III
Il a failli nous arriver un gros accident sur le chemin de fer. Il faisait obscur; un cheval de paysan s'était échappé, et couché en travers des rails; le train lancé a passé par-dessus, écrasé l'animal ; il en est résulté un tel choc que dans notre wagon, nous avons été jetés d'un côté à l'autre de notre cage. Il a fallu s'arrêter, chercher des secours, mais enfin nous nous en sommes tirés sans autre catastrophe, sauf la peur qui a été grande.
Sagan, 12 septembre 1850. — Je suis bien aise pour Mme la Duchesse d'Orléans que les gazettes aient menti une fois de plus, en disant qu'elle avait mandé Thiers auprès d'elle.
Les journaux racontent une scène hideuse, qui serait arrivée à Londres contre le général Haynau, et qui ne cadre guère avec l'hospitalité tant vantée de la grande Albion (1).
Sagan, IG septembre 1850. — Je viens de recevoir une lettre de M. de Salvandy, du 10, datée de la Haye. Il m'annonce qu'il se rend en mission de Londres à Frohsdorff. D'après sa lettre, je dois croire qu'il est assez avancé dans la négociation, dont il paraît s'être officieusement ou officiellement chargé, je ne puis trop, dans une rédaction entortillée, déchiffrer lequel des deux.
(1) Le sentiment populaire était très excité contre le général Haynau et les moyens de répression dont il avait usé dans les guerres d'Italie et de Hongrie, en 1848 et 18V9. Dans un voyage qu'il fit à Londres, en septembre 1850, comme il voulait visiter la brasserie de Barclay et Perkins, les ouvriers le huèrent, le maltraitèrt^nt, lui arrachèrent les moustaches et menacèrent de le jeter dans leurs cuves.
La Reine des Belges se meurt (1). Pauvre Reine Marie- Amélie, vraie mère de douleur !
Berlin, 15 octobre 1850. — Politiquement, l'horizon berlinois n'est pas éclairci, seulement les choses en sont venues à un point si critique que, nécessairement, il faut que d'ici à bien peu de semaines les nuages se dissipent, soit par un rayon de soleil partant de Varsovie (2), soit par la détonation des bouches à feu. Tout se décidera au pied de l'Autocrate. M. de Brandebourg s'y rend demain ; il y conduit sa femme, amie d'enfance de l'Impératrice, avec laquelle elle est restée liée. On compte ici beaucoup sur les effusions et émotions féminines, auxquelles le cœur marital de l'Empereur n'est pas insensible. Le prince Schwarzenberg arrive le 20 à Varsovie, l'Empereur d'Autriche y sera deux jours après. Ici, le Corps diplomatique est satisfait de voir Radowitz au Ministère, parce que son rôle derrière les coulisses lui paraissait plus fatal encore. On croit qu'il reculera devant
(1) La Reine Louise mourut à Ostende le 11 octobre, et fut inhumée le 16 dans l'église de Laeken.
(2) Les démêlés de l'Autriche et de la Prusse, étant arrivés à un point aigu, fournirent à l'Empereur Nicolas, sous le prétexte d'empêcher la guerre, l'occasion de devenir l'arbitre entre ces deux Puissances. Il s'était rendu à Varsovie et y convoqua des conférences auxquelles assistèrent le jeune Empereur d'Autriche, le prince Schwarzenberg, président du Conseil autrichien, et le comte de Brandebourg, représentant de la Prusse. Tous les regards se portèrent de ce côté, où on assurait que toutes les questions qui agitaient alors l'.^llemagne, question hessoise, question du Schleswrig, question de la suprématie de l'.Autriche et de la Prusse, devaient se décider. Le chagrin que devait ressentir le comte de Brandebourg des concessions que fit alors la Prusse fut, croyait-on, la cause de sa mort, qui survint au commencement de novembre.
la responsabilité officielle de ses actes; on espère qu'il sera effrayé du compte rendu qu'il devra aux Chambres. En tout cas, on saura plus tôt et plus nettement à quoi s'en tenir, et tout semble valoir mieux que l'état de suspension dans lequel l'Allemagne s'use en tous sens.
Sagan, 22 octobre 1850. — Mme Mollien me mande que la sainte Reine Marie-Amélie, après la mort de sa fille, a dit : « Je ne suis plus en ce monde que pour envoyer des âmes à Dieu. » Elle ne s'occupe plus du tout d'ellemême, le plus ou moins de malheurs ne lui fait rien ; elle ne songe uniquement qu'à consoler, à encourager et à fortifier ceux qui l'entourent. C'est vraiment une sainte.
Humboldt me mande qu'il a vu Salvandy un moment, ravi de Frohsdorffct irrité contre Claremont.
Sagan, 26 octobre 1850. — Tant que durera la réunion de Varsovie, on ne pourra pas se faire une idée bien nette de ce qui s'y résoudra. On y a extrêmement fêté Brandebourg et Paskewitch.
Le général Changarnier est, je crois^ depuis longtemps tout voué à Mme la Duchesse d'Orléans. Elle a mis, dès les premiers jours de son exil, un soin particulier à le gagner par une correspondance adressée à une tierce personne, mais dédiée au général, qui la lisait régulièrement. La Princesse a réussi ainsi à le captiver, et on peut tenir pour certain qu'il est orléaniste pur. Les succès de Salvandy à Claremont et à Frohsdorff ne signifient rien, tant que Mme la Duchesse d'Orléans ne se soumet pas sin-
cèromenl à la fusion; tant qu'elle pourra s'appuyer sur Tliiers et qu'elle croira pouvoir compter surCbangarnier, elle se tiendra à part, malgré la mort de la Reine des Belges qui lui enlève son principal appui dans sa famille. J'ai eu l'honneur de lui adresser par écrit mon compliment de condoléance sur cette perte. Elle l'affecte bien plus que celle de son beau-père, qui, au fait, ne lui a rien fait du tout. Dans le fond, je suis presque tentée de croire que la Reine Marie-Amélie elle-même est bien plus navrée encore de la perte de sa fille que de celle de son époux, dont elle devait être bien souvent embarrassée depuis le 24 février 1848.
Sagan, 4 novembre 1850. — Les gazettes d'hier nous donnent une nouvelle importante : la démission, offerte et acceptée, de Radowitz, après un long Conseil tenu à la suite des échos de Varsovie, Cette retraite met le vent à la paix; Dieu veuille qu'il y reste! Si Radowitz, Bunsen et Arnim le boiteux, étaient restés hors du Conseil du Roi, on aurait évité bien des fautes et des calamités. Je crains toujours Bunsen, qui, réuni à lord Palmerston, ne peut être que mischievous (1).
Sagan, (i novembre 1850. — Nous sommes ici battus par une tempête qui, depuis plusieurs jours, menace de nous jeter à bas. A Berlin, ce sont d'autres orages qui mettent chacun en émoi : la retraite de Radowitz, que je
(1) I"e l'anglais : malfaisant.
ne regarde point encore, hélas! comme positive; la maladie grave, peut-être mortelle de Brandebourg, la reiraitc de Ladenberg, l'appel de Bernstorff, l'humeur du Prince de Prusse, l'agitation du Roi, le manque d'équilibre dans toutes les directions, les Chambres s'assemblant le 21 , tout cela, avec les armements qui continuent, ici et en Autriche, en voilà beaucoup à la fois ; tous les esprits en sont atterrés ou en fièvre.
Sagan, 8 novembre 1850. — On passe ici de fort mauvais jours. Au moment où le comte de Brandebourg faisait prévaloir les voies pacifiques, il tombe malade et meurt. Radowitz va, à la vérité, à Erfurt, mais Ladenberg rentre au Conseil, et l'ordre de mettre tout sur le pied de guerre se publie. Le chemin de fer prussien de Kosel a ordre de ne plus servir à conduire les troupes autrichiennes de Cracovie àTroppau. Bernstorff, qu'on avait appelé à Berlin ^)our y remplacer Radowitz, reçoit l'ordre de ne pas venir, t Erfurt est bien près de Sans-Souci ! A Dresde, il y a joie de la probabilité de guerre, car on y espère reconquérir les parties saxonnes démembrées en 1814 au profit de la Prusse. La Silésie sera la première province envahie par les Autrichiens ou occupée par les Cosaques. Le comte de Brandebourg est mort des suites des agitations des deux dernières années, des scènes très vives qu'il a eu à subir à Varsovie, de la discussion très orageuse qui s'est passée au Conseil ors de son retour, et enfin d'un refroidissement qui a suivi cette bourrasque, vu, qu'ayant été réveillé la nuit par une dépêche importante, il s'est levé pour y
répondre; le frisson Ta pris aussitôt; une fièvre gastrique, nerveuse, mêlée de goutte, l'a emporté ; l'émétique a été donné et une saignée a été faite mal à propos, dit-on ; c'est possible, mais les médecins ne me paraissent être que les agents de la Providence ; ils guérissent ou ils tuent, selon que la tâche du malade est plus ou moins remplie. Cette mort enlève au Roi un de ses serviteurs les plus honnêtes, les plus désintéressés. Il y a une fatalité visible dans tout ce qui se passe ici, qui jette l'effroi et la consternation dans tous les esprits.
Sagan, 11 novembre 1850. — Chaque heure nous rapproche d'une solution sanglante. On croyait touchera la paix, et voilà que, tout à coup, l'armée est mise sur pied de guerre; toute la landwehr est appelée sous les drapeaux, ce qui jette la plus grande perturbation dans l'administration civile, dans l'agriculture, dans l'industrie, et frappe chacun dans sa vie privée. Plusieurs de mes employés, de mes domestiques, de mes gardes forestiers sont obligés de marcher. Les chevaux sont requis, mon écurie est, à cette heure même, décimée. On écrit de Berlin que la guerre n'est pas encore inévitable, mais chaque heure la rend plus probable. Et pourquoi, grand Dieu? Parce qu'à force de bravades, de ga'sconnades et de mauvaises ruses, on s'est enfin pris dans ses propres filets. La semaine ne se terminera pas sans une solution définitive. Dieu veuille faire soufiQer un vent pacifique sur ces parages !
456 CllUOXIQUE
Sagan, 13 novembre 1850. — Voilà que le premier choc entre les Prussiens et les Austro-IJavarois a eu lieu, auprès de Fulda (I). La gazette officielle ou ministérielle, Die Dculsche Reforni, qui parait deux fois par jour à Berlin, m'a apporte hier celte nouvelle, ajoutant que ce sont les Prussiens qui avaient tiré les premiers, que les Autrichiens n'avaient pas même leurs armes chargées, aussi que plusieurs avaient été blessés sans se défendre; que le tout reposait sur un malentendu, qu'après cette escarjnouche, le général prussien de Grœben s'était replié en décade Fulda. Le tout est précédé d'un leading article plutôt pacifique. En attendant, il parait que Bcrnstorff s'est, à la vérité, rendu à Berlin, mais uniqueuient pour refuser la tâche ministérielle qu'on lui destinait. Le tohubohu est complet. Depuis que les fanfares guerrières sonnent, chacun est absorbé par les pensées, les prévisions, les arrangements qu'une pareille préoccupation fait naitre. Je suis cependant décidée à ne point bouger d'ici; je crois qu'abandonner ses foyers au jour du danger est une mauvaise mesure, dont on a presque toujours motif de sa repentir.
Sagan, 15 novembre 1850. — Mon beau-frère est revenu hier de Berlin, où il avait laissé tout le monde à la paix. Le Roi avait fait chercher le Ministre d'Autriche.
(1) Ine collision avait, en jffet, eu lieu entre les troupes prussiennes et austro-bavaroises, sur la route de Fulda, près du villayc de lirouuzcll, et cinq soldats autrichiens avaient été L'.essés daus cet engayemeut d'avautposte.
NOVEUBRE ISôO 457
L\'\|)litali(»ii a été longue, vive d'abord, douce ensuite ; on s'est quitté réciproquement satisfait. Dieu veuille que de cet éclaircisseraenl il ne résulte que du bien, et que de nouveaux nuages ne viennent pas troubler l'horizon ^ Radouitz a tellement monté le Prince de Prusse que celui-ci, dans le Conseil tenu au retour du comte de Brandebourg, de Varsovie, dans lequel il avait prêché la paix, l'a accusé, en termes liolents, de perfidie envers sa patrie. Le pauvre Comte a été tellement sensible à ce reproche qu'on croit généralement qu'il en est mort. Tant il y a que, dans son délire, cette scène lui revenait sans cesse et lui causait la plus grande agitation. Cela fait souvenir de la scène que le Dauphin fit au maréchal Marmont à Saint-Cloud au mois de juillet 1830.
L'Autriche cousent à ne regarder l'échauffourée près de Fulda que comme un simple hasard, à n'y attacher aucune idée de préméditation. De part et d'autre, il semble qu'on veuille entrer dans une voie pacifique et que l'Autriche a le bon sens de se prêter à tout ce qui mettra l'amourpropre prussien à l'abri, dans cette reculade obligée. Les Autrichiens sont décidés à envoyer vingt -cinq mille hommes en Holstein-Schlesuig pour en finir. Le point le plus ardu entre Vienne et Berlin, c'est le Hanovre, c'està-dire que l'Autriche veut que le Hanovre donne passage à ses troupes, et qu'à Berliu on ne veut pas que le Hanovre l'accorde. Je crois qu'il ne reste plus que ce point-là qui pourrait rejeter dans les angoisses de la guerre.
Je suis bien curieuse de l'impression que vous aura faite
Mme Suetchine (l). Elle est vieille, laide, spirituelle, instruite, aimable, insinuante, fort propre au métier qu'elle fait depuis trente ans. Je suis toujours étonnée que les vrais dévots, qui devraient, ce me semble, n'en avoir jamais fini avec leur propre conscience, trouvent tant de loisirs pour s'évertuer sur celle des autres.
Sagan, 18 novembre 1850. — Les chances sont pour la paix depuis plusieurs jours; il paraît que les Conférences qui doivent régler le sort de l'Allemagne s'ouvriront au 1" décembre à Dresde, et que c'est la Russie qui se charge de la garantie que réclament simultanément l'Autriche et la Prusse, que le désarmement effectué par l'une de ces puissances se fera en même temps que celui de l'autre (2). Néanmoins, il ne faut pas renier absolument toute possibilité de guerre. Ainsi, l'élément démocratique, assez vivace dans les Chambres qui s'ouvrent le 21, les ambitions personnelles de gens qui n'appartiennent pas à ce parti, mais qui ont la niaiserie de croire qu'en hurlant la guerre avec lui, ils sauront après le museler ; les haines personnelles, les vanités ridicules, les patriotes niaisement amoureux de la gloire et de ce qu'on appelle, fort mal à propos, l'honneur national, tout cela est en jeu, et Manteuffel est tout setd pour soutenir la lutte. On l'accuse déjà d'être vendu à la Russie, à l'Au-
(1) Pktrait de lettre.
(2) Les Conférences eurent lieu, en effet, à Dresde; elles y furent tenues dans le plus grand secret et traînèrent en longueur tout l'hiver, pour aboutir enfin au second Olniiitz, au mois de naai 1851.