III
une petite session des Chambres, de quinze jours, qui aura lieu au mois d'août.
Rochecotte, 14 juin 1842. — Les journaux parlent du succès prodigieux du cours de M. Dupanloup sur l'éloquence sacrée, à la Sorbonne. Nous allons aussi y voir la brusque clôture de ce cours. Cela occupe beaucoup à Paris. M. Royer-Collard me mande qu'il trouve que l'abbé Dupanloup a eu tort de citer Voltaire (on pense bien de quelle façon !) dans son cours. Il me rappelle que, sous la Restauration, le clergé, par ses attaques contre Voltaire, l'a fait réimprimer dix-huit fois ; à présent, on ne le lit presque plus, il faudrait donc n'en plus parler. C'est l'Abbé lui-même qui a écrit au Doyen de la Faculté que, pour éviter de nouveaux désordres, il suspendait son cours. Le Doyen a communiqué la lettre au Ministre de l'Instruction publique, celui-ci a pris l'Abbé au mot, sans proposer aucune mesure préventive pour éviter le scandale qui, comme toujours, provenait d'une très petite, mais très bruyante et turbulente minorité.
Mme de Lievcn me mande, sans détails, la mort de Matusiewicz. Cette pauvre Conférence de Londres s'éclipse rapidement; M. de Talleyrand, le prince de Lieven, Matusiewicz... La Princesse me dit aussi que la misère est extrême en Angleterre : l'Association douanière d'Allemagne a porté un rude coup au commerce anglais. Sir Robert Peel est excessivement puissant et paraît devoir le rester : tout disparaît à côté de lui. La Reine Victoria, dans la dernière circonstance, s'est conduite avec cou-
rage et convenance. Son assassin échappera, car la balle ne s'est pas retrouvée (1).
M. Guizot est, comme toujours, enchanté de la session qui vient de finir, et des espérances des élections prochaines. Barante s'amuse fort à Londres d'où il écrit de très jolies lettres : il a été très bien reçu à Windsor. Il me dit qu'il n'a pas trouvé lady HoUand fort changée, depuis les quinze années qu'il ne l'avait vue. Elle a toujours, à ce qu'il panut, sa contenance droite et impérieuse. Au nom et au souvenir de son mari, ses yeux se rempUssent de larmes, qui ne vont pas au reste de sa physionomie : elle est environnée de si peu de bienveillance, que cette douleur est presque un sujet de plaisanterie pour la société. Lady Clanricarde est intarissable contre la Russie. Lord Stuart en est revenu apoplectique, et même, diton, un peu atteint dans son intelligence : on pense qu'il ne retournera pas à Saint-Pétersbourg.
Voici ce que me dit Barante sur la disposition générale de l'Angleterre envers la France : « Politiquement parlant, je crois qu'il y a un désh* sincère de bien vivre avec nous; par conséquent, regret et inquiétude des manifestations de nos Chambres et de nos journaux ; on sait bien que c'est de la mauvaise humeur, et non point une volonté de guerre ; mais comment prévoir ce qui peut advenir si ce mouvement d'opinions continue et s'augmente? »
(1) Vers le commencement de juin 1842, la Reine d'Angleterre fut victime d'un attentat, au même endroit et dans les mêmes conditio&s presque qu'en 1840.
Rochecotte, 16 juin 1842. — M. et Mme de La Rochejaquelein, mes voisins d'Ussé (1), sont venus passer, hier, une partie de la journée ici : elle, a été bien jolie et bien aimable, et il lui reste de l'un et de l'autre; son mari est une espèce de chasseur sauvage de la Vendée qui n'a pour lui que la plus belle blessure du monde : elle lui traverse tout le visage sans le défigurer.
Rochecotte, 17 juin 1842. — En rentrant d'avoir rendu à Mme de La Rochejaquelein sa visite, j'ai trouvé une lettre de Pauline ; après l'avoir lue, je me suis tout de suite décidée à me mettre en route pour aller assister cette pauvre enfant. Comme c'est une route pénible, difficile et presque dangereuse dans les montagnes, et que je serai probablement obhgée de faire la dernière journée à cheval, qu'ensuite la présence d'un homme pourra être utile à Pauline, je me suis décidée à accepter l'offre de ce bon Vestier, qui connaît le pays et est dévoué aux Castellane, qui l'aiment; il m'accompagnera donc; il s'établira sur le siège, à côté de Jacques ; sa présence me sera une grande sécurité. Je vais aller sans m'arrêter. Je laisse
(1) Ussé, situé sur la colline en face de Rochecotte, auquel il fait point de vue, était habité, en 1842, par la comtesse de La Rochejaquelein. qui, déjà veuve du prince de Talmont, s'était remariée avec le plus jeune frère du héros de la Vendée. Le ciiâtcau d'Ussé fut bâti à plusieurs reprises, ainsi que le prouve l'originalité pittoresque des bâtiments : ce fut Jacques d'Epinay (chambellan des rois Louis XI et Charles VIII) qui, en 1485, en fit commencer les travaux, afin d'être plus près de la Cour. Ussé ayant passé plus tard à la famille Bennin de Valentinay, dont un membre épousa la fille aînée du maréchal de Vauban, celui-ci y vint souvent, et c'est à lui qu'on attribue la disposition des terrasses et l'établissement du bastion qui porte son nom.
ici tout mon monde, et ma maison marchera comme si j'y étais. Voilà encore une rude épreuve. Dieu est grand! Baissons la tête, adorons, et disons que le bonheur n'est pas ici-bas.
Aultijou, 22 juin 1842. — Je suis partie le 18 au matin de Rochecotte. Ma voiture sans paquets, quatre chevaux en plaine, six dans les montagnes, un courrier en avant, aucun arrêt, et je suis arrivée ici en quarante-huit heures, ce qui est merveilleusement bien cheminer. J'ai trouvé mon gendre dans un changement affligeant : l'état de la cuisse, première cause de la maladie, est amélioré et ne donne plus d'inquiétude, mais la secousse nerveuse qui s'est produite ne laisse pas que de m'alarmer. Il y a du mieux, mais ce n'est pas encore de la convalescence ; je ne retournerai chez moi que quand je la verrai établie ; dès qu'il sera transportable, il ira aux eaux de Néris. Pauline n'est pas malade, mais elle commence à se fatiguer, d'autant plus qu'elle est dans une agitation et une inquiétude extrêmes; elle est bien dévouée. La présence de Vestier, qui m'a été très secourable dans ces contrées fort sauvages, fait un grand plaisir à mon gendre. Je bénis le Ciel qu'il ait eu la charitable pensée de venir avec moi, car il est, de beaucoup, la personne dont le malade s'arrange le mieux.
Les chemins, pour aborder ici, sont affreux. Le pays, depuis trois lieues, cesse d'être pittoresque, pour devenir nu, âpre, sauvage; le climat est désagréable, et l'établissement provisoire dans lequel nous sommes tous campés