurs comme individus, mais il se sépare de leur système. Il rentre dans ses propres instincts aux acclamations des gens sensés, à l'humiliation de ceux qui l'ont quitté, à la grande déplaisance de tous ceux qui sont les vrais fléaux de l'ordre social.
Il faut en convenir, il y a quinze jours, lord Grey n'apparaissait plus que comme un vieux homme éteint, miné, tiraillé, presque au moment d'être déconsidéré. Depuis sa retraite, un beau rayon de lumière a éclairé ses derniers actes politiques ; son beau talent oratoire, si longtemps exercé dans l'opposition, reprend, en y rentrant, toute Son énergie, et il est vrai de dire que lord Grey, tombé de chute en chute, vient de remonter à la première place,
depuis qu'il s'est dégagé des honteuses entraves, par les-» quelles il s'était laissé garrotter. Le Cabinet le redoute beaucoup maintenant; et, en effet, il tomberait bien bas, si lord Grey ne jetait, miséricordieusement, sur eux, le manteau de sa charité ! Ses collègues, qui, naguère, parlaient de lui avec plus de pitié que de respect, tremblent, aujourd'hui, devant ses paroles. Ah! que l'on fait bien de ne pas se survivre, et que l'à-propos est nécessaire, surtoutdans la vie politique !
Une retraite à la fois moins importante et moins honorable, c'est celle du maréchal Soult (1). Des quereller intestines sur le choix d'un gouverneur civil ou militaire de l'Algérie, sur un discours de la Couronne plus ou moins détaillé au 31 juillet prochain, mais surtout la terreur du budget de la Guerre, que le Maréchal aurait des raisons pour ne pas affronter à la prochaine session, voilà les motifs, assure-t-on, de cette démission, acceptée par le Roi, peu regrettée dans le Cabinet, en général, et dont on veut offrir la vacance au maréchal Gérard.
Il paraît que fort heureusement pour la régente d'Espagne, elle a éprouvé un accident qui lui permettra de se montrer à l'ouverture des Cortès. Elle a bien besoin que quelque bon hasard vienne rétablir sa position, si étrangement compromise par ses légèretés et ses inconséquences.
Lord Howick, fils aîné de lord Grey, dont l'esprit est aussi de travers que le corps est repoussant, et dont le
(1) Le maréchal Soult était Président du Conseil depuis 1832. 11 quitta ces fonctions en juillet 1834.
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public ne pensait pas grand bien, vient aussi de se relever en quittant sa place de sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'Intérieur, et de suivre ainsi l'exemple et la destinée de son père. C'est la seule fidélité à sa fortune qu'aura trouvée lord Grey.
J'ai rencontré, hier, lady Cowper chez elle ; elle m'a paru triste et soucieuse. Il est difficile, en efi'et, qu'avec «on esprit intelligent elle ne soit pas affligée de voir ses parents et ses amis dans une route si peu honorable. Elle me faisait remarquer, avec raison, l'aspect si différent de la société et de la vie de Londres, le soin (pi'on met à s'éviter, l'hostilité du langage, l'inquiétude des esprits, la défiance du présent, les tristes prévisions de l'avenir, le décousu général, l'éparpillement du Corps diplomatique et l'absence de tout gouvernement et de toute autorité. Ce Jangage était frappant de la part de la sœur du premier ministre et de l'ami intime du ministre des Affaires étrangères.
Elle a mis. du prix à me persuader que tous les sujets de plainte donnés par celui-ci au Corps diplomatique, et à M. de Talleyrand en particulier, ne devaient être attribués .à aucune mauvaise intention, mais seulement à quelques .négligences dans les formes, excusables chez un homme .accablé de travail. Elle m'a paru surtout embarrassée de l'idée que M. de Talleyrand pourrait donner la conduite ♦de lord Palmerston, envers lui, comme raison de sa iretraite ; enfin elle a mis tout son esprit, son bon goût et sa grâce, et elle a beaucoup de tout cela, à servir ses amis et à diminuer l'amertume qu'ils ont provoquée. Je
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l'ai quittée, ])arfaitcment contente de ses expressions, mais peu convertie sur le fond des questions.
Londres^ ^2 \ juillet 1834. — Le besoin qu'a le ministère anglais actuel de quelque orateur à la Chambre Haute moins discrédité que le Chancelier, plus habile que ses collègues pairs et ministres, a inspiré la plus inconcevable des propositions, produite par le manque absolu de bon sens, et l'absence de toute élévation, qui caractérisent Holland-House. C'est très sérieusement qu'on est venu proposer à lord Grey de rester, non comme chef, mais comme garde du Sceau privé. 11 a eu le bon goût d'en rire, comme d'une chose trop grotesque pour s'en fâcher. Mais de quel air a-t-on pu lui adresser une pareille demande ?
Du reste, tout est si étrange en ce moment qu'il ne faut plus s'étonner de rien. Voici, par exemple, le récit exact de la manière dont lord IMelbourne s'est acquitté de l'ordre du Roi, de chercher par tous les moyens à arrivera un ministère de coalition, où tous les partis fussent représentés. Je comprends que la chose fût impraticable, mais il faut convenir que lord Melbourne s'est acquitté d'une singulière façon de cette mission royale. Il a écrit au duc de Wellington et à sir Robert Peel, de la part du Roi, pour leur dire de quelle commission il était chargé, en ajoutant que, pour leur éviter la fatigue des détails, il leur envoyait, en même temps, une copie de la lettre qu'il venait d'écrire au Roi sur sa manière personnelle d'envisager la question. Cette lettre ne contenait autre choSe
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que la plus forte argumentation contre tout rapprochement et l'énumération de toutes les difficultés qui rendaient le projet de coalition impossible. La réponse du ^uc de Wellington et de sir Robert Peel n'est qu'un accusé de réception, avec un remerciement respectueux de la communication qui leur était faite au nom du Roi. Le Roi, s'étant étonné que ces messieurs ne fussent entrés dans aucun autre détail, leur a fait dire qu'il demandait leurs observations : a Elles sont toutes contenues dans la lettre de lord Melbourne au Roi, nous n'avons rien à y ajouter, v ont-ils répondu ; et c'est ainsi que s'est terminée cette singulière négociation.
Londres, ^'^ juillet 1834. — L'espèce de calme et de bonne mine qu'avait repris le gouvernement français, semble un peu troublé par les discussions des ministres entre eux, qui ont amené la retraite du maréchal Soult. Il paraît qu'on s'inquiète et se divise aussi sur le plus ou moins de durée et d'importance de la petite session annoncée pour le 31 juillet. Elle arrive mal à propos, pour discuter les événements de la Péninsule, et embarrasser le gouvernement par tout le bavardage de la tribune. Le triomphe de don Carlos fixerait un ennemi personnel sur nos frontières; celui de la Régente, qu'elle ne peut obtenir qu'en se jetant, de plus en plus, dans le mouvement, nous donnerait un voisinage de révolution et d'anarchie. Cela ne saurait être indifférent à notre gouvernement, qui n'a déjà que trop à lutter contre de semblables éléments. Il paraît, du reste, que les deux armées
■étaient trop en regard l'une de l'autre, pour qu'elles n'en vinssent pas aux prises, et le premier succès éclatant restant à l'un ou à l'autre des deux compétiteurs fixera, pro- •bablement, leurs destinées ultérieures. Aussi en attend-on l'issue avec une grande et inquiète curiosité.
Maintenant que la querelle ne se règle plus en Portu- (jal, mais en Espagne, les Anglais se mettent sur le second plan et ne donneront que de légers secours à leur cher petit Miraflorès ; le grand fardeau est réservé à la France, et il se présente hérissé de difficultés.
On répandait, hier, à la Cité, la nouvelle de la mort de la Reine régente. Les uns disaient qu'elle avait péri par le poison, d'autres à la suite de l'accident qui Tavait conduite dans la retraite. La nouvelle est probablement fausse, mais dans un semblable pays, à travers la guerre civile, le fanatisme religieux, les querelles et les jalousies de famille, les passions de toute espèce qui y sont déchaînées, des crimes ne sont pas plus invraisemblables que les folies et les désordres qui s'y passent journellement.
Le ministre Stanley qui remplace lord Houick, comme sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieur, et qui n'a rien de commun avec le M. Stanley dernièrement ministre, est une espèce de faux dandij parfaitement radical et de la plus mauvaise et vulgaire sorte. Il a été, un moment, secrétaire particulier de lord Durham.
Celui-ci a dédaigneusement refusé l'ambassade de Paris, -qu'on ne lui offrait, à ce qu'il a bien compris, que pour se débarrasser de lui ici. Il a répondu qu'il n'accepterait aucun emploi d'un Cabinet qui refusait de le recevoir
dans son sein. LordCarlisle a donné sa démission de lord du Sceau privé.
Londres, ^A juillet 1834. — On disait assez généralement, hier, que l'Infante Marie, princesse de Portugal, femme de l'Infant don Carlos, avait, secrètement aussi, quitte l'Angleterre, pour suivre son mari en Espagne, laissant ses enfants ici, à la duchesse de Beïra, sa sœur. On dit que l'Infante Marie a beaucoup de courage et de décision. Probablement, elle s'en croit plus qu'à son mari, et elle pense que sa présence près de lui inspirera au prétendant toute l'énergie dont il a besoin dans la crise actuelle. Toutes ces Princesses de Portugal sont des démons, en politique ou en galanterie, et quelquefois les deux ensemble. L'aventure qui a fait, d'une de ces Princesses, une marquise de Loulé, explique l'éclat qu'elle vient de donner à Lisbonne, à l'occasion d'un officier de la marine anglaise. M. de Loulé s'est fâché, et a renvoyé sa femme en gardant les enfants. Dom Pedro a exigé que son beau-frère reprît sa femme ; je ne sais comment cela a fini.
L'Infante Isabelle, qui pendant sa régence a aussi fait parler d'elle, et que dom Miguel a voulu, dit-on, faire empoisonner avec un bouillon aux herbes, est maintenant à Lisbonne, réunie au reste de sa famille, ou pour mieux dire, de ses parents, car il règne des affections et des haines si également dénaturées dans cette maison de Bragance, qu'il ne peut être question pour elle des liens naturels de famille.
A propos de prétendants et de mœurs singulières, lord Burghersh m'a beaucoup parlé, hier, de la comtesse d'Albany, qu'il a connue à Florence. Elle y avait, pour cavalier servant, M. Fabre, le peintre, qui, depuis la mort d'Alfîeri, demeurait chez elle. Ils se promenaient seuls, n'ayant que le grand chien de M. Fabre en tiers, ils dinaient seuls. De huit à onze heures, Mme d'Albany recevait tout Florence. M. Fabre allait, pendant ce tempslà, chez une maîtresse d'un ordre inférieur., A onze heures, il reparaissait chez la Comtesse, ce qui était le signal de la retraite pour tout le monde, afin de les laisser souper tête à tête. Jamais on ne les invitait l'un sans l'autre, ce qui est d'étiquette en Italie, et poussé à un point de naïveté étrange. En voici un exemple : lord Burgersh, ministre d'Angleterre à Florence, ouvrit sa maison par un grand bal, oii il crut avoir prié toute la grande compagnie, mais, n'étant pas encore très au fait des relations de la société, il oublia d'inviter un monsieur attaché à une belle dame ; le matin du bal, le maître d'hôtel vint chez my lord avec une lettre ouverte, qu'il venait de recevoir, et qu'il pria son maître de parcourir; lord Burghersh y lut ce qui suit : « Sapete, caro Matteo, che sono servita, da il cavalier un tel; il n'est pas invité chez lord Burghersh, ce qui, comme vous le sentez, me met dans l'impossibilité d'aller à son bal: faites réparer cette erreur, je vous prie. " Elle le fut en effet, et lord Burghersh n'oublia pas la leçon. Le sapete, adressé à un valet, le sono servita, tout est d'une naïveté incroyable, et néanmoins parfaitement dans les convenances italiennes. Mais, pour en revenir à la com- I. 13
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tossc d'Albany et à M. Fabre, la Comtesse élant morte, M. Fabre fit le portrait du chien, le compagnon de leurs promenades, le fit graver, et en envoya une épreuve à chacun des amis de la Comtesse, avec l'inscription suivante: «Aux amis de la comtesse d'Alhany, le chien de M. Fabre. »
Londres^ '2,^ juillet 1834. — Le ministère devient bien aigre pour lord Grey : on lui sait mauvais gré de sa noble retraite, de son juste dédain pour cette absurde proposition du Sceau privé. On ledit faible, incapable, capricieux, enfin on joint l'outrage à la perfidie, et le voile léger dont on couvre cette déloyale conduite ne la dérobe pas assez, aux yeux de lord Grey, pour qu'il ne conmience aussi à en être aigri. Je sais qu'il a dit que si ses successeurs faisaient un pas de plus dans la route révolutionnaire, il cesserait non seulement de voter pour eux, mais encore se déclarerait contre eux. Décidément, il est rentré dans ses vrais instincts, et je crois qu'il aura à cœur de se laver, autant que cela se pourra, de l'imputation d'avoir entraîné l'Angleterre dans une route de perdition.
Lord John Russèll, le plus doux, le plus spirituel, h' plus honorable, le plus aimable des Jacobins ; le plus naïf, le plus candide des révolutionnaires ; le plus agréable, mais aussi, par son honnêteté même, le plus dangereux des ministres, me disait, hier, qu'il avait eu, il y a quelques mois, une violente discussion avec lord Grey, à propos d'une mesure sur laquelle ils n'étaient pas d'accord, et à l'occasion de laquelle lord Grey lui déclara que
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jamais il iic consentirait à mettre son nom à un acte révolutionnaire. Lord Jolin ajouta, avec son petit air doux: u C'était, après la réforme, une grande faiblesse et une inconséquence. — Vous auriez raison, 55 ai-je repris, u si lord Grey, en vous laissant faire la rélorme, en eût prévu toutes les conséquences ; mais vous conviendrez avec moi qu'il ne les a pas aperçues, et que vous vous êtes bien gardé de les lui signaler in tinie. » Lord John s'est mis à rire et m'a dit, de fort bonne grâce : « Vous n'exigez pas que je me confesse? « Si tous les révolutionnaires étaient de l'espèce de Cobbett et O'Connell, ou de l'inconvenante et cynique nature de lord Brougham, on se tiendrait plus aisément en garde ; mais dans la spirituelle et délicate personne du fils du duc de Bedford, comment soupçonner de tels travers dans le jugement, et dans la nature physique la plus frêle, et, en apparence, la plus éteinte, comment s'attendre à une semblable persévérance dans la pensée et à une telle violence dans l'action.
Londres, 29 juillet 1834. — Une course à Woburn Abbey a interrompu ce journal. Ce troisième séjour que j'ai fait dans ce bel endroit, beaucoup plus agréable pour moi, personnellement, que les deux premiers, ne m'a cependant rien fourni à ajouter aux descriptions que j'en ai faites. 11 ne s'y est rien passé non plus, qui sortît du cours habituel de la vie de château en Angleterre. Grande et large hospitalité, avec un peu plus de pompe et de parure qu'il ne faut dans la vie de campagne, telle qu'on la comprend sur le Continent!
Un voyage, à Woburn surtout, est uuc cliose arrangée, comme Test uu dîner en ville. Vingt ou trente personnes qui se connaissent, mais sans familiarité, sont invitées à se réunir pendant deux ou trois jours ; les maîtres de la maison se rendent chez eux, exprès pour y recevoir leurs Ilotes et s'en retournent à leur suite ; ils paraissent, ainsi, y être eux-mêmes en visite. Mais enfin, il j a tant à voir, tant à admirer, le duc de Bedford est si poli, si parfaitement grand seigneur, la Duchesse si attentive, qu'il est impossible de ne pas rester sous une impression agréable. La mienne l'a été, beaucoup, et cela en dépit du voile assez triste qui couvrait quelques-unes des figures principales, lord Grey par exemple, qui s'est affaissé tout à coup d'une manière frappante, souffrant et abattu, et ne se donnant aucune peine pour dissimuler ses dispositions, qui deviennent de plus en plus amères. Les abdications les plus volontaires sont toujours suivies de regrets ; on mourrait dans la tourmente, on s'éteint dans le repos. C'est si difficile d'être satisfait de soi-même et des autres !
Mme de Lieven aussi, malgré tous ses efforts, succombait sous le poids des adieux, du départ, de l'absence ; elle est vraiment fort malheureuse et me fait grande pitié. Elle est bien plus à plaindre, encore, que toute autre ne le serait en pareille situation, car jamais personne d'esprit n'a trouvé moins de ressources en elle-même. Elle les demande constamment à ses alentours. Le mouvement des nouvelles et de la conversation lui est indispensable, et elle ne connaît d'autre emploi à la solitude que le sommeil. Elle pleure de quitter l'Angleterre, elle redoute Péters-
bourg, mais Sca plus grande terreur, c'est celle de la traversée, huit jours de solitude ! car son mari et ses enfants ne comptent pas pour elle. Elle s'arrêtera un jour à Hambourg, uniquenieul pour échanger quelques paroles avec des visages nouveaux ; elle a saisi avec avidité l'idée de lui assurer la visite du baron et de la baronne deTalleyrand qu'elle n'a jamais vus et qu'elle sait ne pas être amusants ! Elle a éprouvé un soulagement évident en décidant lord Alvanley à prendre sa route pour Carlsbad, par Hambourg, dans le uiême bateau qu'elle, et cela quoique lord Alvanley la prévînt que le mal de mer le rendait de fort mauvaise compagnie ; enfin l'ennui fait, chez elle, l'effet de la mauvaise conscience : elle ne songe qu'à se fuir ellemême.
En revenant à Londres, nous avons appris les massacres de Madrid : toiljours cette horrible fable des puits empoisonnés, qui, partout où le choléra fait des ravages, a excité l'ignorance populaire et l'a changée en fureur et en atrocités. Les moines en ont été victimes, et, malgré le fanatisme religieux, les couvents ont été pillés. L'autorité a été faible, et par conséquent impuissante ; le gouvernement était retiré à Saint-Ildephonse, terrifié et hésitant, ne sachant si, dans ces tristes circonstances d'épidémie, de désordre et de guerre civile, il devait proroger les Cortès ou les réunir, ni dans quels lieux, ni sous quels auspices! 11 est impossible d'imaginer un plus triste concours de circonstances fatales pour l'Espagne et un voisinage plus incommode pour la France.
Louis-Philippe a grande répugnance à intervenir osten-
siblement et directement dans les destinées de l'Espagne. Il a même assez montré son éloignement à cet égard, pour en avoir laissé comprendre le secret par les ambassadeurs à Paris, qui s'en prévalent puissamment. Le ministère français, qui compte davantage avec les vanités et les susceptibilités nationales, s'est moins nettement prononcé. C'est ainsi qu'on doit paraître après-demain devant les Chambres.
Un des principaux motifs indiqués de la retraite du maréchal Soult était son insistance pour qu'on envoyât un gouverneur militaire à Alger, en opposition avec le reste du Cabinet, qui exigeait que ce fût un gouverneur civil. Il paraît que les exigences du maréchal Gérard ont porté sur le même objet, et que, iorl de l'amitié du Roi, il l'a emporté, car c'est le général Drouet d'Erlon qui vient d'être nommé à cet emploi.
Londres, 31 Juillet iSSA;. — L'année dernière le Roi d'Angleterre disait à M. de Talleyrand à son départ pourle Continent : « Quand reviendrez-vous? » L'année d'avant, il lui avait dit : « J'ai chargé mon ambassadeur à Paris de dire à votre gouvernement que je tiens à vous conserver ici. « Cette année-ci, il dit : « Quand partez-vous? j' Il me semble qu'on peut retrouver, dans ses expressions si différentes, la trace des influences palmerstoniennes .
Hier au Lever du Roi, lord Mulgrave a reçu le Sceau privé abandonné par lord Carliste.
On parlait, dans notre salon, du talent de certaines personnes j)0ur raconter des histoires de reveiianls. Cela
m'a rappelé l'iiitcrét avec lequel j'avais entendu, il y a deux ans, à Kew (1), Mme la duchesse de Cumberland nous conter une apparition qu'elle avait vue elle-même et dont le souvenir paraissait encore l'émouvoir beaucoup. Elle nous fit d'autant mieux participer à ses impressions qu'il était tard et qu'un gros orage bien effrayant grondait au dehors.
Voici cette histoire ; elle se passa à Darmstadt, où Mme la duchesse de Cumberland, alors princesse Louis de Prusse, était allée voir sa famille du côté maternel. Elle fut logée dans un appartement d'apparat du château, qui n'était habité que rarement, et dont l'ameublement, quoique magnifique, était resté le même depuis trois générations. Fatiguée de sa route, elle ne tarda pas à s'endormir, nuiis elle ne larda pas, non plus, à sentir passer sur son visage un souffle qui l'éveilla; elle ouvrit les yeux, et vil la figure d'une vieille dame qui se penchait sur la sienne. Saisie de cette apparition, elle tira bien vite sa couverture sur ses yeux, et resta quelques instants immobile ; mais le manque d'air lui fit changer de position, et la curiosité la pressant, elle rouvrit les yeux et vit la même figure vénérable, pâle et douce, la fixer encore. Alors, elle se mit à crier bien fort, et la nourrice du prince Frédéric de Prusse, qui couchait avec l'enfant, dans la pièce voisine, dont les portes étaient ouvertes, accourut
(l) Kew est situé sur la rive droite de la Tamise. Ce château fut pendant quelque temps la demeure du duc et do la duchesse de Cumberland, avant qu'ils n'Iiéritassent du trône do Hanovre. Il y a à Kew un observatoire et un jardin botanique créés par le Roi (îeorgo III.
et trouva sa maîtresse baignée dans une sueur froide ; elle demeura près d'elle tout le reste de la nuit. Le lendemain, la Princesse raconta à sa famille l'événement de la nuit, et demanda instamment de changer d'appartement, ce qui eut lieu. Du reste, son récit n'étonna personne, car il était admis dans la famille, que chaque fois qu'une personne, descendante de la vieille duchesse de Darmstadt, qui avait habité cet appartement, s'y trouvait couchée, cette vieille aïeule venait faire visite à ses arrière-petits-enfants, et on citait, à l'appui de cette tradition, l'exemple du duc de Weimar et de plusieurs autres Princes. Beaucoup d'années plus tard, la duchesse de Cumberland, princesse de Solms, et habitant Francfort, fut invitée par son cousin, le grand-duc de Hesse-Darmstadt, à venir assister à une grande fête qu'il préparait. La Princesse s'y rendit, mais avec l'intention de revenir la même nuit chez elle à Francfort. Le souper fini, elle passa dans une pièce où on avait préparé sa robe de voyage et cil, pendant sa toilette, elle fut suivie par sa cousine, la jeune Grande-Duchesse nouvellement mariée : celle-ci demanda à la princesse de Solms si ce qu'elle avait entendu raconter de l'apparition était vrai. Elle désira en avoir le récit détaillé et, après l'avoir entendu, elle voulut savoir si l'impression avait été assez forte pour que la Princesse se souvînt encore des traits de leur vieille aïeule : « Oui, certainement, » assura la Princesse. — «Eh bieni » dit la Grande-Duchesse, « son portrait est dans la chambre où nous nous trouvons, avec deux autres portraits de famille de la même époque. Prenez la lumière,
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approchez-vous, et dites-moi lequel vous croyez être celui de l'apparition; je verrai si vous devinez juste. » Au moment où la Princesse, non sans quelque répugnance, s'approcha des portraits et reconnut celui de la vieille grand'mère, il se fit au-dessus de la chambre un bniit épouvantable, le cadre et le portrait se détachèrent, et sans leur fuite précipitée, les curieuses eussent été tuées par la chute du tableau.
Je ne sais si cette histoire est bien belle en elle-même, mais je sais qu'elle me fit beaucoup d'impression, parce qu'elle fut très bien racontée, et que, dans ce genre de choses, quand on entend dire : «J'ai vu, j'ai entendu, » on ne se permet plus de tourner la chose en moquerie. D'ailleurs, le sérieux de la Duchesse était parfait, et son émotion vive, de sorte que je ne me suis jamais permis de douter de l'exactitude du récit.
L'absence de Mme la duchesse de Cumberland a laissé, pour moi du moins, un vide sensible à Londres. Elle a de l'esprit, de l'instruction, les plus belles manières, les plus royales, de la grâce, de la douceur, des restes de beauté, surtout dans la taille. Elle m'a traitée avec une bonté d'autant plus parfaite qu'elle l'a reportée, depuis, sur mon second fils. Enfin, quelque jugement qu'on porte sur son caractère, qui n'est pas également honoré par tout le monde, il est impossible de ne pas lui reconnaître de grandes qualités, et de ne pas être touché de la grande affliction dont elle est frappée, dans l'infirmité de son fils, le prince George. Celui-ci est un aimable et beau jeune homme, privé à l'âge de quinze ans, et après de vives
douleurs, de la vue; c'est un objet tout à la fois de pitié et d'admiration, résigné comme un ange, sans impatience, sans regrets, sans humeur, dissimulant sa tristesse à sa mère. Il soutient le courage de ceux qui l'entourent, par celui qu'il témoigne lui-même, et il inspire déjà dans son jeune âge tout le respect d'une grande vertu. L'improvisation sur le piano est la distraction à laquelle il préfère se livrer ; ses mélodies sont toujours tristes et graves, mais lorsqu'il reconnaît le pas de sa mère, il passe à un thème gai et animé pour lui donner le change sur ses impressions. Aussi longtemps que, par des remèdes, on a espéré lui rendre la vue et arrêter les progrès de l'inflauimation, on a suspendu son éducation; mais lorsque son précepteur, qui est un honnne excellent, a jugé que l'éducation en souffrait sans que la vue y gagnât, il a proposé au jeune Prince de reprendre le cours de ses études, et lui a soumis un plan, pour continuer autant que cela se pouvait, sans le secours de la vue. Le Prince s'est tu pendant quelques instants, puis, d'un air pénétré, il a dit : « Oui, Monsieur, vous avez raison, je suivrai vos avis; car je sens que, quoiqu'une porte se soit fermée pour moi, il faut que je cherche avec d'autant plus de soin à en ouvrir une autre. 55
Londres, V" août 1834. — Quel triste dîner que celui d'hier chez lord Palmerston ! Dîner d'adieu pour la princesse de Lieven, où elle est venue malgré elle, où nous n'allions qu'à cause d'elle, où ladyCowper faisait de visibles effoits pour paraître à son aise, où lady Holland voulait
des explications sur les derniers torts de lord Palnierston envers M. de Talleyrand, où chacun pressentait que notre départ serait aussi définitif que celui de cette pauvre Princesse. M. dcBiilou, pâle et embarrassé, avait l'air d'un filou pris sur le t'ait; le pauvre Dedel avait, lui, l'air d'un orphelin qui voit enterrer ses parents; lord Melbourne ne faisait à personne, avec sa grosse tournure de fermier normand, l'effet d'un premier ministre.
L'échec volontaire éprouvé la veille par le ministère à la Chambre des Communes, oii il s'est laissé battre par les radicaux, dans la question du Clergé irlandais, ne donnait pas bonne mine à ces messieurs. Enfin il y avait, sur tout et sur tous, une gêne lugubre répandue qui m'op|)ressait à un point extrême.
Je ne me sens pas le courage d'aller, ce matin, dire un dernier adieu à cette pauvre Princesse, tuée de fatigues et d'émotions. C'est un bon procédé que ne pas augmenter sou agitation. Ce départ qui me peine, puisqu'il éloigne, sans grandes chances de revoir, une personne distinguée, m'afflige encore par les retours qu'il me fait faire sur tous les changements qui se sont opérés ici depuis quatre ans, et qui, tous, les uns après les autres, ont tendu à ternir cette belle et brillante Angleterre. Dans le Corps diplomatique seul, que de pertes! M. Falk, si aimable, si doux, si fin, si spirituel, si instruit, remplacé d'abord par l'acre M. de Zuylen, l'est maintenant par le bon mais insignifiant Dedel. La bonne humeur, l'entrain ouvert et naïf de Mme Falk a fait faute aussi. M. et Mme de Zea étaient gens plus intelligents, de beaucoup, que les lilliputiens de Mira-
florès. M. el Mme (le Muiisler étaient loil supériems aux Onipleda à tous égards. L'excellente Mme deBiilou n'a pu êlre remplacée pour moi, et je crois, d'aillems, que son absence a (rop laissé les mauvaises tendances de son mari sans le contrepoids que la simple et honnête nature de sa femme leur opposait. Esterliazy est l'objet d'un regret universel : sa parfaite bonne humeur, sa sûreté sociale, sa facilité de caractère, ses habitudes de grand seigneur, la finesse de son esprit, la droiture de son jugement, la bienleillance de son cœur, tout le faisait chérir ici et rien ne saurait l'y faire oublier, Wessenberg aussi a laissé une place vacante qui n'a pas été remplie. Le départ des Lieven élargit la brèche sociale et le nôtre achèvera cette démolition générale. Le terrain neutre des maisons diplomatiques est surtout appréciable dans un pays divisé par l'esprit de parti, et où, la politique ayant rompu tant d'autres liens, la société ne saurait plus se réunir sous les anciens auspices.
Nous avons appris, hier, télégraphiquement, que la Reine régente d'Espagne avait ouvert elle-même les Cortès le 24, à Madrid, que la ville était tranquille, que le choléra y diminuait un peu et que don Carlos se retirait de plus en plus vers la frontière de France.
Londres, 3 août 1834. — Il me semble que rien ne témoigne mieux de l'état dans lequel est tombée la politique intérieure du gouvernement anglais que ce que disait, hier, lord Sefton : « Savez-vous, •>•> me disait-il, « que malgré mon admiration pour lord Grey, je trouve que nous
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011 soiuiiios venus à uii point où il est non soulcmciil lieiireux pour lui-même, mais encore fort avantageux pour le pays qu'il se soit retiré? Jamais il n'aurait consenti à la moindre courtoisie, encore inoins à un peu de flatterie pour O'Connell et ses amis, et cependant il n'y a plus moyen de ne pas les satisfaire; il est urgent de les adoucir par les bassesses contre lesquelles lord Grey se serait révolté, et qui répugnent moins à ses successeurs, à commencer par mon ami le Chancelier. Ainsi vous voyez qu'il est heureux que nous ayons pour gouveruaiils des gens tout disposés à faire les bassesses nécessaires! »
Il me semble qu'on s'accorde à beaucoup louer le discoms de la Reine d'Espagne. Pour l'apprécier il faudrait comiaitre, uiieux que je ue puis le faire, l'état de ce pays; tout ce (|ue je puis lui souhaiter de mieux, c'est qu'elle ue soit plus dans le cas d'en faire de si longs et dans de semblables circonstances. On dit qu'elle l'a prononcé de fort bonne grâce. On doit lui savoir gré d'avoir repris courage et d'être rentrée dans la contagion pour le prononcer.
Le choléra enlève beaucoup de monde à Madrid ; la police sanitaire y est mauvaise, la chaleur extrême, la propreté nulle. Les femmes y sont atteintes dans une proportion double des hommes. La mère de Mme de Miraflorès est parmi les victimes.
Don Carlos est, à ce qu'il paraît, sur le point de repasser la frontière ; il en est même, dit-on, assez près pour que les vedettes françaises aperçoivent les siennes.
Je ne sais quel mauvais vent souffle sur Paris, mais je serais disposée à croire que tout n'y est pas aussi tranquille