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singulier, et ressemblait à une scène du Roman comique. Ce qui n'était cependant rien moins que gai, c'était la route, avec ses rochers, ses précipices et ses dangers : en allant fort doucement, en soutenant les voitures, on s'en est tiré sans malheur. J'avoue, à ma honte, que j'ai assez cédé à la terreur pour avoir quitté ma grande voiture et avoir pris la place du cuisinier dans le tilburj-, qui, plus léger et plus étroit, passait plus aisément. La nuit nous a surpris avant la fin des précipices, et je ne puis assez dire à quel point ma poltronnerie a alors honteusement éclaté : le fait est que j'ai j^i^uré. Les Castellane ont couché à Massiac ; je les y ai laissés assez satisfaits de l'effet du grand air sur les nerfs d'Henri. J'ai passé outre ; je suis arrivée le 26 au matin à Clermont : j'y ai vu le médecin qui, déjà, avait été appelé auprès d'Henri ; je lui ai raconté la suite de sa maladie, et après lui avoir annoncé son arrivée pour le soir même, j'ai été à quelques lieues de cette ville visiter Randan. C'était une de mes grandes curiosités, puis, je savais faire, par là, quelque chose d'agréable à Madame Adélaïde. J'avoue que j'y ai trouvé une forte déception. 11 n'y a que trois choses qui y justifient leur réputation : la vue, qui est admirable ; les arbres, qui sont vieux et beaux, enfin les cuisines et les offices, qui sont beaux, trop beaux même, et tout à fait hors de proportion avec le reste de l'établissement, qui manque de grandeur; une avenue très mesquine de peupHers, traversant un vilain village, conduit à une palissade en bois peint, qu'il faut ouvrir pour entrer dans une sorte de quinconce, au bout duquel on tourne encore pour pénétrer dans la cour
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du château, qui est étroite. L'entrée manque de noblesse, absolument, et il aurait été aisé, cependant, en perçant dans les bois une grande avenue, d'aboutir droit au château. Celui-ci est moitié en briques, avec des toits pointus, moitié avec des ajoutes en pierre de taille blanche plaquées sur l'ancienne construction, et d'un tout autre style, ce qui est choquant. Les appartements sont bas; les ornements en sont à la fois lourds et mesquins; le mobiher sans ensemble, sans style ; ce n'est ni simple, ni magnifique, c'est une rapsodie de mauvais goût ; le vestibule et l'antichambre sont extrêmement étriqués et de travers. Il n'y a aucun objet d'art ; les sculptures sont en plâtre, et les peintures, qui consistent, pour la plupart, en quelques portraits de famille, sont de mauvaises copies. Dans le salon, qu'on appelle salon de famille parce que toute la génération actuelle s'y trouve réunie, j'ai remarqué, avec plaisir, le portrait de Mme de Genlis. L'appartement de Madame Adélaïde est très exigu et fort laid, à mon avis. Les corridors du premier étage sont étroits, sombres, et de travers. La bibliothèque est dans le salon principal, oii on a aussi placé un billard. Je ne crois pas qu'il y ait, là, plus d'un millier de volumes. Une grande terrasse, qui couvre les cuisines, conduit du château à la chapelle : cette terrasse, très ornée de fleurs, ofire une fort belle vue, mais une treille en fil de fer, qui en couvre la moitié, est si étroite et si basse, que c'est trop joujou. La chapelle est grande, mais sans style, et les décorations intérieures sans grâce ; des vitraux modernes fort médiocres, un confessionnal peint et bariolé comme un écran, des bénitiers
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en carton doré, tout cela, je le répèle, manque de «grandeur, de grâce et de «joùt. La salle à manger est ce qu'il y a de plus soigné : elle est voûtée, peinte à fresques, extrêmement bariolée, sans hauteur suffisante; il y a des personnes qui la vantent beaucoup; elle n'est pas de mon goût.
Je suis revenue à Clermont, au moment où les Castellane y arrivaient de leur côté. Mon gendre avait bien supporté la route. Le médecin nous dit qu'il serait en état, au bout de vingt-quatre heures, de partir pour Néris. Je les ai quittés le 27, satisfaite de l'assurance positive que m'a donnée le médecin qu'il n'y avait aucun danger, quoique la convalescencç dût être longue et pénible. J'ai été à Néris préparer leur établissement, ce qui était nécessaire, car il y avait déjà bien du monde, et on avait beaucoup de peine à se caser. Us y trouveront tous les Mortemart, M. Teste et bien d'autres. Le médecin de Néris, que je connais d'ancienne date, est un excellent homme, très soigneux, et que j'ai bien prévenu de ce qu'il trouvera. Je ne suis restée à Néris que le temps de dîner, d'y choisir l'appartement des Castellane, et, après avoir passé la nuit en voiture, je suis arrivée hier au soir ici, chez M. de la Besnardière, ce qui n'a été, pour moi, qu'un détour de deux lieues et m'a permis d'acquitter une ancienne dette : il m'en voulait beaucoup de ne l'avoir pas payée plus tôt. La maison est jolie, commode, propre, presque élégante, et pleine de petits conforts qu'on est étonné de trouver chez lui. C'est Rochecotte qui lui a donné l'envie de tirer celle-ci de sa vétusté : il y a employé Vestier, qui a très bien
réussi. Je déjeunerai ici, puis j'irai faire une visite à la Préfeclure de Tours, et je serai chez moi pour dîner. J'ai grand besoin de repos.
Rochecotte, 'èO juin 1842. — Je me suis arrêtée, hier, une heure à Tours chez les d'Entraigues : on y était dans le coup de feu électoral. J'ai trouvé, ici, tout le monde en bonne santé, excepté le général Alava, qui y est revenu en mon absence, et qui est tellement changé, dans ce peu de semaines, que je crois sa fin prochaine.
Rochecotte, 3 juillet 1842. — Le journal nous dit la mort de M. de Sismondi; malgré sa pédanterie, il est regrettable; c'était un homme de bien, fort érudit.
La jeunesse, ici, est occupée à étudier des motets qu'on doit chanter, aujourd'hui, dans ma chapelle, à l'occasion d'un salut solennel que M. le Curé viendra nous y donner, ce soir à cinq heures. On vient d'établir, dans cette paroisse, ce qui existait depuis longtemps dans les provinces voisines, une association de jeunes filles qui s'intituleront Filles de la Vierge : elles sont du monde et ne renoncent nullement au mariage; seulement, elles s'engagent à éviter les mauvaises compagnies, à vivre honnêtement, à réciter le petit Office de la Vierge, à fréquenter les sacrements et à donner le bon exemple ; à l'église et aux processions, elles sont vêtues de blanc, avec des ceintures bleues. On m'a priée de leur donner une bannière et les ceintures bleues, ce que j'ai fait. Elles seront installées aujourd'hui, au nombre de quinze; ma chapelle étant
SOUS rinvocation de la Sainte Vierge, et pour me remercier de mes dons, elles veulent venir en procession, bannière déployée, y faire station. A cette occasion, Messieurs les Grands Vicaires ont permis qu'il y fût dit un salut en musique. Cela fait une grande solennité dans la paroisse. Heureusement, le temps est fort beau. Pauline aurait été charmée d'y assister, et je regrette doublement son absence.
Rochecotte, 4 juillet 1842. — La cérémonie d'hier a été très édifiante, élégante et pittoresque. Fanny, Alexandre et leur maître de musique ont extrêmement bien chanté, les jeunes filles étaient en blanc et bleu, la chapelle ornée de fleurs ; il y avait au moins cinq cents personnes sur la terrasse à recevoir la bénédiction, donnée de l'autel, qui fait face à la porte de la chapelle ouvrant sur cette terrasse.
Rochecotte, 1 juillet 1842. — J'ai une lettre de la princesse de Lieven. Elle me dit que l'évêque d'Orléans (l) est nommé archevêque de Tours, et elle ajoute, de la part de M. Guizot, que je serai contente de ce Prélat. Une lettre de Pauline me dit que son mari se rétablit rapidement.
Rochecotte, 10 juillet 1842. — M. de la Besnardière est venu, hier, passer quelques heures ici, entre la forma-
(i) Mgr ilorlot, né à Langres, ea 1795, évêque d'Orléans depuis 1839.
lion des bureaux et le vote du collège électoral de Tours ; jamais ce département, habituellement si pacifique, n'a été plus en fermentation.
Rochecotte, 11 juillet 1842. — La grande nouvelle du pays, c'est que M. Crémieux, un avocat juif, a été élu. Il l'a emporté de trente-cinq voix. M. Crémieux est un étranger à cette contrée, il n'y a aucune racine ; c'est vraiment inexplicable, si ce n'est par la faculté parlante de M. Crémieux, qui, en véritable avocat, a parlé, et parlé tant d'heures de suite qu'il en a rempli les gens de la campagne d'admiration. Si à Loches cela se passe de même, notre département tout entier sera à la gauche ; le Ministère, qui ne voudra pas convenir qu'il n'a rien fait de ce que le Préfet lui avait demandé dans ces circonstances, s'en prendra à M. d'Entraigues, et peut-être le perdrons-nous, ce qui me ferait beaucoup de peine. Puis, si ces élections, qu'on regardait comme la consolidation de la réaction conservatrice, allaient tourner autrement qu'on ne s'y attendait, il serait permis d'avoir de fort sinistres prévisions.
Rochecotte, 12 Juillet 1842. — J'ai eu la visite du docteur Orye et celle de M. de Quinemont. Tous deux m'ont raconté les dégoûtantes scènes électorales de Chinon, où M. Crémieux était épaulé par la lie de la population, à laquelle se sont malheureusement joints les légitimistes de la rive gauche de la Loire, où ils sonten grand nombre. Ce qui a aussi agi sur les électeurs paysans, c'est d'avoir
entendu M. Crémieux parler trois heures de Suite sans se moucher, sans cracher et sans tousser, ce qui leur a paru superbe. Il me tarde bien de savoir quel est le résultat général de ce renouvellement, qui peut avoir de si grands et sérieux résultats.
Rochecotte,\ A juillet 1842. — Alava est revenu ici hier, tout plein des récits électoraux de Tours ; il s'y est passé bien des vilenies. Il paraît, cependant, d'après les journaux, que sur la totalité des élections le Ministère aurait gagné quelque peu de voix; c'est beaucoup qu'il n'en ait pas perdu. Je suis, je l'avoue, bien désireuse de connaître le chiffre comparatif du total.
Rochecotte, \h juillet 1842. — M. de Ghalais venait d'arriver hier ici, et j'y attendais le Préfet, quand, au lieu de celui-ci, j'ai vu arriver de sa part un courrier, qu'il m'a envoyé pour m'annoncer la terrible nouvelle dont je reste atterrée : Mgr le duc d'Orléans mort! mort d'une chute de voiture ! Je ne sais point d'autres détails, si ce n'est que c'est à N'euilly qu'il a expiré, avant-hier 13 juillet, à quatre heures et demie de l'après-midi, ayant fait cette chute le même jour à midi à Sablonville. Je ne puis penser qu'à ce douloureux événement, et comme malheur privé, et comme calamité publique. Que sera une longue Régence dans un pays volcanisé comme l'est la France ? J'ai, personnellement, à regretter l'amitié dont ce jeune Prince m'avait donné d'honorables et flatteurs témoignages. C'est une perte pour mon fils Valençay. Je ne sais, en
vérité, si sa femme et sa mère survivront à ce terrible coup!...
Rochecotte, 16 juillet 1842. — M. de Chalais est reparti hier, à la fin de la matinée; je l'ai reconduit jusqu'à Langeais. En revenant, j'ai trouvé la maison remplie de voisins, qui venaient chez moi savoir des nouvelles détaillées de cette mort fatale, qui me parait à chaque instant plus triste et plus grave dans toutes ses conséquences. Les détails que contient le Journal des Débats sont les seuls complets et officiels. En outre, on me mande que des passants ont vu le Prince se lever droit dans sa voiture, regarder devant lui, probablement pour voir si les chevaux emportés rencontreraient quelque embarras sur la route; elle était libre de tout encombrement; ces mêmes passants ont vu le Prince se rasseoir tranquillement, puis se pencher hors de la voiture et regarder derrière lui, comme pour parler au domestique qui était sur le siège de derrière : celui-ci avait déjà sauté à bas de son siège qui était vide. Probablement que le Prince a cru que le domestique était tombé, et que, dans un courageux et bienveillant désir de lui être utile, il se sera élancé alors pour lui porter secours, car ce n'est qu'après avoir vu que le domestique n'était plus à sa place qu'il a pris son élan.
Paris, 18 juillet 1842. — Personne ne m'écrit, de Paris, oii j'ai peu de correspondants en ce moment, et où, d'ailleurs, tout le monde est dans la stupeur et dans la
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consternation; mais les journaux sont intéressants, et j'y cherche, avec une douloureuse avidité, tout ce qui a rapport à notre pauvre Prince et à sa malheureuse famille.
Je vois, avec peine, dans ces gazettes, que chacune, selon sa couleur, donne un chiffre différent, dans le classement des nouveaux députés élus. Les Débats annoncent une majorité de soixante-treize voix pour le Ministère; les autres la réduisent à trois voix; quelques-uns vont même jusqu'à dire que le Ministère est en minorité.
Je vois aussi que déjà on se met à discuter dans la presse les différentes formes de la Régence, sans savoir quelle est la loi que le gouvernement prépare à ce sujet. Quand la première stupeur aura cessé, on verra de bien tristes résultats se produire.
Rochecotte, 19 juillet 1842. — J'ai reçu, hier, une déchirante lettre de Madame Adélaïde. En vérité, elle est bien bonne de m'avoir écrit dès ces premiers jours ; je lui avais écrit, mais sans compter sur une réponse. M. de Boismilon, le secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, m'a écrit aussi de nombreux détails. On en est encore à ne paspen<^ ser, à ne pas parler d'autre chose que de la mort de ce malheureux jeune Prince.
M. d'Entraigues est arrivé aujourd'hui ici; il me quittera demain, car, dans le moment actuel, chacun désire être à son poste. Il est bien sombre sur toutes choses. Déjà, les radicaux de Tours ont donné un banquet, où ils n'ont pas craint de se réjouir de la mort de Mgr le duc d'Orléans.
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Rochecotte, 21 juillet J842. — Tout le monde s'accorde pour prédire la chute prochaine du Ministère, et le nom de M. Mole est dans toutes les bouches.
Le Conseil voulait que Mgr le duc d'Orléans fût enterré à Saint-Denis, la Reine a insisté pour Dreux. Je trouve qu'elle a eu tort.
Rochecoile, 22 juillet 1842. — Jf ne puis détourner ma pensée de ce triste palais de Neuilly. La Reine est sublime. Jour et nuit à genoux dans la chapelle, penchée sur ce cercueil ! Le Roi se partage entre les affaires et les sanglots. Mme la Duchesse d'Orléans trouve de la force dans son méthodisme intrépide. Le testament du pauvre Prince est, dit-on, admirable. La question de la Régence y est traitée fort au long; la solution est en faveur de Mgr le Duc de Nemours. Il n'avait cependant pas une très haute opinion de ce frère ; ainsi, c'est une pure préférence accordée au sexe masculin et au droit d'aînesse. Il faut pourtant rendre justice au Duc de Nemours. Quand Chomel, le médecin, l'a rencontré, et lui a raconté les détails d'un événement dont il ne savait que le terrible sommaire télégraphique, il a perdu connaissance, et il a fallu un long temps pour le faire revenir; ces regrets lui font honneur et sont bien justifiés par cette affreuse perte, car le Duc d'Orléans, que j'ai bien connu, malgré quelques défauts de l'esprit et du caractère, était cependant, toutes choses pesées, un Prince et un homme fort distingué ; ses beaux et bons côtés étaient nombreux : ainsi, par exemple, il avait un respect profond pour la tâche qui lui
était échue; il avait aussi appris de la dijjnité tout ce qu'une spirituelle perspicacité peut en faire découvrir, et ce qu'il en avait acquis, 0 ne l'eût sacrifié à aucun prix ; sa sagacité, quoiqu'un peu inquiète, était prompte, étendue et féconde ; quelque chose de triste planait sur sa pensée, sans qu'il se permît le découragement; sans cesse préoccupé de l'avenir, il s'y préparait toujours, et y croyait cependant fort peu; il était généreux, et se piquait de l'être ; tenait à honneur d'être ami sûr et fidèle ; tout cela sans grande émotion, mais avec une bonne grâce qui faisait moins regretter la sensibilité : celle-ci n'était pas dominante chez lui, et ne se révélait que dans de très rares occasions. Sa politesse était grande pour ceux auxquels il reconnaissait une supériorité quelconque. Il recherchait partout cette supériorité et lui accordait une déférence de bon goût. Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci : le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme; une fois engagé, il n'aurait jamais reculé : c'était le péril; mais la prudence lui serait venue, à la suite de la circonspection, qui déjà se manifestait en lui, et il y avait tout lieu de croire que, malgré son élan, il aurait appris, sur le trône, à résister aux entraînements téméraires. Dans ce moment-ci, chacun semble comprendre qu'avec la perte de cette anneau de la chaîne Royale, nous avons tous perdu de notre sécurité, que nos biens et nos têtes valent moins qu'avant! L'impression est si profonde, que le Ministère espère y trouver de la longévité : ce n'est pas mon opinion. Les premiers jours de stupeur passés, la politique se réinfiltrera dans la Chambre des Députés et
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fera passer dans ses votes le courant d'opinions qui s'est produit dans les élections. On s'accorde à croire aux chances de M. Mole; M. Guizot et M. Thiers sont hors de la pensée du moment.
Ma nièce Fanny et sa gouvernante sont parties, hier, pour Paris; je les y suivrai dans peu de jours.
Rochecotte, 23 juillet 1842. — J'ai passé la journée d'hier à faire quelques préparatifs d'absence.
Le Roi est, dit-on, fort jaune, le visage contracté, le teint terreux. Mme la Duchesse d'Orléans a fait mettre sur le catafalque qui est dans la chapelle de Ncuilly l'uniforme, l'épée et l'écharpe du défunt. La première fois que le Roi a aperçu ces insignes, c'est-à-dire le cinquième jour après l'événement, ses sanglots ont éclaté avec une telle violence qu'ils ont couvert ceux de la mère et des sœurs. On dit que les larmes de la Reine vont jusqu'à la faire tomber en pâmoison. La douleur de Mme la Duchesse d'Orléans est plus douce, ou, comme disent quelques personnes, plus calme. Quant au Duc de Nemours, il est tellement bouleversé qu'il en est, dit-on, méconnaissable. Le peintre Scheffer fait un tableau, qui représentera la chambre du cabaret où s'est consommée la terrible catastrophe du 13. La Reine dit continuellement aux personnes qu'elle voit : « Priez pour lui...; priez pour lui! 5' Son désespoir s'aggrave de beaucoup, par la pensée que son fils est mort sans avoir pu remplir les devoirs de la religion. Pas une voiture n'entre dans la cour de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau.
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Rochecotte, 24 juillet 1842. — Mes lettres disent que rien n'a été plus lugubre que les réceptions de condoléances. Le Roi sanglotait, comme un liomme qui ne peut pas du tout se retenir. Les nuages politiques grossissent déjà... Je pars décidément demain matin pour Paris.
Paris, 27 juillet 1842. — J'ai déjà vu bien du monde. Valençay et Fanny d'abord, revenant de la séance Royale, où les sanglots du Roi avaient ému tous les assistants. On ne tarit pas sur les douleurs immenses de la Famille Royale et sur l'impopularité de M. Guizot. Cependant, M. Mole lui-même ne croit pas qu'il tombe dans la petite session actuelle des Cliambres.
Paris, 28 juillet 1842. — Ma matinée d'hier a été fort douloureuse. Je l'ai passée en grande partie à Neuilly ; je suis restée plus d'une heure avec Madame Adélaïde, qui m'a pénétrée par ses bontés. Elle m'a traitée comme la personne qui, après les siens, regrettait le plus profondément le pauvre Prince. Elle m'a fait entrer, prier et jeter de l'eau bénite dans cette petite chapelle presque entièrement remplie par le catafalque, et où peu de personnes pénètrent. Ce qui m'a, en grande partie, valu cette bonté, c'est que, dans le testament du défunt, se trouve, à ce que m'a dit sa tante, une phrase très honorable pour moi, ainsi que la mention d'un souvenir qu'il me lègue. ALidame ne m'a pas donné d'autres détails, parce que, a-t-elle ajouté, Mme la Duchesse d'Orléans se réservait de
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me les dire elle-même. Je dois la voir après les funérailles, ainsi que le Roi et la Reine. Rien ne peut donner l'idée du lugubre de Neuilly. C'est un vaste tombeau, et on s'y croit renfermé dans un mausolée. D'après le désir de la Reine, les psalmodies des prêtres ne cessent ni jour ni nuit ; on les entend de tous les coins du château, c'est d'un triste cruel; pas un.e figure qui ne soit désolée, pas un visage qui ne soit altéré par les larmes.
En rentrant chez moi, j'y ai trouvé M. de Barante, le duc de Noailles et M. de Salvandy, qui m'attendaient. Je n'ai rien recueilli de nouveau, si ce n'est que M. Thiers, qui veut se rendre possible et se faire agréer par le Roi, prêche la douceur et la modération au parti de la gauche. H y a une dépêche officielle de M. de Flahaut, qui dit qu'à la suite de sa chute de l'année dernière, Mgr le Duc de Bordeaux non seulement boite toujours, mais qu'il s'est formé un abcès dans la cuisse qui ne lui permet pas de prendre les bains de mer à Trieste, où il a fait décommander la maison qui, déjà, était retenue pour lui. A BerHn et à Vienne, le mouvement, à la nouvelle de la mort de Mgr le Duc d'Orléans, a été très bon.
J'ai vu ensuite longtemps ce pauvre Boismilon, qui est écrasé par la mort de son Prince. La veille de l'accident, Mgr le Duc d'Orléans, faisant ses préparatifs pour le camp, disait à son vieux valet de chambre allemand qui ne l'avait jamais quitté : « Mon vieux Holder, tu te fatigues; viens encore avec moi cette fois-ci, puis je sais une place pour toi, où tu te reposeras sans me quitter ; je demanderai au Roi de te nommer gardien du car eau de Dreux. «
Ceci est textuellement exact, car Boismilon y était et l'a entendu.
Sainte-Aulaire est venu causer avec moi aujourd'hui. 11 admire beaucoup l'Angleterre, mais déplore les mauvaises relations des deux gouvernements, en donnant absolument tort au nôtre. Il prévoit que, si les choses duraient sur le pied actuel, il n'y aurait bientôt plus que des Chargés d'affaires à Paris et à Londres.
Le duc de \oailles porte le deuil et s'est fait écrire à Neuilly, à titre de cousin. Il croit savoir que le duc de Poix a écrit au Roi à l'occasion de cette mort de Mgr le Duc d'Orléans. Le parti légitimiste est extrêmement morcelé, désuni, et, sans la mort du Duc d'Orléans, qui a ébranlé toutes les confiances de durée et de stabilité, la plupart des légitimistes se ralliaient. Maintenant, à moins que l'état du Duc de Bordeaux ne tourne mal, ce que l'on semble croire, je ne vois guère de chances de rapprochement, et, cependant les légitimistes ne suivent ni système, ni direction fixe. C'est une anarchie de plus, et voilà tout.
Paris, SO juillet 1842. — M. Royer-Collard est venu me voir hier. Je l'ai trouvé, moralement, tel qu'il était dans les dernières années ; physiquement, fort changé. Il le sent, et ne songe plus guère qu'à l'au-delà.
On a transféré solennellement, aujourd'hui, les restes du Prince Royal à Paris. C'était grave, digne, calme; le clergé y tenait une place énorme ; c'était la première fois, depuis douze ans, qu'il se montrait en public; l'essai n'a
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pas mal tourné. Toutes les boutiques étaient et sont l'és-^ tées fermées.
J'ai entendu dire, hier, que M. de Zea a perdu tout crédit et faveur près de la Reine Christine. L'Infante Carlotta a su plaire à sa nièce Isabelle, de façon à inquiéter Espartero. Il veut renvoyer de Madrid cette formidable Infante, et, déjà, les dames complices de cette intimité ont été écartées de la jeune Reine.
Mme la Duchesse d'Orléans ne témoigne pas le plus petit regret de perdre la Régence qui lui échappe, mais elle s'occupe et se préoccupe extrêmement de sa position de tulrice, de ses droits de mère, veut avoir toute liberté d'action, à ce double litre, et aplanir d'avance toute difficulté ou controverse à cet égard, tant pour le présent que pour l'avenir, pour cet avenir que la mort du Roi compliquera et rendra plus important.
Paris, 1" août 1842. — J'ai fait, hier, une visite à la marquise de Jaucourt, que j'ai trouvée en pauvre état. Elle avait su, la veille, par le Préfet de la Seine, qu'à la translation des restes du Prince Royal, les Princes, ses frères, avaient couru un grand danger. Des barils de poudre avaient été placés, pour les faire sauter; cela a été découvert à temps ; on ne veut pas en faire de bruit. La pauvre Reine reçoit, chaque jour, des lettres anonymes, dans lesquelles on lui dit que, plus que jamais, les assassins poursuivent le Roi. Quels horribles monstres !
Paris, 2 aoiU 1842. — Le Roi a eu une explication
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assez vive avec M. Mole et lui a reproché de jeter le trouble et la désunion dans le parti conservateur. A cela, M. Mole a répondu qu'il regrettait de déplaire au Roi, mais qu'il ne pouvait lui obéir, vu qu'il croyait le salut de la France intéressé à la chute immédiate de M. Guizot. Mme de Lieven est ulcérée de cette réponse, et se possède beaucoup moins que par le passé.
Mme la Duchesse d'Orléans étonne un peu par ses préoccupations de position, non pas qu'elle témoigne vouloir être la Régente de la minorité, mais il semble qu'elle songe déjà à l'être pour la majorité, qui sera fixée, ou proposée du moins, pour dix-huit ans. Il y a bien des intrigues en jeu, bien du mouvement dans tous les esprits.
Mme la Dauphine devait se rendre à Vienne, pour la fête de l'Impératrice, comme elle en a l'habitude ; mais, en apprenant la mort du Duc d'Orléans, elle a écrit pour s'excuser, et pour dire que, dans une pareille circonstance, elle ne voulait se montrer à aucune fête, et elle reste à la campagne. Je trouve que c'est d'un bon goût, d'une dignité admirables.
Paris, 4 août 1842. — La cérémonie de Notre-Dame a été grande, no])le, belle, simple, imposante; rien n'y a été choquant, si ce n'est le bavardage bruyant des Députés, et M. Laffilte, qui, en jetant de l'eau bénite sur le catafalque, comme Doyen d'âge de la Chambre, n'a salué ni l'Archevêque, de qui il prenait le goupillon, ni le cercueil! Mgr le Duc de Nemours avait très bel air et très bonne grâce en faisant ses révérences; le Prince de
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Joinvillc aussi; les deux autres Princes, non. Visconti avait merveilleusement bien décoré et arrangé Notre- Dame, dont les draperies noires relevaient encore la noble architecture, au lieu de la cacher. Le plain-chant, sans nuire à l'ensemble, faisait mieux que ne l'eût fait tout autre, tant il était bien exécuté. Il n'y avait vraiment pas moyen de rien critiquer, et l'émotion, si elle n'a pas été au même degré chez tout le monde, a cependant été visible chez tous.
Ma nièce Hohenthal m'écrit, de Téplitz, que M. le Duc de Bordeaux se trouve fort bien des eaux minérales, des bains et des douches. On a été péniblement surpris de le voir au spectacle, le soir même où on a appris la mort de Mgr le Duc d'Orléans.
Paris, 5 août 1842. — J'ai été hier au Sacré-Cœur faire mes adieux à Mme de Gramont. Elle venait de recevoir des lettres de Kirchberg (1), qui disaient que le lendemain du jour où on y avait appris la mort du Duc d'Orléans, on y avait fait dire une messe en noir, à laquelle le Dauphin, la Dauphine et Mademoiselle avaient, non seulement assisté, mais communié à l'intention et pour le repos de l'àme du défunt. Je ne connais rien de plus touchant et de plus chrétien.
De la rue de Varennes, j'ai été dire adieu à la princesse de Lieven à Beauséjour. Je l'ai trouvée très agitée de la crise ministérielle qui gronde dans l'air, très irritée contre
(1) Kirchberg-an-Wald, château habité par Charles X, après 1830.
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M. Mole, très enchanléc des colères du Roi contre lui, et annonçant que M. Guizot ne se retirera qu'après avoir provoqué à la Chambre une expression nettement formulée de ce qu'on appelle son impopularité; qu'il ne se retirera pas sur la nomination d'un Président opposant ; qu'il traversera l'Adresse et la loi de Régence ; qu'il demandera ensuite des explications à la Chambre, et que ce n'est que devant sa répulsion directe et nettement exprimée, que le Cabinet se dissoudra. C'est ainsi que le Roi désire que les choses se passent.
M. Royer-Collard est venu ce matin chez moi. Il était fatigué, parlait de sa fin prochaine, et me faisait l'efiet de quelqu'un qui y touche. Cela m'a attristée, et je n'ai pas été égayée à Maffliers, où j'ai été dîner, avec M. de Valençay, chez ces pauvres Périgord, dont l'intérieur est bien assombri par le dépérissement de Mme d'Arenberg.
Paris y 7 août 1842. — Hier, à deux heures, j'étais à Neuilly, d'après les ordres de Madame Adélaïde. J'ai pris congé d'elle, et le Roi, ayant eu la bonté de vouloir me voir, est venu chez sa sœur. Je l'ai trouvé fort jaune, et d'autant plus touchant qu'il est très naturel dans sa douleur; quelquefois, il parle d'autre chose, puis un mot le fait retomber dans son chagrin et il pleure abondamment. On dit la douleur de la Reine plus véhémente. Elle a eu la bonté, ainsi que Mme la Duchesse d'Orléans, de me faire dire des paroles très aimables et des regrets de ne pas me voir, mais elles craignent avec raison, que beaucoup d'autres dames ne demandent à pénétrer chez Elles,
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si Elles faisaient la inoindre exception. La Reine n'a vu^ depuis son malheur, que sa famille, sa Maison et les Ministres.
En sortant de chez Madame, je suis allée voir Mmes de Dolomieu et de Montjoye. La première était sortie, la seconde était chez elle ; celle-ci m'a montré la copie d'une lettre écrite à la Reine par un des Evêques consultés, qui est admirable, consolante, et qui m'a bien touchée. Enfin, la Reine se calme sur cette terrible question, et d'autant plus que, peu de semaines avant sa mort, le Duc d'Orléans étant un jour seul avec sa mère, lui dit qu'Elle se trompait si elle le croyait indifférent à la religion, et qu'il pouvait lui assurer que ses idées étaient fort modifiées à cet égard.
Le Roi venait de recevoir des nouvelles de Saint-Pétersbourg de M. Périer qui mande, dans sa dépêche, que l'Empereur Nicolas a pris le deuil, sans attendre de notification, et qu'il avait envoyé le comte de Nesselrode chez M. Périer, Importer ses compliments de condoléances, en lui annonçant qu'il avait ordre d'écrire une dépêche à AL de KisselefP, que celui-ci porterait à la connaissance de M. Guizot et qui contiendrait les mêmes compliments. C'est la même forme observée lors de la mort de la Duchesse de Wiirtemberg. Du reste, il n'y a aucun échange de notification particulière entre les deux Cours. Cette lacune dans l'étiquette a été étabhe par la Russie, lors de la mort du grand-duc Constantin, premier événement de ce genre depuis 1830, et que la Cour de Russie n'a point fait connaître à la nôtre, selon les anciens usages adoptés en pareilles circonstances.
AOUT 1?42 iîl
Jciirs, 9 août 1842. — Je suis partie hier de Paris, après mon déjeuner. La chaleur y était grande ; ici, il fait plus frais. M. et Mme Mollien sont toujours excellents pour moi. Je le trouve, lui, bien cassé.
Maintenon, 11 août 1842. — Je suis arrivée ici, hier, pour l'heure du dîner, ayant quitté, le matin, les bons Mollien, qui m'avaient reçue avec leur cordialité habituelle. 11 était arrivé à Jeurs, avant mon départ, des lettres de Neuilly, qui disaient que la Famille Royale irait passer le mois de septembre à la ville d'Eu.
11 y a ici une ancienne célébrité, Mme Récamier, qui, grâce à une névralgie au visage, ne parle pas ; elle a un sourire permanent qui me fatigue un peu. M. Ampère, professeur distingué et fort protégé par Mme Récamier, qui le mène à sa suite, a de l'esprit et du mouvement, sans grande distinction de manières. M. Brifaut, pâle académicien, également satellite de Mme Récamier, lit ici d'anciennes tragédies de sa façon. Il y a encore M. de Vérac, qui devient fort sourd, et Mme de Janson, bellesœur de l'évêque de Nancy et sœur de la duchesse de Noailles, spirituelle et fine, mais timide et réservée.
Rochecotie, 16 août 1842. — J'ai quitté Bonnétable avant-hier, après les offices du dimanche, et Tours hier, après la messe de l'Assomption, et un déjeuner chez le Préfet. J'ai cru arriver charbonnée : je ne me souviens pas d'avoir eu aussi chaud de ma vie.
On me mande de Vienne que M. de Metternich est allé
àKœnigwarth; qu'il doit, ensuite, se trouver en même temps que le Roi de Prusse aux bords du Rhin, mais qu'il se porte assez mal, qu'il a mauvaise mine, et que surtout, il devient très maigre. Barante m'écrit ceci: « J'ai eu quelques détails de plus sur l'impression que la mort de Mgr le Duc d'Orléans a produite sur l'Empereur. Elle a été vive. Horace Vernet, qui est arrivé l'autre jour de Pétersbourg, et qu'il a comme autrefois admis dans sa familiarité, m'a raconté des paroles remarquables, même par le sens politique. Je suis peu surpris de ses récits ; à d'autres époques, dans d'autres occasions, l'Empereur s'est exprimé à peu près de même; mais il aadoptéuneposition, il l'a constatée par certaines formes, il n'en résulte nul inconvénient pour lui, il n'y changera rien ; seulement, il ne veut rien aggraver, et le retour réciproque des Ambassadeurs pourra s'arranger. »
Rochecotte, 23 août 1842. — Voilà donc la loi de Régence votée, à une imposante majorité. Les Pairs vont la confirmer, et, du moins sous ce rapport, on pourra être tranquille.
Rochecotte, 2oaoût 1842. — J'ai reçu, hier, une lettre qui résume, ce me semble, assez bien la situation actuelle de Paris. « La discussion sur la Régence a été belle, surtout curieuse: M. de Lamartine, passant à gauche, par rancune contre les conservateurs, qui ne l'ont pas fait Président ; M. Thiers, secouant ses liens avec la gauche, parce qu'il veut se rendre possible; M. Odilon Barrot, en-
gagé dans cette manœuvre, manquant de parole au dernier moment, par crainte de se dépopulariser dans son parti ; les légitimistes prenant hors de propos le verbe haut et se faisant fouler aux pieds. Tel a été le drame. Il a été représenté au bénéfice du Ministère, qui, si on avait suivi les conseils de M. Thiers, n'aurait retiré aucun avantage de cette petite session, qui se serait passée sans combat : au lieu de cela, on lui a fait gagner les batailles de la Présidence et de la loi de Régence. C'est un acompte sur la vraie session. Elle commencera avec une extrême idvacité, mais le Cabinet a toujours les mêmes chances de succès, chances incertaines, sans doute, qui consistent dans les difficultés de former une autre combinaison et dans le penchant des conservateurs à se tenir unis contre la gauche. Les attaques seront passionnées et rigoureuses ; donc il y aura danger, mais aussi espoir. »
Rochecotte, 29 août 1842. — J'ai reçu hier la nouvelle de votre débarquement à Liverpool (1). Soyez le bienvenu dans notre vieille Europe, qui, malgré ses inconvénients, vaut encore mieux que le Nouveau-Monde.
On me mande ceci, de Paris : « La Reine est pâle, maigre, abattue, mais calmée; elle ne se débat plus contre la douleur, elle semble l'avoir acceptée maintenant, comme un accompagnement nécessaire, mais mitigé, de toute sa vie; on peut lui parler d'autre chose : ainsi, je lui ai parlé de vos larmes et de vos regrets, à quoi
(1) Extrait d'une lettre de M. de Bacourt.
elle s'est écriée : « Ah! oui, je le sais, j'en étais sûre ; le a Roi et ma sœur ont été bien touchés de tout ce qu'elle a leur a dit, et de tout ce qu'elle a montré de véritable « peine. Mon pauvre enfant avait grande confiance en « elle; il était vraiment de ses amis. « Tout cela s'est dit avec un accent qui vous aurait convenu. La Duchesse d'Orléans est revenue de Dreux. Elle avait insisté pour y aller avant de faire le voyage à Eu. On a pu croire qu'elle avait quelque velléité de s'établir à l'Elysée avec ses enfants, mais cette velléité eût été si nettement repoussée, qu'elle ne s'est pas reproduite. Le million affecté par les Chambres au Prince Royal reste au comte de Paris; sa mère comme tutrice en a la jouissance, de plus elle a son douaire de 100000 écus; elle est donc riche pendant la minorité. Elle a fait de nombreuses réformes subalternes, mais elle conserve sa Maison d'honneur, et à son fils toute la maison militaire du feu Prince. On craint qu'elle ne sache pas bien gouverner ses revenus. C'était son mari qui réglait toute la dépense ; elle n'en a, dit-on, ni l'habitude, ni l'intelligence. Les premiers élans de la douleur passés, bien des petites combinaisons, préoccupations, surgissent de tous côtés. Intrigues politiques, jalousies de famille, rivalités de Cour, tout trouve sa place, et, si le Roi n'y met ordre, il y aura un parti Orléans et un parti Nemours. »
Rochecotte, 31 août 184:2. — Voici ce qu'on me mande de Paris, sur la vie qu'y menait la Famille Royale, avant son départ pour la ville d'Eu : « Leurs services n'entrent
pas dans le salon et ne mangent pas avec eux. Le Roi reçoit dans le billard les hommes qui viennent lui parler ou lui faire leur Cour ; et la Reine, Madame Adélaïde, la Princesse Clémentine et Mme la Duchesse de Nemours passent ensemble la soirée à travailler autour de la table ronde. Enfin, les voilà partis pour Eu, et il faut espérer que le changement de résidence leur fera quelque bien. Le petit Duc de Chartres a donné, un moment, de sérieuses inquiétudes. Mme la Duchesse d'Orléans vit assez à part, avec Mme la Grande-Duchesse de Mecklembourg. »
Mme de Lieven, après avoir passé huit jours à Dieppe, s'y est tellement ennuyée, qu'elle est revenue en hâte à son petit Beauséjour, d'où elle m'écrit : « Thiers s'est décidément séparé de la gauche, et il se pose en successeur immédiat de M. Guizot, ce qui ne doit pas être du goût de M. Mole. Les Chambres seront convoquées pour le 1) janvier. Rien de nouveau sur Pahlen, ni sur Barante. Tout septembre se passera à Eu, puis viendra Saint-Cloud. La Reine d'Angleterre mène son mari en Ecosse, pour le consoler, par la chasse aux grouses, de ce qu'elle ne lui a pas permis d'aller aux manœuvres sur le Rhin. Elle fera ce voyage sans éclat, assez petitement, trop petitement. Lord Aberdeen l'accompagne. »
Rochecotte, 8 septembre 1842. — Un de nos amis, en Angleterre en ce moment, m'écrit de Londres ce qui suit. c; J'ai revu ici un de nos amis, l'excellent Dedel, Ministre des Pays-Bas, qui nous est sincèrement attaché. Nous avons bien reparlé ensemble des temps passés, et il m'a m. 1^