‹ Chronique de 1831 à 1862, publiée avec des annotations et un index biographique par la princesse Radziwill, née CastellaneChapitre 15 sur 23 · III. 2:i · texte numérisé non relu

III. 2:i

TépHtz, ^Q juillet 1848. — Mon voyage, de Sagan ici, s'est passe sans accident ; mais partout on trouve misère et inquiétude. Le petit royaume de Saxe est cependant moins malade que la Prusse et que les duchés saxons de la Tliuringe, où l'esprit républicain domine. A Dresde, le Ministère est tellement radical qu'il ne laisse presque rien à désirer aux révolutionnaires. Aussi a-t-on l'air de croire que les duchés saxons pourraient être réunis sous le sceptre unique, et peu monarchique, du bon Roi de Saxe, qui n'est guère qu'une ombre royale. Ce qui l'a sauvé jusqu'à présent, c'est que son Ministre de l'Intérieur actuel (1) n'use ni de chapeau, ni de gants. C'est tout simplement un manant, mais on le dit assez honnête homme pour ne pas trahir son maître. Téplitz est à peu près vide, personne ne songe à voyager. Excepté les Clary et les Ficquelmont, il n'y a que quelques paralytiques inconnus. M. de Ficquelmont voit très en noir les destinées de l'Empire autrichien, et ne parait pas croire que l'Archiduc Jean soit destiné à le sauver, pas plus qu'à éclaircir les destinées de l'Allemagne. Ses coquetteries pour les étudiants de Vienne sont, ou une fausseté, ou une spéculation ambitieuse sans dignité. A Francfort, il aura bientôt à lutter contre les tendances séparatistes qui se font jour, de plus en plus, en Prusse, non seulement en haut lieu oii elles pourraient bien avorter, mais encore dans les masses, blessées dans leurs intérêts et dans leur vanité.

(1) M. de Pfœrdten.

TépUtz, 22 juillet 1848. — Il nous revient qu'il y a toujours un peu de fermentation à Prague, contenue par la main de fer du prince de Windisch-Graetz ; l'anarchie à Vienne est toujours complète. M. de Ficquelmont me disait hier que la population berlinoise était plus démoralisée et plus méchante que celle de Vienne, mais que les rouages du gouvernement et de l'administration valaient infiniment mieux à Berlin qu'à Vienne. A tout prendre, ce sont deux mauvais centres.

Eisenach^ 8 août 1848. — Mme la Duchesse d'Orléans, que je suis venue voir, est changée et se plaint d'un affaiblissement progressif. Du reste, elle est calme, raisonnable, et moins éloignée qu'elle ne l'était au premier moment de se rapprocher de la branche aînée ; seulement, les moyens d'exécution paraissent difficiles ; on sent qu'il faut abriter la dignité, autant qu'il faut ne rien laisser échapper de ce qui peut faciliter les chances d'avenir. Elle est sans préventions, sans préjugés; son regard est lucide, et son jugement me parait simplifié, assuré par les grandes leçons des derniers temps. Elle est parfaitement confiante et aimable pour moi. Le reflet de Mgr le Duc d'Orléans nous donne, réciproquement, un intérêt réel l'une pour l'autre. Elle me l'a exprimé gracieusement, en me disant que j'étais pour elle hors ligne. Elle a appelé ses fils et leur a dit : « Embrassez la plus fidèle amie de votre père. »

Berlin, 13 août 1848. — H y a ici, chaque soir, un

356 CHRONIQLE

peu d'émotion dans les rues, entretenue par la déplorable marche de l'Assemblée. De plus, le Ministre des Finances, M. Hanseman, propose des lois destinées à achever notre ruine. Aussi s'élève-t-il des anciennes provinces des réclamations qui pourraient dégénérer en révoltes et conduire à la guerre civile. Déjà les Unitaires allemands et les Prussiens séparatistes, qui se partagent le pays, sont partout en présence et dans un état d'hostilité qui rend les conflits imminents. L'avenir est incalculable...

Sagan, 0 septembre 1848. — La crise ministérielle de Berlin semble rendre une catastrophe imminente (1). On peut s'attendre à la guerre civile, à la guerre étrangère, à la rupture entre les deux Assemblées constituantes de Francfort et de Berlin ; bref, les éventualités se pressent en foule, et, en attendant, les existences privées se détruisent de plus en plus.

Sagan j 16 septembre 1848. — Point de Ministres à Francfort (2), point de Ministres à Berlin; un manque

(1) Les discussions sur la proposition d'un député, M. Stein, concernant l'armée et relative au contrôle que le Ministère devrait exercer sur les opinions politiques des officiers, s'étant terminées dans la Chambre au désavantacje du Cabinet, le Ministère Auerswald démissionna le 11 septembre. Le 22 du même mois, le Roi nommait un nouveau Cabinet dont le général de Pfuel était le Président.

(2) On sait que les populations du Schlesvvig et du Holstcin, qui désiraient leur union avec l'Allemagne, s'étaient soulevées contre le Danemark, et que les Prussiens étaient venus à leur secours. Après plusieurs combats sanglants, un armistice entre le Danemark et la Prusse avait été conclu à Malmoe, le 26 août. Or, l'Assemblée nationale de Francfort, ayant refusé de donner son assentiment à cet armistice, sous le prétexte

complet d'énerjjic à Sans-Souci, et, inallieurcusenient, des symptômes graves d'insurrection parmi les troupes. On n'a pas su s'en servir à temps, et on a laissé aux méchants le loisir de les ébranler. L'absence de toute autorité légale, l'impatience qui résulte, pour les populations rurales, de ce que les Chambres ne fixent pas les rapports avec les Seigneurs réveillent leurs avidités arbitraires ; aussi, voilà qu'en Haute-Silésie ils se remettent à brûler et à piller. Rothschild, de Vienne, qui y avait un bel établissement, vient de le voir détruit de fond en comble. Le fait est que nous sommes en mauvaise recrudescence et que je suis plus inquiète encore que je ne l'ai été, depuis que je vois la fidélité des troupes devenue douteuse.

Sagan, 1" octobre 1848. — Les choses se gâtent, ici, de plus en plus. On a fait, l'autre nuit, sauter méchamment des pétards près du château. Nos précautions sont prises, ma défense armée organisée, et, s'il faut périr, ce ne sera pas sans lutte. Je ne m'enfuirai pas, je n'ai aucune peur personnelle, parce que j'ai une grande indifférence pour moi-même ; et puis, le courage et la détermination en imposent toujours.

Sagan, 5 octobre 1848. — Le château du prince de Hatzfeldt a été attaqué par des paysans (1) ; quatre de s<»s fermes ont été brûlées, lui-même obligé de fuir. Ici, tout

que la Prusse n'avait pas demandé son autorisation, le Conseil des Ministres et tous les ministres de l'Empire avaient donné leur démission. (Ij Le château de Trachenberg. non loin de Breslau.

est comparativement encore assez tranquille, mais le lendemain n'appartient à personne.

Sagan, 9 octobre 1848. — Depuis avant-hier la poste et les journaux de Vienne manquent. La tradition orale donne à cette absence de nouvelles directes des causes sanglantes qui, dans le temps actuel, ne sont que trop probables. Chaque jour amène une nouvelle horreur (1). Le massacre du comte Lamberg, à Bude (2); la pendaison de ce pauvre Eugène Zichy (3), si gai, si fêté à Paris il y a dix ans, pendu par des barbares dans l'île où les voleurs subissent leurs supplices, voilà ce que la semaine dernière nous a apporté. Hier, on nous dit le comte de la Tour, Ministre de la Guerre à Vienne, massacré, et le général

(1) Dans la matinée du 6 octobre, une partie du peuple de Vienne s'étant opposée au départ des troupes dirigées sur la Hongrie pour renforcer le baron Jellachicb, une lutte sanglante éclata. L'hôtel du Ministère de la guerre fut pris d'assaut, le Ministre, comte de la Tour, fut égorgé, pendu à une lanterne et percé de balles. La troupe recula, et, repoussée sur tous les points, dut évacuer la ville. L'Empereur et la Famille Impériale, de retour à Vienne depuis le mois d'août, furent contraints de s'en éloigner de nouveau, et se dirigèrent vers Olmiitz où l'Empereur devait abdiquer, le 2 décembre, en faveur de son neveu François-Joseph I".

(2) Le général comte Lamberg avait été nommé le 25 septembre commandant en chef des troupes hongroises. L'Assemblée nationale de Pest refusa de reconnaître cette nomination, déclara coupables de haute trahison tous ceux qui lui obéiraient, et, à son arrivée à Pest, le peuple irrité le mita mort sur le pont qui réunit Bude et Pest.

(3) La Hongrie étant en pleine insurrection, les insurgés se saisirent du comte Eugène Zichy, l'accusant do communiquer avec l'armée autrichienne et d'avoir distribué une proclamation de l'Empereur ; ils le firent passer devant un tribunal présidé par Georgei. Il fut condamné à mort, passé par les armes dans l'île de Csepel, et non pas pendu comme le premier bruit s'en était répandu.

Brédy assommé (1); les noirs et jaunes se battent dans les rues de Vienne contre le parti hongrois. Si le parti anarchique triomphe à Vienne (2), c'en est fait de Berlin et de Breslau, où tout est sur de la poudre fulminante.

Sagan, 25 octobre 1848. — Tout est en suspens ici ; c'est à Vienne que tout se résout ; jusqu'à présent, il semble que l'armée fidèle y dictera des lois, mais on n'ose pas trop se fier à ces lueurs d'espérance. En Autriche, du moins, on lutte avec honneur, et si on succombe, ce ne sera pas sans dignité ; on ne peut, hélas ! en dire autant de Berlin. Et puis, si le bon droit triomphe à Vienne, sera-ce une victoire définitive ? J'en doute, et je crois que nous resterons longtemps encore sur un volcan.

Sagan, A novembre 1848. — Il vient d'y avoir une explosion révolutionnaire à Liegnitz, assez près de chez moi; il a fallu des forces militaires pour la comprimer. A BerHn, il y a à peu près chaque jour une émeute ; l'audace croît journellement, la faiblesse aussi. Hier, on a enfin changé le Ministère ; cela semblerait indiquer qu'on veut se réveiller ; je crains que ce ne soit bien tard, car, après que l'Assemblée a été assiégée, les députés enfermés, menacés d'être pendus, le Corps diplomatique prisonnier

(1) Le général Brédy avait trouvé la mort à Vienne le 6 octobre 18W dans les combats que se livrèrent la populace et la garde nationale dans le faubourg de Leopoldstadt, peu d'beures avant que les insurgés ne se soient emparés de l'hôtel du Ministère de la Guerre.

(2) Par noirs et jaunes, on désignait le parti des Impériaux, dont les membres portaient les couleurs.

aussi, la garde nationale Iraliie par son chef, el, en regard de tout cela, j)aralysie complète à Sans-Souci, on se demande s'il y a encore quelque chose à espérer (1). Les heureux résultats de Vienne ne parviennent même pas à inspirer de la vigueur à Potsdara, et ils ont fort exaspéré les anarchistes, qui veulent frapper un coup d'éclat pour se relever, et former à Berlin un centre d'où ils rayonneraient sur toute l'Allemagne. Le rôle de M. Arago, le Ministre de la République française, a été, dans ces derniers jours, à Berlin, des plus douteux (2), au point qu'un véritable gouvernement lui aurait envoyé ses passeports, en se plaignant officiellement de lui à Paris. Mes vœux pour Vienne se sont enfin réalisés. Windisch-Graetz y a mis, longtemps, une patience, une douceur infinies et ce n'est que lorsque la capitulation du 30 a été traîtreusement violée, qu'il a sévi comme il devait le faire, et comme le* méritait l'infamie des autorités locales de Vienne. Nous manquons encore de détails, mais le fait principal est officiel, et nous devons le regarder comme un bienfait de la Providence. Dieu veuille que ce soit le point de départ d'une ère nouveUe. En attendant, l'anarchie, les désordres, le manque de répression, la misère déchirent les provinces, les orateurs des rassemblements populaires

(1) Le 16 octobro, une nouvelle collision sanglante avait eu lieu à Berlin, entre la garde bourgeoise et les ouvriers, et elle ranima l'agitation dont cette ville était, avec de courtes intermittences, le loyer depuis le mois de mars.

(2) M. Arago, ministre de France, s'était montré à la foule qui, devant son hôtel, poussait des vivats en son honneur. Il prononça quelques paroles en français, et tendit la main aux personnes les plus proches de lui.

NOVEMBRE 1818 àbl

piêclicnl iui|)iinéiiieiit le ineurlie et le pillajje, elles résultats de leurs prédications incendiaires ne se feront pas longtemps attendre. C'est un état réellement affreux.

Sagan, 10 novembre 1848. — Je suis d'avis qu'il y aurait nécessité pour l'Autriche de joindre aux hommes de guerre déterminés tels que Jellachich, Radetzky, Windisch-Graetz, un homme politique plus jeune, plus ferme que W essenberg. On dit que cet homme va se rencontrer dans le prince Félix de Schwarzenberg. Il a de bons amis, il a eu plus d'une grande admiration dans sa vie. Je l'ai vu assez souvent à Naples, il y a deux ans ; il a été obligeant pour moi. Je l'ai trouvé grand seigneur, homme d'esprit, de tenue, de sang-froid, et de mesure dans ses jugements et ses discours, mais je ne le connais pas assez pour savoir s'il sera à la hauteur de la lourde tâche qui parait lui être dévolue. Stadion, qui doit la partager avec lui, est son ami d'enfance ; ce bon accord peut produire d'heureux résultats. Je n'en prévois pas encore pour la Prusse, où les hommes d'épée et de plume, d'éloquence et d'action me semblent, dans la crise actuelle, manquer absolument. Il y a une certaine maladresse, dans tout ce qui se tente maintenant, qui est loin de m'inspirer de la confiance (1). On se place derrière Francfort, on y cherche

(1) Un nouveau Ministère, dont le comte Brandebourg était Président, et M. de ManteulTel ministre de l'Intérieur, avait été nommé à Berlin le 8 novembre. Dès le premier acte de son administration, il subit un échec. Une ordonnance du Roi, contresignée par le comte de Brandebourg, transférait l'Assemblée nationale dans la ville de Brandebourg : l'Assemblée se prononça à une immense majorité contre cette translation, et le gouverne-

refuge, soutien, protection ; cela n'est guère digne, cela n'impose pas aux ennemis, et, en définitive, je crois que ce rempart sera de coton. L'armée est, il faut l'espérer, fidèle, mais, il faut le savoir, sans enthousiasme ; on la laisse se refroidir et s'entamer; les soldats qui bivouaquent dans les rues de Berlin souffrent de la mauvaise saison, et leur apparence est triste, à ce que m'écrivent des personnes qui s'épuisent en distributions de soupe et de bière pour les soutenir et les encourager.

Sagan, 26 novembre 1848. — La dernière semaine a été très difficile à passer ; depuis l'état de siège proclamé à Berlin tout ce qui était mauvais a été refoulé vers la Silésie. On a tiré sur mes employés, on s'est promené ici avec le drapeau rouge, tout cela était fort laid ; mais maintenant que trente mille hommes de troupes parcourent la province pour la balayer, nous commençons à respirer, et, si j'en crois mes dernières lettres de Berlin, nous allons entrer dans une ère nouvelle. J'avoue mon incrédulité, et je crains d'y persévérer encore longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'il y a relâche momentanée aux désordres ; c'est déjà un bien dont il faut se montrer reconnaissant, car la tension fiévreuse devient insoutenable.

ment, ne pouvant plus marcher au milieu de cette anarchie toujours croissante, se décida à agir avec vigueur. Le 10 novembre, il fit entrer dans la capitale un nombre considérable de troupes qui occupèrent les abords de la salle de l'Assemblée, laquelle se sépara en protestant contre cette violence. Une ordonnance du Roi déclara alors la garde civique dissoute, puis, le 12, une autre ordonnance déclara Berlin en état de siège. Le général Wrangel eut le commandement des forces militaires, et toutes les mesures furent prises pour éviter une collision.

DECEMBRE I8i8 363

La mort de Mme de Monljoye est le complément de l'infortune pour la sainte Reine Marie-Amélie, dont elle était la seule et la plus intime confidente. A la suite de l'eau empoisonnée bue à Claremont (1), le tour des dents du Roi est devenu tout noir, à ce qu'on m'a écrit. Tout n'est pas toujours facile entre le Roi et ses enfants, et même pour les enfants entre eux. La Providence épuise ses rigueurs de tout genre sur ces émigrés ; serait-ce une grande expiation morale pour le vote du père et pour l'usurpation du fils ?

Sagan, \" décembre 1848. — Les journaux nous apportent aujourd'hui le programme du nouveau Cabinet autrichien (2), qui a été très bien reçu à Kremsier et a fait monter les fonds autrichiens. Dieu veuille qu'il y ait, là au moins, un Cabinet ferme et habile. Celui qui devait gouverner en Prusse, et qui semblait vouloir prendre un gantelet de fer, me semble, sous un gantelet rouillé, ne montrer que faiblesse. Le monde catholique ne saurait être trop ému du sort de Pie IX. Il a beau avoir, avec un zèle plus ardent que prudent, fait du libéralisme impétueux, il reste le chef de notre Église, un saint prêtre, un

(1) Au mois de Dovembre 18i8, toute la Famille Royale était tombée malade d'un empoisonnement, causé par les conduites de plomb des eaux.

(2) La Diète autrichienne se tenait depuis le i5 novembre à Kremsier, en Moravie, dans le beau château des Archevêques d'Olmûtz. Le nouveau Ministère était ainsi composé : Prince Félix de Schwarzenberg. Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères; Stadion. à l'Intérieur; Krauss, aux Finances; Bach, à la Justice; Gordon, à la Guerre: Bruck, au Commerce ; Thinnfeld, à l'Agriculture ; Kulmer. sans portefeuille.

ae-i C H 11 0 N 1 Q L E

aimable homme et ses dangers doivent nous attendrir et nous alarmer (I). On m'écrit, de Berlin, que M. deGagern a manqué le but qu'il s'était promis, et que le Roi a été plus ferme qu'on le supposait, en écartant la fantasmagorie impériale qui lui était offerte par celui-ci, dans le cas où, pour cette fois-ci du moins, il se soumettrait aux lois du gouvernement de Francfort (2).

Sagan, 6 décembre 1848. — On dit beaucoup, ici, que le gros de l'orage est passé. Je n'en suis pas per-

(1) Le Pape, qui avait, dès le 14 mars, donné une Constitution à ses sujets, et, depuis, changé plusieurs lois de Ministère, s'était enfin décidé à nommer, le 15 septembre, comme son premier Ministre, Pellegrino Rossi, ancien Ambassadeur de France auprès de Sa Sainteté, et ami personnel de M. Guizot. Rossi entreprit d'établir un régime parlementaire régulier dans les Etats pontificaux, s'appuyant sur la bourgeoisie et se plaçant entre les partis en lutte. Il n'eut pas le temps de réaliser ses projets : le 15 novembre, au moment où il se rendait au Conseil des Ministres, il fut frappé d'un coup de poignard à la gorge par un soldat de la milice et tomba mort. Ce fut le signal du soulèvement des républicains ; le Pape s'étant borné à nommer un nouveau Ministère, qui n'avait pas leur sympathie, la foule et les troupes se rendirent au Quirinal, demandant au Pape de changer ses Ministres. Pie IX, entouré du Corps diplomatique, se montra intraitable ; cette attitude mit le comble à l'irritation populaire. Une lutte sanglante s'engagea entre le peuple et les Suisses, et les balles pénétrèrent jusque dans l'intérieur du Palais. Tout en protestant, le Pape finit par céder et consentit à prendre pour Ministres Sterbini, Galletti, Mamiani et l'abbé Rosmini; mais, le 25 novembre, sous les habits d'un simple abbé, il quittait Rome et se rendait à Gaëte, sous la protection du Roi de Naples, d'où il adressa aux Romains une protestation contre ce qui venait de se passer.

(2) M. de Gagern, qui s'était chargé d'achever à Francfort une Constitution de l'Empire et l'installation du pouvoir central définitif, était venu à Rerlin pour tàter le terrain et savoir si, en cas de rupture de l'Autriche avec l'Allemagne, le Roi de Prusse serait disposé à se mettre à la tête de l'Empire allemand. Le Roi déclina très catégoriquement cette offre, qui devait lui être proposée de nouveau, plus officiellement, en mars 1849.

DÉCEMBRE 18i8 365

siiadée ; on va rentrer dans la fièvre électorale, dans l'essai d'une Constitution octroyée ; tout cela est bien chanceux. A la vérité, tout vaut mieux que l'état de pourriture et de confusion dans lequel on périt ici, mais les dangers, pour changer de forme, ne se dissipent pas si vile. Le pays commence, il est vrai, à s'éclaircir quelque peu, à se fatiguer d'un état de choses qui réduit chacun à une misère profonde ; il se réveille quelques bons instincts ; à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du mariage du Roi, l'élan a été bon, mais trop de mauvais éléments fermentent encore ; le gouvernement n'impose guère. Dans le Midi de l'Allemagne, en Bavière surtout, on paraît tenir encore au projet d'un pouvoir trinitaire, particulièrement depuis que l'Autriche se concentre grandement en elle-même pour former une grande monarchie. Quant au vieux Prince Guillaume de Prusse, désigné pour faire partie du Triumvirat, il est tombé dans un état de faiblesse morale qui le rendrait bien peu capable de cette besogne. D'ailleurs, son fils, le Prince Waldemar, se meurt à Munster d'une maladie de l'épine dorsale, c'est dommage, car c'est un Prince distingué ; sa mort sera le dernier coup qui achèvera son pauvre père. Je ne donne pas longue vie au pouvoir central, le Roi de Prusse persistant, Dieu merci, à n'en pas accepter le fardeau. On dit que Mme la Princesse de Prusse aurait voulu que M. de Gagern fût à la tête d'un nouveau Cabinet prussien. Je doute que ce hautain personnage eut voulu se placer dans une position aussi incertaine, vis-à-vis d'une Chambre aussi peu sensible à l'éloquence parlementaire.

Tant il y a que le Roi a repoussé toutes les insinuations directes ou indirectes. En effet, il y aurait eu stupidité et noire ingratitude à renvoyer le seul Ministère qui a eu le courage et la capacité de relever quelque peu la Couronne, et de donner un certain élan conservateur au pays.

L'état de l'Italie fait pitié ! M. de Broglie sera, sans doute, fort affligé de la mort de M. Rossi, lui qui l'avait attiré en France, l'y avait fait entrer dans les affaires, à la Pairie, et poussé ensuite à l'Ambassade de Rome. Je l'avais vu beaucoup dans le salon de Mme de Broglie, plus tard à Rome. Il me paraissait astucieux et prétentieux, moins noble de caractère, mais plus spirituel que Capo d'Istria(l). Leur assassinat a eu les mêmes causes; ils ont voulu, tous deux, faire à l'improviste du Richelieu.

Sagan, 30 décembre 1848. — La manière calme dont Napoléon a pris possession de la Présidence en France tendrait à prouver que les idées d'ordre et de tranquillité vont renaître dans ce pays. On parle de l'abdication du Roi de Sardaigne et d'un nouveau Ministère sarde tout guerroyant (2) ; j'espère que Radetzky mettra le reste de l'Italie à la raison, comme il y a mis la Lombardie. IVindisch-Graelz est devant Raab, où on espère qu'il

(1) Comme Pellegrino Rossi, Capo d'Istria avait eu une mort violente. Accusé par les Grecs de n'être chez eux que l'instrument de la Russie et de s'appuyer, pour gouverner, sur des moyens arbitraires, il avait été assassiné, en 1831, par les frères Georges et Constantin Mavromichali, qui voulaient venger sur lui leur père et leur frère, injustement emprisonnés.

(2) Le Roi Charles-Albert ne devait abdiquer qu'après la bataille do Novare, le 23 mars 18 W.

DECEUBRE 1848 367

entrera sans de trop grandes difficultés. Les grands froids retardent sa marche, et la nécessité de réorganiser civilement les contrées qu'il occupe ralentit aussi ses progrès (l). Jellachich, emporté par son ardeur, a été un instant prisonnier des Hongrois (2) ; ses soldats l'ont délivré. Windisch-Graetz lui a fait les plus vifs reproches sur son aveugle témérité, qui pouvait compromettre le sort de l'armée, et la question vitale du gouvernement. L'Archiduchesse Sophie a donné à son fils, le jeune Empereur, pour ses étrennes un cadre contenant les trois miniatures de Radetzky, Windisch-Graetz et Jellachich. Il n'y a pas de mal à rappeler aux souverains, par des signes visibles, la reconnaissance, qui leur est, en général, assez lourde. Voilà donc cette désastreuse année 1848 qui finit! Dieu fasse que 1849 nous apporte de meilleures conditions d'existence !

(1) Vers le 15 décembre, le prince Windisch-Graetz, à la tête des troupes autrichiennes, délogea, de position en position, les Hongrois, qui, sous le commandement de Georgei. se retirèrent derrière les bastions de Raab. Les grands froids n'ayant pas permis à leurs renforts de les joindre, les Hongrois durent abandonner cette position, où les Autrichiens entrèrent, sans combat, le 27 décembre.

(2) Ce fut le 29 septembre 18i8, auprès de Yenelezc, à trois heures d'Ofen, que Jellachich fut défait totalement par le général Moga. Son armée se mit à fuir, Jellachich, un instant prisonnier, parvint à s'échapper et, à travers les forêts, gagna Mor, puis Risber et enfin Raab.

Sagan, 11 janvier 1849. — M. Arago quitte enfin Berlin oîi il est détesté. Il paraît qu'on y doute encore de l'arrivée du prince de la Moskowa comme Ministre de France; on ne croit pas, en tout cas, qu'il y fasse un long séjour. En allant à Paris, la Grande-Duchesse Stéphanie se bornera, probablement, à faire une visite agitée et fiévreuse à son cousin le Président de la République, et à se parfumer, auprès de lui, d'un peu d'encens impérial; mais la Princesse Mathilde ne lui laissera certainement pas le plaisir de faire les honneurs de la Présidence, qu'elle parait s'être réservée. Tout cela a bien de la peine à avoir l'air sérieux (1).

Sagan, IS janvier 1849. — Les réunions préparatoires pour les élections en Prusse ne donnent pas grand espoir

(1) Le Prince Louis Bonaparte avait été élevé à la Présidence le 10 décembre 1848. M. Mole racontait lui-même que le matin de ce jour le général Cliangarnier, commandant les troupes qui, après la séance du serment, devaient escorter le Président à l'Elysée, se rendit chez lui pour conférer, et au moment de partir s'écria : n Eh bien ! si au lieu de le conduire à l'Elysée, je le conduisais aux Tuileries? s Et M. Mole de lui répondre : » Gardez-vous-en bien!... Il s'y rendra assez tôt à lui seul! »

pour le résultat définitif. Le ministère Brandebourg, de pour d'être accusé de réaction, fait du libéralisme inutile. La Grande-Duchesse Stéphanie, qui se réveille à mon égard d'un long sommeil, m'écrit tristement et en grande anxiété sur le sort de l'Allemagne rhénane. Il parait que le Grand-Duc de Bade l'a menacée de lui supprimer son douaire, si elle allait le dépenser en France. J'ai aussi une lettre, pleine de dignité et d'affectueuse confiance, de Mme la Duchesse d'Orléans. Je compte aller la semaine prochaine à Dresde, pour y passer quelques jours près de ,ma sœur.

Dresde, 1% janvier 1849. — Depuis qu'à Francfort on a refusé au chef futur de l'Allemagne l'hérédité et même le pouvoir à vie, il paraît impossible que le Roi de Prusse s'arrange d'une pareille dignité (1). C'était la meilleure intrigue autrichienne pour mettre le Roi hors de cause et pour faire tomber en poussière toute cette invention ridicule et infernale, qui n'a produit que ruines et désordres. Les élections prussiennes sont fort médiocres, moins mauvaises que celles de l'année dernière, mais bien loin d'être assez bonnes pour faire concevoir de solides espé-

(1) La plus grande confusion régnait à Francfort depuis qu'il s'agissait de donner un chef définitif à l'Empire allemand, et de réaliser les belles promesses unitaires par une conclusion pratique. L'Autriche faisait semblant de se placer dans une expectative qui la laissait étrangère à tous les détails, et comme ne devant songer ik se rapprocher de l'Allemagne que lorsque l'Allemagne existerait comme État constitué ; son intention était, en somme, de ne prendre de résolution, à l'égard de son union avec l'Allemagne, que lorsque le choix du chef de l'Empire et la prééminence se seraient décidés en sa faveur ou contre elle.

rances. Aussi quelle loi électorale que celle qui a été octroyée! Ici, on a des Chambres folles qu'on ne sait comment diriger et qu'on n'ose point encore dissoudre. J'ai trouvé la Cour de Saxe fort triste. Dresde est plein comme un œuf, mais on ne se voit guère.

Sagan, \^ février 1849. — Berlin, que j'ai traversé en revenant, fourmillait de petits Princes allemands qui demandaient, comme seul moyen de salut, leur médiatisation. Ils s'offrent à la Prusse, qui, par scrupules de tous genres, les refuse. Elle trouve dangereux de donner cet exemple, puis viennent les souvenirs et les respects historiques et traditionnels du Roi. Bref, tous ces pauvres Princes s'en iront comme ils sont venus, et, probablement, malgré les promesses assez vagues de protection qu'ils ont reçues comme fiche de consolation, ils seront chassés de chez eux, un jour ou l'autre, comme des va-nu-pieds. Le comte de Biilow, Ministre de Prusse à Francfort, penche pour l'Assemblée de Francfort ; à Charlottcnburg, on est le contraire; cela jette une saccade malhabile dans la marche qu'on suit, et a produit, au grand déplaisir du Roi, une froideur marquée entre Kremsier et Berlin. Je ne sais qui est ce M. de Lurde, qui remplace M. Arago comme ministre de France à Berlin, mais il n'aura pas de peine à paraître à son avantage en comparaison de son prédécesseur, qui ne parlait que du grand cœur et de l'âme noble de Barbes !

Sagan, \" mars 1849. — Si j'en crois les lettres de

MARS 18i9 3TI

Paris, tout y refleurit, tout y est en réaction vive vers l'ordre et le bien-être. Ce sont de tous côtés des éloges du Président. M. Thiers dit de lui : « Ce n'est pas César, mais c'est Auguste. » Les légitimistes remplissent ses salons, et, au sortir du bal, on n'entendait que des domestiques crier : « Les gens de Mme la Duchesse, de M. le Prince, etc. « On dit Monseigneur au Président ; rien n'est moins républicain; et on assure qu'il en est ainsi dans les provinces. J'avoue que je me défie un peu de ces trop brusques transitions, mais enfin le quart d'heure semble bon.

Sagan, 31 mars 1849. — Je suis fort préoccupée de l'horizon politique, qui, au lieu de s'éclaircir, semble se couvrir de nouveaux nuages. Cette malheureuse Couronne impériale, sans tenter le Roi, plaît à ses entoui-s, aux jeunes ofïiciers, aux employés bureaucrates, dont la petite vanité y trouve pâture. La gauche y pousse avec perfidie, sentant bien que la soi-disant dignité impériale mettrait le Roi au\ ordres des professeurs démagogues de Francfort. La mauvaise saison et l'état abominable des routes retardent la soumission de la Hongrie (1). 11 n'y a que les succès de Radetzky qui donnent quelque consolation, et encore à quel prix? Nous ne connaissons point encore de détails de ses deux dernières victoires, nous savons seulement l'abdication de Charles-Albert, mais les noms propres des victimes sont inconnus (2).

(1) Cette guerre, commeacée à ravènement de François-Joseph sur le trône d'Autriche, dura trois années ; la Hongrie ne céda que devant les forces écrasantes de l'Autriche et de la Russie alliées.

(2) Ija France et l'Angleterre ayant offert leur médiation entre l'Au-

Sagan, 13 avril 1849. — L'aimable lady Wcstmorland m'a fait la gracieuse surprise d'une visite de quarantehuit heures. Elle est arrivée hier, à ma grande joie. Elle est spirituelle, animée, affectueuse, vraiment charmante pour moi, conservant le plus tendre souvenir à feu M. de Talleyrand, causant du passé et du présent avec intérêt et la plus fine intelligence. Nous nous sommes rejetées vers les beaux temps de l'Angleterre. Eprouvés, comme nous le sommes tous, par les tristesses du présent, on préfère, au lieu de s'appesantir sur un sujet si lamentable, rejeter ses regards en arrière, pour y retrouver de ces précieux souvenirs que, pour ma part, je serais tentée de nommer les économies de mon cœur, et je me réfugie dans le passé, faute d'oser interroger l'avenir.

Sagan, 21 avril 1849. — J'ai eu, hier, des lettres de Paris qui disent que, malgré les efforts de l'Union de la

triche et la Sardaignc, l'armistice, signé le 9 août 1848, entre ces deux puissances, fut tacitement prorogé jusqu'à la fin des négociations; mais celles-ci n'ayant pu aboutir, la Sardaigne dénonça enfin cet armistice le 12 mars 1849. Le 20 du même mois, les hostilités recommencèrent. Le 23 mars, la bataille décisive de Novare vit l'armée sarde accomplir des prodiges de valeur, mais son chef, le général polonais Chrzanowski, commit des fautes déplorables, et la fortune de l'Autriche l'emporta encore une fois. Le roi Charles-Albert demanda au maréchal Radctzky un nouvel armistice dont les conditions étaient si dures, que le Roi déclara qu'il ne les souscrirait point; alors Charles-Albert abdiqua en faveur de Victor-Emmanuel et prit lui-même la route de l'exil. Le 27, le nouveau Roi se rendit au quartier général du maréchal Radctzky, et après un long entretien il signa un armistice qui devait se prolonger jusqu'à la conclusion définitive de la paix.

Avril ig^î» 373

fuè de Poitlei's (1), le communisme fait en France de grands progrès.

On croit, à Berlin, que le Parlement de Francfort va se jeter entièrement dans les voies révolutionnaires, se former en Commission executive, en Comité de sûreté publique; il s'entourerait des troupes de Bade et de Nassau, sachant bien qu'on ne voudra pas faire marcher la garnison de Mayence contre Francfort, et profitant ainsi des éternelles irrésolutions de la Prusse (2). La prétendue adhésion des vingt-huit petits gouvernements allemands n'est qu'une impertinence, puisqu'elle est conditionnelle; on ne veut se ranger sous la bannière prussienne que si, à l'imitation de ces petits gouvernements, la Prusse se soumet à la Constitution inventée à Francfort. Les quatre Rois de Saxe, de Bavière, de Hanovre et de Wurtemberg restent dissidents.

Sans les afiaires de Danemai'k, la Prusse pourrait se fortifier chez elle (ce qu'elle ne fait pas trop) et se mettre en panne pendant l'orage de Francfort, mais le général de Pritwitz est soumis au prétendu gouvernement de Francfort (3) . Il faudrait un gouvernement plus régulier que

(1) L'Union électorale ou le fameux Comité de la rue de Poitiers fut formé au commencement de 1849, par la droite conservatrice, pour diriger les élections et lutter contre le Comité démocratique socialiste.

(2) Le Roi de Prusse avait été élu le 28 mars, à l'assemblée de Francfort, Empereur des Allemands, et une députation était allée aussitôt lui porter ce titre. Cette députation avait été reçue le 3 avril par Frédéric- Guillaume IV, qui répondit qu'il n'accepterait cette dignité que lorsque les Rois, les Princes et les Villes libres de l'Allemagne lui auraient donné leur assentiment volontaire. Après de nombreux pourparlers, cette mission des Députés de Francfort devait échouer.

\^i) Le général de Pritwitz avait pris le commandement de l'armée fédé-

3T4 GHROMQUE

celui-là pour traiter avec le Danemark. Comment sortir de cette impasse? Le Roi, au fond affectueusement disposé pour le Roi de Danemark, et craignant la Russie (1), s'oppose encore à l'occupation du Jutland.

Sagan, 30 avril 1849. — L'état de l'Allemagne ne s'améliore pas. Voilà le Roi de Wurtemberg qui a cédé, parce que ses troupes ont déclaré ne pas vouloir tirer contre le peuple (2). Voilà le Parlement de Francfort qui recourt aux moyens les plus révolutionnaires pour forcer les souverains à se soumettre à ses lois (3). Il exige que les gouvernements ne dissolvent pas leurs Chambres sans la permission du prétendu gouvernement central. Ce bel arrêté est arrivé à Hanovre et à Berlin six heures après les dissolutions officiellement annoncées. Le générai de Pritwitz demande à quitter son commandement contre les Danois, parce qu'il ne veut pas obéir à Francfort, et ne peut pas commander à tous les petits Princes allemands, qui veulent chacun trancher du maître. Le Danemark a déjà enlevé un grand nombre de bâtiments marchands

raie en Schleswig-Holstein, après que le général VVrangel eut été nommé ail commandement des troupes de Berlin.

(1) Nicolas I" avait menacé de déclarer la guerre à la Gonrédération germanique si les troupes allemandes n'évacuaient pas les Duchés et ne repassaient pas l'Klbe.

(2) Sous la force de l'opinion, et pour éviter une catastrophe, le Roi de Wiirtemberg finit par adopter la Constitution votée par l'Assemblée de Francfort, y compris le chapitre relatif au Oiief de l'Kmpirc, qu'il avait, jusque-là, obstinément rejeté.

(;i) Dans sa séance du 26 avril, l'Assemblée de Francfort avait di-claré que l'acceptation de la dignité de Chef de l'Fmpire conférée au Itoi de Prusse ne saurait être séparée de l'acceptation de la ''.oiistilntion.

prussiens ; cependant, à Copenhague, on est décidé à la paix ; on la désire en Russie, en Angleterre et en Prusse, sans avoir, à Berlin, le courage de rappeler les vingt mille hommes qui se trouvent en Holstein et Schleswig. Francfort s'oppose, par tous les moyens, à la paix, afin de dégarnir les Princes allemands de leurs troupes, et de les laisser ainsi, sans défense, livrés aux hordes révolutionnaires. Bref, la confusion est à son comble, et je trouve l'Allemagne plus malade de beaucoup qu'il y a quatre mois. Cependant, la dissolution de la Chambre prussienne, qui était devenue urgente depuis que, du haut de la tribune, on proclamait la République rouge, fera peut-être quelque bien (1). Il est surtout très nécessaire que l'Autriche termine en Hongrie. C'est là que notre sort se décidera. La Russie est entrée en Transylvanie avec cent vingt mille hommes. A Olmiitz, on trouve ce chiffre un peu élevé, mais l'Empereur Nicolas a déclaré qu'il ne voulait plus d'un second échec comme celui d'Hermannstadt (2), et qu'il s'abstiendrait tout à fait, ou bien qu'il fallait trouver bon qu'il parût avec des forces imposantes. Il sent, d'ailleurs, qu'il combat ses ennemis personnels, les Polonais,

(1) Le 26 avril, une vive agitation s'était produite à la Chambre prussienne, dans les rangs de la gauche, à la suite d'une lettre, trouvée sur les sièges des Députés, où un grand nombre de signataires de la fraction rouge proclamaient la souveraineté du peuple et annonçaient que tous leurs efforts tendaient à la formation d'une grande République polonaise. Le soir même paraissait l'Ordonnance du Roi qui dissolvait la Chambre.

(2) Le général Bem. Polonais d'origine, qui s'était illustré dans la défense de Varsovie en 1831, s'était joint, en 1848, aux Hongrois soulevés contre l'Autriche, et avait remporté de grands succès en Transylvanie, notamment à Hermannstadt.

i76 CllttONlOUË

sur le terrain hongrois. On dit qu'il y a vingt mille Polo* nais sous les drapeaux de Bem et de Kossuth .

Sagan^ 10 m«/ 1849. — Les orages éclatent de toutes parts. L'Allemagne est en feu sur tous les points. On s'est battu à Dresde ; on s'est battu à Breslau (1). Les Russes se sont servis des chemins de fer prussiens pour envahir la Moravie. On les reçoit bien, car tout ce qui tendra à étouffer et à terminer la lutte hongroise sera un bienfait, non seulement pour l'Autriche, mais pour l'Europe entière, car les échos iiongrois encouragent les méchants et fomentent l'insurrection partout.

Sagan, 17 mai 1849. — C'est aujourd'hui une date solennelle, que je célèbre chaque fois avec une douloureuse émotion au fond de mon cœur (:2) . Plus les années me rapprochent de la réunion suprême, et plus je sens tout ce que cette journée, il y a onze ans, a eu de grave et de décisif. Puisse Dieu bénir chacun de ceux qui y ont pris une part chrétienne ; je le lui demande, du fond de

(1) Le 3 mai, le Roi de Saxe ayant refusé positivemeut de reconnaître la Constitution de l'Kmpire, son Palais fut immédiatement entouré par la foule, un Comité de défense fut formé et l'Arsenal assailli. Le peuple s'empara de l'Hôtel de ville et fit flotter sur le balcon le drapeau tricolore allemand. La Famille Royale et les Ministres s'enfuirentà Krenigstcin. Sans l'intervention de la Prusse et l'arrivée du général Wrangel, la République était proclamée. — Le contre-coup de cette émeute se fit sentir h Breslau, où, le 7 mai, des bandes insurgées parcoururent les rues, précédées du drapeau rouge, qu'elles portèrent devant l'Hôtel de ville, en proclamant la République. Les autorités militaires enlevèrent les barricades à la baïonnette après une vive fusillade.

(2) Jour anniversaire de la mort de M. de Talleyrand.

mes misères, avec une ferveur qui allénuera, je l'espère, leur peu de valeur !

Sagan, 25 mai 1849. — Un des vrais malheurs du gouvernement prussien, c'est d'avoir à Londres Bunsen, qui y joue un rôle inconcevable; Radowitz, avec des intentions plus pures, mais des idées fausses, complique aussi, à Berlin même, la situation, et empêche qu'on ne tranche aussi nettement qu'il le faudrait certaines questions. Le Roi de Prusse a envoyé le général de Ranch à Varsovie, près de l'Empereur Nicolas, pour tâcher de calmer ce souverain, qui est outré que les Prussiens soient entrés en Jutland, malgré la parole donnée (1).

Sagan, 31 7nai 1841). — Des négociations ouvertes à Berlin (2), jo puis dire, de bonne source, ce qui suit. 11 y a qualre jours qu'un protocole a été signé à BerUn, entre

(1) Les troupos allemandes étaient entrées en Jutland après un combat entre Wisdrup et Gudsor; mais les Danois se retirèrent derrière les remparts de Frédéricia, que vinrent bombarder les troupes prussiennes, en même temps que des négociations de paix entre le Danemark et la Prusse se poursuivaient à Londres sous les auspices de lord Palmerston. Quelques jours plus tard, une flotte russe quitta Croostadt pour porter son appui au Danemark contre la Prusse, qui, selon l'Empereur Xicolas, maintenait chez ses voisins un esprit de révolte contre leur souverain légitime, et faisait tout ce qui dépendait d'elle pour se rendre maîtresse des mouvements de l'Allemagne. — La note dont était porteur le général de Hauch faisait observer au Czar que la Prusse ne faisait la guerre au Danemark que par ordre du pouvoir central, et que personne, plus que le Cabinet prussien, ne désirait la fln des complications.

(2) Le Cabinet prussien avait invité les autres Cabinets allemands à prendre part à un Congrès à Berlin, qui aurait pour but d'aplanir les difficultés soulevées par le refus de 1' .■assemblée de Francfort de rien changer à la Constitution qu'elle avait votée.

la Prusse, la Saxe et le Hanovre. Il relate : 1° tout ce qui s'est fait pour accorder à l'Allemagne une Constitution raisonnable et efficace; 2" que le Hanovre et la Saxe, dans leur désir de maintenir l'ordre dans leurs États, reconnaissent et acceptent la direction militaire de la Prusse pour les mesures qui pourraient devenir nécessaires, dans le but de maintenir la tranquillité de leurs Etats. M. de Beust a néanmoins fait les réserves suivantes, au nom du Gouvernement saxon : 1" que la Saxe ne prétend pas par cet arrangement porter atteinte aux droits de l'Autriche, comme membre de la Confédération germanique ; 2" que si les grands Etats du Sud de l'Allemagne ne veulent pas adhérer à la Constitution, jointe au protocole, la Saxe aura le droit de s'en détacher; 3" que cette Constitution recevra la sanction des Chambres saxonnes. Le Hanovre a remis une note contenant identiquement les mêmes réserves. La nouvelle Constitution va paraître incessamment dans une note circulaire adressée par la Prusse à tous les gouvernements de l'Allemagne, et les invitant à s'y rattacher. Le Ministre de Bavière, M. de Lerchenfeld, a aussi signé le protocole, mais uniquement comme un des témoins des Conférences et dans l'espérance que son Gouvernement adhérera d'une façon ou d'une autre à cet arrangement. M. de Prokesch n'a assisté qu'à la première Conférence, Radowitz y ayant déclaré, dès l'abord, qu'il n'avait pas à traiter avec les Gouvernements qui ne reconnaîtraient pas, comme base des négociations, la direction générale accordée à la Prusse. La conduite hautaine de Radowitz est incontestablement la cause de cette déplo-

rable désuiiiou parmi les têtes couronnées, à une époque oîi il serait si nécessaire de les voir indissolublement unies. Avec un peu d'adresse, et en ne mettant pas en avant, pour début, la question de suprématie, il aurait rendu à son Roi, à sa Patrie, un grand service, car alors les autres Etats auraient unanimement demandé à la Prusse de prendre cette direction en mains, au lieu que maintenant, ils veulent voir dans les prétentions dictatoriales des vues plus ambitieuses qu'elles ne sont en réalité, et de là naissent des jalousies inquiètes, qui étouffent la voix de la raison et des vraies nécessités. Malgré la présence d'un nouvel envoyé danois à Berlin, on est fort éloigné encore, même d'un armistice. Les dernières concessions danoises, appuyées par lord Palmerston, ont été repoussées avec hauteur par la Prusse, qui en réclame d'inadmissibles, disant que celles-ci seules peuvent satisfaire l'honneur engagé.

Sagan, \2juin 1849. — Le choléra a repris partout dans cette partie de l'Allemagne; à Breslau, à Berlin, à Halle, il décime les populations; bref, c'est une horreur que l'état du genre humain. On m'écrit que lord Palmerston a déclaré à Bunsen que, las des exigences prussiennes, qui augmentent en raison des concessions danoises, il allait changer son rôle de médiateur en celui d'allié actif, conjointement avec la Russie, pour protéger le Danemark. Bunsen, en rendant compte de cette conversation à sa Cour, ajoute que cette menace n'a rien de sérieux, en quoi il se trompe, et trompe sa Cour.

38d r.HRONlQUË

Sagan, 0 juillet 1849. — J'ai eu la visite dli baron dd Meyendorlï, Ministre de Russie à Berlin, se rendant par Varsovie à Gastein, ce qui n'est pas le plus court. Il était assez sombre dans ses prévisions, et encore plus sur le Nord que sur le Midi de l'Allemagne; je m'explique : plus soucieux des destinées prussiennes que de celles de l'Autriche.

Sagan, 3 septembre 1849. — Le général comte Haugwitz s'est arrêté ici quelques jours. Il venait de Vienne où on attendait Radetzky. Le jeune Empereur, pour recevoir le vieil Ajax, avait retardé son départ pour Varsovie, où il se rend pour remercier son puissant allié. Celui-ci se conduit de la manière la plus noble et la plus loyale envers son jeune ami et pupille; c'est ainsi qu'il considère l'Empereur François-Joseph. Paskéwitch a demandé la grâce de Georgei, qui lui a été accordée immédiatement (1). L'Autriche désire que pour le moment quelques régiments russes se prolongent encore en Galicie.

Hanovre, 5 novembre 1849. — Ma matinée d'hier s'est passée à faire des visites à plusieurs dames de la ville que je connais, et à faire ma cour à la Princesse Royale, qui est douce, bienveillante, et chez laquelle j'ai vu ses deux enfants ; le troisième est en train de se produire, on attend ce mois-ci son entrée dans le monde. La

(1) Georgei avait capitulé avec vingt-deux mille combattants, à Vilagos, où il rendit son épée aux Russes. Il fut livré aux Autrichiens, mais relâché, en effet, après une courte détention, sur la demande de Paskéwitch.

Princesse Royale m'a montré plusieurs portraits de famille fort intéressants; les deux qui m'ont frappée davantage sont celui de l'Electrice Sophie, protectrice de Leibnitz et souciie de la maison Royale d'Angleterre ; elle devait être bien jolie, avec ce beau type un peu allongé, mais si noble, des Stuarts; le second est un charmant portrait de la sœur de la Princesse Royale, la Grande-Duchesse de Russie, femme du Grand-Duc Constantin : c'est une figure spirituelle, animée, piquante. On dit qu'elle justifie cette expression, ce qui la rend bien plus propre à la Cour de Pétersbourg qu'elle ne l'eût été ici, oii sa sœur aînée semble créée et faite exprès pour sa touchante mission (1). 11 y avait grand dîner chez le Roi; j'étais assise entre lui et le Prince Royal. Je n'ai jamais vu un aveugle manger plus adroitement, et sans autre secours que celui de son instinct et de l'habitude. A neuf heures, je suis retournée au thé du Roi, pris dans l'intimité, entre lui et ce qu'on appelle ici la Comtesse Royale (Mme de Grote), puis mon beau-frère, et le général Walmoden. Le Roi vit d'huîtres et de glaces, singulier régime qui réussit merveilleusement à ses quatre-vingts ans. Pendant que nous étions chez lui, est arrivée une dépèche de Vienne, qu'il a fait lire tout haut par la Comtesse (2). Il y était dit que l'Au-

(1) Allusion à la cécité du Prince Royal de Hanovre.

(2'\ Le Cabinet de Vienne, toujours jaloux de la situation de la Prusse en Allemagne, tâchait par tous les moyens de détruire son ascendant. Influençant le Hanovre, pour le détacher de l'alliance avec le Roi de Prusse, il lui avait représenté l'état fédératif restreint comme devant fournir un nouvel élément à la démocratie, et avait fait valoir qu'en contribuant à transformer le ponvoir central provisoire en un pouvoir définîtir, la Prusse acquerrait la suprématie en Allemagne.

triche avait fait passer une note des plus graves à la Prusse 'contre la convocation de la Diète dite de l'Empire, et qu'en même temps, le mouvement de l'armée vers la frontière de Bohême et de Silésie augmentait. On dit que les corps d'armée qui s'y sont concentrés s'élèvent à soixante mille hommes. Le prince Schwarzenberg a répondu aux questions du comte BernstorfF, ministre de Prusse à Vienne, à ce sujet, que la convocation d'une Diète à Erfurt remuant et réveillant l'agitation démocratique, et menaçant par conséquent le royaume et les duchés de Saxe, ces troupes étaient destinées à leur protection et défense éventuelles.

L'Archiduc Jean croyait à un rendez-vous intime et sans pompe avec le Roi Léopold (1); au lieu de cela, celui-ci l'a reçu avec une grande solennité. Mme de Brandhofen et le petit comte de Méran n'entrant pas dans le cérémonial, on leur a, tout à coup, fait faire incognito une tournée de chemin de fer en Belgique. Arrivés à Bruxelles, ils ont fait une entrée inattendue dans le salon Metternich, ce qui était d'autant plus étrange que les relations entre le prince Metternich et l'Archiduc Jean avaient été, de tout temps, froides et malveillantes. La politesse de Metternich a tout simplifié.

(1) L'Archiduc Jean, qui possédait en Styrie de grands établissements qu'il voulait développer, était venu en Belgique pour y examiner l'industrie métallurgique. Le 24 octobre, le Roi des Belges vint h sa rencontre à Liège, visita avec lui Seraing et les établissements delà Vieille-AIontagne, à Angleux. — L'Archiduc avait épousé morganatiquement Aille Plochel, créée baronne de Brandhofen, et leur fils unique avait reçu le titre de comte de Méran.

Eimach, 7 novembre 1849. — J'ai quitté Hanovre hier matin et suis arrivée ici l'après-midi. J'ai tout de suite fait savoir mon arrivée à Mme Alfred de Chabannes, qui est venue aussitôt à mon auberge . Nous sommes restées longtemps à causer sur la petite Cour émigrée dont elle fait momentanément partie; je dis émigrée, quoique Mme la Duchesse d'Orléans permette le moins possible l'inconvénient, qui s'attache à cette position, de se développer. Il est cependant impossible de les écarter tous ; Os naissent, pour ainsi dire, de la force des choses. C'est ainsi que les divers partis se représentent et se personnifient dans son entourage. Il y a des Jusionnistes, il y a des séparatistes ; elle-même n'est ni l'une ni l'autre absolument ; elle n'aime pas que l'on dise que c'est elle qui s'oppose à la fusion, mais elle ne veut pas faire les premières ouvertures, et elle n'a même pas permis jusqu'à présent qu'on dise, hautement, qu'elle n'y serait pas opposée. Elle craint aussi, par la fusion, de dégoûter ses adhérents en France, qu'elle croit, ce me semble, plus nombreux qu'ils ne sont, quoiqu'elle s'aperçoive que des personnes sur lesquelles elle comptait lui manquent chaque jour; les noms qui semblent peser, en ce sens, le plus péniblement sur son cœur, sont ceux de Mole et de Thiers. J'ai vu Mme la Duchesse d'Orléans seule, pendant une demiheure, avant le dîner ; le Duc et la Duchesse de Nemours nous ont interrompues. J'ai trouvé la Duchesse d'Orléans, extérieurement, telle que je l'avais laissée, peut-être les traits un peu grossis; la disposition d'âme plus abattue, toujours la même douceur, même dignité, un peu moins

â«4 CHRONIQUE

d'énor«}ie, assez prête à se sentir ployer sous les mécomptes provenant moins des choses que des personnes, humiliée de l'état de dégradation dans lequel est tombée la France, fort sage sur l'état de l'Allemagne, mettant le soidisant pouvoir central et les parodies impériales à leur place. Les Nemours, fort Autrichiens dans leur politique, s'exprimaient aigrement sur lord Valmcrsion, Jusionnistes au fond, revenant de Vienne, retournant à Claremont. Elle est fraîche et belle, et se risque à avoir son opinion, qui est positive. Lui, engraissé, prenant beaucoup de la ressemblance du Roi, surtout dans la façon de parler, ayant trouvé enfin le courage de s'exprimer; le faisant avec bon sens, mais manquant de grâce, comme par le passé. Les lettres publiées de ses frères n'ont eu, en aucune façon, son approbation; il redoute beaucoup qu'on adopte la loi qui rappellerait sa famille en France, de peur de voir ses frères y courir (1). Tout cela est fort bon, mais, je le répète, un certain élan manque; il ne comptera jamais, et n'agira guère; c'est une honorable négation. Le Comte de Paris est fort grandi, élancé, assez joli, ayant perdu de sa timidité, mais avec un son de voix souvent glapissant et désagréable; le Duc de Chartres singulièrement fortifié et turbulent; les trois enfants Nemours

(1) Le 24 octobre, M. Creton avait proposé à l'Assemblée nationale l'abrogation des lois qui avaient proscrit les Bourbons. Cette question donna lieu à un vif débat. Le Prince Jérôme-Napoléon cita à la tribune des lettres écrites en 1848 par les fils de Louis-Pbilippe, protestant contre leur bannissement et demandant à rentrer dans la patrie commune en reconnaissant la Souveraineté nationale. — La proposition de M. Creton fut repoussée par cinq cent quatre-vingt-sept voix.^

sont assez gentils. Après le dîner, commencé vers sept heures, on est resté en conversation jusque vers onze heures. Boismilon est fort séparatiste; il y avait là aussi Ary Scheffer, qui me parait être dans les zélés. M. de Talleyrand redoutait cette disposition.

La Princesse de Joinville est accouchée d'un enfant mort et elle a été dans un grand danger. Le pauvre petit corps d'enfant a été, sans avertissement préalable, porté à Dreux par mon cousin Alfred de Chabannes. On l'a déposé dans le caveau de famille ; la messe s'y est dite, et ce n'est que le tout achevé que M. de Chabannes a été prévenir le Maire de sa mission accomplie. Celui-ci s'est conduit décemment. Mme de Chabannes m'a aussi raconté que lorsque son mari a été retrouver Louis-Philippe à Claremont pour la première fois après Février, celui-ci lui avait dit, presque en le voyant entrer : « Que voulez-vous ! Je me suis cru infaillible ! j' Ce mot m'a paru frappant de vérité, et remarquable comme aveu.

Mme la Duchesse d'Orléans compte retourner au printemps à Londres, pour y faire faire au Comte de Paris sa première Communion, à laquelle l'abbé Guelle le prépare par d'assez fréquentes courses à Ëisenach.

Berlin, 8 fwvembre 1849. — En rentrant ici, j'y trouve mon beau-frère, revenant de Dresde, oîi l'esprit public est, dit-on, de plus en plus mauvais. Les Ministres n'ont pu obtenir du Roi de Saxe aucun arrêt de mort, même contre les plus coupables, ce qui a indigné les bien pensants et irrité les troupes qui s'étaient si bien battues au \ii. 25

mois de mai dernier; cela donne aussi la plus grande arrogance aux cmeutiers. Le Roi est tellement tombé dans la déconsidération que, dans les rues, on ne lui rend pas son salut.

Hier, anniversaire de l'installation du Ministère Brandebourg, il y a eu aussi une grande fête dans les salles de KroU au Tiergarten. Les Ministres y étaient tous présents, et le tout s'est ^assé fort loyalement^ dit-on. Cependant, dans un autre coin de la ville, on célébrait, soidisant religieusement, un autre anniversaire, celui de la fusillade du fameux Robert Blum (1). Il y en avait pour tous les goûts et je crains que celui pour le désordre rouge ne soil encore assez vivace.

Une lettre de Paris que je trouve ici me dit que tout le nœud de la situation en France est dans l'armée, celle-ci mi-partie à Cavaignac, mi-partie à Changarnier; le premier, tout républicain, le second ne voulant pas se laisser pénétrer. Depuis la lettre écrite par Louis-Napoléon à Edgar Ney (2) à Rome, Changarnier s'est, dit-on, un peu

(1) Robert Blum s'était mis à la têle de la démocratie saxonne en 1848 ; envoyé à l'Assemblée de Francfort, il y avait fait preuve d'un certain talent oratoire, mais, ayant pris part aux révoltes de Vienne, il avait été pris et fusillé par les Autrichiens.

(2) Voici cette fameuse lettre à Edgard A'ey dans laquelle la France vit tout un programme :

« Paris, 18 août 1849.

(1 Mo.\ CHKR Nev,

I La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y Il étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler en la i préservant de ses propres excès et pour lui donner une base solide en s remettant sur le trône pontifical le Prince, qui le premier s'était placé ( hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.

tt J'apprends avec peine que l'intention bienveillante du Saint-Père,

NOVEMBRE 18iî> 387

rctirr de l'Elysée; aussi le Président voudrait-il donner le commandement des troupes de Paris au général Alagnan. A Paris, Mme de Lieven est ravie d'y être revenue ; elle y dit du mal tant qu'elle peut de l'Angleterre. Elle est coiffée d'un bonnet à la du Deffand; elle loue le Président de la République; elle cherche, comme autrefois, à attirer chez elle du monde de toute couleur; il parait

. comme notre propre action, reste stérile en présence de passions et i d'influences hostiles qui voudraient donner pour base à la rentrée du t Pape la proscription et la tyrannie. Dites bien de ma part au Général I que dans aucun cas il ne doit permettre qu'à l'ombre du drapeau tricot- lore il se commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de i notre intervention. Je résume ainsi le pouvoir temporel du Pape : ( amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Xapoléon et » gouvernement libéral.

« J'ai été personnellement blessé en lisant la proclamation des trois ( Cardinaux où il n'était pas fait mention du nom de la France et des i souffrances de ses braves soldats. Toute insulte à notre drapeau ou à » notre uniforme me va droit au cœur. Recommandez au Général de bien I faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au . moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son intervention.

c Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent par- « tout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodai lité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée . française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.

» Priez le Général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble - conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était £ pas traitée comme elle méritait de l'être. J'espère qu'il fera sur-lct champ cesser cet état de choses. Kieu ne doit être ménagé pour établir i convenablement nos troupes.

« Recevez, mon cher Xey, l'assurance de ma sincère amitié.

» L0UIS-\'.*P0LÉ0.\ Bo.NAP.ARTE. »

Nous avons reproduit cette lettre d'après le texte donné par le Journal des Débats du 7 septemhre 1849. M. Edgard .\ey était officier d'ordonnance du Prince-Président, qui l'avait chargé d'une mission auprès du Gouvernement papal. Le maréchal Bugeaud commandait alors les troupes françaises à Rome, mais enlevé tout à coup par le choléra, il fut remplacé par le général Oudinot qui mena toutes les opérations militaires.

qu'elle y réussit assez pour s'étonner naïvement que personne ne lui nomme M. Guizot, qu'elle attend en décembre.

Berlin, 12 novembre 1849. — J'ai passé hier presque toute la journée à Sans-Souci, entre le Roi et la Reine, toujours très obligeants pour moi. Le Prince Frédéric des Pays-Bas, qui arrivait de la Haye, disait bien du mal de l'état des choses de ce pays-là. On y prononce assez hautement les mots de déchéance, d'abdication, de Régence. Le jeune Roi est méprisé, la jeune Reine n'est pas aimée; la Douairière pas davantage ; bref, on y est fort mal assis. Le Roi de Prusse s'attendait à ce qu'on proclamât l'Empire à l'Elysée ; tous les regards sont tendus vers la France.

Une lettre de Vienne, reçue hier, me dit qu'à travers tout l'éclat militaire, il s'y manifeste quelques nouvelles inquiétudes. Les paysans sqnt très uiécontents du nouveau système d'impôts fonciers, de l'obhgation de racheter leurs dîmes et de compenser, par des indemnités, ce qu'ils espéraient ravira leurs Seigneurs; la noblesse trouve que l'égalité de l'impôt à laquelle on la soumet est une dureté et une nouveauté odieuses; les hodweds (1), qu'on a casés dans les régiments, y sèment de fort mauvaises doctrines; le jeune Empereur est un peu cassant et volontaire avec les vieux généraux; bref, il y a, chez nos voisins, si ce n'est les mêmes difficultés qu'ici, du moins, pas plus de quiétude fondée.

(1) Soldats de réserve. Landwehr liongroisc.

Sagan, 21 novembre 1849. — On m*écrit, de Paris, à la date du 14 : « Nous avons l'amnistie, donnée par le Président à sept cent cinquante messieurs fort incommodes ; cet acte de popularité pourra coûter cher à celui qui l'a donné, car ces gens-là reviennent exaspérés, ce qui contraindra à leur envoyer, un de ces jours, des coups de fusil (l). Il y a, à travers toutes les velléités impériales que nous voyons surgir, une question qui n'est nullement résolue, pour moi du moins : c'est celle de savoir ce que fera le général Changarnier (2), et quoiqu'il soit tout à fait bien avec le Président, à l'heure qu'il est, je ne pense pas qu'il lui reste attaché au moment d'un changement, qui, par là, deviendrait une crise inévitable. •»

Sagan, 2 décembre 1849. — La longue Thérèse Elssler, maîtresse en titre depuis plusieurs années du Prince Adalbert de Prusse, va devenir sa femme, sous le titre de Mme de Fischbach, nom pris de la terre que possède le vieux Prince Guillaume dans les montagnes de Silésie. C'est là que feu la Princesse Guillaume est restée en odeur de sainteté; il est un peu choquant que ce soit précisément ce nom qui passe à une ex-danseuse (3). On est de fort mauvaise humeur à Sans-Souci de ce mariage.

(i) Le 12 novembre, M. Barrot, ministre de l'Intérieur, annonça à l'Assemblée nationale de Paris que le Président, usant du droit que lui conférait le décret du 18 juin 1848, avait ordonné la mise en liberté du plus grand nombre des insurgés détenus à Belle-Isle.

(2) Le général Changarnier commandait alors les troupes de Paris.

(3) Le Roi de Prusse ne consentit pas à donner à Th. Elsner ce nom de Fischbach, et lui accorda le titre de baronne de Barnim.

300 CHROIVIQUE

mais on y consent, avec la laiblesse habituelle qui y règne. Il se prépare à Berlin un autre scandale, d'une portée plus sérieuse. C'est l'acquittement probable de Waldeck, dont le procès tient tous les esprits en suspens depuis si longtemps (1). On a eu l'incomparable niaiserie de choisir, pour présider les assises, un magistrat d'un caractère très faible, père d'un héros des barricades, et qui préside avec la plus impudente et grossière partialité en faveur de Waldeck. Les menaces anonymes ne manquent pas aux jurés, qui prononceront sous le coup de l'intimidation. C'est déplorable, car le résultat peut avoir des conséquences fort graves.

Sagan, (> décembre 1849. — L'ovation de ce vilain Waldeck après son acquittement paraît avoir été assez scandaleuse pour motiver une intervention militaire. J'ignore encore les détails, que la poste m'apportera sans doute aujourd'hui. J'ai dans l'idée que nous allons rentrer dans une phase d'émeutes ; je le pense d'autant plus que les Polonais recommencent leurs promenades, et, chaque fois qu'ils apparaissent, il y a anguille sous roche, comme on dit vulgairement.

Je viens d'achever la lecture de la vie de Mme de Kriidner; il s'agit d'une personne tout à pari; mais à la longue, c'est une lecture cependant fatigante, et qui, au

(1) Waldeck, arrêté et emprisonni' depuis le mois de mai comme complice d'une grande conspiration révolutionnaire, fut acquitté, après un long procès, le 5 décembre, par des juges qu'on ne regardait pas à Berlin comme assez impartiaux.

total, iiic laisse la pensée que Mme de Kriidner, toujours dupe de sa vanité, a été, dans sa jeunesse, galante par vanité; plus tard, littéraire par vanité; enfin, qu'elle est devenue missionnaire, toujours par vanité. Mais la vanité a aussi sa bonne foi, comme elle a, et précisément parce qu'elle a, de prodigieuses crédulités. Comme mystique, Mme de Kriidner n'a ni l'élévation de sainte Thérèse, ni la grâce contenue de Mme Guyon ; ses lettres spirituelles sont lourdes, et, quand elle veut se perdre dans les nues, on sent que les ailes sont de plomb. Il faut bien que, dans ses discours et allocutions, elle ait eu de l'entraînement, car on ne produit pas, sans des dons particuliers, des résultats qui ont eu leur charlatanisme, mais aussi, en bien des occasions, leur réalité.

Sagan, 10 décembre 1849. — La mort de la Reine Adélaïde d'Angleterre, dont j'ai lu la nouvelle avant-hier dans les gazettes, m'a tristement émue, en me reportant au bon temps où j'avais l'honneur de la voir et d'être traitée par elle avec une bonté que je n'oublierai jamais. C'était une noble femme, qui a porté des positions difficiles à plusieurs égards, avec une grande et simple dignité.

Il y a un peu d'émotion à Sans-Souci de la concentration des forces autrichiennes touchant aux frontières saxonnes. Il paraîtrait que le général Gerlach, favori influent du moment près du Roi de Prusse, a été expédié à Dresde pour tirer la chose au clair. Si ces troupes ne sont destinées qu'à purger au besoin la Saxe des rouges

qiii y sont plus audacieux encore qu'ailleurs, on regarderait cette intervention comme un pendant de celle de la Prusse dans le Grand-Duché de Bade, et on ne dirait rien; mais il y a des habiles qui veulent y voir une menace peu voilée contre la Diète d'Erfurt (1). Dans ce cas, il paraîtrait qu'on ne laisserait pas faire.

Sagan, 12 décembre 1849. — J'ai lu le discours de réception du duc de Noailles à l'Académie française (2). Il est écrit en très beau langage, avec une véritable élévation de style et de pensée, une correction, une pureté qui reportent aux meilleures époques du goût et de la littérature; il est noblement senti, aussi prudent que digne; il s'y trouve des passages particulièrement de mon goût, notamment sur Pascal et sur Voltaire, avec une habile transition qui le fait revenir vers M. de Chateaubriand.

(1) Cliassôs de Krancforl, les débris de rAssembléc nationale s'étaient rassemblés à Stuttgart, et le parti révolutionnaire, donnant le signal d'une insurrection ouverte en Allemagne, prit les armes en Saxe, dans le Palatinat rhénan et dans le Grand-Duelié de Bade, renversant les Gouvernements et restant partout victorieux, jusqu'au moment où les troupos prussiennes rétablirent l'ordre. Ce fut alors que la Saxe et le Hanovre convinrent avec la Prusse d'une nouvelle Constitution et conclurent l'alliance dite des trois Ilois, mais l'Autriche, jalouse de la prépondérance en Allemagne, s'opposa aux vues prussiennes, et décida la Saxe et le Hanovre à se retirer. Frédéric-Guillaume IV constitua alors V Union avec le reste de ses alliés, et ouvrit la Diète d'ErTurt où la nouvelle Constitution l'ut acceptée. Ce fut alors que l'Autriche, pour empêcher à tout jamais un semblable projet, engagea les Ktats allemands à rétablir l'ancienne Confédération germanique, et, malgré l'opposition de la Prusse, ce plan devait être exécuté.

(2) Le duc de .\oailles avait été élu à l'Académie en remplacement de Chateaubriand. H allait former dans cette .'\ssemblec, avecMM. de Broglic et Pasquier, le petit groupe appelé le parti des Ducs.

Cependant, à mes yeux, ce discours a un défaut; c'est de placer son objet beaucoup plus haut qu'il ne le mérite, et lors même que le talent ne serait pas exagéré, la valeur du caractère l'est extrêmement. Le duc de Noailles a eu raison de ne pas trop s'arrêter sur les Mémoires d'outretombCf car c'est dans ce triste legs que l'aridité du cœur, l'excès de la vanité, l'âcreté du caractère se révèlent, et que le talent lui-même est bien souvent perdu dans l'exagération du mauvais goût, reproché justement aux imitateurs maladroits de cette école. Mais tous les éloges académiques pèchent par l'excès de la louange. Condamnés à faire un portrait sans ombre, la vérité du coloris en souffre, et la véritable physionomie est trop souvent effacée. C'est le tort du genre, plus que celui du récipiendaù-e, et on ne peut le lui reprocher. J'ai commencé hier le sixième volume des Mémoires d' outre-tombe. Il contient l'esquisse de l'histoire de Napoléon, dont, à propos de lui-même, M. de Chateaubriand grossit ses propres Mémoires; le tout écrit à l'effet, sans grand souci de la vérité. J'ai été singulièrement frappée d'y trouver un éloge jeté en passant à M. de Caulaincourt (malgré le duc d'Enghien) . Du reste, même malveillance pour le genre humain, même haine pour M. de Talleyrand.

Sagan, 14 décembre 1849. — On me mande de Paris que Mme de Lieven se débarrasse parfois de ses coiffes à la du Deffant pour y substituer des toques de velours noir avec plumes blanches, qui sont du dernier coquet. Elle va pans le monde, ne touche pas terre. Elle s'est fait pré-

senter chez Mme de Circourt, où se réunit la société ultracatholique. Elle tâche d'y faire des recrues pour son salon, et essaye avant tout d'y attirer M. de Montalembert.

A en juger par un article de V Ami de la Religion, notre cher seigneur d'Orléans (1) a célébré plus d'un triomphe à Notre-Dame; celui de la foi dont il est animé, celui aussi de l'amitié et du respect dont il est l'objet. Je m'attends à recevoir une hymne chrétienne de ma bonne Pauline à ce sujet.

Sagan, 16 décembre 1849. — On m'écrit de Berlin, en date d'hier : « La question allemande est plus confuse que jamais; personne n'y voit clair. Tout ce qui paraît décidé, c'est qu'on fera les élections pour Erfurt, malgré l'Autriche, dont le langage modéré indique cependant une volonté assez déterminée de ne pas s'en accommoder. Tirez de tout ceci les conséquences probables, je ne voudrais en affirmer aucune. «

Je ne cesse de passer dans des soubresauts nerveux tout le temps que je mets à lire le sixième volume des Mémoires d'outre-tombe. M. de Talleyrand y revient à chaque instant, avec un redoublement de rage, qui, à la vérité, devient par elle-même un contrepoids à la méchanceté, mais qui en laisse néanmoins subsister une bonne partie. Là où l'action de M. de Talleyrand a été réelle, il la passe sous silence; là où elle a été moindre,

(1) L'abbé Dupanloup venait d'être appelé à l'évèché d'Orléans, sous le ministère de M. de Falloux, alors Ministre des Cultes et de l'Instruction publique.

il l'invective avec fureur, et tout cela, parce qu'il cherche à établir que sa brochure de Buonaparte et les Bourbons a fait la Restauration de 1814. Aussi, quand il est au pied du mur, il lui échappe un cri de douleur, il dit alors : « Ma pauvre brochure fut écrasée entre les sales intrigues de la rue Saint-Florentin » , et dans ce cri est le nœud de l'explication de cette furibonde colère. 0 vanité de la vanité! J'espère, pour ce héros de la vanité, qu'il en a demandé sérieusement pardon à Dieu, avant de se faire porter sur le rocher de Saint-Malo que sa vanité encore avait choisi pour dernière demeure; car, à défaut de pouvoir choisir son berceau, qu'il eût, sans doute, placé dans un nid d'aigle, il a eu soin de faire de sa tombe un pèlerinage pittoresque ! Mais qui nous dit qu'attaché sur ce rocher, il n'y est pas rongé par le vautour de la conscience? Je ne veux pas nier que mon pauvre oncle ait été un grand pécheur, mais j'aimerais mieux sa faible conscience devant le Jugement éternel, que cette autre conscience pleine d'orgueil, de malice, de fiel et d'envie, dont la révélation nous permet à tous de juger et de réprouver.

Salvandy a fait une pointe à Claremont ; il en a rapporté de sages paroles. U paraît qu'on y est mûri par l'expérience, qu'on y reconnaît la valeur du droit. Jeunes et viev^ se disent prêts à baisser pavillon devant ce principe et à le servir. Je crains qu'on ne soit pas encore aussi avancé à Eisenach, car j'ai eu une lettre de Mme de Chabannes, qui, à son retour d'Eisenach, venait de traverser Bruxelles, d'y passer deux jours pour y voir la Reine, et

qui, revenue enfin à Versailles, avait retrouve son mari arrivant de Claremont. Voici ce qu'elle me mande : « J'ai trouvé, à mon grand regret, dans la Reine des Belges, un cloignement extrême pour X^l fusion. L'Angleterre désire le statu quo en France, pour que ce pauvre pays s'enfonce et se noie complètement dans le bourbier dans lequel il est tombé. De là, toutes les intrigues possibles de la part de lord Palmerston, pour empêcher le seul moyen de salut et de régénération. Le Roi Léopold, non pas pour les questions allemandes, mais pour la question française, est l'écho de Downing street (1), et la Reine Louise est celui de son mari. On offre à Mme la Duchesse d'Orléans un leurre, en dirigeant ses idées vers une toute nouvelle combinaison, celle de porter le Duc de Bordeaux à abdiquer! ce à quoi, certes, il ne consentira jamais. Vous reconnaîtrez là la foi punique de la Carthage moderne. Quant à mon mari, il a été chargé de donner, de la part de Claremont, le mot d'ordre à nos chefs de file ici, et je sais que les légitimistes ont été informés des dispositions conciliantes du Roi Louis-Philippe. Mais les partis sont fractionnés à l'infini ; les légitimistes ont perdu leur ancienne discipline; il y en a qui préféreraient le Comte de Montemolin au Comte de Paris. Je songe souvent à ce que vous disiez prophétiquement à Eisenach : c'est que cette fusion si désirable, qui aurait, il y a six mois, pu avoir de si immenses résultats, a déjà perdu, à l'heure qu'il est, de sa portée, et que chaque jour de retard en

(1) Lord Palmerston demeurait en 1849, Downing Street, à Londres.

DÉCRMBRE 1849 397

diminue l'importance et l'utilité; mais comment détruire des préjugés si invétérés, dans lesquels l'amour-propre est si intéressé et les petites ambitions subalternes si actives. »

Voici un extrait de la lettre que j'écris au duc de Noaillcs, pour le remercier de son discours académique : « Vous avez, mon cher Duc, obtenu un brillant succès sur le grand et fiévreux théâtre ; il en est un moins brillant et plus singulier, que je vous offre de ma solitude glacée. J'étais en pleine lecture è! Outre-tombe, quand le Journal des Débats m'a apporté vos magnifiques paroles. Eh bien ! Je les ai admirées, quoiqu'elles continssent l'éloge constant d'un homme contre lequel mes instincts s'étaient toujours révoltés, et que l'acharnement jaloux de ses venimeuses confessions a rendu l'objet de ma profonde aversion. Mais en vous lisant, je n'ai eu que vous en regard; j'ai compris qu'il ne vous était plus permis d'être juge, que vous étiez condamné à être panégyriste. Je le répète, mon applaudissement était le triomphe le plus éclatant de votre parole et peut-être aussi celui de mon amitié. J'ai d'ailleurs la conviction qu'il vous en aura coûté, précisément en songeant à moi, de peindre sans ombres, et d'avoir ainsi ôté à la vérité du portrait ce que vous y ajoutiez en éclat. En sachant me détacher de la ressemblance, j'ai joui vivement de ce langage si pur, si simple, si élégant, si rare, hélas! et qui m'a replongée dans l'exquis. L'élévation de la pensée égale la délicatesse des sentiments, la prudence politique ne l'emporte nulle part sur la dignité de l'écrivain, et cependant elle l'accom-

paj^ne avec une convenance aussi habile qu'heureuse. ^î

Sagan, 21 décembre 1849. — J'ai reçu hiei une lettre de Paris, qui contient le passage suivant : « Notre état politique est calme pour le moment, mais des divisions de plus d'un genre existent dans la majorité de l'Assemblée, où il semble qu'on ne puisse être uni que contre les dangers de la rue. Cela n'offre pas une grande sécurité, et donne une empreinte d'aigreur et de tristesse à toutes les conversations. Les meilleurs amis sont d'avis opposés et se disputent avec irritation, cela rend les relations sociales difficiles et désagréables. Il n'y a que Mme de Lieven qui paraît n'avoir rien à désirer, et qui est en complète jouissance de son séjour à Paris. Elle continue à faire le plus de nouvelles connaissances qu'elle peut; elle recherche particulièrement les gens au pouvoir et regrette de ne pouvoir aller à l'Elysée. "

Sagan, 26 décembre 1849. — H y a une chose qui m'a frappée et que je regarde comme très fâcheuse ; c'est le débat qui s'élève dans la presse périodique sur les avantages, les inconvénients, la forme, les conditions de \ii fusion désirée depuis longtemps par tous les vrais amis de la France. Il n'y a rien, ce me semble, de plus fatal au bon résultat, que d'en jeter ainsi la discussion dans le domaine d'un public passionné, prévenu, mal renseigné, et, le plus souvent, aussi méchant que stupidc. J'avais, je le crains, bien raison de dire à Eisenach que ma seule crainte était que déjà il ne fût bien tard pour une déci-

sion qui aurait dû fondre sur le public à l'improviste et comme un fait accompli. Alors, elle aurait eu tout son effet, elle aurait décidé les faibles, rallié les gens sensés, réuni les récalcitrants, et on aurait vu se grouper, outre le petit nombre des courageux, l'immense légion des peureux, autour de cet unique drapeau. Maintenant, il n'apparaîtra, si vraiment il se déploie, que tout troué et déchiré par les balles des journalistes et les invectives des mauvais petits intrigants subalternes dont je remarquais avec effroi la présence autour de Mme la Duchesse d'Orléans.

Il paraît que Vienne, pour plaire au jeune Empereur, reprendra quelque essor social. L'Empereur était, l'année dernière, à Olmiitz, extrêmement épris de sa cousine, l'Archiduchesse Elisabeth, qui vient de perdre son mari. Quoiqu'il se soit consolé, on dit qu'il lui reste quelque étincelle de sa première flamme, et qu'il se pourrait bien que la jeune et fort consolable Archiduchesse devînt Impératrice au bout de son deuil. Elle est jolie, elle a dixneuf ans, et a un enfant (l).

Sagan, 30 décembre 1849. — En France, la confusion des esprits est évidente. Ceux-ci sont sûrs de l'Empire, ils l'auront dans un mois; ceux-là assurent que le principe de la légitimité est immuable et reconnu par tout le monde

(1) L'Archiduchesse Elisabeth avait perdu son mari l'Archiduc Fcrdinand-Charles-Victor d'Esté, le 15 décembre 1849; elle se remaria, en 1854, avec l'Archiduc Charles-Ferdinand. Elle est la mère de la Reine Marie-Christine d'Espagne et des Archiducs Frédéric. Charles-Etienne et Eugène.

et que son triomphe est assuré; les marchands disent qu'ils préféreraient la maison d'Orléans ; et les socialistes se moquent de tous ces rêves en tenant leur avènement pour certain. Comme on ne s'unit que le jour où il faut combattre ces derniers, ils pourraient bien finir par trouver le moment favorable pour eux.

Nous allons donc, dans deux jours, commencer une nouvelle année, qui commencera aussi la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Quelle moitié de siècle va se terminer ! Et par combien de catastrophes la fin de cette époque de désordres et de folies n'a-t-elle pas été marquée! Les premières années de ce demi-siècle nous sortaient du chaos, les dernières nous y replongent; et Dieu sait maintenant jusqu'à quelle profondeur nous tomberons dans le gouffre. Puisse-t-on mourir en paix dans son lit! Les désirs et les espérances ne sauraient aller au delà, et cela même pourrait passer pour une excessive exigence.

Sagan, ^janvier 1850. — On ne saurait croire quelle est la faiblesse du Ministère prussien, et le désarroi complet que les nouvelles lois, proposées ou concédées, jettent dans toute l'administration. C'est bien le cas de dire :

Les lois étaient sans force et les droits confondus ; Ou plutôt, en effet, Valois ne régnait plus (1).

Il y a une ancienne prédiction en Prusse, qui date du règne du père de Frédéric II, et qui indique que son quatrième successeur sera le dernier Hohenzollern qui régnera sur la Prusse. En vérité, on est tenté d'y ajouter foi. On veut donner des lois uniformes, des bords du Rhin jusqu'aux Carpathes; c'est folie : les mœurs, la civilisation, les intérêts, tout est différent. La landwehr, bonne encore aujourd'hui, rentre l'année prochaine dans ses foyers, pour être remplacée par une nouvelle levée fort gangrenée; bref, partout où se portent les regards, on n'aperçoit que décomposition, et l'inquiétude gagne de plus en plus tous les esprits. Cependant les négociations danoises ont repris toute leur vivacité à Ber-

(I) La Henriade, chant premier.

ni. 26

lin; on les dit bien placées entre les mains de M. Usedom. On me mande de Paris un fait assez curieux. Toutes les fabriques y sont en pleine activité, mais les affaires ne se font qu'au comptant; du papier à trois mois ne trouve absolument pas à s'escompter. La Banque a exactement autant d'écus et de lingots dans ses caves que de billets en circulation. Ce fait, inouï peut-être jusqu'à présent, est une démonstration mathématique qu'il n'existe pas la moindre confiance dans le plus prochain avenir, et qu'on vit au jour le jour.

Sagan, 9 janvier 1850. — On m'écrit de Paris que M. de Persigny arrive à Berlin (1) tout plein de projets, et avec l'idée fixe d'y former une triple alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse. Cette idée, au reste, n 'origine pas de lui, mais de l'infernal Palmerston. On a été tout d'abord prévenu à Vienne de ce projet, et c'est le prince Félix Schwarzenberg qui lui a donné de la publicité par la voie des journaux. On dit que, malgré cette publicité, le projet n'est pas abandonné. A la Prusse on offrirait la Saxe et la Thuringe, on lui montrerait en perspective le Hanovre, après la mort, probablement peu éloignée, du Roi Ernest- Auguste ; en échange, on demanderait à la Prusse les provinces rhénanes. La Prusse dit que la France devrait se contenter des parties bavaroises rhénanes, ce qui est suffisant, au gré de l'Elysée. V oilà où

(1) M. de Persigny, aide de camp du Prince-Président, et élu représentant à l'Assemblée législative en 1849, remplit à Berlin, pendant la durée de sou mandat, une mission temporaire dont le succès fut médiocre.

en est cette intrigue, qu'on ne peut élever au ranjj; d'une négociation. M. de Persigny se dit que, s'il réussit, il s'ouvrira les deux battants de la porte du Ministère des Affaires étrangères, objet de son ambition, et, à son maître, celle de l'Empire, à laquelle il aspire. Une autre lettre de Paris me dit : « Les amnistiés, que le Président a remis au sein de leur famille, font plus de mal à eux seuls, dans une seule journée, que tous les mauvais sujets de Paris réunis. Ils sont tellement pleins de gratitude qu'ils menacent de tuer le Président. Beaucoup de ces hommes sont convaincus que ce sont leurs femmes qui les ont fait arrêter ; aussi sont-ils à la recherche des preuves afin de se défaire de leurs moitiés. »

Berlin, \^ janvier 1850. — On est ici en pleine crise parlementaire. Le Roi n'a pas voulu prêter, sans réserves, un serment qu'il veut tenir et qui répugne à sa conscience politique (1). Le Ministère, qui, pour gouverner, avait absolument besoin d'obtenir des Chambres une loi sur la presse et une sur les clubs, pressait le Roi de prêter le serment à la Constitution, sans lequel il ne pouvait rien espérer des Chambres. Tel était le dilemme. Il y a eu les scènes les plus vives entre le Roi et son

(1) Un Message Royal, attendu depuis plusieurs jours, avait été présenté aux Chambres prussiennes dans la séance du 9 janvier. On y annonçait la formation d'une Pairie héréditaire, l'initiative des lois de finances laissée à la seconde Chambre, et la prestation du serment à la Constitution par le Roi. Les modifications y étaient nombreuses, et conçues dans un sens restrictif, mais le Roi n'en faisait pas une condition sine qua non de son serment, il croyait remplir un devoir de conscience en soumettant ainsi ses scrupules aux Chambres.

Cabinet; celui-ci, déterminé à donner sa démission et à forcer le Roi à céder. Les choses placées ainsi, deux personnages très influents, le général de Rauch et le baron de Meyendorff (1), se sont jetés à la traverse. On a fait sentir au Ministère qu'il n'avait pas fait d'assez glorieuses campagnes pour oser se mettre à si haut prix, et que c'était une indignité de vouloir ainsi violenter le Roi, pour gratifier le pays d'une détestable Constitution. On a dit net aux Ministres qu'ils avaient choqué par leur faiblesse, qu'ils n'avaient nullement compris leur mission, et, que le jour passé du danger des rues, ils n'avaient plus marqué que par leur incapacité. Ils ont été obligés d'entendre de fort dures vérités. D'un autre côté, on a cherché à calmer le Roi, tout en lui donnant une fermeté que l'on attribue à l'influence de la Reine. C'est de toutes ces allées et venues qu'est sorti le Message Royal, qui, sans réformer tout ce qui est mauvais, jette cependant dans le pays quelques bons jalons auxquels on pourrait se raccrocher. Le Ministère s'est rattaché franchement au Roi, m'assuret-on, et celui-ci sort enfin de son effacement. Maintenant, les Chambres accepteront-elles? C'est là la question. On le croit, parce que le Cabinet dit qu'il se retirera s'il y a refus, et les Chambres savent qu'aussitôt après, paraîtrait un Ministère réactionnaire pur. La seconde Chambre, qui ne veut pas être dissoute, est effrayée de cette combinaison, et on espère que devant ce fantôme qui pourrait prendre corps, elle cédera.

(1) Ministre de Russie à Berlin.

JAMVIER 18Ô0 405

Berlin, il janvier 1850. — Votre jugement (1) sur les femmes qui se mêlent de politique et sur les dangers qui peuvent en résulter pour elles est parfaitement juste. Je crois qu'on peut me rendre cette justice qu'à aucune époque je ne me suis fait de fête à cet égard, que ce n'est que forcément que j'y ai pris part; que, bien loin d'y chercher des satisfactions d'amour-propre, j'ai toujours eu effroi de ma responsabilité, et que si, par ma position exceptionnelle, j'ai dû être bien informée, si j'ai même été appelée à donner mon avis et à avoir quelque influence sur des décisions sérieuses, je n'ai, du moins, prêté ni mon nom, ni mon action à une intrigue; je n'ai, non plus, jamais ambitionné le rôle de femme politique, et, sous ce rapport, j'ai toujours cédé sans contestation le premier pas à d'autres plus avides, si ce n'est plus propres à ce genre de renommée.

On est toujours absorbé ici par la crise parlementaire, qui n'est point encore dénoncée, et sur l'issue et les conséquences desquelles on est en doute et en grande divergence. On a tellement traqué et tourmenté le Roi qu'après une lutte de plusieurs heures, il était si épuisé, avanthier, à neuf heures du soir, qu'il a demandé sa pelisse et s'est promené dans le parc de Charlottenburg, seul et à pied, par la neige, pour se rafraîchir et se remonter par le grand air. Il voulait renvoyer le Cabinet, dissoudre les Chambres, et appeler à lui ce que l'on nomme ici les réactionnaires. Le général Ranch l'en a empêché, et, sans

(1) Extrait de lettre.

406 CIIRONIQLE

doute, il a eu raison parce que les mesures énergiques ne réussissent qu'entre les mains de ceux qui ne reculent devant aucune des conséquences d'un parti résolu.

J'ai passé une heure hier chez la comtesse de Brandebourg, où M. de MeyendorfFnous a montré une lettre qu'il venait de recevoir de Mme de Lieven. Elle est toujours bonne à écouter dans ses lettres, qui sont écrites avec verve, naturel, et qu'elle sait remplir de faits. Elle y dit que lord Normanby règne sans partage à l'Elysée, où il pousse à l'Empire ; que le Président a rompu avec tous les gros bonnets pour se livrer uniquement à son mauvais entourage; que l'Assemblée est plus divisée que jamais; que les sommités se défient les unes des autres et ne s'épargnent pas les injures. Mole appelant Broglie un respectable nigaud, Thiers appelant Mole une vieille femme, celui-ci ripostant par gamin ; le gâchis complet en France. Hélas! ne l'est-il pas partout? On a bien de la peine, dans une confusion aussi générale, à conserver quelque clarté, quelque fixité dans le jugement. L'esprit s'amoindrit en s'obscurcissant, et il n'y a que le cœur qui puisse rester un guide assuré, à une époque où tous les calculs sont trompeurs et où les instincts seuls peuvent fournir le fil du labyrinthe.

Berlin, \^ janvier 1850. — Le moment, ici, est curieux car il est critique, et si j'avais encore le même intérêt que jadis aux choses d'ici-bas, je serais tout oreilles à ce qui se passe. Hier, tout à coup, les bruits de concession ont cessé ; une grande partie des députés conservateurs et plusieurs

personnes graves de la ville, étrangères aux Chambres, ont signé une pétition au Roi pour le supplier de ne pas céder. Bethmann-Holweg, qui n'est pas député, a porté hier au soir cette pétition à Charlottenburg.

Berlin, 2^ janvier 1850. — Il parait que Radoaitz est arrivé ici, préchant moins au Roi les concessions qu'on pouvait le craindre, et qu'il a apporté beaucoup de lettres de Gagern aux membres influents des Chambres pour les engager à obéir au Roi, vu que leur refus mettrait probablement en question tout l'édifice constitutionnel de l'Allemagne. La semaine prochaine nous apportera la solution définitive.

Berlin, ^d janvier 1850. — J'ai été hier soir à un concert à Charlottenburg, où la musique n'était guère écoutée, chacun étant préoccupé de ce qui doit se passer aujourd'hui. La bataille parlementaire s'engage ce matin.

Il m'est revenu, de bonne source, que M. de Persigny voit, en secret, un assez mauvais monde politique, et que, ne pénétrant dans l'intimité d'aucun salon, il se livre, soit par humeur, soit par ennui, soit par instinct, à un entourage qui n'est pas convenable pour sa position officielle. Il intrigaille aussi, dans le sens que j'indiquais il y a quelque temps. On l'écoute, on le berce de l'espoir de réussir, mais on n'engage rien de sérieux avec un agent et un gouvernement qu'on ne regarde, ni l'un ni l'autre, comme sérieux.

408 CHROMQLE

Berlin, 2C) janvier 1850. — Hier au soir, à un bal chez le comte d'Arnim-Boitzcnburg, les Meyendorff m'ont raconté que M. de Persigny leur avait fait la veille une longue visite, pendant laquelle il leur avait développé sa thèse bonapartiste, impérialiste, soutenant que c'était la seule corde populaire en France, et, pour preuve, il a fini par dire que dans les hameaux de France, on trouvait des familles entières agenouillées devant les images de l'Empereur Napoléon, demandant le retour de l'Empire! Quel conte effronté ! H s'est, à ce bal, approché de moi et m'a demandé des nouvelles de ma fille, en me disant qu'il avait eu l'honneur de faire sa connaissance chez M. de Falloux, dont il prétend être depuis dix-huit ans Vanii intime (1).

Berlin, 27 janvier 1850. — Hier, à onze heures du soir, les débats sur le Message Royal n'étaient point encore terminés ; il y avait grande chance pour qu'on adoptât l'amendement Arnim, qui propose d'ajourner à deux ans la loi d'organisation de la Chambre des Pairs, et, qu'en tout cas, cette Chambre fût tout entière à vie, et non héréditaire; double concession qui rendrait la mesure illusoire, et ne ferait que confirmer l'incertain dans le provisoire. C'est triste, c'est grave, c'est fatal !

Le Ministre d'Autriche, Prokesch, après être resté enterré pendant six jours dans les neiges, et le Prince de Leiningen, frère de la Reine Victoria, sont arrivés de

(I) C'était vrai.

Vienne, le preniit i- restant à Berlin, le second se rendant à Francfort-sur-le-Mein. Tous deux sont enchantés du jeune Empereur. Ils disent que, si la Prusse n'est pas aimée à Vienne, l'Angleterre y est tout particulièrement haïe, et la France nullement comptée.

L'armée autrichienne a pour chef réel le jeune Empereur, dont le chef d'État-major, général de Hess, est sous ce rapport l'habile instructeur. Tous les ordres aux troupes, toutes les mesures militaires émanent directement de l'Empereur, sans intervention, ni contre-seing ministériel. Ceci n'est pas sans importance. Leiningen a aussi été très frappé de la tenue du prince Félix Schwarzenberg ; il dit que c'est le ministre le plus décidé et même le plus audacieux qu'on puisse rencontrer.

Berlin, '1'^ janvier 1850. — L'amendement Amim a passé à une petite majorité, qui n'aurait pas même existé si quinze Polonais ne s'étaient abstenus de voter. Le paragraphe du Message Royal, relatif aux fidéi-commis, a été rejeté, parce que plusieurs députés de la droite, ayant faim et sommeil, s'étaient retirés ! On voit, par là, où on en est ici, en fait de mœurs parlementaires. Le Ministère, qui ne voulait qu'un replâtrage, a été satisfait sans l'être. Le Roi se dit mécontent, et cependant, j'ai la crainte qu'il ne finisse parjurer cette déplorable Constitution, aussitôt que la Première Chambre aura sanctionné l'œuvre de la Seconde.

Quelqu'un me mande de Paris avoir vu AL Guizot, et ne l'avoir trouvé ni abattu, ni irrité, mais calme et ferme.

■ilO CIIROMIQLE

Il dit, en parlant de l'état des esprits dans l'Assemblée et dans ce qu'on appelle encore la société, qu'on n'est pas assez inquiet, mais qu'on est trop découragé.

Berlin, 29 janvier 1850, — Une personne qui arrive de Vienne m'a dit que le prince Schwarzenberg poursuivait sans relâche un projet de traité commercial avec les Etats italiens, à la grande fureur de lord Palmerston ; le Cabinet de Vienne déclare qu'aussi longtemps que l'Angleterre confiera sa diplomatie à ce Ministre, il la tiendra pour non avenue dans les questions continentales et ne s'en inquiétera en aucune façon. Ce dont on est mécontent à Vienne, c'est du Pape, de sa faiblesse, de ses tergiversations ; aussi Rome est-elle devenue le point le plus malade de l'Italie. Ici, on est triste, inquiet, préoccupé des intrigues multipliées de ces derniers jours, qui ont amené le vote d'avant-hier. Une chose curieuse, c'est que le comte d'Arnim-Boitzenburg dit maintenant à qui veut l'entendre que le fameux amendement n'est pas de lui, mais de Radowitz ; qu'il n'a fait que lui prêter son nom. Les quinze députés polonais disent que, s'ils se sont abstenus de voter, c'est que le Gouvernement leur a fait promettre des concessions inespérées pour le Grand-Duché de Posen, s'ils s'abstenaient de voter sur ce même amendement que le Cabinet déclarait la veille ne pouvoir jamais admettre. Vis-à-vis d'autres députés, on a fait agir la séduisante volonté, les prières du Roi. Celui-ci déclare qu'on l'a fait parler contre sa pensée. Bref, c'est un gâchis abominable, honteux. La gauche bat des mains. Cette déplorable

comédie est, à mes yeux, le dernier coup qui sape le chancelant édifice, car, lorsque personne n'a confiance en son voisin, que personne ne sait sur quelle pensée s'appuyer, ni où en trouver une sincère et ferme, on perd bientôt le courage de son opinion, on reste comme paralysé, on perd jusqu'à l'instinct de la défense personnelle, et on se laisse tout doucement glisser vers l'abîme qui est tout prêt à recevoir sa proie.

Berlin, "H janvier 1850. — On disait hier que le Roi viendrait dimanche prochain en ville, prêter serment à la Constitution de 1850, dans la grande Salle Blanche du Château, où a siégé la Diète de 1847, Il y aura des tribunes pour les spectateurs. Je n'augmenterai assurément pas le nombre des curieux !

Berlin, 2 février 1850. — Si mon oncle vivait, il atteindrait aujourd'hui sa quatre-vingt-seizième année. Dieu lui a fait une grande grâce en le retirant avant la phase nouvelle, profonde, destructive, définitive, de cette Révolution, qui, à sa mort, durait d'après lui, depuis cinquante années. Il me semble que nous pourrons en voir la fin, tant nous touchons de près à l'abîme, mais je doute que nous ayons le temps de remonter à l'orifice du cratère. Hier, la gazette indiquait le 6 février comme le jour fixé pour la prestation de serment du Roi.

Berlin, A; février 1850. — Une pei-sonne sûre qui arrive de Frohsdorf mande ce qui suit : « Il existe à Frohsdorf

412 CliUONIQUE

un désir sincère de réconciliation et de rapprochement, mais en France ! Les anciens conservateurs, M. Guizot en tête, travaillent à l'accord et y arriveraient, sans l'entêtement des orléanistes purs, représentés par les membres de l'ancienne opposition. Ils comptent dans leurs rangs des hommes fort influents, entre autres le duc de Broglie. Dernièrement, dans une réunion de journahstes, M. de Rémusat s'est exprimé très fortement contre la fusion, non pas dans le sens des répugnances dynastiques, mais en se fondant sur l'impopularité des nobles et des prêtres, qui rendaient, disait-il, la légitimité odieuse et funeste. Quelle fatale direction de l'esprit! Les divisions qui en surgissent ôtent toute force au parti orléaniste, et chacun semble jouer la partie de Louis Bonaparte, ou, ce qui pis est, celle des socialistes rouges, j» Une autre lettre, de fort bonne source aussi, reçue hier, de Paris, en date du 31 janvier, me dit ce qui suit : « Le Gouvernement français est dans des dispositions plus sages que je ne pensais au sujet de la communication qui lui a été faite dernièrement sur l'affaire suisse ( 1) . 11 va prendre cette affaire ad référendum. Probablement, on évitera de prendre une allure décisive dans cette question, mais on ne soutiendra en aucune façon la Suisse, du sein de laquelle le vent du socialisme souffle sur la France, aussi bien que sur l'Alle-

(1) Lors de la violente réaction qui, à partir de 1849, suivit dans plusieurs Etats de l'Europe le mouvement révolutionnaire comprimé, des milliers de proscrits allemands, italiens et français allèrent chercher un refuge sur le territoire suisse. Leur présence fournit à quelques-uns des gouvernements un prétexte pour élever auprès du gouvernement fédéral de vives réclamations, qui amenèrent des difflcultés diplomatiques.

magne et l'Italie. Enfin, on ne prendra plus d'engagement avec l'Angleterre, c'est le point capital. Dans l'Assemblée, le côté de la Montagne va faire explosion. Peut-être à Lyon y aura-t-il une démonstration armée, tentée par les socialistes qui sont nombreux. On n'en est pas effrayé ici; peut-être même n'en serait-on pas fâché. A Londres, on sera furieux. Ellice, en partant hier d'ici, a dit que lord Palmerston allait faire ihe most mischief he can (1). Ellice, tout whig qu'il est, se montrait fort inquiet de la mauvaise humeur de son ami de Downing Street. »

Puisque je suis en train de faire du commérage politique, je dirai encore qu'on s'attend aune prompte reprise des hostilités dans l'affaire danoise. Comme d'ici on laisse les Schlesuiçois s'armer et se préparer, ils vont faire au premier jour une levée de boucliers dont les conséquences peuvent être graves. Les négociations n'avancent pas d'une ligne. Le langage hautain de Radowitz, dans les questions allemandes, jette chaque jour une goutte d'huile de plus dans le feu et aigrit à un tel point les relations des Cours de Vienne et de Berlin, qu'il est beaucoup plus raisonnable de croire à une guerre prochaine qu'à la continuation de la paix, tout insensé que soit, aux yeux des plus prévenus, un conflit entre les deux grandes puissances allemandes. L'Empereur Nicolas a dit dernièrement qu'il prévoyait inévitablement une guerre à peu près générale en Europe au printemps prochain. On dit que l'Autriche vient de promulguer une nouvelle loi doua-

(1) Le plus de sottises qu'il pourrait.

nière, sur des bases si larges, qu'il en ressortirait pour elle de grands avantages politiques, un coup de massue pour Erfurt, et des attaques d'épilepsie pour Palmerston.

Berlin, 1 février 1850. — C'était hier une journée remarquable dans les fastes de la Prusse. Le Roi a prêté serment à la nouvelle Constitution. Il n'y avait ni tribunes, ni spectateurs, ni grandes charges de Cour, point de Princes, point de Princesses. On dit que le Roi était ému, qu'il a prononcé un discours fort touchant qu'il n'avait pas communiqué à ses Ministres. Il ne s'est cru Roi constitutionnel qu'après le serment ; le discours a été le dernier écho de l'ancien régime. Le Roi et quelquesuns des Princes ont dîné avec les Messieurs de la Chambre ; il y a eu des toasts assez ternes. Tous les députés polonais ont donné leur démission pour ne pas prêter le serment ; le comte Hochberg-Furstentein-Pless, grand et riche seigneur silésieu, en a fait autant; vingt-six autres députés se sont abstenus sous prétexte de maladie; et voilà la journée et l'acte qui devaient poser la pierre angulaire du nouvel édifice !

Berlin, {'^février 1850. — M. de Meyendorff a reçu hier une lettre de Mme de Lieven, qui lui mande que la scène du 4, à Paris, pour l'enlèvement des arbres de la liberté (1), a été un acte de provocation malhabile de la

(1) Le 4 février, des rassemblements nombreux s'étaient formés, pour empêcher d'abattre l'arbre de la liberté planté rue du Carré-Saint-.Martiti. à Paris. Il fallut y envoyer des troupes pour accomplir l'ordre donné par

police, pour amener une émeute, une intervention armée, puis cet Empire, rêve de tous les moments à l'Elysée, contre lequel Changarnier paraît se prononcer.

J'ai appris que M. de Bernstorff, fort gonflé d'outrecuidance prussienne, il y a deux mois encore, a changé de ton ; que les dépêches qu'il a écrites de Vienne sont toutes inspirées par une grande terreur de la guerre, et demandant ici qu'on l'évite à tout prix. M, de Schleinitz est dégoûté, il attend avec impatience le moment de pouvoir demander la mission de Vienne, en échange du Ministère auquel il paraît que Bernstorff serait appelé. Radowitz, après avoir promis à Schœnhals et à Kiibeck, les plénipotentiaires autrichiens à Francfort, de signer avec eux les arrêtés relatifs au Mccklembourg, a quitté Francfort sans le faire et cherchant sous différents prétextes à s'en dispenser; sur quoi Schœnhals a fini par lui mander que s'il ne signait pas, dans le délai de trois jours, lui et Kiibeck quitteraient Francfort, et que le dernier lien serait rompu. Làdessus, Radowitz a quitté Erfurt à tire-d'aile, pour apposer, dit-on, la signature demandée. Du moins, voilà ce qu'on m'a assuré hier.

Berlin, X"^ février 1850. — Hier, le gouvernement a présenté à la seconde Chambre une loi qui l'autorise à emprunter dix-huit millions de thalers pour préparatifs de

le Préfet de police; il y eut des morts et des blessés. Le général de Lamoricière, que le hasard avait amené sur les lieux, courut les plus grands dangers et ne fut sauvé que grâce à une lucarne donnant sur les toits d'une maison où quelques citoyens l'avaient entraîne pour le soustraire à la fureur populaire.

416 CHROiVIQUE

guerre. La Chambre a pris la chose en considération et a nommé une Commission. On ne doute pas que cette autorisation ne soit obtenue. La première Chambre a fait, hier aussi, ses nominations pour Erfurt ; les choix ont porté sur les démocrates. M. de MeyendorfF ne doute pas que son Souverain ne regarde comme une nouvelle impertinence de lord Palmcrston, d'avoir accepté, dans Taffaire grecque (1), la médiation de la France, en passant celle de la Russie sous silence. L'Angleterre travaille à un nouvel armistice entre le Danemark et la Prusse; mais comme celui qui dure encore en ce moment a été si peu tenu du côté de la Prusse (d'où on a tacitement encouragé et soutenu l'insurrection), les Danois ne sont pas d'humenr adonner dans un nouveau piège. Non seulement la Prusse n'a pas rappelé le général de Bonin, mais elle l'a prêté au gouvernement insurrectionnel de Holstcin-Schleswig, où il y porte publiquement l'uniforme prussien. Ici, les envoyés danois ne reçoivent pas de réponses du Gouvernement. M. de Usedom les évite, ne voit et ne négocie qu'avec leurs adversaires.

(1) L'incident Pacifico était alors arrivé à son moment le plus critique. Ce juif portugais, placé sous le protectorat britannique, réclamait au gouvernement hellénique une somme considérable, pour prix d'une maison pillée, le 4 avril ISW, lors d'une manifestation dans les rues d'Athènes à propos d'une procession, et comme compensation des injures dont il avait été victime. Lord Palmerston, pour obtenir cette indemnité, fit bloquer, en 1850, les ports et les côtes de la Grèce, que l'intervention française et le paieirient de la somme en question purent dégager. L'Ambassadeur de France à Londres, M. Drouyn de Lhuys, quitta l'Angleterre, et une guerre générale faillit être le résultat de ce minime incident.

FEVKIER 1850 il!

Berlin, lA février 1850. — Je conviens que chaque gouvernement a ses diflicultés ; que la quantité, que la diversité des complications, devraient être des garanties contre les moyens violents de les résoudre, en un mot, que si la guerre éclate, elle sera le symptôme le plus irrécusable de la folie des uns, de la faiblesse des autres, du vertige du temps. Mais, hélas ! ce vertige est si contagieux, il fait sous mes yeux de tels progrès, que si on assiste, comme moi, à tout ce que la mauvaise foi, l'outrecuidance inventent, on est bientôt soucieux de l'avenir. Si nous traversons avril et mai sans coup de canon, je croirai que la paix sera conservée entre les grandes Puissances, du moins, pendant une année ou deux, ce qui permettrait à chacun de respirer, de se retourner, et de mettre ordre à ses affaires. Mais j'ai une terrible peur que d'ici au 15 mai au plus tard nous ne soyons en plein incendie. Mon opinion personnelle est que ce sera le mois d'avril qui vers la fin fixera définitivement les probabilités de guerre ou de paix ; à l'heure qu'il est, elles sont toutes pour une conflagration générale et prochaine. Lord Palmerslon y pousse le mieux qu'il peut, et M. de Persigny, qui a toujours les yeux fixés sur la rive droite du Rhin, ne s'y épargne pas. Ici, on donne, avec une merveilleuse niaiserie, dans tous ces pièges; on s'aliène à plaisir les alliés naturels.

Berlin, 2^ février 1850. — J'ai passé la soirée chez les Mcyendorff. C'est la maison oii l'on sait le plus et le mieux les nouvelles. Celles d'hier étaient plus pacifiques. Deux

418 CHRONIQLE

circonstances servent à calmer quelque peu les allures guerroyantes qu'on prenait ici. Le retour d'un individu qu'on avait envoyé s'assurer des préparatifs militaires faits en Bohême, auxquels on ne voulait pas croire, et qui se sont pleinement confirmés; puis, une inconcevable incartade de M. de Persigny. Celui-ci, blessé qu'on ait fait faire, sur l'affaire suisse, des ouvertures directes à Paris, par l'entremise de Hatzfeldt, a pris la mouche, et est venu, il y a quelques jours, faire une scène au comte de Brandebourg ; il a dit que la France ne souffrirait pas qu'on exerçât des mesures coercitives contre la Suisse, et que, du reste, une occasion de faire passer le Rhin à deux cent mille Français et de guerroyer en Allemagne, serait tout gain et profit pour le Président ; bref, il a si bien montré les dents que les réflexions subséquentes, et que l'on aurait pu faire avant, n'ont pas manqué. Aurontelles une force suffisante pour faire prendre une allure plus sage? Je n'en voudrais pas répondre. Persigny s'est complètement coulé ; il est arrivé ici avec des propositions d'alliance, il s'en ira probablement sur la menace dont je T/iens de parler; il n'y a là ni suite, ni entente, ni plan. Les journaux représentent l'état intérieur de la France comme empirant de jour en jour, ce qui rend l'attitude de son représentant ici encore plus inexplicable.

Berlin, '14; février 1 850. — C'est une date bien sérieuse, bien tragique que celle d'aujourd'hui. Elle marque l'écroulement de ce qu'on appelait /« société moderne, et, très faussement, comme l'expérience l'a prouvé, la société civilisée.

Une lettre de Mme de Lieven, reçue hier ici, prédit de nouvelles et prochaines catastrophes en France, qui, dans son opinion, tourneront au profit d'une dictature militaire momentanée dans les mains de Changarnier.

Le Roi de Hanovre a écrit une lettre que j'ai vue ; il y dit qu'il a passé quelques jours fort désagréables, ayant eu maille à partir avec ses Ministres, et grand'peine à les convertir à son opinion ; qu'enfin, il y est parvenu, et qu'en conséquence, il rompait le dernier fil avec Berlin pour nouer plus serré avec Vienne.

Sagan, 26 février 1850. — Je suis arrivée ici hier après-midi. J'ai rencontré en chemin de fer M. de Benningsen, le Ministre des Affaires étrangères hanovrien, se rendant à Vienne pour y prendre langue pendant quarante-huit heures, puis revenir à tire-d'aile auprès de son Souverain (1). Cette mission déplaira sans doute beaucoup à Berlin.

Sagan, 28 février 1850. — Le comte Stirum, qui venait de Berhn, a passé hier par ici, et a dit que la Hesse électorale s'était décidément et officiellement détachée de la Prusse. Ou m'écrit que le Roi de Hanovre a annoncé officiellement au gouvernement prussien sa séparation du bund prussien, mais qu'il a dû céder à ses

(1) Benningsen était envoyé à Vienne avec la mission de concilier les intérêts fédéraux avec les intérêts respectifs par un projet de Constitution que les quatre Royaumes de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg et de Hanovre étaient censés avoir concerté avec l'Autriche. Il échoua dans cette démarche.

Ministres, qui ne veulent absolument pas de l'alliance avec l'Autriche, parce que l'Autriche ne voudrait qu'une seule Chambre, et que les Ministres hanovriens en voudraient deux. Je suppose que c'est pour donner toutes ces explications à Vienne que M. de Benningsen s'y est rendu. Voilà donc le pauvre Roi de Hanovre complètement isolé.

Sagan, \" mars 1850. — Nous entrons dans un mois fameux et funeste dans les Annales de l'histoire ancienne et moderne. Dieu sait quelles Idea il nous prépare à cette date du demi-siècle. Les dates, les anniversaires, tout inspire terreur, on sent que les pieds posent sur un terrain miné.

Sagan, 6 mars 1850. — J'ai eu hier des lettres de Paris. On y était, à la date du 2 de ce mois, dans une grande perplexité sur les élections prochaines, les nouvelles des provinces donnaient de l'inquiétude ; les rouges relèvent la tête. Cela n'empêchait pas les plaisirs et les folies de toilette; celles-ci sont poussées à un degré effrayant. La Grande-Duchesse Stéphanie a été reçue avec les plus grands honneurs par le Président ; il lui a monté une maison à part de la sienne pour qu'elle fût plus libre; il a fait mander le Corps diplomatique en uniforme pour lui être présenté. C'est assise sur un fauteuil d'apparat qu'elle a reçu les présentations, ce qui a paru étrange chez le Président de la République, et lui a valu quelques lardons. Elle doit passer un mois à l'Elysée, puis elle demeurera chez sa fille lady Douglas qui arrive à Paris

diiiis quelques semaines. La Grande-Duchesse ayant été fort accueillante à Bade pour des jjens de toutes les opinions, plusieurs personnes, qui ne vont pas chez le Président, ont demandé à lui offrir leurs hommages.

Sagan, 7 mars 1850. — 11 m'est arrivé des lettres de Paris vraiment alarmantes. Ceux qui voient encore en couleur de rose se flattent d'un changement dans le Cabinet anglais, qui retentirait tout d'abord à l'Elysée, où lord Normanby est plus puissant que jamais, non seulement sur la politique extérieure, mais même sur celle du dedans. Ses conseils ne sont pas des meilleurs; il les donne le soir chez la maîtresse du Président, au milieu des petits jeux qui y amusent les loisirs présidentiels. Dans la question suisse, c'est encore lord Palmerston qui tracera la route du Président; ses instincts sont guerroyants ; ceux de ses Ministres sont pacifiques, mais les Ministres n'ont autorité ni auprès du prince Louis, ni auprès de l'Assemblée, qui est en défiance d'eux et encore plus du Président, dont les tendances dans la question grecque sont aussi palmerstoniennes que dans celle de Suisse ; en un mot, dans toutes celles qui surgissent en Europe, où les conflits, les rivalités, le décousu et le gâchis ne manquent assurément pas. La France n'est pas la moins déchirée. Le Président, m'écrit-on, est parfaite ment décidé à saisir à bras-le-corps la première occasion de rompre avec l'Assemblée, de la briser ; bref, son 18 brumaire et son manteau impérial sont prêts. Il attend, en rongeant son frein, cette occasion ; elle lui viendra

probablement d'une bataille contre les ronges ; le danger général lui donnerait, à ce qu'il croit, l'acclamation publique. C'est toujours vers Changarnier que se tournent tous les yeux ; il est la grande énigme du moment: rien ne perce de ses intentions ; il se maintient dans une réserve telle qu'on pourrait croire qu'il se tient pour le maître assuré de la position. En effet, on ne doute pas qu'il n'arrête le coup d'Etat, mais dans l'émotion d'une guerre civile, ne se développerait-il pas un mouvement populaire qui emporterait jusqu'à Changarnier lui-même! Tout dépendrait donc de la proportion de cette bataille, de cette effervescence des masses. Les rouges livreront-ils combat? Il me semble qu'on est disposé à le croire, qu'on s'y attend même pour ce mois-ci, et que les renseignements qui arrivent des provinces sont des plus graves. Elles menacent de détrôner Paris et de lui enlever sa longue initiative politique et révolutionnaire. 11 est certain que, pour cette crise décisive, le Président est bien insuffisant; il s'est fait, depuis six mois, bien du tort parmi les gens raisonnables ; il est détestablement entouré, dans un ordre d'idées absurdes et dangereuses ; mais, après avoir dit tout cela et plus encore, on n'en revient pas moins à la conclusion qu'il n'y en a pas d'autre pour le moment, et qu'il faudra bien le prendre tel qu'il est. Pour sauver la France, il faudrait évidemment un Dictateur militaire, qui fît main basse sur le suffrage universel, la presse, le jury, la garde nationale, enfin sur tout ce qui empoisonne la France, et qui, par miasmes contagieux, gangrène l'Europe entière. Si le Comte de Chambord, si le Comte de Paris

UJR^ f850 4Z3

revenaient demain» en France^ pourraient-iïs faire ce qui est nécessaire? C'est douteux. Il semble que ce ne puisse être que l'œuvre d'un pouvoir exceptionnel et non régulier. De là, le souhait d'une Dictature militaire toute-puissante, qui remettrait, cette phase passée, le pouvoir régulier aux mains d'un principe sanctionné par la tradition. Mais Dieu, dans ses desseins, en a-t-il jugé ainsi? Ou bien le vieux monde tombera-t-il en décomposition, sanglante? Des hordes féroces se partageront-elles nos lambeaux? Qui le sait?

Sagan, 11 mars 1850. — On me mande de Berlin que M. de Persigny a cru faire merveille en allant déblatérer contre la Prusse chez le ministre d'Autriche, et y dire que deux cent mille Français sauraient bien faire justice des velléités neuchâteloises. Sur ce, Prokesch, qui est assez hargneux et violent, est devenu blanc de colère et, avec des lèvres tremblantes de rage, a dit au petit favori qu'il ne souffrirait pas de semblable propos chez lui, et que, malgré la froideur qui régnait entre les Cours de Vienne et de Berlin, il pouvait assurer M. de Persigny qu'au premier soldat français qui passerait le Rhin hostilement contre laPrusse, toutes les forces autrichiennes viendraient au secours d'un ancien allié contre les inondations révolutionnaires. Sur cette vive sortie, le petit homme a plié bagage. On dit qu'il se met à intriguer avec le parti démagogique prussien, sentant qu'il ne peut pas diriger comme il voudrait le Cabinet Brandebourg. Celui-ci, hélas ! tourne à tous vents ; il noue et dénoue, commence et

424 chho\'K>i;e

recule, avance et se relire ; c'est ce que l'on ])eut imaginer de j)lus déplorable.

Sagan, 12 >«r/r.s' 1850. — Les Schleswiçois disent que si on ne leur envoie pas un million et demi d'écus, ils attaqueront seuls les Danois au 1" avril. Les Danois disent que, s'ils sont attaqués, ils captureront tous les vaisseaux allemands sur-le-champ, et que cette fois ce ne sera pas pour les restituer. C'est sur cela que Rauch a été envoyé en Schleswig avec les instructions les plus énergiques pour destituer Bonin, et rappeler tous les officiers prussiens; mais trois heures plus tard, on s'est effrayé de cette énergie inaccoutumée, et on lui a envoyé par exprès des instructions nouvelles, et si fort mitigées qu'on n'en attend rien d'effectif.

Sagan, 14 mars 1850. — Le général de Rauch a envoyé son fds en courrier à Berlin pour demander des instructions plus énergiques ; on ne veut pas obéir à celles dont il était porteur; cependant le Ministre de la Guerre (1 ) craint d'envoyer l'ordre de rappel aux officiers prussiens qui servent en Holstein-Scblesuig, vu qu'un ramassis de Polonais sont sur les lieux tout prêts aies remplacer; ce qui fait craindre un pendant aux scènes badoises de l'année dernière (2), contre lesquelles il faudrait que les Prussiens marchassent.

(1) M. de Stockliausen.

(2) De graves désordres avaient éclaté dans le Grand-Duché de Bade, où le gouvernement du Grand-Duc Léopold I" était fortement combattu par

Su(jan, il mars 1850. — Le ycnéial de Ilaucli csl revenu de Holstein sans avoir rien obtenu. Les Holsteinois n'ont plus le sou, mais ils comptent autoriser le pillage et faire vivre ainsi leur armée, qui est composée de bandits. La jolie perspective !

La Duchesse d'Orléans est chez son neveu Schwerin, à Ludxiigslust (1); visite d'adieu. On commence à croire que ce seront des adieux longs, si ce n'est définitifs, car la Princesse a fait venir de Paris une cargaison de bijoux, boites, épingles, bagues, bracelets, etc., qu'elle doit répandre dans sa tournée de famille avant de passer en Angleterre.

Il semble que M. de Persigny se croit moins près de la jolie petite bataille dont il se flattait à Paris, car on remarque que depuis quelques jours, il est moins glorieux et moins goguenard.

Sagan, î) avril 1850. — M. de Meyendorff m'écrit de Berlin : « La politique Radowitz-Bodelschuing, repoussée par la majorité dans le Conseil des Ministres, est entrée dans une nouvelle incarnation. 11 s'agit maintenant de mettre à la taille d'un nain l'habit qui, le 29 mai 1849, avait été taillé pour un géant (2). On renonce à une Cons-

les libéraux et luttait depuis des années contre l'impopularité. A la tête de cette insurrection de mai 1849 se trouvait Mieroslawski . Léopold dut quitter Carlsruhe et ses Etats, où il ne reparut qu'un mois après, grâce à une intervention des Prussiens qui occupèrent le pays jusqu'en 1850.

(1) En Mecklembourg.

(2) Allusion à la réunion de la Prusse, du Hanovre et de la Saxe, qui, en mai 1849, avaient voulu signer une Constitution ; mais cette tentative

titution de l'Empire, il n'y aura plus qu'un lien d'Etats^ réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire maintenu dans les limites de l'influence naturelle de la Prusse et de la communauté des intérêts matériels. Le Roi a été le premier à donner cette nouvelle impulsion. Le général Stockhausen l'a surtout bien secondé. Prokesch trouve qu'il y a amélioration dans la marche du gouvernement ; il faut donc qu'elle soit bien évidente ; mais Bernstorff, toujours raide et borné, ne sait pas faire marcher l'entente si nécessaire. Et comme, à Vienne, on n'est pas très prévenu pour la Prusse, Dieu sait combien de temps on perdra encore. ii

Sagan, 23 avril 1850. — Lady Westmorland m'est arrivée hier avec sa fille. Elle ne m'a rien apporté de bien serein sur la politique. Elle s'attend à une intervention armée et pro<;haine de la Russie dans la question danoise. Une flotte russe, avec des troupes de débarquement, se prépare à faire la police dans les Duchés. Lord Palmerston en laissera-t-il la gloire ou l'embarras à la Russie, ou se décidera-t-il à y prendre part? C'est ce que l'on saura dans peu de jours.

Lady Westmorland a reçu de la Reine des Belges une lettre qui lui dit que son père, après une grippe violente, est resté fatigué, changé, vieilli; elle voulait aller en Angleterre pour le voir.

ne put aboutir, le Hanovre ayant refusé son adhésion au dernier moment, sous l'influence de l'Autriche.

Page 1