‹ Chronique de 1831 à 1862, publiée avec des annotations et un index biographique par la princesse Radziwill, née CastellaneChapitre 4 sur 23 · JUI · texte numérisé non relu

JUI

ma pauvre sœur, chez laquelle je devais demeurer? morte aussi ! Reste le prince de Mettemich. Il m'a fait dire des paroles fort aimables ; je le verrai probablement demain... Je ne suis pas bien sûre de dormir cette nuit ; je suis fort troublée de tous ces fantômes que les lieux évoquent, et qui me parlent tous le même langage, celui de la profonde vanité des choses de ce monde.

Vienne, 10 juin 1841 . — Le choix de M. de Flahaut comme ambassadeur de France ici, qui semble de plus en plus probable, d'après les dernières nouvelles de Paris, est généralement redouté. Pour désarmer cette opinion, Mme de Flahaut a écrit à lord Beauvale, ambassadeur d'Angleterre, qu'il ne fallait pas s'effaroucher de l'arrivée de son mari puisqu'e/Zé? ne pourrait l'y suivre de longtemps ! Je trouve cette façon de se faire accepter incomparable !

Je suis rentrée chez moi, hier, à deux heures après midi, pour y attendre le prince de Metternich, qui m'avait fait dire qu'il y viendrait à cette heure-là. En effet, il est venu. Je ne l'ai pas trouvé très changé ; j'ai eu un véritable plaisir à le revoir et à le retrouver avec toute sa fraîcheur d'esprit, son excellent jugement, sa grande connaissance des hommes et des choses et une bienveillance amicale et affectueuse pour moi, dont il ne s'est jamais départi. Il est resté deux heures, qui m'ont été fort précieuses. Il ne fait, en général, de visites à personne. Quant à sa femme, elle m'a fait dire que, si elle n'avait pas craint de me gêner, elle serait venue ; car elle avait

le plus grand désir de me connaître. Il est impossible d'être plus gracieuse. Je dîne aujourd'hui chez eux, dans leur villa du faubourg, où ils passent le printemps.

On m'écrit que Schlegel, l'admirateur platonique de Mme de Staël, est à Berlin, pour aider à la publication des œuvres du grand Frédéric. On y attendait M. Thiers, que je suis charmée d'éviter. On était décidé à l'y traiter en académicien, historien, mais nullement en homme politique, encore moins en homme d'Etat. Pendant ce temps, il paraît que M. Guizot se promène avec la princesse de Lieven, à 9 heures du matin, sous les ombrages des Tuileries : c'est, pour eux, réveiller la nature.

J'ai trouvé la carte du maréchal Marmont, hier au soir, en rentrant; je l'avais vu, lui, de loin, à l'Opéra.

Vienne, 11 juin 1841. — J'ai dîné, hier, chez M. de Metternich : c'est un joli établissement, qui ressemble en petit à Neuilly, où il a réuni beaucoup d'objets d'art, mêlés agréablement à de belles fleurs et à beaucoup d'autres choses, sans que cela soit surchargé. II n'y avait à ce dîner, outre les maîtres de la maison, que la fille non mariée du premier mariage, mes sœurs, les Louis de Sainte-Aulaire et les deux messieurs de Hiigel, qui sont les habitués de la maison. La princesse de Metternich a une fort jolie tête, beaucoup de naturel, du trait, de l'originalité, et ayant eu la bonne grâce de vouloir me plaire, il était impossible qu'elle n'y réussît pas. Après le dîner, j'ai été chez quelques membres de la famille Hohenzollern qui sont ici, et enfin'prendre le thé chez une amie intime

de iiies sœurs : il s'y trouvait une douzaine de personnes qui m'étaient presque toutes inconnues, excepté le prince Windisch-Graetz, un comte O'Donnel, vieux débris de l'hôtel de Ligne, et le maréchal Marmont, qui ne m'a pas semblé changé.

Vienne, \2juin 1841. — J'ai été hier matin, avec mes sœurs, chez la princesse Amélie de Suède, leur grande amie. J'ai vu, chez elle, sa sœur, la Grande-Duchesse d'Oldenbourg; elle va avec son mari à Munich, y voir la Reine des Grecs, qui est venue y faire un voyage. J'ai été ensuite chez une Polonaise, que j'avais connue jadis chez la princesse Tyszkiewicz, à Paris, dont elle était nièce à la mode de Bretagne. Elle s'appelait Mme Sobaùska, et a eu une certaine célébrité. Je l'ai trouvée pas mal changée; elle a de l'esprit, de beaux yeux, mais elle est méchante et commère ; c'est une de ces personnes à redouter. A peine étais-je rentrée de ces courses, que j'ai eu la visite du maréchal Marmont. II m'a beaucoup parlé de son désir de rentrer en France, mais il a encore, je crois, plus de raisons pécuniaires que de motifs politiques qui l'en empêchent. Il passe sa vie ici à l'ambassade de France,

Vienne, lijuin 1841. — J'ai été, hier, entendre la messe chez les Capucins, afin de voir ensuite le P. François, celui qui a assisté masœur dans ses derniers instants. Je désirais avoir de lui des détails religieux que mes autres sœurs ne pouvaient me donner. J'ai trouvé un

homme doux et fin qui, sous sa robe de frère mendiant, m'a paru connaître le monde et aussi s'y frayer sa route. On dit qu'il dirige ici toutes les consciences combattues entre Dieu et le monde. C'est une rude tâche dans laquelle les triomphes définitifs sont difficiles.

Vienne^ 15 Jum 1841. — Louis de Sainte- Aulaire est venu me voir hier matin. Il m'a conté que la maladie du maréchal Soult, dont parlent les gazettes, tient moins au rejet de la loi de recrutement, contre laquelle M. le Duc d'Orléans a voté publiquement, qu'à une colère paternelle. Il a regardé la nomination de M. de Flahaut à Vienne comme un passe-droit fait à son fils. Il menaçait de se retirer, et on ne sait pas si M. de Flahaut aura la gloire de causer une dislocation du Cabinet, ou bien s'il lui faudra définitivement renoncer à Vienne. M. Bresson était parti de Paris pour Berlin de fort mauvaise humeur.

Vienne, IC) juin 1841. — J'ai reçu, hier, de Paris, une lettre de Mme de Lieven ; en voici l'extrait : « Le maréchal Soult fait une petite crise ministérielle. Le Duc d'Orléans a voté contre lui dans la loi de recrutement; le Maréchal a été battu ; il a été fort colère ; il est survenu des spasmes au cœur, une menace d'apoplexie, ce qui fait qu'il menace de sa retraite. Le Duc d'Orléans est allé chez lui, il a refusé de le voir; il est fort douteux qu'on parvienne à l'apaiser; de plus, la Maréchale a sérieusement peur pour sa vie. Voilà donc un gros embarras, car il

faudra le remplacer pour les deux postes qu'il occupe. M. Guizot est bien décidé à ne point se faire Président du Conseil. Enfin... on espère cependant encore que le Maréchal restera. En Angleterre, c'est plus gros que cela : la dissolution du Parlement va avoir lieu probablement demain, mais les élections sont douteuses; il se pourrait qu'il revînt une Chambre pareille à celle qu'on renvoie, et alors, il n'y aurait plus moyen de gouverner pour personne. En attendant, le pays sera fort agité. L'affaire d'Orient n'est point arrangée; au contraire, la Turquie se dérange tous les jours davantage.

« Lady Jersey veut que sa fille épouse Mcolas Esterhazy; il y a grande passion entre les jeunes gens. Paul Esterhazy tâche de s'en défaire, ce qui est difficile.

« L'accueil fait au Prince de Joinville à La Haye a été des plus empressés : le Roi et la Reine l'ont comblé d'amitié! Qu'en dira-t-on à Pétersbourg?

« M. de Flahaut a été proposé pour Vienne; on Ty accepte avec peu d'empressement. En tous cas, il ne peut encore y avoir ici ni mutations, ni nominations, car le poste de Londres restant vacant, vu que lord Palmerston suspend la clôture de l'affaire d'Orient, rien ne se fera avant l'envoi de Sainte-Aulaire à Londres. »

Vienne^ 11 juin 1841. — Charles de Talleyrand est venu hier me conter les nouvelles les plus fraîches de Paris. L'affaire du maréchal Soult est arrangée. Il reste, et son fils ira comme ambassadeur à Rome. Le Maréchal reçoit si.v cent mille francs pour liquider je ne sais quelle

â8 (ÎHtlONlQtlE

avance, qu'il prétend avoir faite à l'Etat. L'affiiîre turcocgyptiennc est finie : l'acte ratifie est parti pour Alexandrie et les cinq Cours se rencontreront à Londres, si déjà elles ne s'y sont tendu la main.

Vienne, IS juin 1841. — Hier soir, j'ai été entendre une tragédie allemande, puis prendre le thé chez le prince de Mette rnich, oii le Prince se mit à causer, à la fin de la soirée, autour d'une table ronde, et où il est, vraiment, très aimable et intéressant. Excepté le dimanche, qui est leur jour de réception, il y vient peu de monde, ce qui rend la chose beaucoup plus agréable, à mon gré. Le maréchal Marmont y est tous les jours.

Vienne, \i) juin 1841. — J'ai été, hier, avec mes sœurs, visiter la Galerie Impériale des tableaux. Je suis étonnée qu'on n'en parle pas davantage; elle contient de fort belles choses. Elle est hors de la ville, dans un palais nommé le Belvédère, qui a été bâti par le prince Eugène de Savoie : ses proportions intérieures sont très belles.

J'ai dîné chez la princesse Paul Esterhazy avec le prince et la princesse de Metternich et leur fille, le prince Wenzel, Lichtcnstcin, Schulenbourg, lord Ilokeby, le comte Haugwitz et le baron de Hiigel. La princesse Esterhazy était fort comique, avec ses terreurs d'avoir lady Jersey pour co-belle-mère. Le mariage n'est cependant pas encore certain.

Vienne, 2\ juin 1841 . — Je suis ravie que vous aimiez

les Lettres de Fénelon (l). Tout est là, et sous uiic forme qui explique bien le culte fidèle et courageux dont cet aimable et saint Archevêque a été l'objet de la part des courtisans du grand Roi. Il sait donner à la religion un charme et une grandeur, une simplicité et une élévation entraînantes, et si, en s'initiant dans son commerce avec ses amis, on ne se convertit pas absolument, il est, du moins, impossible de n'y pas puiser le goût du bien, du beau, et le désir de mieux vivre pour bien mourir.

V Histoire de Port-Royal, de Sainte-Beuve, a certainement de l'intérêt ; le sujet est grand, mais traité avec un langage qui n'est ni assez sérieux, ni assez simple, pour parler dignement des âpres et imposantes 6gures du Jan-

Vienne, 25 juin 1841 . — Je veux partir mercredi prochain et reprendre par Prague la route qui me ramène en Saxe chez mes nièces; de là, par la Lusace, d'abord dans la Haute-Silésie, chez ma sœur Hohenzollern, qui y sera alors, puis enfin chez moi, à Wartenberg, oii je compte être le 26 juillet.

Vienne, ^^ juin 1841. — J'ai dîné hier chez le prince de Melternich ; il n'y avait que strictement la famille. De là, je suis allée au spectacle, puis au Volksgarteti, espèce de Tivoli où Strauss joue ses valses, où des Styriens chantent, où toute la bonne et la mauvaise compagnie de

(1) Extrait de lettre.

00 C BROMIQUE

Vienne se réunissent dans cette saison. Mes sœurs, qui étaient avec moi, m'ont ensuite ramenée chez elles où nous avons pris le thé.

On est bien mécontent de lord Palmerston, qui toujours au moment de terminer la question égyptienne suscite de nouveaux empêchements. Sa conduite est singulièrement louche. On se perd en conjectures, et on en a beaucoup d'humeur oii je dînais hier.

Vienne, 2Hjuin 1841. — Il a fait hier, ici, un temps fort singulier. Il a soufflé, du midi, un vent violent qui a fait tourbillonner des flots de poussière ; la ville et les environs en étaient enveloppés ; ce vent brûlant était un véritable siroco qui desséchait et accablait.

J'ai été à la messe aux Capucins, pour faire mes adieux au P. François, qui m'a donné sa bénédiction. Je suis rentrée chez moi pour attendre et entendre le maréchal Marmont : il m'avait demandé d'écouter les quarante pages de ses Mémoires manuscrits, qu'il a consacrés à sa justification, relativement à sa conduite dans les journées de juillet 1830. Je ne pouvais refuser. Cela ne m'a pas appris grand'chose de nouveau, car je connaissais tous ces faits singuliers, qui prouvent si évidemment que l'imbécillité du gouvernement a été idéale et que le Maréchal a été très malheureux d'être appelé à une action aussi mal imaginée que mal préparée. Il n'avait donc pas à se justifier à mes yeux, mais enfin, j'ai écouté, avec intérêt surtout, les détails de la scène avec Monseigneur le Dauphin, dont je ne savais pas l'existence, et dont les paroles, les

JLIX 1841 01

jjestcs sont ininiajjinables (1). Cette lecture, interrompue par plusieurs réflexions, a duré d'autant plus longtemps que le Maréchal lit lentement, barbouille et ânonne extrêmement; son débit est le plus embourbé qu'il soit possible. Je suis allée ensuite avec mon beau-frère Schulenbourg dîner à Hitzinger, village près de Schœnbrunn, chez la comtesse Nandine Karolyi, qui ne me plaît pas du tout, mais qui, m'ayant fait la politesse de me prier, a été fort obligeante. Elle habite la moitié d'un cottage charmant, qui appartient à Charles de Hiigel le voyageur, qu'un dépit amoureux, ayant la princesse de Metternich pour objet, a fait passer sept ans en Orient. Il en est revenu, a bâti cette maison, l'a remplie de choses curieuses rapportées de l'Inde. Il habite une moitié de la maison, Nandine l'autre; le tout, entouré de fleurs et dans une jolie situation, a un aspect fort anglais. Je ne me suis pas du tout plu à ce dîner : la maîtresse de maison est singulière, l'exagération du type viennois et les messieurs qui l'entourent à l'avenant. Je suis partie le plus tôt possible, et suis allée passer une heure en tête à tête et faire mes adieux à la princesse Louise de Schœnbourg.

Vienne, 29 juin 1841. — Hier, à la chute du jour, j'ai été avec mes sœurs, Schulenbourg et le comte Haugwitz,

(1) Cette sccae lamentable, qui marqua douloureusement la dernière soirée que le Roi Charles X et le Dauphin passèrent à Saint-Cloud, est racontée tout au lonc[ dans les Mémoires du duc de Raguse dont il est ici question (tome VIII, livre XXIV), et reproduite en partie dans un livre de M. Imbert de S.*ixt-.\.maxd, intitulé : La Duchesse de Berrtj et la Récolution de 1830, paru en 1880.

92 CHflONlOUÉ

au Volksgarten, ôil tout Vienne cherchait à liumer uri pcn. de rosée, à travers des nuages de tabac; un feu d'artifice et Strauss faisaient diversion. Ce qui y était positivement rafraîchissant, c'étaient les glaces, dont on m'a paru faire une énorme consommation. La population de Vienne est paisible, bien habillée, de bon aspect, et toute mêlée, dans ce genre de plaisir, à la plus haute aristocratie. Aucune trace de police qui serait parfaitement inutile.

Vienne, Wjuin 1841. — Je quitte Vienne ce soir. La chaleur est toujours excessive, et je crois qu'elle va rendre mon voyage bien pénible. Je n'expédierai cette lettre que de Dresde; pour la correspondance, il vaut mieux être hors des Etals autrichiens. Il m'est égal qu'on trouve dans la mienne l'expression de mon affection, mais non pas mes impressions et mes jugements; aussi, j'espère avoir été très prudente sous ce rapport pendant mon séjour ici.

Talwr, {"juillet 1841. — J'ai quitté Vienne hier à sept heures du soir. J'avais eu, dans l'après-midi, la visite du prince de Metternich : il a été aimable, confiant, cordial; il n'est pas du tout vrai qu'il soit baissé; il a peutêtre un peu plus de lenteur et de diffusion dans le débit, mais aucun trouble dans les idées; le jugement est net et ferme ; il conserve de la modération dans l'action et de la douceur dans l'humeur; enfin, il est bien lui-môme. Il m'a fort engagée à prendre mon chemin de retour par le Johannisberg, où il ira, de Kœnigswart, au mois d'août, pour y rester jusqu'en septembre. Sa femme m'y a fort engagée

JLIX 1841

aussi, et a été extrêmement gracieuse pour moi. J'aime fort sa beauté, qu'un mauvais son de voix, des façons parfois communes, un langage assez rude, gâtent souvent. Elle est généralement détestée à Vienne ; je m'en étonne, car je crois le fond très bon, quoique inculte. Plusieurs personnes sont venues me dire adieu au dernier moment, très obligeamment. Mes sœurs, Scbulenbourg, le comte Maurice Esterbazy, le plus petit et le plus spirituel de tous les Esterbazy, m'ont reconduite à deux lieues de Vienne, où ma voiture de voyage m'attendait. Le comte Esterbazy est le même que celui qui était à Paris ; il a, depuis, été attacbé à la mission d'Autricbe à Berlin, où je l'ai vu dernièrement et d'où il est arrivé, il y a quelques jours, à Vienne, se rendant en congé en Italie, où sa mère est assez malade en ce moment. Il est fort de la société de mes sœurs, assez malicieux, comme tous les très petits bommes, mais fin causeur et beaucoup plus civilisé et de bon goût qu'on ne l'est en général à Vienne, surtout cbez les bommes, qui y sont, au fond, très ignorants. En tout, je préfère le ton de Berlin à celui de Vienne. A Vienne, on est plus ricbe et plus grand seigneur, très naturel, trop naturel! A Berlin, je conviens qu'il y a un peu de prétention et de recbercbe, mais bien plus de culture et d'esprit. A Vienne, la vie est extrêmement libre et facile ; on y fait tout ce qui plaît, sans que cela paraisse singulier; mais, sans s'étonner des autres, on n'en médit pas moins très couramment du prochain, et je dirais volontiers qu'il y règne une fausse bonhomie très dangereuse ; àBerUn, on est plus solennel, on observe beaucoup plus un certain décorum.

un peu raide, je l'avoue, mais aussi on y a plus de mesure dans le langage, et, avec moins de motifs de médisance, une bienveillance plus réelle. Personnellement, je ne puis assez me louer de l'hospitalité de ces deux villes, et je reste reconnaissante envers l'une et l'autre. Ce qui m'a fort déplu, à Vienne, c'est cette façon qu'a chacun, homme ou femme, de s'appeler par les noms de baptême. Pour peu qu'on se connaisse un peu, et qu'on soit de la même coterie, il n'est plus question du nom de famille, et c'est assez mal de s'exprimer autrement. Les femmes s'embrassent prodigieusement entre elles, et habituellement sur la bouche, ce qui me semble horrible ; les hommes prennent et baisent les mains des femmes constamment; aussi, au premier aspect, tout le monde a l'air, au moins, de frères et sœurs. Vingt personnes, en parlant de moi ou à moi, disaient : Dorothée; les moins familiers disaient duchesse Dorothée; les très formalistes chère Duchesse; personne ni Madame ^ ni madame la Duchesse; et pour mes mains, je suis étonnée qu'il m'en reste; mes joues, que je tâchais de substituer à mes lèvres, ont été aussi vraiment martelées. La galanterie des femmes est évidente à Vienne; aucune ne cherche à dissimuler, ce qui n'empêche pas les églises d'être pleines et les confessionnaux assiégés, mais personne n'a l'air recueilli, et la dévotion sincère et effective de la Famille Impériale n'a aucune influence sur la société, dont toute l'indépendance est concentrée dans une fronderie habituelle contre la Cour.

Dresde, ^juillet 1841. — Me voici revenue où j'étais

il y a un mois. Je suis venue de Tabor sans m'arrêter autrement que pour dîner hier à Prague et pour déjeuner ce matin à Téplitz. Je ne me lasse pas d'admirer le pays qui est entre Téplitz et Dresde. C'est la belle Saxe, riche et gracieuse, se mariant agréablement à la forte et sauvage Bohême ; c'est la seule partie pittoresque de la route entre Vienne et Dresde, si j'en excepte Prague et ses environs rapprochés.

Aux portes de Téplitz, j'ai vu descendre, du haut d'une montagne surmontée d'une chapelle, une procession de pèlerins, des rosaires à la main, et chantant des cantiques : c'était touchant, et m'a donné envie de monter à mon tour faire mes vœux, mais un orage qui commençait à gronder m'a forcée de continuer sans arrêt.

Je lis V Histoire de la vie, des écrits et de la doctrine de Luther, par M. Audin. C'est ce que j'ai lu à ce sujet de plus érudit, de plus impartial, de plus intéressant et de plus catholique. J'ai fini, en quittant Vienne, la Vie de saint Dominique, par l'abbé Lacordaire. C'est écrit à l'effet et ne me plaît que médiocrement.

J'entends dire ici, dans l'auberge, qu'on y attend M. Thiers depuis trois jours; j'espère qu'il n'y arrivera que demain après mon départ. Je compte me rendre ce soir même à Kœnigsbruck chez mes nièces et y rester quelques jours.

Kœnigshruch, o juillet 1841. — Je suis arrivée hier ici à cinq heures. J'avais eu, à Dresde, la visite du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui logeait dans la même auberge

06 CHKONIQUE

que moi. Il venait de Berlin, où il avait passé quinze jours chez sa nièce la Princesse de Prusse.

La même auberge m'a fait aussi revoir la comtesse StrogonofF, précédemment comtesse d'Ega, que j'ai vue l'année dernière à Bade et qui, là, m'avait prise fort à gré. Elle m'a raconté qu'aussitôt après mon départ de Bade, jusqu'au moment où Mme de Nesselrode était ellemême partie pour Paris, celle-ci passait toutes ses soirées à la table publique du jeu de Benacet, et, en regard du vieux électeur de Hesse, perdant ou gagnant dans la soirée, avec le même sang-froid imperturbable, les vingt louis, taux qu'elle s'était fixé. Quelle étrange personne !

A la messe, à Dresde, j'ai revu la veuve du Prince Maximilien de Saxe, revenue de Rome, où elle a épousé son chambellan, un comte Rossi, cousin du mari de Mlle Sontag. Elle est obligée de revenir de temps en temps à Dresde, à cause de son douaire; son mari, toujours en guise de chambellan, l'accompagne. Elle n'est, ce me semble, ni jeune, ni jolie, ni bien tournée, ni élégante; lui est grand, avec une hurhe jeune France, et les certaines allures spéciales d'un mari de Princesse.

J'ai trouvé ici le comte de Hohenthal, sa femme et Fanny, mes deux nièces, fort affectueux dans leur accueil, tout pleins des souvenirs rapportés de leur voyage en Italie. Il fait très beau temps ; le silence, le calme et le repos de la campagne me font plaisir. J'ai aussi trouvé des lettres de Paris. M. Mole m'écrit quatre pages, dans lesquelles il n'y a rien ce me semble, si ce n'est que

Mme de Liéven règne et gouverne à Paris, pour ne rien dire de plus.

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven donne des petites soirées musicales, pour faire entendre sa nièce, la comtesse ilnnette Apponyi. La Princesse reprend tous les goûts de la jeunesse et du bonheur. Il serait heureux que le don de M. Guizot allât jusqu'à faire reverdir et refleurir les destinées de la France.

La duchesse de Montmorency me mande que la vicomtesse de Chateaubriand est oWée faire son service près de Mme la Duchesse de Berrj . Se serait-on douté qu'elle fût Dame? Elle l'a demandé il y a longtemps. Elle a emmené avec elle la nourrice de M. le Duc de Bordeaux, celle qui n'a pu le nourrir que trois jours. Quel singulier voyage! On n'y comprend rien.

Le duc de Xoailles m'écrit qu'il se prépare, en face des événements qui s'accomplissent en Orient par le soulèvement successif des provinces, un mouvement à Paris, qui pourrait être analogue à celui qui a eu lieu à l'occasion de la Grèce, il y a quelques années. On veut former un Comité pour le soulagement (c'est-à-dire pour le soulèvement) des populations chrétiennes de l'Orient; ce Comité est composé d'hommes de la gauche et d'hommes du centre; on propose aux légitimistes d'en faire partie, et on leur offre la présidence, qui serait dévolue à lui, duc de Xoailles. Cette question a été compliquée par le parti royaliste, qui voulait aussi faire quelque chose dans ce sens, qui a même déjà commencé, mais maladroitement, petitement.

Mon fils, M. de Dino, me mande qu'un nouvel arrêté de l'Archevêque de Paris a ordonné qu'il n'y eût plus de portes au milieu des confessionnaux. On dit ^que cela paraît fort ridicule ; en effet, c'est une précaution un peu humiliante d'une part pour le Clergé et de l'autre bien superflue, car les côtés des confessionnaux sont tous fermés de façon à ce qu'il y ait toujours une séparation très effective entre les pénitentes et les confesseurs, et le milieu étant fermé, le confesseur pouvait, du moins, sans distraction, écouter ses pénitentes. Ce Mgr Affre ne sait qu'imaginer comme ridicule.

Kœnigsbruckj i\ juillet 1841. — La mort de la Reine de Hanovre (1), que je viens d'apprendre, me fait de la peine. Encore une image de Londres effacée pour moi!

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven, dans sa petite maison de campagne, à Beaus6jour, oii elle passe la journée, mène une vie toute pastorale; elle y a un petit jardin qu'elle arrose avec de petits arrosoirs, qu'on a vu déposer à sa porte, rue Saint-Florentin, par M. Guizot, qui va tous les jours dîner à Beauséjour. Aux obsèques de M. Garnier-Pagès, le député radical, l'affluence du monde a été telle que la tête du convoi était déjà à la Bastille, quand la queue était encore à la porte Saint-Denis. Les discours prononcés sur sa tombe sont tous remplis de maximes

(1) La Reine de Hanovre était la duchesse do Cumberland, née princesse de Mecklcmboiirg-Stréljtz, morte le 29 juin, après trois mois d'une maladie consonii)tivc.

révolutionnaires et divines, à la façon des Paroles d'un croyant, de M. de Lamennais. Le rédacteur du journal le Peuple a dit : « Nous te portons nos regrets, mais cela ne suffit pas, nous te portons aussi nos promesses! n Voilà mes rapsodies de Paris.

Hohhtein, 11 juillet 1841. — J'ai quitté mes nièces avant-hier après le dîner et suis arrivée ici hier dans la matinée (1) . J'ai traversé toute la Lusace, qui est une belle province ; le temps était enfin redevenu beau, mais aussitôt arrivée ici, la pluie a recommencé avec fureur; elle a continué pendant toute la nuit, et en ce moment elle tombe avec rage, ce qui gâte la belle vue que je devrais avoir des fenêtres de ma chambre qui donnent sur les montagnes de Silésie.

Hohlstein, 13 juillet 1841. — J'ai profité, hier, de quelques éclaircies, pour visiter le parc, le potager, les alentours. Le tout est joli, soigné, parfois pittoresque. J'ai reçu une lettre de Mme d'Albuféra, dont voici quelques passages : « Mme de Flahaut part demain, avec ses filles, pour Ems ; elle est bien affectée de ce qui se passe au sujet de son mari. Hier, elle était en larmes, à Beauséjour, chez la princesse de Lieven. Il ne parait que trop décidé qu'ils n'iront pas à Vienne. On pense assez que ce sera W. Bresson et que le marquis de Dalmatie lui succédera à Berlin; resteraient Turin et Madrid à

(1) Hohlstein était la propriété de la princesse de Hohenzollern- HechiDgen, née princesse de Courlande.

donner : Mme de Flahaut m'a dit que si on proposait l'un ou l'autre à son mari, elle est d'avis de refuser, mais que c'est à lui de décider; je sais que ses amis l'engageraient à accepter. Il reste à Paris pour attendre la fin de tout ceci; il dissimule ses peines mieux que sa femme, mais on voit qu'il souffre de plus d'une manière. Il n'est pas question de Naples, où on dit que le Roi ne veut pas d'eux.

«Tout ce qui se passe en Angleterre ajoute à la tristesse de Mme de Flahaut : le triomphe des Tories paraît sûr, et la déchéance des Whigs inévitable. Les Granville sont à la Jonchère (1), attendant l'issue de tout cela. Lord Granville ne peut pas remuer la main et a encore un peu de difficulté à s'exprimer, mais son inteUigence est intacte. »

Holihtein, 21 juillet 1811. — Les journaux donnent la date officielle du jour oii les plénipotentiaires des cinq Cours ont signé enfin le protocole collectif relatif à l'Orient (2).

Je m'imagine que cela va faire décider le mouvement dans le Corps diplomatique français.

J'ai une longue lettre de M. de Chalais, mais il ne me parle que de son intérieur, sans nouvelles, si ce n'est que la princesse de Lieven a écrit une longue lettre au dur de Noailles pour le prier de permettre que, dans son

(1) La Jonchère était la propriété de M. Thiers à la Celle-Saint-Cloud.

(2) Ce protocole de clôture de la question égyptienne lut signé le 13 juillet 1841, par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie et la Turquie. La convention des Détroits, signée en même temps, joignit la signature du plénipotentiaire franrais aux cinq autres

tcslaineiit, elle le nomme son exécuteur testamentaire, ayant, dit-elle, Tintuition de mourir à Paris. En attendant, elle paraît s'y porter à merveille.

M. Royer-CoUard me mande ceci, en me parlant du discours académique de M. de Sainte-Aulaire : <■- Il faut bien que je vous dise un mot de la réception de Sainte-Aulaire. Les journaux le flattent; l'auditoire était fort brillant, le discours du Récipiendaire pâle et froid ; celui de M. Roger a mieux réussi qu'il ne le méritait, tant pis pour le public. » M. Royer-Collard me dit aussi qu'après avoir été avec sa fille visiter Versailles, il a eu un retour de cette fièvre qui a failli l'emporter, il y a quelques années, à Chàteauvieux. 11 est bien évident que toute son organisation a reçu alors un choc dont il ne se remettra plus.

GOnthersdorf, 27 juillet 1841. — Je suis partie de Hohlstein avant-hier matin et suis arrivée à deux heures à Sagan. Après le dîner, j'ai été au Château indiquer quelques portraits de famille que je veux faire copier pour Rochecotte; ensuite à l'éghse, pour y fixer le lieu et la forme du petit monument qu'il est temps enfin d'élever à mou père, dont les restes, au bout de quarante ans, sont enterrés dans cette éghse, sans que l'on sache, autrement que par la tradition, le lieu où ils sont placés. Hier, j'ai été, de bonne heure, à la petite église pittoresquement située au bout du parc de Sagan, dans le caveau de laquelle les restes de feu ma sœur sont déposés. J'y ai fait dire une messe, à laquelle j'ai assisté, pour le repos de son âme. Elle était toute remplie de belles fleurs et de

plantes rares, que le jardinier du Château y avait portées ; il y était venu aussi beaucoup de monde. Je suis ensuite partie pour Deutsch-Wartenberg , qui m'appartient, après quoi, je suis venue ici, le soir, avec M, de Wolff, qui reste deux ou trois jours, pour se rencontrer avec M. de Gersdorf que j'attends. A eux deux, ils verront à aplanir la question litigieuse entre mes fils et ma sœur Holienzollern, relativement aux prétentions allodiales de celle-ci sur la majeure partie de Sagan.

J'ai trouvé ici quelques améliorations; le jardin est bien tenu et le tout fort propre.

J'ai reçu plusieurs lettres : une, de Mme de Lieven, en date du 15, me dit que la Reine Victoria fait une tournée de châteaux chez les ministres Whigs, qu'on trouve fort déplacée dans les circonstances actuelles, et qu'on ne serait pas étonné d'un coup d'Etat de sa part, plutôt que de subir les Tories; qu'il serait possible aussi que, pour éviter sir Robert Peel, elle fit appeler lord Liverpool, ce qui n'aurait aucun succès. On dit que le fils aîné de lady Jersey va épouser la fille de sir Robert Peel; que lady Palmerston est la plus révolutionnaire et la plus enragée d'avoir à quitter le Ministère. Tous ces on-dit sont assez vides et vagues.

La duchesse de Montmorency dit le mariage de Mlle Vandermarck, fille de l'agent de change, avec le comte de Panis, propriétaire du beau château Borelli, près de Marseille.

Gûnthersdorf, Si juillet 1841. — M. Bresson m'écrit de Berlin, qu'il y attend, du 15 au 20 août, le général de

Rumigny que le Roi de Prusse a fait inviter aux manœuvres de Silésie et de Berlin. C'est à la même époque, me dit-il, que M. et Mme Thiers doivent arriver à Berlin. Le duc de Noailles m'écrit que lady Clanricarde passera l'hiver prochain à Paris, et qu'on croit lord Cowley appelé àlasuccession de lord Gran ville. Il ajoute quela/)e/iYcRachel venait d'arriver à Paris ; qu'il n'y avait que le maréchal Soult dont le triomphe en Angleterre put être comparé au sien; qu'il avait reçu de ses lettres, de Londres, dans lesquelles elle montrait tout le ravissement de ses succès, sans que (nouveau prodige!) ils lui tournassent la tête. Je crois celle du Duc moins ferme dans cette circonstance.

Gunthersdorf, 1" août 1841. — Mme de Perponcher me mande que le Roi de Hanovre est au dernier degré du désespoir de la mort de sa femme qu'il parait avoir admirablement soignée. Il s'était longtemps fait illusion sur son état : quand les médecins lui ont annoncé qu'elle était désespérée, il est resté comme atterré. Cependant, aussitôt qu'il a eu repris ses spirits, il est entré chez la Reine et lui a parlé de ses devoirs religieux, comme un catholique aurait pu le faire. La Reine a reçu cette terrible annonce avec la plus grande fermeté; elle a communié avec le Roi, sa fille, la duchesse d'Anhalt et le pauvre prince Georges. Le désespoir de celui-ci a été déchirant : ne pouvant voir sa mère, il ne pouvait se persuader qu'elle fut morte, et a demandé qu'on lui fit toucher ses restes ; dans le moment où le père a mis la main glacée de la mère dans celle du fils, le pauvre aveugle a été saisi comme d'un accès de

104 CHIlOMQL'Ii

folie; on Ta, depuis, fait partir pour les bains de mer. Ces détails sont cruels et vraiment très attendrissants.

Gûnthersdorf, 6 août 1841. — Mes sœurs sont ici depuis le 1" de ce mois et paraissent s'y plaire assez, malgré le temps détestable que nous avons.

J'ai reçu hier une lettre de M. Bresson qui me dit : et Rien de positif de Paris; M. de Flahaut a refusé Turin et il évite de se prononcer sur l'offre de Madrid ; il s'en tient, dit-il, à la promesse qui lui a éié faite de Vienne, ce que M. Guizot n'admet pas. Faite ou non, il se donne tout le mouvement possible pour qu'elle s'accomplisse, et Mme de Flahaut guette, d'Ems, l'arrivée de AI. et de Mme de Mettcrnich au Johannisberg. Pour moi, je conserve mon attitude expectante, fort décidé à ne quitter Berlin que pour Vienne ou Londres.

« M. de Werther a donné sa démission de ministre des Affaires étrangères. Il sera remplacé par le comte Maltzan, mais on ne sait pas encore qui remplacera celui-ci à Vienne. Le Roi a accordé à Wertlier l'Aigle noir et a rendu héréditaire dans sa famille le titre de Baron, qui jusqu'à présent n'avait été que personnel. Arnim, de Paris, est nommé Comte.

a Les affaires de Toulouse (I) m'inquiètent plus;

(1) La question du recensement avait agité les habitants de Toulouse, dans les journées des 9 et 10 juillet. Ces troubles paraissaient apaisés, quand tout à coup éclata le 12 une émeute sérieuse : de nombreux rassemblements parcoururentles rues, des barricades furent formées, et la journée du 13 fut très menaçante. La ville fut sauvée par la sagesse du maire par intérim, M. Arzac, qui sut habilement ramener le calme et la tranquillité.

AOLT 1841 105

aucune autre ville de France n'a imité ce triste exemple : Les journées de Juillet ont été célébrées avec ordre. L'emprunt ne sera pas nécessaire en totalité; les brèches financières se réparent, et il nous restera la France retrempée et sa force militaire réorganisée. Que tout cela ne profite qu'à la paix, je le désire ardemment. »

Voilà la prose, ou si on aime mieux, la poésie de M. Bresson.

Gunthersdorf, 7 aoitt 1841. — J'ai reçu une lettre de M. Mole, qui se plaint de sa santé, traite les troubles de Toulouse et tout l'état de la France avec autant de tristesse que M. Bresson en parlait avec satisfaction dans la lettre citée hier.

La duchesse de Montmorency m'écrit que Mgr Affre, ayant défendu à M. Genoude de prêcher, celui-ci est venu lui demander le motif de cette interdiction. Monseigneur a répondu que c'était à cause de ses opinions anti-gouvernementales. M. Genoude s'est fâché et a répliqué que, si Monseigneur persistait dans celte défense, il ferait imprimer tout ce que Mgr Affre a écrit, il y a quelques années, contre la Monarchie de Juillet, et dont il a en mains les pièces originales et signées. Sur ce, l'Archevêque s'est radouci, et M. Genoude prêchera. Voilà, ce me semble, une attitude épiscopale bien digne! Cela me fait faire des comparaisons avec le passé, et me confirme dans ma conviction que Mgr de Quélen a été le dernier véritable Archevêque de Paris. Le temps actuel ne semble plus comporter aucune grande et noble existence

en aucun genre. Tout se réduit, tout s'avilit et s'aplatit.

Giinthersdorf, IG août 1841. — En mettant cette date à ce papier, je ne puis m'empêcher d'être saisie au cœur par un souvenir qui me sera toujours cher et sacré : c'est aujourd'hui la Saint-Hyacinthe, la fête de feu Mgr de Quélen ! Je suis sûre qu'au Sacré-Cœur on entend la messe à son intention. Pendant bien des années, on lui portait, ce jour-là, un arbuste de ma part. Il y a deux ans, encore malade, à Conflans, il fit entrer mon domestique qui lui portait un oranger, et me fit écrire, par Mme de Gramont, que de tous les bouquets qu'il venait de recevoir le mien lui avait fait le plus de plaisir. Je ne puis, maintenant, que lui adresser des prières dans le Ciel. Je me figure souvent qu'il y est réuni à Celui pour lequel il a tant prié lui-même, et que tous deux demandent pour moi, à Dieu, la grâce d'une bonne mort, et avant tout, celle d'une vie chrétienne, car il est rare qu'on arrive à l'une sans l'autre, et si Dieu fait quelquefois des grâces tardives, il ne faut pas s'y reposer et négliger de les mériter. Je me dis souvent de ces paroles vraies et sérieuses, sans trouver qu'elles me profitent assez. L'esprit du monde, ce vieil ennemi, est difficile à déraciner.

A Wartenberg, j'ai inspecté l'école protestante. L'an dernier, j'avais assisté à l'examen des enfants catholiques ; sans prévention, je puis assurer que cette dernière est infiniment supérieure à l'autre.

La poste m'a apporté une lettre du Maréchal de la

Cour, qui m'annonce officiellement, de la part de Leurs Majestés, leur passage ici, le 31 de ce mois.

Gilnthersdorf, 18 août 1841 . — J'ai reçu une lettre de M. Bresson, qui, m'ayant depuis longtemps annoncé sa visite, me demande de la placer le 31 de ce mois, de rester ici le 31, pour le passage du Roi, et de repartir le 1". 11 me dit que le Roi, ayant su son projet de venir ici, venait de lui dire à sa dernière audience qu'il espérait le rencontrer chez moi. Il me dit aussi que les nominations diplomatiques ne se feront qu'après l'installation du ministère Torj, auquel la Reine d'Angleterre ne pourra pas échapper.

Il ajoute que M. et MmeThiers sont à Berlin et y provoquent une vive curiosité. On fait haie sur leur passage. M. Thiers paraît s'appliquer à ôter à son voyage tout caractère politique et se montre très circonspect. Il a demandé à voir le Roi. M. Bresson attendait, quand il m'écrivait, la réponse de Sans-Souci à cette demande.

Gfmthersdorf, 20 août 1841. — J'ai fait hier une longue course dans mes propriétés, de l'autre côté de l'Oder. Il faisait très beau. Le temps est aussi, ce matin, fort clair; Dieu veuille qu'il en soit ainsi le jour où le Roi passera ici.

Gilnthersdorf, 21 août 1841. — En Allemagne, on fête encore plus les jours de naissance que les jours de fête (1) ;

(1) La duchesse de Talleyrand était née le 21 août 1793.

aussi, depuis hier, les compliments et bouquets vont leur train. Tous les curés catholiques sont venus, hier, m'offrir des vœux et m'ont promis de dire ce matin la messe à mon intention. Hier au soir, tous les maîtres d'écoles catholiques (il y en a douze dans mes terres), se sont réunis, quoiqu'il y en ait qui demeurent à huit lieues d'ici; ils sont venus me chanter, en parties, avec les meilleurs élèves de leurs écoles, des vers simples et touchants, réellement très bien dits et inspirés, sans accompagnement d'instruments : c'était fort joli et aimable. Je suis très sensible aux témoignages d'affection; j'ai donc été fort touchée.

Gûnthersdorf, 22 août 1841. — J'ai eu, hier, une nombreuse compagnie à dîner; je l'ai menée au tir arrangé dans la Faisanderie- Tous les gardes, fermiers et employés y étaient réunis ; il y avait de la musique dans les bosquets, des fleurs partout, et du soleil à souhait. J'ai donné trois prix : une carabine de chasse, un couteau de chasse et une gibecière. Les deux Préfets, dans les départements desquels j'ai des terres, sont venus après le dîner et ont pris le thé. Il faisait si beau que, malgré la nuit, tout le monde n'est parti qu'à l'heure de mon coucher.

Gûnthersdorfy 25 août 1841. — J'ai eu, hier, une lettre de la princesse de Lieven; en voici le principal : « On dit que la société viennoise ferait mauvais accueil à M. Bresson : M. de Metternich le fait insinuer ici. Il n'a pas grand goût à aucun de ceux qui sont sur les rangs

pour cette place, mais encore moins pour Bresson que pour les autres; Apponyi ne se gêne pas pour le dire. Je pense que lord Cowley remplacera lord Granville. Lady Palmerston est désolée de perdre Dowuing Street (1). Lord Palmerston fait meilleure contenance qu'elle. Son discours aux électeurs de Tiverton l'a tout à fait achevé dans l'opinion du public français ; il en reste ici bien de la rancune, et l'on se sépare de lui assez mal. »

Je compte quitter la Silésie d'aujourd'hui en huit; je voudrais fort saluer ma douce Touraine au 1" octobre. Les gazettes locales ne disent rien, si ce n'est que le Roi a reçu M. Thiers, non pas à Sans-Souci, mais à Berlin, en audience particuhère, et que l'audience a duré vingt minutes. M. Thiers portait l'habit d'académicien et les ordres de Belgique et d'Espagne. Il a été, dans tout son voyage, l'objet d'une curiosité extrême mais plus vive que bienveillante, et s'il comprenait l'allemand, il aurait pu entendre plus d'une parole déplaisante.

J'ai fait des arrangements avec mon jardinier et un Eirchitecte, pour les décorations du jour oii le Roi s'arrêtera ici. Elles consisteront en beaucoup de guirlandes, pyramides, festons et arceaux de dahlias de toutes couleurs, qui, depuis l'avenue jusqu'à la maison, décoreront la route que suivra le Roi. Ce lieu-ci n'a rien de grandiose, d'imposant; il n'a aucune vue; il est frais, vert, les arbres sont beaux, le jardin soigné, la maison grande, mais plate, sans architecture, et surmontée d'un fort

(1) C'est dans Downing Street que se trourait la demeure du ministre des Affaires étrangères.

grand et vilain toit; il n'y a donc qu'à force de fleurs qu'on peut donner à tout cela une certaine grâce. Le vestibule intérieur se transforme en orangerie; enfin, le tout aura un petit air de fête, sans prétentions, qui prouvera au moins ma bonne volonté.

Gûnthersdorf, 30 août 1841. — Ma nièce Hohenthal m'est arrivée hier. Elle m'a raconté que Mme Thiers était si malade à Dresde que de l'auberge on l'avait transportée dans la maison du médecin. M. Thiers a dit à quelqu'un, de qui ma nièce le tenait, que son audience chez le Roi de Prusse avait été courte et froide et que le Roi ne lui avait parlé que d'art, en quoi il me paraît avoir eu parfaitement raison. Le général de Rumigny, au contraire, est traité à merveille.

Gûnthersdorf, 31 août 1841. — Hier, après dîner, je suis partie avec mon neveu Hiron et nous avons été à GrUnberg y attendre Leurs Majestés chez la Grande- Maîtresse de la Reine qui l'y avait précédée. La prodigieuse quantité d'arcs de triomphe, de députations, de harangues, de cavalcades, a si bien retenu les Majestés qu'Elles ne sont arrivées à leur coucher qu'à dix heures et demie du soir, ce qui, du reste, a été très favorable aux illuminations et feux d'artifice de notre chef-Heu. Plusieurs des principaux propriétaires de ce district y étaient venus. Le Roi, ainsi que hi Reine, m'ont reçue seule d'abord, puis le reste du monde. Leurs Majestés voulaient me retenir à souper, mais, ayant encore beau-

coup de choses à régler ici, j'ai demande la permission de me retirer. Je suis rentrée à une heure et demie du matin. Heureusement, la nuit était admirable et le clair de lune superbe.

J'ai trouvé le général de Rumigny à Griinberg. 11 suit le Roi aux manœuvres et vient ici ce matin. Le temps est charmant, éclatant, et j'ai envie de me mettre à genoux devant le soleil, pour le remercier de sa bonne grâce.

Giinthersdorf, \" septembre 1841. — La journée d'hier s'est très bien passée. Leurs Majestés étaient de très bonne humeur et très aimables, le temps à souhait, les fleurs en abondance, le déjeuner bon, le service convenable, la population, en habits de fête, fort nombreuse et fort respectueuse. J'ai suivi le Roi, en calèche, avec mon neveu, jusqu'au premier relais, qui est dans un village à moi, où Sa Majesté a trouvé encore un arc de triomphe, mes gardes, et toutes sortes d'accueils champêtres. Le Roi, qui ne savait pas que je suivais, car je n'en avais pas prévenu, a été tout surpris de me voir; il est descendu de sa voiture et m'y a fait prendre sa place, parce que la Reine a voulu encore m'embrasser; enfin, ils ont eu l'air satisfait, et cela m'a fait un très grand plaisir.

Le général de Rumigny est parti aussitôt après le Roi, M. Bresson après le dîner, les Biron après le thé, ma nièce Hohenthal cette nuit ; je suis seule ici.

Giinfhersdorf, 2 septembre 1841. — Je pars décidé-

112 CHROMQUE

ment ce soir; je trace, avant de partir, un nouvel ajoute au jardin, qui le rendra vraiment grandiose, et je laisse de la besogne à l'architecte pour changer le toit lourd et pourri en un attique à toit plat.

Berlin, 3 septembre 1841. — J'arrive ici, ayant mis dix-sept heures pour faire cinquante-quatre lieues de France. Ici, où on ne peut pas faire courir devant soi, c'est très bien aller.

M. Bresson m'a conte qu'il était impossible d'être plus maussade et plus désagréable que Mme Thiers ; elle a été malade, ou a fait semblant, et a déclaré qu'elle mourrait si elle restait plus longtemps en Allemagne, qui lui apparaissait comme la Sibérie.

Berlin, 5 septembre 1841. — Je suis allée hier chez les Werther, qui vont bientôt changer leur position diplomatique contre une situation de Cour ; c'est Werther qui, en bon courtisan, a demandé ce changement, en temps utile; il s'est, par là, épargné un dégoût et procuré une bonne situation. Mme de Werther et Joséphine regrettent ce qu'elles quittent.

Berlin, 6 septembre 1841. — Je vais me livrer au chemin de fer jusqu'à Potsdam. A Potsdam, je ferai ma toilette et dînerai chez la Princesse Charles de Prusse, au Klein Glie?iicke, aux portes de la ville ; je me remettrai ensuite en route et passerai la nuit en voiture, pour arriver demain dans la matinée à Leipzig, où je trouverai

les Hohenthal qui m'amènent ma nièce Fanny Biron que j'ai consenti à emmener avec moi en France ; on redoutait pour sa santé, qui est délicate, un hiver de Saxe.

Leipzig, 7 septembre 1841. — J'ai quitté mon auberge de Berlin hier matin. J'ai été prendre du chocolat chez Mme de Perponcher, où j'ai appris la triste nouvelle de la mort subite de ma jeune et charmante voisine, la princesse Adélaïde Carolath, mariée sous les auspices les plus dramatiques, il y a un an, à son cousin, et qu'une rougeole rentrée a enlevée en peu d'heures. C'était une personne vraiment idéale, et j'ai été bien saisie de cette disparition si prompte.

J'ai été de Berlin à Potsdam avec le baron d'Amim, Maître des cérémonies, qui dînait aussi à Glienicke. La Princesse m'a fait faire, en poney-chaise, le tour du parc; après le dîner, une promenade à pied, puis les adieux.

Weimar, 9 septembre 1841. — Nous nous sommes séparées hier matin, à Leipzig, des Hohenthal. Les deux sœurs ont eu le cœur gros en se quittant, cependant le grand air, le joli pays que nous avons traversé ont remis Fanny.

J'ai reçu ici une lettre de la Princesse de Prusse, qui, étabhe à Kreuznach sur le Rhin, me prie de l'y aller voir, du Johannisberg. J'irai certainement, quoique cela me fasse rester un jour de plus en route.

Francfort-sur-le-Mein, 11 septembre 1841. — Je suis

114 CHROX'IQLE

arrivée ici ce matin. Le temps est très beau. Ma nièce va aller, avec son ancienne gouvernanle, passer quelques jours à Bonn près de son frère, qui y est en garnison et qui est malade en ce moment. Nous nous retrouverons le 15 à Mayence. Moi, je vais demain au Johannisberg.

Francfort, 12 septembre 1841. — Hier, à l'heure du thé, nous est arrivé le comte Maltzan, qui de Kreuznach où il prend les bains est venu voir sa nièce Fanny. Il est fort aise d'être Ministre des Affaires étrangères. Je doute qu'à la longue il convienne au Roi de Prusse, car il est véhément, irascible, emporté, et le Roi, bon comme un ange, est vif comme salpêtre; mais cela ne me regarde pas. Le Comte est aimable et doux dans sa conversation de salon, et quand il sera déshabitué du commérage, défaut dont il a été infecté à Vienne, il sera très agréable, pour ceux qui n'auront pas d'affaires à traiter avec lui.

Johannisberg, 13 septembre 1841. — Je suis arrivée ici hier à deux heures par une chaleur extrême. Je connaissais déjà ce lieu-ci; on y a fait peu de changements. La vue est très étendue, très riche, mais je trouve celle de Rochecotte, qui est analogue, plus gracieuse, tant à cause de la forêt qui couronne ma maison, que par la végétation de la Loire et des coteaux qui sont en face de moi, et qui rendent la vallée plus verte et plus belle. Ici, les vignes seules envahissent tout. Le château est très grand, et les appartements spacieux, mais assez pauvrement meublés. J'y ai été reçue à merveille, non seulement par

es maîtres de la maison, mais par bien d'autres personnes de ma connaissance ; mon cousin Paul Medem, qui aime autant retourner à Stuttgart comme Ministre que d'aller à Vienne comme Chargé d'affaires; \I. de Tatitscheff, à peu près complètement aveugle, et Neumann qui retourne demain à Londres.

Je ne sais aucune noui^elle ; le prince de Mettemich dit qu'il n'y en a pas. Il est fort aise de la chute des Whigs en Angleterre, et fort gracieux pour M. Guizot; il regrette qu'on ne lui envoie pas le duc de Montebello h Vienne; il reçoit des lettres humbles de M. de Flahaut, et commence à trouver qu'un Ambassadeur qui fait d'avance des platitudes doit être plus facile à manier que tout autre. Du reste, rien n'est encore officiellement connu sur le mouvement diplomatique français. On attend aujourd'hui les Apponyi, venant de Paris, et s'arrêtant ici avant de se rendre en congé en Hongrie ; ils apporteront, croit-on, quelque chose de positif sur la nomination de l'Ambassadeur de France à Vienne.

Johannisberg, 14 septembre 1841. — Je suis venue à bout de ma course à Kreuznach, qui a pris toute ma journée d'hier. Je ne suis revenue qu'à huit heures et demie du soir; j'ai dû traverser le Rhin dans l'obscurité, ce qui m'a fait un très médiocre plaisir, malgré la beauté du spectacle, car les bateaux à vapeur portant des réverbères, les lumières des rivages se reflétant dans la rivière, les masses des rochers grandis encore par les ombres de la nuit, '^tout cela faisait un effet imposant, dont je n'ai joui

qu'à moitié, parce que j'avais un peu peur. A Kreuznach, j'ai passé plusieurs heures avec la Princesse de Prusse, toujours parfaite pour moi; j'ai eu le chagrin de la trouver fort changée, inquiète de sa santé, fatiguée par les eaux, et, jusqu'à présent, n'en éprouvant pas d'autre effet. J'ai dîné chez elle avec le comte Mallzan.

Le prince de Metternich a reçu, hier, la nouvelle officielle de la nomination de M. de Flahaut à l'ambassade de Vienne : cela lui plaît médiocrement. Le reste du mouvement diplomatique français n'était pas connu.

M. de Bourqueney est fort à la mode ici. Le Prince, sans le connaître personnellement, a beaucoup loué sa façon de faire à Londres, quoiqu'il ait ajouté qu'un diplomate collaborateur du Journal des Débats était une des étrangetés de notre époque.

Johannisberg, \^ septembre 1841. — Hier, je n'ai pas quitté le château de toute la journée, quoiqu'il fît très beau. J'étais bien aise de me reposer; d'ailleurs, on est ici trop occupé à recevoir toutes les personnes qui se succèdent pour songer à la vie de campagne proprement dite.

Mayence, 16 septembre 1841. — J'ai quitté le Johannisberg hier, fort touchée de toute la bienveillance des maîtres du lieu, et fort aise de mon séjour auprès d'eux. Je suis arrivée ici de bonne heure. J'y ai trouvé Mme de Binzer, Paul Medem et le baron de Zedlitz qui m'y attendaient; le baron, poète connu, est maintenant le succès-

SEPTEMBRE ISil

seur de Gontz, auprès du prince de Metternich, pour je ne sais quelle publication politique. Pendant que je dînais avec tout ce monde, trois coups de canon ont signalé le bateau à vapeur sur lequel la Princesse de Prusse remontait le Rhin pour se rendre, par Mannheim, à W'eimar. Le bateau relâchant dix minutes ici, à trente pas de l'auberge, j'ai été passer ces dix minutes à bord avec la Princesse. Elle ne s'y attendait pas, et m'a témoigne la plus aimable satisfaction de cette petite attention.

La soirée étant chaude et belle, nous avons été nous promener en calèche autour de la ville, dont les environs sont jolis, et voir la statue de Gutenberg, par Thorwaldsen, qui estd'un beau style. En rentrant, nous avons appris qu'un courrier des Rothschild, arrivant de Paris, avait apporté la nouvelle d'une petite émeute à Paris, et d'un coup de pistolet tiré sur le duc d'Aumale, mais qui ne l'a pas atteint (1).

Metz, \^ septembre 1841. — Je suis arrivée hier soir ici, accompagnée d'une pluie diluvienne, qui rend les voyages fort peu agréables. J'ai trouvé à l'auberge le général d'Outremont, qui a longtemps commandé à Tours. Il est en inspection à Metz, et a demandé à me voir; il m'a parlé des troubles de Clermont comme plus sérieux encore

(1) Les faclioDs révolutionnaires, toujours en effervescence, poursuivaient avec acharnement l'idée de l'anéantissement de la Famille Royale : le 4 septembre 1841, un coup de pistotet fut tiré sur le duc d'Aumale, au moment où il descendait la rue du F'aubourg-Saint-Antoine. à la tète de son régiment, le 17* léger ; le cheval du lieutenant-colonel Levaillant, qui se tenait à côté du Prince, fut tué par une balle.

que ceux de Toulouse; en effet, le journal qu'on vient de me prêter en parle très gravement.

Paris, 20 septembre 1841. — Me voici donc rentrée dans la grande Babylone. Barante, le bon et excellent Barante, guettait mon arrivée; il a passé la soirée ici, et voici ce qu'il m'a appris : les troubles de Clermont ont eu, ont peut-être encore le caractère le plus grave; c'est une véritable Jacquerie, et les manifestations sont plus inquiétantes que tout ce qui s'est vu en France, depuis 1830(1). Barante, après trois ans et demi d'absence, est frappé et effrayé des dégradations en tous genres, et surtout dans la morale politique, qui se manifestent ici. Il disait spirituellement qu'il n'avait point encore vu, ici, un liomme en estimant un autre. Il va aller passer six semaines chez lui, en Auvergne, puis restera l'hiver ici, et ne retournera qu'au printemps à Saint-Pétersbourg. Sainte- Aulaire est parti, il y a quarante huit heures, pour son nouveau poste à Londres. Sa femme ne le rejoindra qu'au mois de février, et Mme de Flahaut n'ira à Vienne qu'après avoir marié sa fille Emilie, pour laquelle il ne se présente pas encore d'épouseur.

Voilà Bertin l'aîné mort, et Bertin de Veaux avec une nouvelle attaque '

(1) Le recensement fut, à Clermont-Ferrand comme à Toulouse, le prétexte de désordres qui éclatèrent le 13 septembre 1841 , et qui continuèrent toute la journée du lendemain : les émeutiers attaquèrent la force armée, de nombreux soldats furent tués ou blessés ; les barrières de la ville furent brûlées, et le combat acbarné. On eut à diriger des forces

Paris, 21 septeitibre 1841. — Mme de LieVen m'a relancée hier de très bonne heure. Elle venait pour questionner, et ne m'a rien raconté. Elle pourra répéter à l'Europe ce que je lui ai dit du coin que je connais ! J'ai pris le parti de dire du bien de tout le monde, ce qui l'a impatientée ! J'ai fini par lui dire que, partout, on croyait et disait que c'était elle qui faisait et défaisait les ambassadeurs, ce qui l'a embarrassée! Du reste, ce que je disais là était vrai ; on le croit partout, et je crois qu'on a raison de le croire. Elle m'a invitée à dîner jeudi à Beauséjour.

Humboldt est venu à son tour. Je lui ai conté la Silésie. Enfin, M. de Salvandy est arrivé, ravi d'être ambassadeur à Madrid, et se réservant de revenir pour la session de la Chambre des Députés, et d'y garder sa vice-présidence. Mon fils Valençay est venu dîner avec moi, et m'a appris la mort du vieux Hottinger, qui me fait de la peine ; c'était un homme très honorable, attaché à feu M. de Talleyrand, et ami de Labouchère. Il y a là bien des souvenirs d'un passé qui s'efface extérieurement avec une effrayante rapidité.

11 y a une petite émotion permanente dans les quartiers éloignés de Paris. On n'en comprend pas même le but; mais il me semble que ce soit comme l'état normal de Paris. Revenir aux grands éclats de 1831 ! C'est se rajeunir sans se fortifier, quand il faudrait se vieillir pour se grandir. Heureusement que les troupes sont excellentes partout; mais aussi, il en faut partout. On est fort décidé

militaires considérables sur la ville, pour faire cesser la résistance et pour rétablir l'ordre.

IJO CHROXMQUE

et même désireux à s'en servir vigoureusement; e'est très bien, mais qu'il est heureux de le pouvoir, et de n'avoir pas une guerre extérieure à côté des plaies du dedans!

Mes lettres d'Auvergne ne sont pas satisfaisantes (1). Décidément, Pauline passera son hiver dans le midi, à Rome si je ne vais pas à Nice. Elle désire si vivement me revoir, que je me décide pour Nice, où j'irai au mois de décembre pour en revenir au mois de mars. J'espère que ce sera bon aussi pour ma nièce Fanny. Pour moi, personnellement, c'est un grand sacrifice ; j'aurais besoin d'un long repos, et de me caser pour longtemps à Rochecotte ; mais Pauline est réellement malade, elle me désire beaucoup, et me l'exprime si tendrement ; son mari se joint à elle avec tant d'insistance, qu'il n'y a pas à hésiter.

Parisy 22 septembre 1841. — J'ai été, hier soir, avec mon fils Valençay à Saint-Cloud, où j'ai pu, tout d'une fois, voir la Famille Royale réunie, même les Majestés belges. Tous partent pour Compiègne. La Reine avait des nouvelles du prince de Joinville, de Terre-Neuve. Il se dirigeait vers Halifax.

Paris, 23 septembre 1841. — J'ai vu hier l'abbé Dupanloup, qui m'a dit avoir en sa possession une correspondance de M. de Talleyrand avec le cardinal Fesch, du plus grand intérêt, et aussi celle de M. de Talleyrand avec le Chapitre d'Autun, aux époques les plus délicates

(1) Le marquis et la marquise de Castellane y étaient établis, dans leur terre d'Aubijou.

SEPTEUBRË 1841 121

et les plus difficiles ; il est d'autant plus heureux de ces découvertes, qu'elles confirment son système sur M. de Talleyrand, et font, en général, beaucoup d'honneur à celui-ci.

J'ai été dîner hier à Beauséjour, chez Mme de Lieven, et j'y ai mené Baraute, qui était prié. Les autres convives étaient le duc de Noailles, M. Guizot et M. Bulwer. La conversation a été assez animée et variée, et celle de Barante de beaucoup la plus naturelle et la plus agréable. Quant à des nouvelles, on n'en disait pas.

Paris ^ 20 septembre 1841 . — J'ai été hier, à Champlàtreux avec le baron de Humboldt. Le temps nous a été fort contraire, et a gâté cette course. Je connaissais Champlàtreux d'ancienne date. Les années ne lui ont pas nui, au contraire, car M. MoIé l'a noblement arrangé, c'est-à-dire, que ce qui est arrangé est bien, mais il faudrait continuer, et surtout enlever aux grands appartements les tout petits carreaux des croisées, qui nuisent à l'effet général. A tout prendre, c'est une noble demeure, point du tout féodale, mais grave, parlementaire, telle qu'eUe convient au descendant de Mathieu Mole, dont, avec raison, le souvenir est partout. Ce qui est très bien, c'est que le portrait de la grand'mère, fille de Samuel Bernard, est dans le grand appartement. C'est avec sa dot que le grand-père de M. Mole a bâti le château actuel. Le parc est beau et largement dessiné. M. et Mme Mole sont de fort gracieux et aimables maîtres de maison.

C'est de Paris à Saint-Denis que les fortifications sont

ïii CHRdMQtJÉ

le plus ataricée^. Cela est, pour le moment, tout simplement affreux, et représente le chaos !

L'événement d'hier (car, dans ce pays, chaque jour a le sien) a été l'acquittement vraiment scandaleux du National (1). Il faut convenir que nous avons ici de bien mauvais visages.

Paris, \" octobre 1841. — J'ai vu hier, chez moi, M. Guizot, auquel je voulais parler en faveur de Charles de Talleyrand, qui, j'espère, ira bientôt rejoindre M. de Sainte-Aulaire à Londres. M. Guizot m'a appris que c'était décidément lord Cowley qui serait ambassadeur à Paris. C'était le choix désiré ici. Sir Robert Peel a refusé à lord \V ilton et au duc de Beaufort des charges de Cour, disant qu'il fallait, auprès d'une jeune Reine, des personnes plus sérieuses, et d'une moralité moins douteuse. Le duc de Beaufort a refusé l'ambassade de Saint-Pétersbourg, et le marquis de Londonderry celle de Vienne. Tous deux voulaient Paris; ils ont beaucoup d'humeur de ne pas l'obtenir, et forment déjà un petit centre d'opposition.

M. Guizot explique comme ceci les deux nominations, assez singulières, de M. de Flahaut, comme ambassadeur à Vienne, et de M. de Salvandy à Madrid. C'est qu'il a trouvé de bonne politique d'enlever l'un à M. Thiers et l'autre à

(1) Le National ayaut publié, au sujet des troubles de Cicrmont, une correspondance remplie de faussetés et d'invectives contre la Monarchie, fut accusé d'avoir porté atteinte à l'inviolabilité du Uoi, et soumis à un jugement. Le 2V septembre 1841, il était déclaré, par le jury de la Seine, non coupable des délits qui lui étaient imputés, et il fut acquitté.

OCtOBRE 1841 l'iS

M» Mole. C'est une admirable explication, et très utile aux intérêts du pays !

Courtalin, ^octobre 1841. — Je suis arrivée hier soir ici, après avoir dîné et couché à Jeurs, chez Mme Mollien. Me voici au milieu de toute la famille Montmorency, dont une grande partie se trouve ici en ce moment.

Rochecotte, 7 octobre 1841. — Me voici enfin rentrée dans mon petit Palazzo où je suis arrivée hier dans la matinée, enchantée de m'y retrouver, et de voir tous les arrangements et embellissements qui y ont été faits pendant mon absence.

Rochecotte, 12 octobre 1841. — J'ai employé tous les derniers jours à l'arrangement de ma nouvelle bibliothèque et au placement des livres. Cela m'a un peu fatiguée, mais fort amusée. Mon fils et ma belle-fille Dino sont arrivés, ainsi que ma nièce Fanny et sa gouvernante qui ont passé quelques jours à Paris, après mon départ.

J'ai eu hier la visite de la Supérieure des Filles de la Croix, deChinon, cette sainte fille qui,viu printemps dernier, venait d'être administrée quand je fus la voir ; cette bonne sœur prétend que c'est depuis ma visite qu'elle a commencé à aller mieux. Elle m'a apporté des chapelets, et a désiré prier dans ma chapelle ; elle a enlevé ma lithographie d'une chambre où elle l'a trouvée, et n'a pas eu beaucoup de peine à me décider à fonder une place d'orpheline dans l'établissement qu'elle dirige. J'ai donc

acquis le droit d'envoyer une orpiieline du village de Saint- Patrice, dont Rochecotte fait partie, recevoir une éducation chrétienne chez ces excellentes dames, et je vais procéder aujourd'hui au choix.

Rochecotte j 14 octobre 1841. — On est fort occupé à Paris de la nouvelle face des affaires d'Espagne. La guerre civile y est vraiment rallumée ; tout cela fait horreur, et tournera, en définitive, au massacre de l'innocente Isabelle (1). La Reine Christine n'a aucune envie de quitter Paris, où elle s'amuse. Elle a la terreur de rentrer en Espagne, dont elle parle avec dégoût et mépris. Elle passe, auprès de tous ceux qui la connaissent, pour spirituelle, aimable et au besoin courageuse ; mais naturellement paresseuse, aimant son plaisir, s'y livrant tant qu'elle peut, et au désespoir de jouer, forcément, un rôle politique ; aimant beaucoup les enfants qu'elle a de Munoz, et se souciant très peu de ses filles Royales.

Rochecotte, ^A: octobre 1841. — J'ai eu hier, quelques lettres à nouvelles. Voici ce que dit Mme de Lieven ;

(1) Le 7 octobre 1841, à 8 heures du soir, les généraux Léon et Concho, profitant de l'arrivée à Madrid d'uu régiment que ce dernier avait commandé, et qui lui était dévoué, voulurent tenter un coup de main pour enlever la Reine et l'Infante : ils se rendirent au Palais à la tête d'un escadron de la garde royale et, tandis qu'un régiment entourait le Palais, ils montèrent aux appartements de la Reine, heureusement bien gardés par les hallebardiqrs, qui opposèrent une vive résistance, les reçurent à coups de fusil et les repoussèrent à plusieurs reprises. — Espartero déjoua ce complot militaire et fit fusiller, le 15 octobre, le général Diego Léon.

a L'Angleterre est dans un trouble visible des nouvelles d'Amérique, et les spéculateurs de tous les pays sont fort alarmés ; il est bien difficile que la guerre ne sorte pas de toute cette complication de Grogau (1), ajoutée à celle de Mac Leod. Quant à l'Espagne, on voit tout dans les journaux. Les tentatives d'insurrection échouent partout; Espartero fait son devoir en punissant, mais quelle pitié de voir tomber ce qu'il y a de plus élevé et de plus brillant en Espagne ! La mort de ce Diego Léon, l'idole de l'armée et de Madrid, fait verser des torrents de larmes à la Reine Christine. Je ne sais comment elle se tirera des publications d'Olozaga : elle les désavoue, mais personne ne croit à ses désaveux. On a demandé le renvoi de France de Christine. Naturellement, le gouvernement refuse et continuera son hospitalité à la nièce de la Reine des Français. Je ne crois pas que Salvandy parte tout de suite pour son poste de Madrid. Sainte-Aulaire plaît à Aberdeen; Flahaut part seul ces jours-ci pour Vienne. »

La duchesse d'Albufera me mande que Mme la duchesse de Nemours est grosse, à la grande joie de la Reine, et qu'à Compiègne, ce ménage, si longtemps troublé, avait l'air en bon accord.

(1) Le 20 septembre 1841, le colonel James W. Grogau, citoyen des Etats-Unis, fut surpris pendant la nuit dans la maison d'un certain AI. Brown et sur le territoire de son pays, par des brigands en uniforme anglais, qui l'enmienèrent captifs à Montréal, au Canada. AI. Richard Jackson, gouverneur du Canada, le mit aussitôt en liberté, et fit punir un officier anglais, M. Johnson, du corps du colonel Dyer, qui avait pris part à ce coup de main.

126 ^ CHROMQUE

Rochecotte, 25 octobre 1841. — J'ai eu hier une lettre de M. de Salvandy dont voici l'extrait : « Il n'est pas impossible que, dans une douzaine de jours je reçoive l'ordre du départ. Vous avez vu, Madame la Duchesse, ce qui s'est passé à Madrid, cette insurrection, ses premières apparences, son brusque dénouement. Nous avons eu ici toutes les illusions imaginables ; nous les avons affichées, criées, mises dans nos actes publics et particuliers, dans nos rapports avec le gouvernement espagnol, avec son Ministre, avec tout le monde. Le Ministre a demandé le renvoi de la Reine Christine, qu'on lui a justement et durement refusé, mais si durement qu'on ne sait ce que feront et diront ceux de Madrid. Jusque-là, les relations sont à peu près interrompues. On ne peut rien savoir avant une dizaine de jours. Maintenant, nous sommes fort déconcertés de toutes nos sottises ; nous cherchons à sortir de là tout doucement; au premier bon vent on pressera mon départ. Dans cette position sans dignité, je me trouve, seul, en situation tolérable, parce que je n'ai partagé aucune de ces folies. Je les ai notoirement contredites; l'Espagne m'en sait gré. Elle me demande de partir; j'indique deux ou trois points, sur lesquels je désire avoir satisfaction. Ils me seront accordés ; par là, nous aurons un peu meilleur air, mais je suis confondu de cette manière de conduire les affaires de ce monde, j»

M. de Salvandy m'annonce sa visite ici, en se rendant en Espagne.

Rochecotte, 0 novembre 1841. — On me mande que

NOVBUBRE 1841 127

Tambassadeur de Russie à Paris vient de recevoir un courrier de son souverain, avec l'ordre de partir dans huit jours pour Saint-Pétersbourg. On se perd en conjectures...

fiockecotfe, 11 novembre 1841. — La duchesse d'Albuféra me mande que la véritable raison du voyage d'hiver que l'Empereur Nicolas fait faire à son Ambassadeur, le comte Pahlen, est pour éviter qu'il ne fasse le compliment du Jour de l'An au Roi, comme doyen du Corps diplomatique. On dit même que, pour avoir le moins ancien des Ambassadeurs à Paris, il va remplacer Pahlen par M. de Bouténieff, mais ce n'est qu'un on dit.

Rochecotte, 16 novembre 1841. — Hier, au moment de nous mettre à table, j'ai vu arriver M. de Salvandy; je pensais qu'il allait à Madrid. Point du tout. Ennuyé d*être sans cesse questionné, à Paris, sur les motifs de ses délais, sur l'époque de son départ, il a résolu de faire une tournée de châteaux, pour ne pas avoir à répondre aux curieux! 11 venait de Pontchartrain, et doit, d'ici, aller chez Mme de Maillé, et chez d'autres de ses amis. Il dit que la session des Chambrés sera orageuse à Paris, et que les embarras viendront des concurrences ministérielles de MM. Dufaure et Passy. .

Rochecotte, \H novembre 1841. — M. de Salvandy est parti iiier, après le déjeuner; il avait reçu, la veille, d'atroces nouvelles d'Espagne, où les massacres anar-

chiques continuaient, et où il paraît que la présence d'un Ambassadeur de France est enfin désirée par Espartero. M. de Salvandy suppose donc qu'il traversera bientôt les Pyrénées. Avant de partir, il nous a conté une anecdote assez drôle. Il a rencontré, il y a quelques jours, M. et Mme Demidoff, chez la duchesse Decazes ; il n'y avait que trois ou quatre personnes dans le salon, la conversation y était presque générale : on y parle de l'histoire qui circule à Paris en ce moment, que Mlle Rachel se serait vendue à M. Véron pour 200000 francs. Sur cela, M. Demidoff, avec un air et une façon inimitables, s'est écrié : " Voyez la puissance de l'argent! 55 Les personnes qui étaient là, après un coup d'œil involontaire à Mme Demidoff, se sont tues. Une visite, annoncée peu après, a fort heureusement rompu ce silence.

J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven. Elle dit que la Reine d'Angleterre a été désappointée de ne pas accoucher de deux jumeaux; elle comptait que le prince de Galles serait accompagné d'un duc d'York (1) . L'Angleterre a fait passer une note pour demander l'expHcation de la concentration des troupes françaises vers les Pyrénées, et pour annoncer qu'elle ne souffiirait pas que nous portassions la guerre en Espagne. Elle a arrêté des velléités très vives d'y soutenir, par du canon, les amis de la Reine Christine. Cette Reine est au désespoir qu'on veuille se servir d'elle comme prétexte ; elle dit, en parlant d'ellemême, que ses chances sont finies, qu'il ne faut pas s'en

(1) Edouard VII était né le 9 novembre.

occuper; elle ne veut pas rentrer en Espagne, disant qu'elle ne manquerait pas d'y trouver le sort de Marie- Antoinette.

Nous avons lu, hier au soir, dans le salon, un éloge de Mme de Rumford, fait par M. Guizot, et qu'il m'a envoyé; je le trouve un peu âpre, avec des phrases très longues ; bref, il manque de grâce, mais non pas d'esprit.

Rochecotte, 27 novembre 1841. — J'ai eu des lettres de mon gendre, de Carrare, du 17. Ils devaient être dès le lendemain à Florence, mais ils ont éprouvé une tempête de dix-huit heures dans le golfe de la Spezzia, des dangers, des avaries; enfin, ils se trouvaient heureux d'être à terre, dans un voiturin, car il n'y avait pas eu moyen de débarquer leur voiture. Les détails qu'il me donne sont cruels. Ma pauvre Pauline était fatiguée, épuisée, anéantie. Elle avait eu le pressentiment que sa traversée tournerait mal, car elle me mandait, de Gênes, qu'elle prenait cette route avec une extrême répugnance.

Rochecotte, 28 novembre 1841. — J'ai eu une lettre de Pauline, de Lucques, qui ajoute des détails graves à ceux que son mari m'avait donnés. Ils ont failli sombrer, et ils ont gagné, de leur personne, un rocher de la côte dans une nacelle. Mon gendre a manqué être englouti; enfin, c'est un vrai sinistre ! Il me tarde bien de savoir ma chère Pauline se reposant enfin pendant quelques semaines à Florence. Pendant les terribles heures qu'ils ont passées en mer, deux navires ont péri, corps et biens, devant Livourne. m. 9

Rochecotte, 2 décembre 1841. — J'ai terminé, hier, mes visites d'adieux, par un temps qui a donné vraiment quelque mérite à ma politesse. A la fin du dîner, nous avons vu arriver M. de Salvandy, allant cette fois-ci pour de bon à Madrid. Il repart ce matin.

J'ai eu hier des lettres du 22, de Florence, de Pauline ; elle y vivait d'emprunt, n'ayant encore retrouvé ni malles, ni voiture ; elle y est arrivée en vraie héroïne de roman, avec sa cassette à bijoux sous le bras, et pas une chemise !

Rochecotte, 3 décembre 1841. — Hier matin un coup de tonnerre, un large éclair, suivi d'une trombe d'eau qui a éclaté sur Rochecotte, nous a tous fait précipiter hors de nos chambres. Il y a eu deux pouces d'eau dans la salle à manger et quatre dans la cuisine. Mme de Podenas est arrivée peu après avec son fils, de chez sa mère, la duchesse des Cars, qui habite un château de l'autre côté de Tours. J'ai beaucoup connu jadis Mme de Podenas, je la retrouve toujours avec plaisir; j'avais même l'intention, la croyant en Italie, d'aller de Nice à Gênes la voir, car elle est établie depuis quelques années dans une villa près de cette ville, qu'elle a achetée, qui s'appelle // Paradiso, bâtie par Michel-Ange. Elle est fort changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle est repartie courageusement dans la soirée. M. de Salvandy était reparti hier matin pour Madrid ; Alava, qui était ici, pour Tours; Vestier, pour Chinon ; mon fils, pour Valençay; nous sommes seules, Fanny et moi, jusqu'à notre prochain départ pour Nice.

Rochecotte, 5 décembre 1841. — J'ai été livrée liier, uniquement, aux préparatifs qui précèdent un départ; ma nièce est toujours souffrante, moi pas trop bien, et le temps affreux.

J'ai reçu, liier, une lettre fort aimable et obligeante de M. le duc d'Orléans. Il m'écrit pour me dire adieu avant mon départ, et me témoigner la part qu'il a prise aux dangers courus en mer par les CasteUane, dont il avait entendu parler par la duchesse d'Albuféra. 11 se montre fort inquiet de l'état général des esprits et très peu salisfait de la direction supérieure.

Saint-Aignan, 7 décembre 1841. — J'ai quitté hier matin mon bon petit Rochecotte, pour reprendre cette sotte vie des grandes routes, rendue plus pénible encore par la très hideuse saison. Nous avons déjeuné à Tours avec le Préfet, Alava et Vestier. En passant devant Chenonceaux, j'y ai fait une visite d'une demi-heure, que je devais depuis des années, à Mme de Villeneuve. Une pluie furieuse nous a ensuite conduites ici. La route, en quittant le département d'Indre-et-Loire, pour entrer dans relui de Loir-et-Cher, cesse d'être bonne; d'ailleurs, la pluie et les débordements du Cher l'ont gâtée et on passait dans une espèce de lac; je ne puis point cacher que j'ai poussé quelques cris perçants. Nous avons été très bien reçues par M. de Chalais, son frère, le baron et la baronne de Montmorency. Ce sont tous les habitants du château, avec l'architecte qui y travaille. On y fait d'assez grands travaux, solides et même riches comme construction, mais.

malheureusement, d'un style qui ne me paraît pas assez analogue à celui des constructions primitives. C'est, par exemple, une grosse tour saxonne à côté des tourelles pointues de Louis XI. Ce château est très froid; les calorifères, les doubles croisées, les tapis, les portières, les draperies de Rochecotte, me gâtent toute autre demeure ; je gèle partout ailleurs.

Hier, à Chenonceaux, j'ai vu un très joli portrait de la Reine Louise de Vaudémont, et un grand vitrail de couleur (peinture moderne) que le Roi venait d'envoyer aux Villeneuve. Le duc de Montpensier qui, cet été, d'Amboise, avait visité Chenonceaux, leur a valu cette attention, qui prouve que le jeune Prince n'est pas, comme moi, entré dans la chambre à coucher de Mme de Villeneuve, où le portrait de Mgr le duc de Bordeaux, donné par Berryer, est suspendu à côté de son lit et de façon à frapper soir et matin les regards de la châtelaine.

Valençay, 8 décembre 1841. — Je suis arrivée ici hier soir. Je vais entendre la messe chez les Sœurs, près du tombeau de notre cher M. de Talleyrand. Demain matin nous nous remettons en route, pour aller dîner et coucher chez Mme d'Arenberg, à Menetou-Salon.

Menetoîi- Salon j 10 décembre 1841. — Le prince et la princesse d'Arenberg ont mis tant de bonne grâce à nous garder un jour de plus, le temps était si exécrable, Fanny et mon fils Valençay, qui est venu nous rejoindre hier, ont été si fort de l'avis de ce délai, que je me suis décidée

à rester encore ici toute la journée d'aujourd'hui. Hier, il n'y a pas eu moyen de sortir de la maison ; c'est à peine si nous avons eu le courage de parcourir le château, que M. d'Arenberg a tiré de ses ruines pour en faire une vaste et noble demeure. Elle a un caractère de château de chasse que j'aime; c'est grave, simple, commode, et situé au milieu de fort beaux bois. Je préfère beaucoup Menetou à leur château de Franche-Comté, Arlay. Les trois enfants de ma cousine sont bien élevés, gais et gentils; tout l'intérieur est fort heureux, fort uni, raisonnable, bien et largement établi.

A l'extrémité de la maison, ce n'est qu'ébauche encore, mais avec de beaux bois, de l'espace et de la fortune, tout s'arrange assez facilement, et ces trois conditions sont toutes à la disposition des d'Arenberg. Je ne blâme qu'une seule chose à Menetou, c'est l'horrible barbouillage de rouge, blanc et orange dont on a enduit les murs extérieurs. M. d'Arenberg dit que c'est flamand, cela me semble hideux. Le chenil est un véritable petit bijou ; en tout, la vénerie domine, et tout s'y fait au son des fanfares et au bruit des chiens. Les enfants savent par cœur toutes les chansons de chasse, et distinguent à l'instant la vue du débouché et le sanglier du marcassin ; c'en est curieux.

Lyorif 14 décembre 1841. — Avant-hier, dimanche, après la messe, nous sommes parties, escortées par mon fils Valençay et par M. d'Arenberg, pour Bourges, où j'ai visité la maison, assez curieuse, de Cujas, et celle, bien

intéressante, de Jacques Cœur; puis l'Ecole normale, autrefois la maison du frère de Jacques Cœur; de là, l'ancien palais de Charles VII devenu maintenant un couvent de Sœurs bleues; et enfin la Cathédrale. On y lisait l'oraison funèbre de M. de Villèle, dernier Archevêque de Bourges. Don Carlos (1) , safemme et ses enfants assistaient avec raison à cet hommage rendu au Prélat qui, par ses aumônes et ses respects, adoucissait leur triste captivité. Don Carlos est moins laid, surtout moins chétif que je ne pensais; sa femme était tellement cachée par son chapeau que je n'ai pu la distinguer. Ce chapeau et ce châle étaient ceux d'une pauvresse; cela fait pitié. Je suis passée devant la petite et triste maison qui leur est assignée, et qui est entourée de corps de garde et de gens de la police.

Pour changer de chevaux, à Bourges, il faut des formalités infinies, des autorisations du Préfet, des visas, enfin, c'est insupportable. Après avoir passé par toutes ces vexations et avoir déjeuné, nous nous sommes séparées de M. de Valençay et de M. d'Arenberg. Nous espérions gagner Moulins le même jour, mais le temps était devenu si effroyable, que nous avons pris gîte dans un horrible cabaret oîi il fumait à aveugler. Au petit point du jour, nous nous sommes remises en route hier, et sommes arrivées ici aujourd'hui à midi. Lyon m'a frappée comme

(1) Après de longues luttes entre les Carlistes et les Christinos, qui inondèrent la péninsule de sang jusqu'en 1839, Don Carlos dut, à cette époque, chercher un refuge en France. Il reçut pour résidence la ville de Bourges, y fut étroitement surveillé, et obtint seulement en 1847 la faveur de passer en Autriche.

DECEMBRE 1841 13o

par le passé (c'est la cinquième fois que j'y viens) par sa position originale et pittoresque, mais j'y ai trouvé un changement fâcheux, depuis quinze ans que j'y étais venue pour la dernière fois : c'est que l'énorme quantité des machines à vapeur qui s'y sont accumulées et l'usage du charbon de terre ont noirci tous les édifices ; le brouillard de la saison est teint en noir, précisément comme à Londres, de sorte qu'à la couleur générale et à l'odeur j'ai eu peine à comprendre que je n'étais pas en Angleterre. Lyon a beaucoup perdu par là, et même la jolie place Bellecour me semble, depuis qu'elle est d'un brun gris, ne plus justifier sa réputation.

Aix-en-Provence, 17 décembre 1841. — Je n'ai heureusement aucun accident à conter, et, malheureusement, aucune belle description à faire. Le ciel même de la Provence est fort peu beau en ce moment; son sol, toujours aride et dépouillé; les oliviers sont de vilains petits arbres, et la région des orangers ne commence pas encore ici. La première fois que je visitai le Midi, j'eus beaucoup de déceptions sous le rapport du paysage, et chaque fois que j'y reviens, je me confirme dans la conviction, qu'excepté la vue sur la Méditerranée, quand on y est parvenu, et la couleur du ciel quand, par exception, il n'est pas voilé comme maintenant, il ne faut rien demander de beau à ce pays-ci. Nous avons visité Avignon assez en détail : c'était une ancienne connaissance pour moi, mais Fanny en était curieuse, et nous y avons déjeuné ce matin. Nous avons exploré l'ancien château

des Papes, qui actuellement est une caserne, et l'église de la Miséricorde.

Nice^ 20 décembre 1841. — Me voici donc au terme de ce voyage, qui a duré quinze mortels jours! Nous avons quitté Aix avant-hier, après que ma nièce eut satisfait à ses curiosités archéologiques ; nous sommes parties avec un soleil qui aurait été réjouissant, sans l'accompagnement du mistral. Arrivées à neuf heures du soir à Brignoles, mais effrayées de l'horrible saleté de l'auberge, nous nous sommes décidées à passer outre. Une fois engagées dans les montagnes de l'Esterel, qu'il faut quatre heures pour monter et trois pour redescendre, le froid est devenu cruel. A l'aube du jour, les cimes des montagnes nous sont apparues couvertes de neige. Au point culminant de la montagne, où se trouve le relais de poste, vingt montagnards à allures assez sauvages, ayant tous des fusils à la main, se disposaient à partir pour chasser les sangUers et les loups qui habitent ces rudes contrées. Cette halte de chasseurs montagnards, auxquels s'étaient joints des gendarmes et des douaniers, tirant déjà à l'essai des coups de fusil dont les échos des rochers répétaient le son, faisait un tableau qui aurait été curieux à dessiner, mais personne de nous ne pensait au pittoresque, tant notre nuit nous avait semblé glaciale. Arrivées dans la vallée, la température a brusquement changé; le soleil était chaud, la mer bleue, les oliviers grands et couverts de fruits, les orangers chargés de leurs pommes dorées, les haies de rosiers en fleurs. La ville de Cannes, dominée

par son vieux château, se détachait à ravir, comme fond de paysage, sur les âpres montagnes que nous quittions ; l'île Sainte-Marguerite avec tous ses souvenirs, nageant paisiblement sur cette mer d'azur, complétait fort bien le paysage, dont nous avions besoin pour nous dégeler et nous remettre en goût du Midi, contre lequel nous étions fort en train de médire. Avant d'entrer à Cannes, nous avons vu à droite la villa Taylor et à gauche la villa Brougham, qui ont l'air de maisons de campagne d'agents de change retirés. Celle de lord Brougham est séparée de la route par une grande grille en fer, dont chaque pointe est surmontée d'une grande fleur de lis dorée.

De Cannes, il ne nous restait plus que neuf lieues à faire pour arriver à Nice; il était neuf heures du matin, nous pensions donc pouvoir dîner hier ici, mais voici nos malheurs ! Arrivées à Antibes, dernier relais avant Nice, à midi, point de chevaux, et déclaration formelle de ne pouvoir en obtenir avant quati-e heures, moment auquel on ne conduit plus à Nice, à cause de la rupture du pont du Var, qu'on ne passe plus, une fois la nuit venue. Nous voilà donc obligées de rester toute la journée à Antibes, et d'y coucher ; mais coucher oîi ? Rien ne peut donner l'idée des auberges de cette ville où jamais les voyageurs ne s'arrêtent : ce sont des cabarets de muletiers, du plus dégoûtant aspect. On nous a servi un repas qui nous a si bien révoltées que nous nous en sommes tenues au pain sec, et au lieu de coucher dans des lits, qui cependant, après la nuit précédente, auraient

138 ClIROiVlQUE

élé très à propos, nous avons repris position dans nos voitures. Enfermées dans ces boites, et remisées dans une écurie à moitié grange, nous avons attendu le jour, qui a paru fort tard. Les chats ont miaulé autour de nous (1), puis un gros orage a éclaté comme si nous étions au cœur de l'été : le tonnerre, les éclairs, le déluge, tout menaçait notre chétif abri. Enfin, à sept heures du matin, nous avons été délivrées de notre prison, et nous nous sommes dirigées vers Saint-Laurent du Var. Là, il a fallu quitter nos voitures et nous embarquer dans une petite nacelle, qui, après nous avoir bien ballottées, nous a fait arriver aux douanes sardes, où deux carabiniers nous ont permis de nous chauffer à leur bivouac ; nos voitures sont remontées à trois quarts de lieue plus haut, où elles ont passé la rivière à un gué presque impraticable, et à grand péril. Pendant ce temps, nous trempions un peu de pain sec dans du vin du pays, fort aigre, et nous recevions, sous des parapluies, des coups de vent et de pluie. Enfin, nous sommes cependant arrivées à une heure à Nice, par une pluie battante, longeant une mer furieuse; la bourrasque dure encore et soulève avec un bruit affreux les vagues, jusqu'à leur faire presque toucher le sommet de la terrasse sur laquelle est bâtie la maison dont j'occupe, avec Fanny, le second étage. Nos fenêtres plongent sur la mer, rien en face, rien à droite, rien à gauche que la mer. Parle soleil, la réverbération sera affreuse ; par la pluie, c'est une grande nappe grise qui se confond avec le ciel et forme le plus

(1) La duchesse de Talleyrand avait une peur innée et instinctive des chats, et ne put jamais la vaincre.

DECEMBRE 1841 lôD

triste rideau possible. Le bruissement des vagues est aussi des plus lugubres. Notre salon est immense et malgré une cheminée, très froid; ma chambre pourrait être chaude, car elle est très petite, mais la cheminée fume ; le tout est sale, comme le sont toutes les anciennes maisons de Nice ; je ne puis dire l'impression générale de tristesse et de désolation que nous éprouvons. Le bon côté, et qui console de tout le reste, c'est d'avoir revu Pauline, ni mieux, ni moins bien que lorsque je l'ai quittée il y a sept mois, souffrant toujours de la gorge, maigre et échauffée de teint, mais enfin sans aucune aggravation. Les Castellane demeurent à un bout du quartier, qu'ici ou nomme la Terrasse y et moi à l'autre.

Nice, 22 décembre 1841. — J'ai été, hier, entre le déjeuner et le dîner, chez la Grande-Duchesse Stéphanie, qui passe l'hiver ici avec sa fille. Elle m'a fait monter en voiture avec elle, pour nous promener sur la jetée, par un ciel qui m'a rappelé le Chain-Pier de Brighton. La Grande-Duchesse est très bien logée, assez loin de la mer, au milieu d'un charmant jardin, d'où il y a une belle vue sur la montagne. La maison est bien meublée, gaie et propre; tout le contraire de la mienne et guère plus cher. La Grande-Duchesse est infiniment mieux depuis qu'elle a pris les eaux de Wildbad; mais son mouvement, son agitation, les soubresauts de sa conversation, que la maladie avait amortis, ont repris avec un redoublement vraiment inquiétant.

Je n'ai rien reçu de Paris hier; une nouvelle crue a

emporté les barques et a rendu le gué impraticable, de sorte que le Var ne pouvait plus se passer, deux heures après le moment où nous l'avons traversé.

Nice, 24 décembre 1841. — J'ai fait, hier, une grande quantité de connaissances chez la Grande-Duchesse; peu valent la peine d'être nommées, sauf les de Maistre. Elle met sur ses cartes : la comtesse Azelia de Maistre, née de Sieyès. Ces deux noms vont singulièrement ensemble. Du reste, elle paraît fort bonne personne, et lui, me semble avoir tout l'esprit et l'espèce d'esprit qu'impose son nom.

Nice, 25 décembre 1841. — Hier, après le déjeuner, j'ai mené ma nièce et les Castellane à Saint-Charles, par le plus beau temps du monde; un soleil trop beau, car on était en nage pour faire deux pas; le ciel était magnifique, la vue belle et le parfum des roses, des violettes et des fleurs d'oranger enivrant; en redescendant en ville, j'ai mis quelques cartes et suis rentrée me reposer, car l'action de ce soleil ardent et l'air vif de la mer éprouvent prodigieusement.

Il y a ici un singulier usage : la veille, et le jour de Noël, et toute la nuit intermédiaire, on tire toutes les demi-heures des pétards ; des bandes de mariniers et de gens du pays traversent les rues en chantant et en criant, à faire horreur, tant c'est bruyant. Depuis vingt-quatre heures, ce sabbat ne cesse pas un instant, et a troublé, je pense, tous les sommeils.

Mice, 27 décembre 1841. — Je me souviens du temps où on allait à Mannheim faire sa cour à la Grande-Duchesse Stéphanie, le jour de la Saint-Etienne. Eh bien, hier, on a fêté ici ce même jour. A dix heures, elle a été entendre la messe au collège des Jésuites ; le Père Recteur, qui est poli et aimable, avait invité une douzaine de personnes de la société particulière de la Grande-Duchesse ; ma fille et moi en étions. La messe en musique a été très bien exécutée, puis, à la suite de la Grande-Duchesse, on a visité, par exception, tout l'établissement, et les dames ont tout vu, même les cellules des Pères. Dans chaque classe, un des élèves a fait un petit discours simple, convenable et à propos. Nous avons ensuite trouvé du café, du chocolat et des sorbets, avec beaucoup de gâteaux et de bonbons, servis dans le parloir du Recteur, qui là, a offert à la Grande-Duchesse un reliquaire, avec une relique de saint Etienne. Comme elle professe une grande admiration pour Silvio Pellico, il a ajouté un exemplaire, bien relié, des poésies de celui-ci, et une lettre autographe de Pellico. Le Père Recteur a été le soutien et le consolateur de la mère de Pellico, pendant que celui-ci était en prison, et il a beaucoup contribué depuis à sa vie chrétienne. On dit que Silvio Pellico vit maintenant dans une sainteté tout à fait rare. Ce petit hommage, de fort bon goût, a eu le plus grand succès. Avant de quitter le collège, on est entré dans le cabinet de physique, où on a fait plusieurs expériences d'électricité; on est parti enfin ; à la sortie, tous les Pères et tous les élèves étaient en ligne, et le plus jeune des enfants a offert à la Grande-

Duchesse un bouquet comme on n'en fait que dans ce pays-ci, où les fleurs abondent et où leurs couleurs et leurs parfums sont incomparables. Toute cette matinée a été arrangée à merveille; rien de pédant, rien de trop long; l'esprit et l'usage du monde, si particuliers aux Jésuites, s'y étaient sensiblement montrés; les élèves avaient un air de santé, de politesse avec de jolies façons. ,

Après dîner, nous avons été, avec Fanny et les Castellane, chez la Grande-Duchesse, où la princesse Marie avait invité une cinquantaine de personnes, pour assister à des proverbes accompagnés de couplets, que plusieurs personnes de la société russe et italienne avaient arrangés pour la circonstance, et qu'ils ont fort bien tournés.

Nice, 29 décembre 1841. — J'ai fait plusieurs visites hier, entre autres à la comtesse Louis de Narbonne, veuve de l'ami de M. de Talleyrand et mère de Mme de Rambuteau. Elle est assez aimable et spirituelle, mais on s'aperçoit aisément qu'elle a beaucoup vécu en province, et fort peu avec son mari. Elle est Mlle de Montholon de naissance, et cousine du premier mari de Mme de Sémonville.

Nice, 30 décembre 1841. — C'était hier le jour où Pauline accomplissait ses vingt et un ans ! Double anniversaire de naissance et de majorité ! Elle est venue déjeuner chez moi avec son mari et sa petite fille. Elle y a trouvé

quelques petits souvenirs et un gâteau allemand, avec autant de bougies que d'années. Cette petite surprise lui a fait plaisir. Dans la matinée, j'avais été avec Fanny et son ancienne gouvernante, visiter un jardin réputé ici, placé à mi-côte, garanti du vent par des collines boisées, avec des doubles vues, des montagnes et de la mer, extrêmement jolies. La villa qui est au milieu était fermée ; mais le jardin, très riche en fleurs rares et beaucoup plus soigné qu'ils ne le sont généralement ici, était ouvert; nous avons rencontré le propriétaire, négociant de Nice, au bout d'une allée où il dirigeait ses ouvriers. 11 a été très poli, nous a comblées de fleurs, et m'a promis des graines pour Rochecotte. Sa villa s'appelle « Sainte-Hélène » . Nous sommes revenues fort contentes de notre promenade, quoique le temps fut un peu rèche.

Nice, 31 décembre 1841. — La Grande-Duchesse est arrivée chez moi, hier, à l'issue de mon déjeuner, et m'a enlevée pour me mener dans une maison de campagne des environs, fort bien située, et remarquable par des fonds boisés et couverts de pins, de chênes-verts et d'arbousiers. L'ombre est une chose rare ici, où les jardins sont en général en terrasses, en plein midi, et conduisant tous plus ou moins près de la mer; une variété, dans ce genre, ne laisse pas que d'avoir son mérite. D'ailleurs, la promenade d'hier m'a fait songer à celle que je me suis arrangée dans le bois de Rochecotte, et sous ce rapport, déjà, elle m'a plu. Le propriétaire est un négociant retiré, vieux célibataire. Il est très poli, et, selon l'usage du

pays, il nous a comblées de bouquets, et fait prendre de l'orangeade. J'ai trouvé cette boisson un peu fraîche pour la circonstance, car il ne faisait pas chaud du tout, surtout dans la calèche qui nous a amenées; aussi suis-je revenue de chez la Grande-Duchesse chez moi à pied pour me réchauffer; c'est une distance à peu près comme celle du Louvre à l'Arc de Triomphe des Champs-Elysées.

C'est aujourd'hui le dernier jour d'une année que je vois finir sans regret. Elle a compté double dans ma vie par sa longueur; elle ne m'a pas été, cependant, hostile. Les mois passés à Rochecotte ont été paisibles, et ceux où j'ai habité l'Allemagne n'ont manque ni d'intérêt ni de satisfaction.

Nous voici au second anniversaire de la mort de Mgr de Quélen. Il ne saurait passer inaperçu pour moi, car j'ai perdu beaucoup en lui, et sa bonté égale, constamment protectrice, a laissé un de ces vides qui ne se remplissent pas, car rien ne remplace la consécration du temps.

Nice, \" janvier 1842. — Hier, j'ai été, avec moD gendre, faire une très belle promenade. Nous avons été en voiture jusqu'au pied d'un rocher sur lequel est bâti un couvent d'hommes. L'église en est jolie, surtout par un portique avancé, sous lequel on a une très belle vue de la mer, d'où l'on découvre Nice, le fort Saint-Elme et tous les points principaux de la contrée, gracieusement encadrés. On monte à pied au couvent, qui s'appelle Saint-Pons ; l'ordre religieux qui s'y trouve est assez nouveau, et se nomme gli oblati délia santissima Virgine. Les jeunes prêtres ordonnés, entre le moment où il leur est permis de dire la messe et celui où ils peuvent exercer le saint ministère de la confession, c'est-à-dire où ils ont charge d'âmes, viennent ici passer un an pour s'y préparer. C'est un établissement que je crois particulier à Nice et qui me parait fort sage.

Nice, ^janvier 1842. — J'ai été, hier soir, avec les Castellane, à la réception officielle du gouverneur de Nice (1). 11 est d'usage, ici, qu'au premier jour de l'An, toutes les

(1) Comte de Maistre.

ui. 10

personnes du pays qui sont présentées à la Cour et tous les étrangers aillent, les hommes en uniforme et les femmes en grande parure, à cette réception. On est censé aller féliciter le Roi et la Reine de Sardaigne. Cela ressemble un peu à un drawing-room de Londres, et pas mal à un des grands raouts diplomatiques de Paris. Il y avait quelques figures étranges, mais, à tout prendre, du beau monde; on y étouffait. Quelques parties se sont formées dans le dernier salon , où il faisait moins chaud ; les glaces et les rafraîchissements circulaient, et les fleurs qui, ici, ne manquent nulle part, s'y trouvaient en profusion, ainsi que beaucoup de lumière. Le tout ensemble avait bel air. J'ai fait deux fois le tour des salons, une fois au bras de mon gendre, et l'autre, au bras du duc de Devonshire qui me soigne beaucoup. La Grande-Duchesse y était couverte de diamants, mais pas en beauté, car elle n'avait rien autour du visage, ce qui la vieillissait. La Princesse Marie est mieux aussi quand elle est moins parée.

Nice, 3 janvier 1842. — Je ne puis dire combien les églises, ici, me déplaisent; on a beaucoup de peine à s'asseoir; on est entouré d'une population sale, dégoûtante, qui crache et vous infecte de vermine. Puis, l'architecture est toute gâtée par de vilains lambeaux d'étoffe d'or et de soie, tous passés, tous déchirés, du plus vilain effet. Le chant des pénitents, qui forment ici des confréries, n'est pas mélodieux. Excepté ce que j'ai vu au collège des Jésuites, rien de ce qui est religieux ne m'a édi-

fiée ici. Dans les rues, vous êtes assaillis par les plus hideux mendiants ; tous les escaliers sont encombrés par eux, et d'une saleté telle, qu'on rentre avec des jupons bons à jeter.

Nice, A janvier 1842. — Il fait gris et humide; c'est à se croire à Brighton. C'est le troisième jour de cet agréable temps, qui fait ici l'effet d'une trahison. Quand il itiit clair, on est constamment sous la menace d'une maladie inflammatoire, parce que le vent aigre combat victorieusement l'action ardente du soleil, qui ne rend le vent que plus dangereux; et quand le soleil se cache, le vent, à la vérité, cesse, mais alors, on a devant soi ce grand drap gris de la mer, qui a l'air d'un linceul prêt à vous envelopper ; autant être à Paris ou à Londres !

On me mande, de Paris, que la condamnation de Dupoty sera probablement attaquée, comme illégale, à la Chambre des Députés (1). Cependant, la nomination de M. Sauzet à la Présidence, et cela à une grande majorité, est un bon début pour le Ministère. On ne sait comment se passera le retour de Madrid de Salvandy, qui n'a pas voulu remettre ses lettres de créance à Espartero. Les Ambassadeurs à Paris trouvent qu'il a eu raison, et qu'il y a un exemple de pareille chose sous Louis XIV.

(1) Dupoty, républicain ardent, avait combattu vivement le gouvernement de Juillet, dans quelques journaux qu'il diri,<jeait. Lors de l'attentat de Quesnel sur le duc d'Aumale, en 1841, Dupoty fut poursuivi, traduit devant la Chambre des Pairs, sous l'inculpation de complicité morale, et condamné à une détention de cinq ans. Il ne devait recouvrer la liberté qu'à l'amnistie de 1844.

Nice, 5 janvier 1842. — On m'écrit, de Paris, que le second procès de la Chambre des Pairs ne sera ni long ni difficile. Les révélations faites par les accusés, condamnés à mort et qui ne seront pas exécutés, permettront d'arrêter et de mettre en accusation une soixantaine d'individus, mais toujours de la même classe ; on se bornera à n'en mettre en jugement que quatre ou cinq, qui sont un peu au-dessus de la classe des ouvriers, et sont les plus compromis. On dit que ce qui résultera de plus important de cette seconde affaire, c'est la manifestation des liens existant entre les communistes, les égalitaires et la société réformiste dont sont MM. Arago, etc., etc., et dont M. Dupoty était le secrétaire.

On est fort occupé de la question d'étiquette qui, en Espagne, arrête Salvandy. M. Guizot dit qu'il a envoyé des instructions très précises à Salvandy de revenir, si Espartero persiste à ne pas vouloir lui permettre de présenter ses lettres à la petite Reine. On s'attendait à son retour. C'est faire bien peu de cas de la France que de laisser partir son Ambassadeur, parce qu'il réclame une chose toute naturelle. Quand Cellamare et je ne sais plus quel autre ambassadeur sont venus à Paris, ils ont remis leurs lettres de créance à Louis XV, âgé de six ans, et non pas à M. le duc d'Orléans, Régent. Cela se dit et se répète beaucoup, mais ne fait pas d'effet à Madrid.

Nice, ^janvier 1842. — Il a neigé hier, plusieurs heures de suite^ à Nice ! et cela par un vent qui nous glaçait, tout accroupies que nous étions auprès de la chemi-

iANVIËR J842 U3

née, dans laquelle je fais une énorme consommation de pommes de pin et de petites branches d'olivier, qui se vendent à la livre, ici ; je m'y ruine sans parvenir à me réchauffer.

Nice, 1 janvier 1842. — 11 a neigé, hier, à peu près tout le jour; la neige a si bien tenu que, sur la terrasse qui sépare ma demeure de la mer, et qui est une promenade publique, tous les gamins de Nice se sont rassemblés et ont fait, en poussant des cris sauvages, de grosses boules de neige, qu'ils lançaient ensuite, insolemment, en hurlant de la façon la plus animale, à la face des passants. J'ai regardé ce singulier spectacle de mes fenêtres, car je ne suis pas sortie de la journée.

Mon grand salon me désole pour deux motifs : le premier, parce qu'il n'y a pas moyen de le chauffer; le second, parce qu'il m'a valu, de la part de la Grande- Duchesse, une demande de soirée. Les Castellane ayant appuyé la motion, j'y ai consenti, quoique à regret, parce que c'est toujours plus ou moins un embarras, et que je suis profondément paresseuse. J'ai donc livré mon salon à la Princesse Marie, à Fanny et à Pauline; j'ai chargé mon gendre de tous les arrangements matériels, et j'ai déclaré que je ne me mêlerais de rien, que de payer et de faire des révérences aux invités. Cela convient à la jeunesse ! La Grande-Duchesse veut un quadrille et elle met tout Nice en mouvement pour cela. Cela doit avoir lieu lundi prochain, le 10; il y a cent cinquante personnes sur ma liste. Cela s'appellera un thé dan-

sarit. Le quadrille sera de douze dames représentant les mois, et de quatre enfants, représentant les saisons ; je sais mal les détails, ne m'en mêlant pas. C'est, au fait, la Grande-Duchesse et Pauline, qui est plus en train, ici, que je ne l'ai vue depuis longtemps, avec le comte Eugène de Césole, qui arrangent tout chez la Grande-Duchesse. Je ne livre mon salon que le matin même du jour.

Nice, l] janvier 1842. — Ma soirée a eu lieu hier; ce n'était pas précisément un bal, mais un thé, avec un peu de musique, après lequel on a dansé trois contredanses, une mazurka et deux valses; tout était fini à une heure.

A l'occasion du départ du comte Pahlen de Paris, notre Mission, à Saint-Pétersbourg, a eu ordre de ne pas aller à la Cour le jour de la Saint-Nicolas, et tout le monde s*est dit malade. Ordre alors à M. de KisselefFet à tous les Russes de ne pas paraître aux Tuileries le Jour de l'An. A ce sujet, Barante me mande ceci : « Je m'attendais depuis longtemps à ce que la bizarre idée de manifester ses sentiments personnels, en dehors de la politique de son Cabinet, conduirait l'Empereur à la nécessité d'une détermination tranchée ; je crois, pourtant, qu'encore à présent, il tâchera qu'elle ne le soit que le moins possible. Il est très probable qu'il y aura un retard indéfini au retour du comte Pahlen. n

Du reste, notre Ministère a la majorité, et paraît très satisfait.

Nice^ l^ janvier 1842. — On m'écrit, de Paris, que

J AMIE a 1842

M. de Salvandy a, décidément, ordre de revenir avec tous ses attachés. Son ambassade aura été de courte durée. Nous voici aussi mal avec l'extrême Midi qu'avec l'extrêrae Nord de l'Europe î Tout le monde s'accorde à dire que la prétention d'Espartero était inadmissible et que c'est l'Angleterre qui a soufflé le feu !

Nice^ \Q janvier 1842. — A Saint-Pétersbourg, on a déprié Casimir Perier (1) de plusieurs soirées où il était invité, et, par ordre supérieur, les loges, à droite et à gauche de la sienne, au théâtre, restent vides. Où tout cela conduira-t-il?

Nice, 17 janvier 1842. — J'ai fini hier ma matinée chez la femme du gouverneur, la comtesse de Maistre, qui était en famille : sa belle-sœur (2), non mariée, a l'esprit fin; M. de Maistre cause avec distinction, et Mme de Maistre a l'air de la meilleure femme du monde. J'ai passé là les moments les plus agréables, comme conversation, que Xice puisse offrir.

Xice, \^ janvier 1842, — Il a fait hier, une journée charmante; aussi me suis-je promenée à pied avec mon gendre pendant deux heures, flânant le long de la mer; regardant les pauvres galériens travailler au port ; examinant les effets du soleil sur la mer et ses brillants reflets sur les montagnes, dont le dernier plan était couvert de

(1) Alors Chargé d'affaires de France à Saint-Pëtershourg.

(2) Plus tard, Mme de Terray. Elle était née en 1787.

152 dhRONIQtÈ

neige; suivant des yeux les navires avec leui's voiles latines, et échangeant, de temps en temps, quelques mots de politesse avec des connaissances qui, attirées par ce jour d'exception, faisaient comme nous.

Aime de la Redorte mande, de Paris, que rien n'égale les ovations que le parti carliste fait au Chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, depuis l'éclat des susceptibilités : il a été reçu triomphalement à leur club, sans même avoir demandé à l'être. Du reste, il est invité au grand bal des Tuileries, et on suppose qu'il s'y rendra. Elle dit aussi que les rapports de M. Guizot et de Mme de Lieven ont pris un caractère tel que l'opinion s'en émeut, et qu'il est possible qu'on en parle à la Chambre des Députés. Les journaux, à ce qu'il parait, ne s'en gênent pas.

Mice, %) janvier 1842. — J'ai passé ma matinée d'hier à préparer les atours d'un quadrille, qui était confié à ma direction. Après le dîner, j'ai coiffé mes quatre dames. Elles ont fait, avec beaucoup de succès, leur entrée au bal avec leurs quatre cavaliers ; Pauline et Fanny en bleu et noir, Mme de Césoles et une dame italienne en rose et noir, toutes quatre couvertes de diamants, portant de très bonne grâce la mantille espagnole. M. de Césoles et Frédéric Leveson, fils de lord Granville, étaient les cavaliers bleus, le comte d' Aston et un jeune Russe, les cavaliers roses. Le bal était joli, parfaitement éclairé, avec un grand nombre de costumes soignés et élégants, mais il me semble que notre quadrille était le plus joli ; Mme de Césoles et Pauline ont été les reines de la fête. Mme de

JANVIER 1842 15â

Césoîes a Une figure toute espagnole, et quoique fatiguée par six enfants coup sur coup, elle est encore, à l'aide d'un peu de parure, fort jolie; elle est très douce, et gentille personne. Pauline est ici en beauté ; elle y est, de plus, très à la mode, très fêtée, un peu la première partout; cela plait à tout le monde, même aux plus sages, et cela lui donne un entrain qui l'embellit.

Nice, 'IX janvier 1842, — J'ai reçu une lettre du duc de Xoailles, qui me dit le mariage de sa fille avec leur cousin Maurice. 11 consacre ensuite quatre pages à me faire l'éloge du talent de Mlle Rachel ; à me dire qu'il lui donne des conseils pour jouer Célimène, et que le conseil principal consiste à aimer beaucoup, tout le secret du rôle étant là.

Hier, il a fait très beau, et j'en ai profité, pour faire à pied, avec mon gendre, l'ascension d'une montagne imposante, qui sépare le vieux \'ice du nouveau. On a fait une route tournante, par laquelle on gravit assez commodément cette montée ; en haut, on a devant soi une vue de mer qui, à certaines heures, permet de distinguer non seulement les îles Sainte-Marguerite, mais encore la Corse; à droite et à gauche, on plonge, comme dans un panorama, sur la nouvelle et la vieille ville; et enfin, en se retournant, on est en face de toute l'enceinte des collines qui enferment Nice du côté du nord; ces collines sont plantées, semées de villas, d'églises, de couvents, et ont en arrière-plan d'assez beaux rochers qui eux-mêmes s'appuient sur des pics couverts de neige. La variété et

l'étendue des points de vue rendaient cette promenade intéressante. Au haut de la montagne, sur une plate-forme assez vaste, se trouvent les vestiges d'un ancien fort ruiné.

Nice, 24! janvier 1842. — J'ai été, hier, après le dîner, chez la Grande-Duchesse Stéphanie, écouter la lecture d'une pièce nouvelle de Scribe, qui fait beaucoup de bruit en ce moment à Paris, et qui s'appelle la Chaîne; c'est M. de Maistre, qui lit très bien, qui nous l'a lue : elle est en cinq actes, le dialogue est spirituel, l'intrigue bien nouée et l'entente de la scène parfaite, enfin, elle a beaucoup d'intérêt ; seulement, j'y ai retrouvé cette trivialité du style qui est le propre de l'auteur, puis un peu trop de complication dans les événements, ce qui ôte de la rapidité à l'action et fatigue, par moment, le spectateur, A la représentation, elle doit faire beaucoup d'effet.

Barante me mande ceci : « Notre petite querelle avec la Russie semble apaisée ; on s'est rendu coup d'épingle pour coup d'épingle. Il convient à l'Empereur d'en rester là, et peut-être soignera-t-il désormais un peu ses procédés? On dit que le comte Pahlen pourrait être de retour dans six semaines. Tous les Russes d'ici avaient une amusante peur d'être rappelés de leur cher Paris !

«M. de Salvandy va arriver aujourd'hui, après une belle ambassade; le fond de l'affaire eût été le même avec tout autre, mais on assure que le langage, l'attitude, les rédactions ont été quelque chose d'inouï dans les annales de la diplomatie. J'en suis fâché, car il est homme honorable, excellent; il a de l'esprit et un bon jugement, j?

JANVIER 1842 lôâ

Voilà Barantc. Voici maintenant Salvandy lui-même, qui m'écrit en date du 16 janvier, de Tours, retournant à Paris : « J'ai vécu, pendant six semaines, dans tous les ennuis et toutes les appréhensions : un travail continu (plus de dépêches que jamais ambassade effective et prolongée n'en a écrit) remplissait mes jours et mes nuits. J'ai rencontré des difficultés que j'avais signalées, et contre lesquelles on m'avait hardiment rassuré ; d'odieuses intrigues les ont rendues insolubles. Pendant seize jours, rien ne m'a été écrit, — des courriers ordinaires même m'ont été supprimés. J'ai prolongé l'incident tant qu'il a été supportable; je l'ai clos, quand il fallait fuir ou être chassé. Maintenant que ferons-nous? Je garantis une seule chose, c'est qu'en Espagne, la France peut tout ce qu'elle veut. L'Espagne m'a amplement dédommagé des insolences suggérées à ses gouvernants. J'ai trouvé, à Bayonne, une excellente note de lord Aberdeen, qui espère qu'il n'y a pas eu en ceci de menées anglaises, et se prononce pour le principe soutenu par la France. Je vais savoir, à Paris, ce que deviendra toute cette affaire. t>

Nice, 26 janvier 1842. — La duchesse d'Albuféra m'écrit le retour à Paris de M. de Salvandy et dit qu'on lui prête mille ridicules, comme, par exemple, d'avoir écrit, de Tolosa : L'ambassade de France touche aux Pyrénées, demain elle passera la Bidassoa. Il a envoyé, de distance en distance, ses attachés, l'un après l'autre, à franc étrier sur Paris, pour annoncer sa marche; il avait laissé le jeune fils de M. Decazes à Madrid, comme Chargé

l56 CfiRONIQtJË

d'afl'aircs. L'assentiment unanime des Cortès aux e^i^ gences d'Espartero embrouille encore la question.

Le nouveau Slahat de Rossini fai|^ fureur à Paris : on dit que c'est superbe, mais nullement religieux, et que des paroles profanes iraient tout aussi bien à cette composition. Du reste, elle a le mérite de prouver que ce beau génie musical n'est pas éteint, comme on pourrait le craindre après un si long silence. On dit que la Grisi est admirable dans les solos de ce Stabat. Elle a la tète tournée pour le chanteur Mario ; son mari veut se séparer d'elle ; elle s'y refuse, on ne sait pas pourquoi, et se voit au moment, par ce refus, obligée de donner, je ne sais par suite de quelle condition, 800 000 francs à ce mari, ce qui ne plaît pas à la dame; elle en montrait de la tristesse à Lablache qui, avec son inimitable accent italien, l'engageant à se séparer plutôt que de payer, lui a dit : Ma, qu'est-ce que va te fait? Tout le monde il sait bien que ton es oune coquine. Après une citation de si bon goût, je me tais.

Nice, ^2,% janvier 1842. — J'ai fait hier une visite à la Princesse Marie qui est retenue chez elle par une indisposition. Elle m'a appris plusieurs mariages princiers : celui de la Princesse Marie de Prusse, cousine du Roi, avec le Prince Royal de Bavière (c'est un mariage mixte, mais tous les enfants seront catholiques) ; celui d'une des jeunes Princesses de Bavière avec l'Archiduc héritier de Modène ; celui du Prince Royal de Sardaigne avec une des filles de l'Archiduc vice-roi de Milan; et, enfin, celui de la

Princesse de Nassau, demi-sœur du Duc régnant, avec le Prince de Neuvied. Je voudrais bien qu'il s'offrît aussi un parti pour la pauvre Princesse Marie elle-même : je crois que ce serait le vrai remède aux terribles agitations nerveuses de sa mère.

Mme de Lieven me mande ce qui suit : « Salvandy a manqué de savoir-faire, Aston de bonne volonté, le Gouvernement espagnol d'intelligence, car, évidemment, tout ceci est contre son intérêt ; on travaillait à le faire reconnaître par les autres puissances ; ce qui vient de se passer, à Madrid, au sujet du point d'étiquette, éloigne ce moment de toute la durée de la régence d'Espartero. Le Cabinet anglais a pris fait et cause pour la France, mais cela est venu un peu tard, car Salvandy était parti, et, jusque-là, Aston avait soutenu les prétentions d'Espartero. Cependant on prend acte de l'opinion de l'Angleterre; elle aura tout son poids.

« Je ne vous dis rien des indispositions de Périer et de Kisseleff : elles sont finies. Mon frère m'annonce le retour prochain de notre ambassadeur ici.

tt Voilà donc le Roi de Prusse en Angleterre (l). Figurez-vous qu'à son arrivée à Ostende, les vaisseaux anglais n'y étaient pas encore. Au fond, tout le monde trouve que le Roi de Prusse fait trop ; assurément, jamais grand souverain n'a fait autant. Lord Melbourne sera du baptême; les Palmerston sont conviés pour un autre jour, lady Jersey, je crois, jamais : imaginez qu'elle n'a pas vu la

(1) Le Roi Frédéric-Guillaume était allé en ilngleterre à l'occasion du baptême du Prince de Galles, dont il fut le parrain.

Reine, depuis que son mari est Grand-Écuyer ! Je ne sais pourquoi, le Roi Léopold n'est pas du baptême; c'est étrange. «

Nice, "1 février 1842. — C'est aujourd'hui un jour qui autrefois se fêtait toujours dans notre intérieur : M. de Talleyrand était né le 2 février 1754, il y a quatre-vingthuit ans, et il y en a bientôt quatre qu'il est mort. Pour qui avance dans la vie, elle se remplit d'anniversaires douloureux, qui la marquent amèrement...

Hier, j'ai été, avec la Grande-Duchesse et une assez nombreuse société, en France, c'est-à-dire de l'autre côté du Var, au château de Villeneuve, qui appartient à M. de Panis, gentilhomme riche et considérable de Provence, que j'ai connu, autrefois, chez une de ses cousines. Il passe ses hivers dans ce château auprès du Var ; il l'a restauré, et sans le badigeonnage jaune dont il a coloré les anciens murs et les grosses tours, il serait remarquable de construction, comme il l'est de vue et de situation.

Nice, 1 février 1842. — Une migraine m'a fait manquer, hier, un des grands amusements de l'Italie, le jour du Dimanche gras, c'est la bataille des confetti : tout le monde était sur le cours, se jetant des dragées; les personnes que j'ai vues le soir ne pouvaient plus remuer leurs bras, tant elles avaient lancé de bonbons. Cela se passe aux joies et aux cris de tous les gamins, qui hurlent d'une telle sorte que je les entendais de mon lit. Un petit navire de guerre français est en rade ici. L'équipage a débarqué

et s'est promené sur le Cours, les matelots, en habits de fête, dansant une danse qui leur est particulière. On dit que cela a été fort joli. Mon gendre a invité les officiers de ce brick à venir ce soir au spectacle qu'il donne chez lui. 11 y a ici un singulier usage pendant le Carnaval : le matin, toutes les rues sont pleines de masques et l'entrain va jusqu'à la folie, mais à la chute du jour, les masques tombent, et tous ceux qui appartiennent à des Confréries se revêtent de leurs habits de pénitents; hommes et femmes, cierges en mains, ils suivent les processions qui, au même instant, sortent de chaque éghse au son des cloches; le curé, sous le dais, portant le Saint-Sacrement, clôt la marche. Partout où passent ces processions, qui ont un aspect fort singulier, car il y a des pénitents gris, blancs, noirs et rouges, tout ce qui se trouve de monde dans les rues se jette à genoux; les pénitents chantent et agitent leurs cierges; cela a quelque chose de plutôt sinistre que d'édifiant. Les processions finies, les bals masqués commencent. Ces processions sont destinées à expier ou à contre-balancer les folies du Carnaval !

Nice, ^février 1842 (Mardi gras). — Ma matinée d'hier s'est passée à fabriquer les costumes de PauHne. La Grande-Duchesse lui avait prêté des diamants qui, avec ceux qu'elle a et les miens, ont produit le plus bel effet. Elle était fort en beauté, et s'est très bien tirée du rôle difficile de la duchesse de Chevreuse dans Un duel sous Richelieu, qui est un mélodrame à grands effets ; un duobouffe, chanté par deux Italiens, a séparé le drame de la

160 CHROMQLE

petite pièce, les Héritiers, dans laquelle mon gendre, jouant le rôle d'Alain, a été supérieur. Toute la troupe a bien joué; la salle était très jolie, et tous les accessoires très bien. Les acteurs sont venus souper chez moi, où la Grande-Duchesse m'a fait l'heureuse surprise d'arriver. Elle a voulu qu'on bût à ma santé, ce spectacle ayant été donné pour ma fête, qui était le (> février, mais qu'on avait dû remettre à cause du dimanche. Tout n'a fini qu'à deux heures du matin : c'était un peu fatigant, mais on y a mis une telle obligeance pour moi, que je n'ai pu qu'en être fort reconnaissante et en conserver un agréable souvenir.

Mice, ^février 1842 (Mercredi des Cendres). — Hier, j'ai pu prendre part à tout ce qui a marqué ici les folichonneries carnavalesques. D'abord, un déjeuner dansant chez une grande dame russe, dont la maison est au milieu d'un des plus beaux jardins de Nice; de là, on s'est rendu au Corso o\\ la bataille des confetti avait déjà commencé. J'étais avec la Grande-Duchesse, la Princesse Marie et Fanny; après avoir fait un tour en calèche, nous avons été nous placer sur une terrasse réservée, d'où nous avons grêlé, sur les passants, des dragées ; on nous en jetait, de bas en haut, et les plus élégants, au lieu de dragées, jetaient de petits bouquets de violettes et de roses. Pour jeter les dragées, on a des espèces de cuillères, avec lesquelles on lance très loin ; les femmes tiennent, devant leurs yeux, des masques en fil de fer, car ces dragées, lancées avec force, ne laissent pas de faire très mal,

quand elles atteignent la peau. Ce qui vraiment est singulier, mais réel, c'est l'espèce de rage qui gagne les plus calmes : on finit par en perdre la tête. Pauline était la plus animée de tout le Corso. On me racontait que feu l'Empereur d'Autriche François II, qui, assurément, n'était rien moins que vif et animé, se trouvant à Rome lors du Carnaval, était devenu comme ei>ragé à cette bataille. Le beau monde est le plus acharné : le peuple ne songe guère qu'à ramasser les dragées. La musique militaire jouait au bout du Cours; le temps était superbe, aussi est-on resté jusqu'à la nuit close à l'air, sans avoir froid. A huit heures et demie, bal chez d'autres étrangers, incomparablement le plus joli, le mieux arrangé et le plus gai de tous ceux qui ont été donnés ici.

La Grande-Duchesse m'a conté une nouvelle qui lui fait de la peine. C'est le mariage de la Princesse Alexandrine de Bade avec le Prince héréditaire de Cobourg. II lui est amer de voir tous les partis possibles échapper pour sa fille tandis que, vraiment, la Princesse Marie est beaucoup plus agréable, plus distinguée et plus riche que sa cousine. La Grande-Duchesse s'inquiète du sort de sa fille après elle, surtout depuis la mort de la Reine douairière de Bavière. Elle a aussi des inquiétudes pour les Wasa, qui sont horriblement dérangés dans leur fortune.

Mice, 10 février 1842. — Le temps était incomparable

hier, le mois de mai n'est pas plus beau à Paris : aussi,

après l'office des Cendres et le déjeuner, avons-nous voulu

en profiter. Les Castellane, dans leur petite voiture traînée

ni. Il

162 CHROMQUE

par deux poneys corses, Fanny, le comte Schulenbourg, mon beau-frère, venu de Milan, me faire une petite visite, et moi, à ânes, avons été à Villefranche, petit port de mer situé pittoresquement. On y arrive par un chemin assez difficile, mais où les points de vue sont admirables. Un vaisseau de guerre sarde sortait du port, et nous l'avons vu, du haut du fort qui sert en même temps de prison d'Etat, appareiller et faire la manœuvre nécessaire pour prendre le vent, afin de sortir de la rade, et gagner la pleine mer. Ces mouvements, lents et précis, d'un beau bâtiment, glissant sur une mer de lapis et de diamants, dont les voiles blanches sont éclairées par un soleil du midi, forment un des plus beaux spectacles qui se puissent rêver, et un de ceux qui saisissent le plus la pensée aussi bien que les yeux !

^ice, \1 février 1842. — J'ai reçu hier cette lettre du pauvre Salvandy : « Depuis mon retour, j'ai été saisi d'un sentiment uniforme et profond de découragement, de dégoût et d'ennui. La goutte s'y est mêlée, plutôt comme un secours que comme un surcroît, car elle m'a dispensé de sortir, de voir du monde. Ce n'est que depuis quelques jours que je suis entré en communication avec les salons. Il me faudrait des volumes pour vous dire toutes les choses qui, à mon retour, m'ont émerveillé et attristé. Ainsi, j'ai reçu une approbation entière sur tous les points, sauf sur les longs délais que j'avais mis à quitter Madrid, tandis que, dans le monde, j'étais accusé d'avoir agi trop précipitamment. J'ai trouvé, dans la société assez restreinte

OÙ je devais me croire des amis, une malveillance qui m'a blessé. J'ai trouvé que ce temps de mes délais, que j'avais accordé à préparer la politique qu'on voudrait adopter (si on pouvait en adopter une) , avait été employé à préparer l'opinion contre moi. Les belles dames savaient une foule de mots de mes dépêches, la plupart controuvés, bien entendu, ou étrangement dénaturés, et c'étaient précisément celles des belles dames de Paris, dont je croyais pouvoir attendre le plus de défense, parce que ce sont elles qui ont, avec le chef et les hauts employés du département, le plus de relations. Cependant, comme il m'a fallu envoyer toutes mes notes aux grandes Cours, il m'en revient une approbation flatteuse ; Sainte-Aulaire m'écrit que ce sont des monuments de droit public qui resteront ; Bresson me fait dire les mêmes choses delà part de la Cour de Prusse. « La position ministérielle, ici, me paraît très précaire. Vous verrez le chiffre de notre majorité d'hier : huit voix seulement, sur la question des incompatibilités ; je ne suis pas éloigné de croire qu'elle sera plus forte sur les adjonctions électorales, mais ^lAÏ. de Lamartine, Passy, Dupin, Dufaure, parleront contre le Ministère ; en supposant que, malgré cet effort, on l'emporte, il restera un ébranlement auquel je ne crois pas qu'on résiste. Qu'arrivera-t-il alors? Un Cabinet sans Thiers ou Guizot est bien difficile à former, plus difficile à soutenir, et si l'un n'était plus possible, l'autre ne le serait pas encore. Je suis fort en dehors de ce mouvement. Le jour de mon arrivée, pris de la goutte, je me hâtai de me présenter chez le Roi, le Prince Royal, la Reine Christine, et chez M. Guizot, convaincu

164 CHROIVIQUE

que je ne le pourrais plus le lendemain ; en effet, j'ai été cloue sur mon fauteuil pendant plusieurs jours. »

Mme de Lieven m'écrit aujourd'hui ceci : « Le succès du Roi de Prusse à Londres a été complet. Il a plu à la Cour, à la ville, aux saints, aux littérateurs, au peuple ; même ce qui, à distance, nous a paru un peu trop sentimental, a réussi là-bas. Je veux dire tous ces actes de dévotion avec Mrs Frey (1), etc.. On dit qu'd s'est occupé sérieusement de quelque union des Eglises aiiglicanes et luthériennes, et que sous ce rapport, il résultera quelque chose de son voyage en Angleterre. Je doute que cela plaise à ses sujets; ceux qui sont à Paris frondent beaucoup.

« La fête que le duc de Sutherland a donnée au Roi a été une féerie. On dit qu'il en a été extrêmement frappé. On croit avoir remarqué en lui quelques signes d'ennui de la vie de Cour. Les soirées de la Reine ne l'ont pas diverti, ni sa conversation, c'est qu'aussi... Ah! mon Dieu!... et ce beau mari jouant aux échecs, précisément comme un automate !

« Sainte-Aulaire continue de plaire aux Anglais, et sa femme vient de partir pour aller le rejoindre. Barante attend le retour de Pahlen ; il y a des personnes qui doutent de ce retour : nous verrons.

« Le Carnaval a été superbe ; le bal du duc d'Orléans

(1) Mrs Frey était une quakeresse fort connue à Londres pour ses bonnes œuvres : le Roi de Prusse avait tenu à aller la voir, et elle lui demanda, pendant cette visite, de donner plus de liberté de conscience à ses sujets.

plus magnifique qu'aucun bal de l'Empire ou de la Restauration. Maintenant, on s'enfonce dans les questions intérieures ; le Ministère combat toutes les réformes et les réformistes sont assez forts.

cLehon ne reviendra plus ambassadeur ici. Les Cowley ouvrent leur maison la semaine prochaine. •>

Il est vrai que le voyage du Roi de Prusse à Londres a souverainement déplu à Berlin. On a trouvé que c'était trop de déplacement, trop d'argent, trop de courtoisie pour un si grand souverain k l'égard d'une Reine si peu parente. L'amour-propre et l'avarice nationaux en ont souffert. Les cadeaux que le Roi a emportés ont été magnifiques, et ce voyage de quinze jours, où en Angleterre il a été l'hôte de la Reine, lui aura coûté un million d'écuSy ce qui pour la pauvre Prusse est énorme. De plus la combinaison religieuse dont parle Mme de Lieven est précisément ce dont on ne veut pas en Prusse. Le feu Roi, qu'on honorait tant, a failli troubler son pays, eu se mêlant trop de liturgie et de dogme : il en est resté des germes d'humeur dans le pays, incommodes pour le gouvernement; si on va encore remanier tout cela, on agitera les esprits, ce qui pis est, les consciences, et on jettera un mauvais ferment de plus dans un pays dont la corde reUgieuse est très sensible.

Mice, 21 février \SA2. — J'ai été hier au couvent de Saint-Barthélémy. 11 esticid'usage d'allerchaque dimanche de Carême entendre Vêpres, tantôt dans un des couvents, tantôt dans l'autre, dont Nice est entouré. Toute la popu-

lation s'y transporte, mange et boit devant les églises ; on y vend des jouets et des fleurs. La musique, la danse sont défendues pendant le Carême, ce qui fait que les plaisirs populaires sont réduits à la mangeaille. Les grandes masses de monde, les calèches, les ânes et les chevaux de selle des étrangers qui s'y mêlent, rendent le coup d'œil animé et joH.

Nice y ^^ février 1842. — On vient de m'apprendre la mort de ce pauvre Pozzo di Borgo. Pour lui-même, comme pour les siens, il valait mieux que cette triste vie végétative se terminât. Il laisse 400 000 francs de rente, la moitié à son neveu Charles, mari de Mlle de Crillon, avec son hôtel de Paris et sa villa de Saint-Cloud ; le reste à des parents en Corse.

Nice, 1o février 1842. — Nous avons eu, hier, de ma fenêtre, un spectacle plein d'angoisse. Il faisait une tempête terrible, qui même n'est pas encore calmée aujourd'hui ) de pauvres navires ont lutté tout ce temps contre la fureur des flots, et nous sommes restées longtemps à guetter leur sort ; heureusement aucun n'a péri.

Je suis sortie, malgré cet horrible temps, pour aller porter mon offrande à une quête qui se faisait pour les sœurs de Saint-Vincent de Paul, à l'hospice même qu'elles dirigent. J'y ai vu Mlle de Maistre, la fille aînée du Gouverneur, âgée de vingt et un ans, qui y fait son noviciat de sœur de la Charité. Elle a une vocation prononcée et paraît heureuse ; on la dit spirituelle et très instruite ; c'est

le cas de toute sa famille ; sa figure est très agréable, intelligente et sereine.

M. Pasquier, à ce que l'on m'écrit, reçoit les compliments sur sa nomination à l'Académie française. C'est M. Mole qui recevra M. de Tocque ville, et M. de Barante recevra M. Ballanche. J'ignore qui recevra AI. Pasquier. M. de Tocqueville succède à M. de Cessac, ancien Directeur au Ministère de la Guerre sous l'Empire ; ce n'est pas un éloge saillant à faire ; il est même difficile d'en tirer parti, pour qui que ce soit, mais surtout pour M. de Tocqueville, qui n'est, ni par son âge, ni par les habitudes de son esprit, de ce temps-là. 11 a parlé de son embarras à M. Thiers, qui lui a dit qu'il pourrait peut-être lui être utile et lui fournira quelques données intéressantes, possédant des lettres de l'Empereur à M. de Cessac, qu'il allait lui envoyer. En effet M. de Tocqueville reçoit le lendemain, sous enveloppe^ une lettre de Xapoléon à M. de Cessac, mais dont la première ligne contient ceci : ;l/o« cher Cessac j vous êtes une bêle. C'est M. de Tocqueville lui-même qui écrit cette drôlerie à son cousin, le marquis d'Espeuil qui est ici. M. d'Espeuil a épousé Mlle de Chateaubriand, proche parente de M. de Tocqueville.

Nice, ^'i février 1842. — J'ai une lettre de M. de Barante, qui paraît moins sur du retour du comte Pahlen à Paris. La vraisemblance est un retard indéfini, jusqu'à ce que quelque incident le termine, d'une façon ou d'une autre. En attendant, Périer est à Saint-Pétersbourg dans une situation officielle convenable, mais la société

168 CHROIVIQIIE

continue à le tenir au ban de proscription ; elle veut se montrer offensée dans ses sentiments de respect et de patriotisme.

Barante me dit de meilleures paroles sur la situation intérieure. Les quarante et une voix de majorité paraissent avoir une grande importance, les opposants, de toutes nuances, ayant mis tout leur espoir sur cette discussion. Le Alinistère lui-même n'espérait guère un chiffre si élevé. Le discours de M. Dufaure et celui de M. de Lamartine ont été accueillis parles Centres avec une sévérité sans égards; toute parole qui semblait conforme aux doctrines de la gauche excitait des murmures. Enfin, il y a une certaine réaction en faveur de l'ordre et delà conservation ; il s'agit de voir si elle aura quelque influence sur les élections ; la France se trouverait alors en meilleur état que depuis dix ans. Voilà, du moins, les expressions de Barante qui, à la vérité, est assez optimiste.

Il me dit aussi que M. de Chateaubriand, qu'il rencontra à l'Abbaye-au-Bois, chez Aime Récamier, est devenu grognon, taciturne, mécontent de tout et de tous. La tâche de Mme Récamier est difficile, car il s'agit de calmer l'irritation d'un orgueil malade et de suppléer aux émotions du succès, qui ont été la seule affaire et la seule affection de la vie de M. de Chateaubriand. Je n'ai jamais éprouvé la moindre sympathie pour cette nature sèche et vaniteuse.

Nice, 3 mars 1842. — C'est ce soir que nous fêtons la Mi-Carême par un spectacle, dont je serais charmée d'être

débarrassée, uoii pas que j'en augure mal, mais parce que je trouve que ce genre de plaisir, pour ne pas faire fiasco, exige des soins et des peines, au delà de ce qu'il vaut. D'ailleurs, les Castellane m'ont remis le soin de faire les invitations et j'ai les doigts usés à force d'écrire des adresses. De plus, c'est moi qui, à la lettre, fabrique les quatre costumes de Pauline et ceux de Charles de Talleyrand; puis ils ont voulu que je leur fasse étudier leur rôle. C'est moi qui recevrai toute la compagnie ; j'ai à jouer une mauvaise petile scène de rien, à la vérité, dans la seconde pièce, mais encore faut-il la savoir et la dire ; et enfin c'est moi qui donne le souper des acteurs. C'est vraiment un peu rude! En fait, n'ai-je pas passé ma vie à être tyrannisée par l'un ou par l'autre? Me soumettre est encore, ce me semble, ce que j'ai le moins oublié de ma vie passée; et j'ai quelquefois obéi plus de travers que maintenant.

Nice, 4 mars 1842. — Je suis un peu engourdie ce matin. Le spectacle d'hier a été long et suivi d'un souper d'acteurs qui a encore prolongé la veillée. Il m'a semblé qu'on s'était amusé. Le plus joli du spectacle a été le prologue, composé pai' mou gendre ; c'était une critique assez bien faite du précédent spectacle, où un très gentil garçon a singé les différents acteurs et où il a proposé, pour remplacer la prima donna, censée indisposée subitement, une jeune débutante. Alors, deux enfants vêtus en petits laquais du siècle dernier, ont apporté une petite chaise à porteurs, dorée et surmontée d'une couronne de bougies allumées, et dans cette chaise à porteurs, ma petite fille

no CHRONIQUE

Marie, en costume complet du temps de Louis XV, perruque poudrée, grande robe, force diamants. Vous n'avez rien vu de si joli, de si digne, de si posé, de si gracieux. Elle est entrée et sortie de sa chaise, et a fait le tour de la scène, tout à fait en grande dame. Ce prologue a été charmant et a eu un succès fou. Pour moi, comme une sotte, je me suis mise a pleurer d'attendrissement, en voyant les grâces de cette chère enfant. Le mélodrame a été fort bien joué ; le Malade imaginaire pas assez su, ni battu assez chaud : d'ailleurs, le tout a rendu le spectacle démesurément long. Les costumes du mélodrame étaient magni- Jiques et dans le Malade imaginaire, exactement ceux du temps de MoHère. Enfin, les trois couplets de la fin, pour Madame la Grande-Duchesse, étaient charmants et du meilleur goût.

Nice, 14 mars 1842. — Le prince IVasa est arrivé hier de Florence, où il a laissé sa femme, pour faire une visite de quelques jours à sa belle-mère, la Grande-Duchesse Stéphanie, qui, je crois, s'en serait bien passée. Elle l'a promené tout aussitôt dès son arrivée, et nous les avons rencontrés sur la goélette- française, commandée par M. de Clérambault que nous avions été visiter, les Castellane, Fanny, Charles de Talleyrand et moi, ainsi que le yacht de lord Ranelagh, qui sont tous deux à l'ancre dans le port de Nice. M. de Clérambault a été le camarade de mon fils, M. de Dino, lorsque celui-ci servait dans la marine ; j'ai été bien touchée de voir dans sa cabine, autour du portrait de sa mère, un chapelet et un petit crucifix que le Pape lui

MARS 1842 m

a donnés, sous la condition qu'il les suspendrait dans sa cabine, ce qu'il observe religieusement. Ce jeune officier s'est fort distingue à la prise de Saint-Juau d'UUoa (1) ; il y a été décoré à vingt-huit ans. Quelle folie de mon fils de n'avoir pas suivi la même marche !

Aice, 15 mars 1842, — La matinée d'hier a été tout entière consacrée à la belle nature. La Grande-Duchesse avait arrangé un pique-nique de vingt personnes, dont nous étions. Nous avons été en voiture, chacun de notre côté, jusqu'à un cabaret, situé au haut d'une montagne, qui s'élève entre la baie de Nice et celle de Villefranche ; puis, en coupant, par une autre montagne, on a été à Beaulieu, où on a déjeuné sous de grands oliviers ; après quoi, on est monté à ânes, et le long d'une corniche assez étroite, qui côtoie la baie de Saint-Soupir, on s'est rendu à Saint-Hospice, où se trouvait le yacht de lord Ranelagh. Le temps était si beau et la mer si calme, la distance si courte, que même moi je me suis risquée ; cependant, non seulement le vent n'était pas contraire, mais il y en avait si peu que nous n'avancions guère, et que nous avons mis une heure et demie pour rentrer à Nice, ce que l'on fait, le plus souvent, en une demi-heure.

(1) De nombreuses exactions commises, au Mexique, au préjudice de nos nationaux, contraignirent, en 1837, le gouvernement français à élever des réclamations qui n'aboutirent à aucun résultat. Une flotte Française fit alors le blocus du fort de Saint-Juan d'IUoa, qui commande l'entrée de la V'era-Cruz, sous les ordres du contre-amiral Baudin ; elle le prit, le 27 novembre 1838, après plusieurs mois de résistance, et contraignit ainsi le Gouvernement mexicain à signer un traité à Vera-Cruz, le 9 mars 1839

n2 CHROMQUE

Aice, 18 mars 1842. — Mme de Lieven iiiandc qu'on est fort content à Londres et à Paris de la conduite de Sainte-Aulaire à Londres, mais qu'il n'en est pas moins vrai qu'il y a, et qu'il restera de l'aigreur entre les deux Cabinets. Le Roi de Prusse ira à Pétersbourg à la fin de Juin.

M. Bresson m'écrit qu'il faut renoncer à voir le comte Maltzan reprendre le portefeuille des Affaires étrangères. On ignore encore si le Roi se décidera pour le remplacer en faveur de Kanitz ou de Biilow. Ce seraient deux directions différentes : Kanitz est piétiste et légitimiste, Biilow n'est ni l'un ni l'autre.

Nice, 21 mars 1842. — Depuis quelques jours, je me sentais de grands malaises ; avant-hier, la fièvre s'est déclarée si vive que j'ai élé obligée de me mettre au lit, et j'ai été, bientôt après, couverte d'une éruption sur tout le corps. C'est l'épidémie régnante ici depuis quinze jours ; on l'appelle, en italien, la rosalia ; cela tient le milieu entre la scarlatine et la rougeole, et n'est aussi maligne, nique l'une, ni que l'autre; ce qui n'empêche que cela ne rende fort malade.

Nice, 24 mars 1842. — On est ici très bien pour moi, et tout le monde me témoigne, en vérité, plus d'intérêt que je ne mérite, à l'occasion de ma maladie. La Grande- Duchesse, dès que sa fille a été atteinte du même mal que moi et qu'elle n'a plus craint de lui porter la contagion, est venue me voir, et la comtesse Adèle de Maistre, sœur

du Gouverneur, une espèce de sainte fort spirituelle et aimable qui m'a prise en amitié, me soigne comme si elle était ma sœur ; j'en suis bien touchée. Le bon Prieur des Récollets de Cimier, ayant su par le Frère quêteur, qui m'apporte des fleurs en échange de ce que je mets dans sa besace, que j'étais malade, est l'enu me voir. Je l'ai reçu avec plaisir. Le médecin assure que ma convalescence est franche, et que dans peu de jours il me laissera prendre l'air. Dans ces climats, les maladies éruptives n*ont pas la gravité qu'elles ont dans d'autres régions.

Nice, 27 mars 1842. — Toute la société est ici au moment de se disperser. Il reste cependant, même l'été, quelques familles étrangères à Nice ; le climat et le bon marché y fixent assez de monde, si ce n'est définitivement, du moins pour quelques années consécutives.

Ce matin, j'ai été réveillée en sursaut par des coups de canon qui annoncentla Résurrection de Xotre-Seigneur, ce qui, joint aux crécelles des gamins et aux tamboure de la garnison, fait un sabbat effroyable ; car c'est aujourd'hui Pâques. Hier, toutes les maisons, et chaque chambre de chaque maison, ont été bénites par un des prêtres des paroisses qui, suivi d'un enfant de chœur, asperge ainsi toutes les demeures.

Lue lettre d'Allemagne qui m'anive à l'instant m'apporte une nouvelle très importante dans mes intérêts. C'est que, mon neveu ayant définitivement refusé d'entrer dans les arrangements proposés par sa mère, ma sœur m'a vendu toute la partie allodiale de Sagan, ou ce qu'elle

réclamait comme telle. Ceci va produire un grand mouvement dans mes affaires, et m'obligera absolument à un voyage en Prusse l'année prochaine.

Nice, 29 mars 1842. — J'ai été hier me promener en voiture et mettre des cartes chez toutes les personnes qui, pendant ma maladie, m'ont témoigné de l'intérêt. Je me suis très bien trouvée d'avoir pris l'air.

M. de Barante mo mande que M. de Rémusat fait des lectures d'une œuvre appelée Ahélard (1) ; il dit que c'est une singulière production, sous forme dramatique. Cette lecture tient trois séances, chacune de trois heures ; c'est long.

\icej 30 mars 1842. — Je compte partir bientôt d'ici, et j'écrirai plus librement, une fois que je serai sur terre française, car dans les Etats sardes, avec surabondance de cabinets noirs, avant qu'une lettre arrive ou qu'elle parte, elle a déjà été ouverte plusieurs fois : les traces en sont visibles. Cette prévision a bien souvent paralysé ma plume.

Nice, \" avril 1842. — J'ai été, hier soir, à un grand bal qu'a donné le duc de Devonshire, pour clore la saison de Nice; c'était magnifique, comme tout ce qu'il fait; l'éclairage de la salle était surtout très nouveau et joli :

(1) Cet ouvrage de M. de Rémusat parut ensuite en 18i5;on y trouve un exposé magistral des doctrines d'Abélard et de sa philosophie scolasticpie.

point de lustres, mais trois grands arceaux formés de branches de palmiers et couronnés d'un rang de bougies; chacun des arceaux posé sur des pilastres de chaque côté de la salle : c'était on ne saurait plus élégant, nouveau et de bon goût. J'ai fait là mes adieux à toute la société réunie. Je quitte Nice assez satisfaite du séjour que j'y ai fait ; il y a bien eu quelques inconvénients, mais le bon l'a emporté sur le mauvais ; et le souvenir général restera agréable.

Aix-en-Provence, 3 avril 1842. — J'ai quitté Nice hier, fort triste de me séparer du trio Castellane ; ils me regrettent aussi. Le temps était superbe, la mer gros bleu, la floraison abondante, la route jusqu'à Cannes admirable, la montagne de l'Esterel encore assez rude. J'ai été sans m'arrêter jusqu'ici, espérant y trouver l'abbé Dupanloup et causer avec lui. Je ne l'ai manqué que d'une heure. Il a été forcé de continuer sans arrêt à cause des exigences rigoureuses de la malle-poste ; il m'a laissé un petit billet de regret. Je vais partir pour Nîmes, en prenant par Arles, route que je ne connais pas. Quant à Nîmes, j'y ai été, lors de mon premier voyage dans le Midi, en 1817 ; il y a terriblement longtemps.

XinieSj 5 avril 18i2. — Je suis arrivée ici hier au soir. Il pleuvait lorsque nous avons passé à Arles, ce qui ne nous a pas permis d'en visiter les curiosités. Ce qui m'a frappée, c'est cette route nouvelle, magnifique, pleine de travaux d'art, traversant le plus affreux pays du monde,

176 CHROMQLE

et conduisant d'Aix ici ; elle traverse d'abord une contrée qui s'appelle la Crau; c'est d'une aridité affreuse : des cailloux, puis des cailloux et toujours des cailloux. On a fait des saignées à la Durance, pour couper cette terre maudite d'une infinité de petits canaux ; il faut espérer que cela finira par y appeler un peu de végétation. D'Arles ici, c'est un peu moins laid, quoique la Camargue ne soit pas belle, et qu'excepté des bœufs sauvages, je n'y ai rien vu de curieux. Quant aux Artésiennes, qui ont une si grande réputation pour leur beauté et leurs jolis costumes, j'ai joué de malheur, car je n'ai vu que de très vilains visages et des vêtements sans grâce et fort malpropres.

Mes compagnons de voyage, Fanny, sa gouvernante, et Charles de Talleyrand, viennent de partir pour aller voir le pont du Gard, que j'ai vu jadis. A leur retour, nous visiterons les curiosités de la ville et nous irons ensuite à Montpellier.

Montpellier, 6 avril 1842. — Nous avons visité hier les antiquités de Nîmes, que j'ai été bien aise de revoir. Elles sont fort bien conservées, et je me suis rappelé qu'elles m'ont, il y a quelques années, fait comprendre le charme des proportions. Malheureusement, nous avons un très vilain temps : c'est bien du guignon, de trouver la pluie dans une contrée dont la calamité habituelle est la sécheresse.

Toulouse, 8 avril 1842. — Nous avons quitté Montpellier avant-hier, à la fin de la matinée. J'y ai donné à

AVRIL 1842 m

déjeuner au Recteur de l'Académie (1) et à sa fille aînée, qui est ma filleule, car sa mère, enlevée par le choléra, avait été élevée avec moi et je suis toujours restée en relations avec cette respectable famille. Puis, nous avons été voir le musée Fabre, qui est assez médiocre (2), et celui, mieux choisi et plus élégamment arrangé, du marquis de Montcalm. Enfin, sous des parapluies, nous avons fait le tour de la fameuse promenade du Peyrou. Quand le temps le permet, ce qui n'était pas le cas hier, on découvre d'un point la mer, les Pyrénées, les Cévennes et les Alpes. 11 a fallu renoncer à rien voir, si ce n'est le château d'eau, les aqueducs et la statue équestre de Louis XIV.

Bordeaux, 10 avril 1842. — Nous sommes venus de Toulouse ici sans nous arrêter ; le temps était moins laid, mais un vent aigre a succédé à la pluie, et je m'en gare en restant au coin du feu, pendant que les autres explorent la ville. J'ai beaucoup, et à diverses reprises, visité le Midi de la France, ce qui fait que j'en prends à mon aise des obligations du voyageur. Aujourd'hui, nous repartons, et après-demain, s'il plaît à Dieu, nous coucherons à Rochecotte. Il me tarde bien d'être en repos dans mon cher home.

(1) Alors M. Gergonne, officier de la Légion d'honneur.

(2) Le Musée de Alontpellier occupe maintenant un des premiers rangs parmi les Musées de province. Il fut fondé en 1825 par Fabre, qui, après un séjour de quarante ans en Italie, revint dans sa ville natale, apportant avec lui une belle collection de tableaux, dont un certain nombre lui venaient d'Alfieri, diverses œuvres d'art et une précieuse bibliothèque qu'il légua, en mourant, à la ville de Montpellier.

nS CHROMQUE

Les lettres de Berlin disent que c'est vraiment Biilow qui succède à Maltzan. C'est le principe opposé à Kanitz qui triomphe dans Biilow. Maltzan est dans une maison de santé à Charlottenburg.

Mme de Lieven a été malade de la grippe. M. Guizot ne bougeait pas de son chevet. Tous deux sont mélomanes à l'excès. M. Guizot ne parle que musique et prétend ne pas dormir les nuits qui suivent ses jours de loge aux Italiens. On se moque fort de tout cela.

Il y aura, cet été, un camp qui voyagera d'Alsace en Champagne. On attaquera des villes telles que Châlons, Vitry, etc. C'est le duc d'Orléans qui sera à la tête.

Rochecotte, 13 avril 1842. — Me voici donc rentrée chez moi !

A Bordeaux, pendant que nous déjeunions, ma porte s'est ouverte, et j'ai eu la visite de l'abbé Genoude. Je l'ai, à la vérité, très souvent rencontré dans ma vie, mais je ne l'avais jamais vu chez moi ; il était dans la même auberge, venait de prêcher; bref, il m'a fait cette politesse inattendue. Il a beaucoup d'esprit, même de l'agrément ; il a voulu être des plus gracieux et des plus insinuants. J'ai été très polie, parce que ce n'est pas quelqu'un qu'il faille heurter, mais je n'ai point été au delà. En sortant, il a pris à pari Charles de Talleyrand, dont il voyait autrefois souvent la mère, et lui a dit que son journal était absolument à mes ordres (1), chaque fois que je voudrais y faire insérer

(1) L'abbé ("iftnoude était le directeur de la Gazette de France,

quelque chose. Tout cela est bien étrange, et bien parfaitement de l'époque.

Rochecotte, 16 avril 1842. — J'ai eu une lettre de Toulon des Castellane ; ils y attendaient que la mer leur permît de traverser jusqu'en Corse ; cependant, si elle restait mauvaise encore deux jours, ils comptaient aller droit, par terre, à Perpignan. J'espère que c'est ce dernier projet qui aura été suivi.

Rochecotte, 17aun71842. — Les Castellane se sont décidés pour la Corse (1).

Voici ce que m'écrit Sainte-Aulaire, de Londres : « Je n'ai pas mangé ici mon pain blanc le premier. Le traité non ratifié, les controverses de tribune pour Alger et, plus que tout, l'anglophohie que notre presse entretient et proclame, tout cela m'a fait une position politique peu agréable. Au fond de toutes les aigreurs, il y a cependant volonté et nécessité réciproques de ne pas se brouiller ; c'est ce fonds que je travaille à exploiter, et qui finira par être mis en valeur. La société est bonne et aimable pour nous. La Cour plutôt froide, mais polie. »

M. de Salvandy m'écrit de Paris : a La politique est

(1) La vue des côtes de Corse et la lecture du romaa de Mérimée, Colomba, qui venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes, firent naître dans la nature originale du marquis de Castellane le désir de faire ce voyage, qu'il entreprit effectivement avec sa famille. Cette excursion, un peu aventureuse à cette époque, dura à peu près deux semaines. En revenant en France, il se rendit à Perpignan, où commandait alors son père, le comte de Castellane, promu lieutenant général depuis son retour du siège d'Anvers.

froide et morose. M. Guizot règne sur la corde. Les questions de droit de visite l'agitent et ébranlent bien des choses avec lui. Le Roi est fort occupé de l'Espagne, du mariage; la mission de M. Pageot porte ses fruits ; les vetos que j'ai conseillés et obtenus ont rendu impossibles les résolutions qui auraient été une honte et un péril. Nul autre qu'un Bourbon ne régnera sur l'Espagne. En attendant, M. Mole fait de la littérature. Jeudi, il recevra M. de Tocqueville à l'Académie française ; si la journée lui est bonne, ce sera un événement, car il gagne du terrain, il se fortifie par l'absence et l'effacement ; des trois rivaux, Thiers perd par l'action et par le repos ; M. Guizot est près de perdre par l'action ce qu'il gagne par la parole; M. Mole s'affermit dans l'inaction et le silence, après avoir beaucoup grandi dans la lutte. »

Rochecolte, 21 flvn718i2. — Il doit y avoir aujourd'hui un spectacle aux Tuileries. On y jouera Polyeucte et Richard Cœur-de-Lion.

La Reine doit aller ce matin dans une tribune, à l'Académie, pour la réception de M. de Tocqueville par M. Mole. Ces solennités deviennent très à la mode.

On s'anime fort, à Paris, contre l'Angleterre ; l'opinion se prononce avec irritation contre le droit de visite, et on assure que les électeurs demanderont dans la profession de foi des députés l'engagement de ne pas céder sur ce point. Mme de Lieven qui, en général, est optimiste, est, dit-on, triste, et répète assez que les affaires se gâtent beaucoup. 11 n'est question, à Londres,

AVRIL 18.4'i 181

que d'un bal costuuic pour le 12 de mai. Les dames sont, à cet égard, dans une grande agitation ; elles demandent à Paris des gravures et des modèles.

Pauline m'écrit d'Ajaccio qu'elle est très satisfaite de son entreprise, ayant déjà oublié trente-six beures de mal de mer et allant avec son mari en Sardaigne. Tout cela m'ébouriffe singulièrement ; mais enfin, cela prouve de la force, et cela la retient loin de la froide Auvergne, Et puis, elle s'amuse, elle est beureuse, que soubaiter de mieux?

Rochecotle, 22 avril 1842. — Barante m'écrit, la veille de la séance académique dont j'ai parlé : « La séance sera belle. Les discours sont tous deux très remarquables : ce sera une joute grave et courtoise sur la Révolution, l'Empire et la Démocratie. M. Iloyer-CoUard est ravi d'avance, le public très affriandé, l'Académie toute contente de se trouver ainsi à la mode. Je crains, en recevant M. Ballanche dans buit jours, de ne pas rencontrer aussi bien, car je me suis trouvé conduit par les ouvrages de mon récipiendiaire à faire un discours philosopbique, un peu trop sérieux pour l'occasion et l'auditoire.

« La politique s'est transformée en une démence de cbeniins de fer, dont les députés se débrouilleront je ne sais comment. "

Rochecotte, 24 avril 1842. — Les lettres et les journaux de Paris sont pleins des discours de M. Alolé et de M. de Tocque ville. Us s'accordent à dire que le premier a eu

182 CnHo^IQtJË

beaucoup de Silccès, que le second a été pt-odîgieuscinctit ennuyeux ; ce que j'en ai lu moi-même dans le Journal des Débats me laisse la même impression.

Les gazettes disent la mort des maréchaux Moncey et Clausel.

Rochecotte, 25 avril 1842. — Il paraît, d'après ce que j'en entends dire, que rien n'est comparable aux façons de s'amuser des jeunes femmes actuelles ; celles qu'on appelle les lionnes surtout imaginent des divertissements dignes de la Régence. A ce sujet, je me souviens de cette réponse de M. de Talleyrand à une jeune femme qui répliquait, assez impertinemment, que dans sa jeunesse à lui, on ne faisait pas mieux : « Cela se peut, » lui dit M. de Talleyrand, « mais si l'on ne faisait pas mieux, on faisait autrement. '>

Mme Mollien me rend compte du spectacle aux Tuileries. Elle dit que la salle, une fois rangée, offrait un beau coup d'œil, mais que, pour en arriver là, il y avait eu chaos. On avait décidé, par autorité suprême, que tout le monde se rendrait dans les salons et suivrait la famille Royale, ce qui fait que, derrière le dos de la dernière Princesse, toutes les femmes se précipitaient les unes sur les autres, sans égard ni distinction aucune, et que la foule se grossissant à mesure qu'on avançait, la mêlée a dégénéré en bataille ; Mme de Toreno y a perdu sa mantille ; rien dans ce genre n'a encore été plus complet. La représentation a été froide : quoique le Roi donnât l'exemple des applaudissements, il n'était pas

imité j on sentait qu'il y avait très peu d'harmonie cnlie l'auditoire et le sujet représenté. M. Thicrs dormait de tout son cœur.

Tout le monde raffole à Patis d'un portrait qu'Ingres vient de faire de Mgr le duc d'Orléans et qu'on dit admi-^ rable.

Rochecotte, 27 avril 1842. — Le château de Coblentz est en construction pour devenir un château royal ; huit cents ouvriers sont employés à le rendre habitable pour l'automne prochain, le Roi de Prusse comptant y passer septembre et octobre.

Voici textuellement le jugement de M. Royer-Collard sur la séance de l'Académie : « M. Mole a eu les honneurs. Il a effacé AI. de Tocqueville, injustement, à mon avis. J'avais lu les discours, je prenais un vif intérêt à celui de Tocqueville, quoique je pusse bien prévoir qu'il n'obtiendrait pas les sympathies de l'auditoire. L'élévation des pensées, des traits admirables, de beaux sentiments ne rachetaient pas l'équité des jugements. J'ai appris là, mieux que je ne savais, à quel point l'Empereur et l'Empire régnent dans les esprits. M. Mole le sav^ait mieux que moi, et il s'en est heureusement prévalu. A beaucoup d'esprit, et un art infini de dissimulation, il a joint une coquetterie de débit qui ne sera pas surpassée. L'Empire fardé, la Démocratie traversée et dénigrée, sont des vengeances tirées du discours supérieur de M. de Tocqueville. » M. Royer-Collard a annoncé qu'il ne se représenterait plus aux élections. Il est probable qu'un de

SCS neveux le «remplacera à la Chambre prochaine. Voici encore un extrait de Mme de Lieven ; comme toujours je n'y change pas un mot : « On a peu de chance de revoir Pahlen à Paris. On dit qu'il serait possible que Gouriefi y fût envoyé; il a beaucoup d'esprit, une immense fortune, une femme encore belle, assez galante ; tout cela ferait assez bien à Paris. Vous serez fâchée du malheur arrivé ce matin à M. Humann. Il vient d'être frappé d'apoplexie et reste dans un état qui ne laisse aucun espoir. Vous le voyiez souvent à Bade, moi un peu; il nous plaisait à toutes les deux. Il avait de l'importance dans les affaires et son successeur à trouver va devenir un embarras. La reine Victoria ne pense qu'à son bal costumé. Elle-même sera en reine Philippa ; elle exige que toute sa Cour prenne les costumes du temps. Lord Jersey est obligé d'y passer, ce dont il est consterné. Sa fille mariée est arrivée à Vienne (1). Le prince Paul Esterhazy veut aller à Londres pour empêcher lady Jersey de suivre sa fille ; on dit même qu'il veut conserver son poste, mais Metternich prétend que l'Ambassadeur ne réside pas à Vienne. Paul Medem est un grand favori des Metternich. Arnim part d'ici, en congé, c'est Bernstorfïqui fera l'intérim. Je m'étonne que Biilow envoie cela ici. J'ai idée que Biilow sera un ministre très faiseur et fort content de l'être. Le mariage de la Reine Isabelle occupe tous les Cabinets, celui de Vienne compris, mais par quoi cela finira-t-il ? »

(1) Le 8 février 1842, le prince Nicolas Esterhazy avait épousé lady Sarah Villers, fille de lord et de lady Jersey.

La perte de M. Humann me fait de la peine. Il s'était montré bienveillant, obligeant ; il avait un esprit très fin et distingué. Il n'y a pas huit jours qu'il a parlé de moi en termes excellents à la duchesse d'Albufcra. La bienveillance est toujours regrettable. Le Journal dea Débats nous dit aussi la mort de Bertin de Veaux; j'y suis très sensible, quoiqu'il ne fût plus de ce monde déjà depuis quelque temps : il avait un esprit remarquable et un fort bon cœur, qu'il avait conservé très affectueux pour moi et pour la mémoire de M. de Talleyrand. Pendant vingt ans, il avait été dans notre intimité, nos habitudes journalières, notre confiance. Et puis des vides ! . . . toujours des vides ! . . . Quelle solitude progressive !

Rochecotie, 28 avril 1842. — Le Cabinet a bien fait de se compléter sur-le-champ (1) et de forcer M. Lacave- Laplagne à accepter, sur le refus de M. Passy. Mais la perte reste réelle et les embarras du Ministère vout augmenter par cette mort.

Le journal d'hier rapporte un mot assez drôle du maréchal Soult qui, en apprenant les morts successives de la semaine dernière, a dit : a Ah cela ! il paraît que le rappel bat là-haut ! »

Rochecotle, 2 mai 1842. — J'ai des nouvelles des Castellane, de Bonifacio, au moment où ils allaient passer en Sardaigne : le singulier voyage réussissait, Dieu merci, très

(1) Pour remplacer M. Humann.

bien. Ils doivent maintenant être en route, de Touloh à Perpignan. Je serai charmée quand je les saurai revenus sur le Continent, ne fût-ce que pour avoir plus souvent et plus régulièrement de leurs nouvelles.

Les heureuses couches de Mme la duchesse de Nemours, et la naissance d'un comte d'Eu, sont des joies bien naturelles pour la Famille Royale.

Rochecotte, 5 mai 184:2. — J'ai des nouvelles de Pauline, de Toulon, sans détails; elle débarquait; mais enfin je la sais sur la terre ferme et j'en suis bien soulagée.

Mgr le duc d'Orléans a voulu entendre VAbélard de M. de Rémusat et a été, pour cela, passer trois soirées chez Mme de Rémusat, où il n'y avait qu'une douzaine de personnes de l'opposition, telles que M. et Mme Thiers.

Rochecotte, (> mai 184:2. — Les Castellane sont enfin à Perpignan, ravis de leur course en Corse et en Sardaigne. Pauline a chevauché, un stylet à la ceinture ; elle a couché chez les bandits, soupe à côté d'Orso délia Robbia, le héros de Colomba (1) ; elle s'est abritée sous le rocher du Coup double, et a accepté, en signe d'admiration, un poignard rouillé par le sang de la vendetla. Ce qui est mieux que tout, c'est qu'elle a eu la force de tout supporter, qu'elle est parfaitement heureuse et amusée, que son

(1) Colomba est une saisissante peinture des vendettas corses, qui est restée célèbre et populaire. Mérimée fit d'abord paraître ce roman dans la Revue des Deux Mondes, qui l'offrit au public, précisément pendant l'biver de 1842.

MAI \HÛ iS1

tiiari est cliai'mc d'avoir accompli une entreprise originale, et que leur petite Marie est brillante de santé et de gentillesse.

Le parti carliste se scinde de plus en plus. Le duc de Noailles est à la tète de la portion modérée qui augmente fort; Berryer reste à la tête de l'autre, qui n'est plus guère qu'un groupe, mais un groupe dérivant de plus en plus vers la gauche.

Rochecotte, 10 mai 1842. — J'ai eu de bonnes nouvelles des Castellane. Us me manquent bien ; l'aimable humeur de Pauline, les ressources infinies de la conversation d'Henri, les grâces de Marie, me sont d'un secours extrême ; je me repose en confiance avec eux, sans jamais m'ennuyer; je me détends dans leur atmosphère; ils me sont devenus tout à fait nécessaires, je les place dans tous mes projets et prévisions d'avenir, et je n'imagine plus ma vieillesse séparée d'eux. Je me flatte qu'ils me comptent aussi pour quelque chose dans leur vie. Hier, j'ai reçu d'Henri une lettre charmante, toute pleine de confiance et de paroles tendres, sur ce que j'étais pour eux, et pour lui en particulier. Quand une fois on s'est fait à ses originalités, on s'attache à lui par ses meilleurs côtés ; il est plein de droiture, de loyauté, de sincérité ; il a de la dignité d'àme et une parfaite noblesse de cœur. Louis, mon fils, est aussi bien doux à vivre, et a une parfaite sûreté de commerce. Alexandre a des qualités, mais sa position aigrit son caractère et rend son humeur très inégale. Il me fait parfois grand'pitié, car ses finances

188 CHROMIQLE

ne lui permettent pas de prendre le grand parti dont il serait tente. Il aime ses enfants, et je lui en sais gré. J'aime aussi sa petite-iilie, qui est jolie, douce, et qui me touche par les prévisions assez tristes de son avenir. D'ailleurs, moi qui me passais à merveille des petits enfants, je suis toute métamorphosée à cet égard, au point que j'éprouve un vrai manque, quand je n'ai plus l'une ou l'autre de ces petites créatures auprès de moi. Je m'en occupe et m'en amuse beaucoup ; j'ai des attendrissements profonds pour ces petits êtres si débiles, et auxquels la Providence peut avoir réservé tant et de si étranges destinées. C'est singulier comme l'âge modifie toutes les dispositions : grand bienfait de la Providence, qui, par là, évite bien des épines.

Rochecotte, Il mai 1842. — Les journaux nous ont appris hier l'affreux malheur arrivé sur le chemin de fer de la rive gauche de Versailles à Paris : les détails en sont hideux ; le Galignamj les donne au compli't, sans cependant pouvoir préciser le nombre exact, ni les noms des victimes ; les cadavres, surtout ceux des brûlés, ne laissant aucun signe humain d'après lequel on puisse distinguer un corps d'un autre. Depuis l'établissement des chemins de fer, c'est le malheur le plus considérable, le plus compliqué et le plus affreux qui les ait marqués. Il me semble que les amendes devraient être énormes, afin qu'on fût plus soigneux, car les accidents n'arrivent que par manque de précautions et d'attention suffisante.

Rochecotte, 15 mai 1842 (jour de la Pentecôte). — M. de Barante est arrivé hier, à la fin de la matinée, toujours aimable, bon et affectueux. Les personnes qu'il a trouvées ici gênent un peu la conversation : il ne m'a appris aucune nouvelle proprement dite ; son propre avenir reste toujours fort incertain ; si la santé de M. de La Tour-Maubourg reste aussi déplorable qu'elle l'est, il lui faudra quitter les affaires, et alors Barante aurait Rome. La question de Pétersbourg pourra rester très longtemps encore où elle en est.

Il n'est question, à Paris, que de la prodigieuse magnificence de la maison Hope, et des fêtes qu'on y donne. Les salons de Versailles, du Versailles de Louis XIV, pas moins que cela (1) !

Rochecotte y 16 mai 1842. — En allant, hier, en voiture, à la messe de la paroisse, le cocher a voulu obstinément, malgré mes observations, prendre une fausse route du bois ; il nous y a versés ; lui-même a la jambe droite brisée ; Mme de Sainte-Aldegonde et moi étions dans le fond de la calèche, Mme de Dino et M. de Barante sur le devant, Jacques sur le siège de derrière ; il s'en est élancé

(1) William Hope, financier hollandais, d'origine anglaise, gendre du général Rapp et possesseur d'une immense fortune, s'était d'abord établi à Paris, dans une maison de la rue .Veuve des Matburins, où il recerait la meilleure compagnie. Cette habitation étant devenue trop étroite pour suffire à ses nombreuses relations, M. Hope lit bâtir le grand hôtel du 57, rue Saint-Dominique, dont le baron Seillière fit l'acquisition après sa mort, et qu'il devait lui-même léguer à sa fille devenue princesse de Sagan par son mariage avec Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan, petit-fils de la duchesse de Tallejrand.

190 CHROMIQUE

à temps et n'a rien eu ; Barante et ma belle-fille rien non plus ; moi, j'étais du côté où la voiture a versé, et Mme de Sainte-Aldegonde est tombée sur moi ; je me suis ainsi trouvée serrée entre ma voisine et la capote de la voiture. Nous avons été secourus par les gens qui allaient à la messe : Mme de Sainte-Aldegonde s'est donné un effort dans les muscles du cou, en voulant se raidir et se retenir; mais enfin, il n'y a de vraiment à plaindre que le cocher. Toute la journée s'est passée dans l'émotion de cet événement, et dans les différents petits soins qu'il a exigés.

Rochecotte, 17 mai 1842. — Je suis encore ébranlée de ma chute d'avant-hier, et endolorie par les contusions qui en ont été la suite : il me faudra plusieurs jours avant que les traces de cet accident soient entièrement effacées. Le cocher va aussi bien que le permet son état.

J'ai été, hier, presque toute la matinée assise à l'air, par un temps charmant. Du reste, aucune nouvelle, ni grande, ni petite, ni rien de ce qui pourrait donner le moindre intérêt à la journée. Barante, par sa charmante conversation si pleine et si douce, jette pour moi un grand agrément sur le peu de jours qu'il passe ici : il y a longtemps qu'une aussi bonne aubaine n'avait été mon partage ; j'en jouis infiniment, et avec d'autant plus de satisfaction que la sincérité est aussi complète que le plaisir est réel. Il a tant de droiture, de sûreté, de bienveillance, que rien en lui n'est à redouter; son âme est fort pieuse, et son esprit n'en est ni éteint, ni comprimé.

Rochecoite, 30 mai 1842. — Nous avons été, hier, à la paroisse, pour la Fête-Dieu. Nous avons suivi la procession, par un soleil ardent, jusqu'au reposoir où on avait porté la petite Clémentine de Dino. M. le Curé lui a mis le Saint-Sacrement sur la tête. On dit que cela porte bonheur aux enfants. La petite, qui est fort jolie et fort douce, s'est comportée à ravir; dans les bras de sa nourrice, jolie femme agenouillée, au milieu de toute la population, de l'encens, des fleurs et de cette belle nature, le spectacle était ravissant ; pour moi, il m'a fait pleurer, et j'ai demandé à Dieu, du fond de mon cœur de grand'mère, que ce gentil petit être devînt une bonne et honnête chrétienne.

Rochecotte, \"juin 1842. — Mgr le duc d'Orléans va faire une grande tournée militaire, préliminaire des manœuvres et des camps. On dit qu'il doit avoir une entrevue avec le Roi des Pays-Pas à Luxembourg. Le duc Bernard de Saxe-Weimar arrive à Paris, et le duc Gustave de Mecklembourg, autre oncle de Madame la Duchesse d'Orléans, y est déjà. L'Empereur du Brésil épouse la dernière sœur du Roi de Naples.

Le Ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget : on commence à répandre qu'il pourrait bien avoir le dessous dans les élections.

Lord Cowley a été inviter les Princes à assister au bal qu'il donnait le 24, pour le jour de naissance de la Reine Victoria : ils l'ont refusé. D'après cela, l'Angleterre n'est pas à la mode; aussi suis-je étonnée que le Prince de

Joinville et le duc d'Aumale choisissent ce moment pour y aller voyager.

Le Charivari contient deux articles qu'on dit remarquablement méchants contre Mme de LievenetM. Guizot; l'un est intitulé : les Deux Pigeons; l'autre : Course en tilbury au clair de la lune.

La Reine Christine a ostensiblement loué la Malmaison pour y passer l'été ; mais il paraît qu'elle l'a achetée à l'aide d'un prête-nom.

Le prince de Polignac est à Paris, pour le mariage de son fils avec Mlle de Grillon : il se promène dans les rues sans exciter la moindre curiosité. Les légitimistes, qui lui en veulent beaucoup, ne le voient pas.

On me mande, de Nice, que la Grande-Duchesse Stéphanie, au moment oîi sa fille était guérie de la rosalia, ayant négligé, avec son imprudence accoutumée, les indices précurseurs, et étant allée se promener sur mer, malgré l'avis des médecins, est rentrée fort malade d'une course tardive : elle était, le 25, très gravement atteinte, et le médecin de Nice avait fait chercher à Marseille d'autres médecins en consultation. Cela m'attriste, car j'ai un fond de reconnaissant attachement pour la Grande- Duchesse.

J'ai de bonnes nouvelles de Pauline. Mon gendre avait été, sans elle, faire une visite à IMadame Adélaïde, à Randan ; il y a été très bien reçu, mais une chute de cheval l'a fait revenir tout éclopé chez lui (1).

(1) Le marquis de Gastellane ne se remit jamais de cet accident. 11 traîna, en souffrant constamment, avec le plus grand courage, pendant

Hochecotte, A juin 1842. — Nos jeunes Princes, qui devaient aller en Angleterre, ont remis leur départ pour une époque indéterminée : les circonstances du moment n'auraient pas donné d'à-propos à ce voyage.

Rochecotte, 1 juin 1842. — J'ai reçu une lettre de Pauline, qui est bien triste. Son mari lui est revenu malade de Randan, soit des suites de la chute de cheval, soit d'un rhumatisme inflammatoire ; n'importe la cause, l'effet a été sérieux : fièvre, délire, attaques de nerfs, douleurs atroces, évanouissements, tout cela au milieu des montagnes, obligé d'être rapporté sur un brancard, sa femme à cheval à ses côtés! Cela compose une existence bien agreste, bien périlleuse. Point de médecin à proximité. Je suis troublée de cette façon de vivre, qui ne va guère à la délicate organisation de Pauline. L'amour et le devoir embellissent tout à ses yeux, mais au moment de l'épreuve, elle sent bien qu'elle est fort seule, au milieu d'une contrée toute sauvage. Son mari était mieux au moment du départ de sa lettre. Je suis bien impatiente de recevoir des nouvelles plus fraîches.

Rocliecotte, Il juin 1842. — On m'écrit, de Paris, que Barante ne retournera décidément pas à Saint-Pétersbourg, parce qu'on n'y enverra plus d'Ambassadeur ; on se bornera à un simple Ministre : on ne me dit pas sur qui tombera le choix. 11 y aura, aussitôt après les élections,

cinq ans, et finit par mourir en 1847, des suites de cette chute de cheval que la chirurgie d'alors ne sut pas bien traiter.

Page 1