‹ Chronique de Du GuesclinChapitre 10 sur 17 · O/JI CHRONIQUE · texte numérisé non relu

O/JI CHRONIQUE

Valérie moult despleut et a mcssire Bei - Irand ennuyoit pour sa promesse ; et au prince n'en osoit personne parler. Ung jour ad vint que bien grant court tint le prince dedens Bourdeaulx. Là furent le conte d'Armignac, le sire d'Alebret et les seigneurs de Gascoigne , le sire de Clisson , messire Jehan Chandoz, Hue de Courrelay, Gaultier Huet et plusieurs aultres chevaliers d'Angleterre, quehonnourablement festoya le prince. Et en manière d'esbatement commencèrent leurs paroUes d'amours,d'armes, de batailles, de prinses de forteresses, de journées, de rencontre et de prisonniers racheter. En ces parolles se delictoit k prince, qui d'armes estoit le mieulx parlant qui en son temps fut , et devant tous les barons qui là furent parla et dit en telle manière :

Seigneurs, quant en bataille ou en asbault est prins aulcun chevalier vaillant , moult doit être honouré , ne du sien ne luy doit-on point tant demander que uni:

aiiltrc fois ne se puisse armer; mais sans congié de son niaistre ne se doit partir. Là fut le sire d'Alebret qui de Bertrand se recorda et au prince dit : Sire , bien avez ces raisons dictes; raais se desplaisir n'y prenissiez, d'une parolle vous recordasse, qui de vous va courant maintenant , qui est contraire a ce qu'avez maintenant dit. A muer couleur se print le prince et dist : Pou m'aymeroit le chevalier qui avec moy seroit , se sur moy veoit ou oyoit dire chose que faire ne deusse , en mon honneur gardant, et il ne me le disoit. Pour ce, vous requiers que vueilliez dire ce qu'on maintient de moy. — Sire , bien scet-on par toutes cours de renommée comme Bertrand du Guesclin tenés en voz prisons prisonnier , sans vouloir de luy nulle finance avoir pour doubte de sa prouesse. Quant le prince ouit ces nouvelles au sire d'Alebret recorder, et que a ses parolles accordèrent le sire de Clisson et les aultres barons, en luy n'eust que couroussier.Sileur

dit en grant desdaing : Bien vueil , seigneurs , que vous sachiez que , se tous les barons qui ores sont estoyent en mes prisons, tant ne les doubteroye que d'eulx ne prinse ranson , et vous qui parlés que Bertrand soit mis a finance , bienluy vueil mectre. Pour ce , alez le quérir , et a moy ne tiendra pas que délivré ne soit. De ce le louèrent très grandement tous les barons et seigneurs , et , pour la vaillance de Bertrand, mercierent le prince ; puis alerent Bertrand quérir et devant le prince le amenèrent. Humblement s'agenoilla Bertrand devant le prince qui tantost le releva et luy demanda comme il luy estoit *. Au prince respondit Bertrand très humblement : Mon Seigneur , mieulx quant il vous plaira. Long temps a que le chant des ras m'avez fait ouir. O gaiz ! quant il vous plaira , pour moi desduire , me donnerés les champs, pour le chant

' Comment il se portoit.

DE DU GUF.SCLTN. 27 3

des oyseaulx ouir. A rire se print le prince et dit a Bertrand : Amis , se voulés jurer que contre mon seigneur le roy , mon père , ne contre ceulx tle son sang ne vous armerés, ne a Henry ne ferez secours, franchement vous quicteray de vostre rançon, et pour vous remonter , vous donnerày X. m. florins. Grant dueil eust Bertrand en son cueur, quant de tel serment se vit requerre , et dit : Helas ! monseigneur , comme se pourroit-il faire que le roy de France et son sang , qui nourry m'ont , ne servisse devant tous et en tous lieux , se il me commandoit ? Si vrayement comme je suis cy, j'aymeroye mieulx mourir en voz prisons , que le serment faire. Et bien esmerveillé suis que tel conseil vous donne * , qui le plus redoublé prince estes de toute la chrestienté et tel serment me requerés. Monseigneur , bien vouldroye maintenir par devant vous que mal vous

* Lisez : que tel eonseil vous donne-on , etc.

conseille vostre honneur qui tel conseil vous donne : car, monseigneur , quant tel serment vous me fériés faire, il sembleroit que doubtance eussiez de moy, qui suis ung pouvre chevalier. De ces paroUes se print ung pou le prince a courroussier et en desdaing ' que homme n'estoit qu'il deust doubter. Puis reprint Bertrand lesparoUes et a parler recommença au prince en telle manière : Monseigneur , maintenir vueil que loy n'avez de moy tenir en voz prisons, où longuement ay esté sans raison. Vray est que , pour Sarrazins guerroier, m'avoit le roy Charles baillé gens et par Espaigne menoye l'armée. Or advint , et bien sçavez , que mauvalsement et sans achoisonfit Piètre le roy d'Espaigne mourir ma dame Blanche de Bourbon, sa femme , vostre cousine germaine , fille du frère ma dame vostre ' : dont bien deussiez avoir quis vengence. Bien sçavez aussi

' Suppléez : respondit.

^ Fille du frère de madame votre femme.

DF. nu CUESCI.IN. 277

comme fut né Piètre qui bastaid et ' par droicture ; et la coronne deust avoir Henry son frère qui preudons est. Et de mauvaise foy est Piètre et mescreant en Dieu , et bien vous le sçavez et par juifz et par Sarrazins c'est tousjours gouverné : pour quoy, pour son mauvais gouvernement , le blasma Henry, et le chassa de son royaulme et le bannit, toute sa terre luy tollit. Et pour le murtre desloyal, me manda le roy de France que sur Piètre fut prinse vengence et guerre ; d'aultre part plus près ne povoye trouver Sarrazins que en Espaigne , qui toute peuplée en est. A vous , monseigneur, ne faisole nulle guerre ne a vostre sang ;, et avec tout ce que bien sçavez, monseigneur , encores que au roy de France ce avez paix , et causes n'avez de luy guerroier ne ses gens. Mais bien sçay que pour avoir l'ommaige d'Espaigne estez venu au secours d'Espaigne et de Piètre :

dont le saint voyage que faire cuydoye ' Li>vi : ext.

en Grenade sur Sarrazins avez destourbé et aussi avez destruit moy et mains aultres chevaliers et mis a desconfiture ; dont tel honneur en avez receu , qui par povreté vous en estez venu. Ne de riens que Piètre vous a promis ne vous a riens tenu ne tiendra de convenant ; ains par froidure et par famine avez perdu maintz bons chevaliers : dont c'est dommaige. Si saichez bien , monseigneur , de ce estes bien pou plaing.

Pour les parolles de messire Bertrand , dit le prince : Bien sçay , Bertrand , que vrayes sont les parolles et bien vouldroie non avoir fait oncques le voyage, pour la desloyaulté que trouvé ay en Piètre. Pour ce que le serment que je vous requiers me reffusés et de parolles de doubtance me chargiez , vous mectray-je a finance , si que nul n'aura cause de celles parolles maintenir; mais sans rançon ne partirés. Debonnairement respondit Bertrand au prince , et dit : Monseigneur , ne

de hault lignaige ne suis pas tel que grant finance y puissiés recouvrer : pour quoy vous supplie que a rançon raisonnable me vueillez mectre.

Après que le prince eust messire Bertrand escouté, luy dist : Berfrand , de vostre rançon serés juge, pour la loyaulté qui en vous est , ne sur vostre paroUe n'en parleray jamais : si dictes ce que paier vous plaira, car jà n'en serés desdit. De ce mercya Bertrand le prince moult humblement , et puis dit : Monseigneur , se riche fusse , plus que ne feray vous offrisse; mais sur la fiance des seigneurs que j'ay servi me mectray a plus que mon avoir ne monte, a moncuider: par ma rançon paieray , si vous plaisoit, Ixx. mille florins ^. Quant le prince ouit parler de si grant somme, esmerveillé fut et messire Bertrand

• Don Lopès Ayala dit cent mille francs : 0 cien mil francos de oro.«(Chap. xviii,p. 468. le l'édition in-4° déjà citée). Tous les autres Historiens s'accordent avec lui sur ce point.

a8o CHRONIQ'JK

dit ^ : Grande est la somme et bien sçay que encombrés serez delà payer, ne pour vostre paroUe ne vous vueil surprendre.

Bien me plaist que de ce rabatiez a vostre gré.De grant couraige fut raessire Bertrand , ne rien ne volut rabatre et dit au prince que tel paierait l'escot qui riens n'y avoit acreu. Et vray disoit , si comme l'istoire racompte ça en avant. Parmy la ville de Bourdeaulx courut tost la nouvelle que alx^ m. florins c'estoit arançonné Bertrand de son vouloir : dont tant le desiroient voir ceulx de la ville de Bourdeaulx que a la cour du prince accoururent. Et tant fut Fostel plein de gens que luy mesme s'en print a merveiller. Pour ce , demanda que ce peuple amenoit. Adonc luy fut dit que pour Bertrand veoir estoient là venuz : dont le prince se print a sourrire et messire Bertrand fit venir devant le peuple.

' Lisez : et à mes sire Bertrand dit. ' Lisez : Ixx. forins.

DE DU CUESCLIN. ^Sl'

En Angoulesme estoit adonc la princesse qui de la grant somme a quoy c'estoit messire Bertrand arançonné ouyt parler ; dont grant désir eust de le veoir. Pour ce, le • fit amener à Bourdeaulx et devant manda messire Bertrand qui par messire Jehan Chanduz luy lut amené.

Et par le mandement du prince, moult le honnoura la princesse et a sa table le fit asseoir. Après le disner, se retrahit la princesse en sa chambre et illec fut servy de vin et d'espices , et devant toute la chevalerie les envoya a Bertrand qui envers elle se humilia moult. Et après vin et espices , Tappella la princesse , qui chevalerie moult aima, et doulcement luy dit : Amis , de vostre rançon avez esté juge et a haulte somme vous estes ^ , qui de grant couraige vous meust; mais alegier vous en vouldroie , pour les grans biens qui sont

' 11 u>e semble qu'il faut lire : se fit amener a liourdeautx; car duGuesclin était dans cette ville. ^ Suus-entendcz : prisé.

28a CHRONIQUE

en vous. Saichez que de vostre rançon vous feray rabatre x. m. florins, ou de mon trésor les paieray. Contre la princesse fut a genoulx messire Bertrand qui humblement la mercya et en esbatantkiy dist : Madame, bien cuidoie estre le plus let chevalier qui fut en vie; mais or voy-je bien que bel suis, puisque des dames suis aymé ; dont a rire se print la princesse qui congié donna a messire Bertrand , lequel retourna mercyer le prince qui moult fut joyeux de l'onneur de la princesse.

Tant traicta messire Bertrand avec le prince que sur sa foy le délivra pour sa finance faire ; et retourner promist dedens certain jour venir devers luy, et jusques a la paye de sa rançon ne se poroit armer. Ainsi fut messire Bertrand a rançon et a luy vint messire Chandoz qui x. m. florins luy offrit aprester : dont moult le mercya Bertrand. Par devers luy vint messire Hue de Courelay qui courtoisement luy dit : Sire Bertrand, longuement avons été

compaignoiis , la vostre mercy. Bien sçay que du vostre avez assez despendu et a grant finance vous estes mis *. Pommiers et plusieurs aultres chevaliers et escuyers de nom. De leur venue démena grant joie messire Bertrand; et leur chemin prin- (Irent en Espaigne par le pays de Roucevaux. Tant exploita messire Bertrand que en Navarre entra et le royaulme passa oultre le gré du roy de Navarre , qui lors estoit en Espaigne. Si print Bertrand a guerroier, et a luy se rendirent plusieurs villes et chasteaulx. Et tant fit que en la duchié de Moulins se bouta. Celle duchié luy avoit donné le roy Henry ; mais con-

II y a en cet endroit une longue et lourde bévue typographique : ce qui suit jusqu'à la /igné i'^ de la page 287 se trouve répété plus bas à sa place. Si nous n'avons point supprimé cette surabondance de texte, c'est que , comnae nous l'avons dit dans notre notice, nous nous sommes engagés à reproduire de l'imprimé du XV* siècle tout, jusqu'aux fautes typographiques.

traires luy estoient ceulx du pays. Et bricfvement tant les guerroia messire Bertrand que en la fin se rendirent.

Au temps que devant Tolette estoit le siège que y tenoit le roy Henry , Le Bègue de Villennes ' qui grant honneur y acquist , vindrent nouvelles de messire Bertrand au roy Henry qui la duchié de Moulins queroit et de par luy atout grans gens raenoit guerre en Espaigne. De la venue de luy fut Henry moult esjouy, et plus fit assaillir Toulette, mais pou y exploita , combien que a luy se fussent voientiers renduz ; mais au chastel estoit ung cappitaine, de par le roy Piètre , qui moult les confortoit , qui au chastel tenoit iiij des plus grans bourgois de Tolette, pour la ville tenir en obéissance ; et baillé avoit la ville au gouvernement desdits quatre bourgois, en signe de vouloir a Piètre obéir. En grant

' Lisez : Le siège que y Icnoient le roy Henry et Le Bègue de Fil termes, etc.

destresse furent ceulx de la ville (jui par devers Piètre envoierent a Civile; mais grans gens ne povoit avoir adoncques , >et non pourtant bien leur manda que brief les secourroit. Si se pensa d'une voulentc darapnablo qui pou luy valut.

L'ystoire racompte que , pour Toulell<!

secourir , de Civile se partit Piètre qui par devers les roys de Grenade * et de Belle- Marine s'en ala et se alia contre tous chrestiens , et maintient-on que en l'aliance

' Ce prince, nommé Mahomet Lagiis , 1»; sn vit d'autant plus volontiers qu'il lui devait le trône. Voyez los Annales de la Ciudad de Sevilla, por Ortis de Zuniga , in-fol. p. 180; Cronica de los Moros d'Espana , por don Jayme de Bleda, 1618, in fol., p. 498; Historia de los Moros de Grenada por Luys Marmai , libro 1, p. 12; Histoire do la Domination des Arabes et des Maures en Espagne, par M. de Mariés ( Paris , Eyniery, iS25 , in-8" ) ; the Conquest of Grenada by Washington Irving, Paris, ' 829.

avecques iceulx deux roys , qui Sarrazins estoient , icelluy Piètre se départit de la foy catholique et du tout y renonça ; et pour ce, luy promirent faire secours briefvement. Et pour le secourir, assemblèrent grans navires les roys de Belle- Marine et de Grenade quia l'admirai de Belle-Marine baillèrent x. m. Sarrazins. Et est vray par l'aliance faicte par le roy Piètre aux payens , le roy Piètre devoit prendre a femme et en mariage, selon leur loy, la fille du roy de Belle-Marine. Dedens la mer entra l'admirai de Belle-Marine * a tout ses X. m. Sarrazins et par terre vint a Civile qui en coustoiant la mer venoyent secrètement pour l'ost du siège de Toulecte surprendre. Aussi fit partir de Civile très grans gens chrestiens, juifz et sarrazins , nombrez a xx. m. Secrètement manda Piètre a ceulx de Toulette sa venue, et advint une journée que au point du jour

* Il se nommait Abdalla-Mir.

hysserent ceux de Toulecte ^ Saichc7, que pour vostre ranson paier vous bailleray x. m, florins qui sont vostre et miens et plus en ay pour vous. De ce le mcrcya Bertrand et dit que se affiiirc en a voit, a espargner ne le pensoit. Adonc prindrent congié Bertrand et Courelay et s'entre accoUerent et baisèrent : car moult s'entre aimoient.

De Bourdeaux se voult Bertrand partir, pour sa finance assembler et pourchassier. Illec vindrent a luy plusieurs chevaliers et escuyers françoys qui a BourdeauLx estoyent prisonniers de la desconfiture de la grant bataille de Nadres; mais a si grant finance les avoyent les Anglois mis que païer ne le povoient. A messire Bertrand humblement ^ qui les finances voult sçavoir. Et pour les délivrer s'obîiga messire Bertrand de leurs rançons payer ; et illecquf^^

' Ce qui suit est la reprise de la conversation de Bertrand avec Hue de Calwerley.

" Suppléez : vindrent.

délivrés furent : dont a merveilles fut loué messire Bertrand de la chevalerie anglesse. En cette manière se partit de Bourdeaulx Bertrand qui tant ala par ses journées que a Tarascon arriva , où estoit le duc d'Anjou qui siège tenoit devant Tarascon , près d'Avignon que le conte de Province contredit. En son ost eust xviij engins qui de nuyt et de jour gectoient en la ville et contre la muraille. De la venue de messire Bertrand fut le duc moult liez , et grant honneur luyfit. Et debonnairement luy enquist de son affaire, qui longuement luy en racompta et les honneurs que trouvé avoit en la princesse : dont le duc le prisa moult. Adonc donna le duc a messire Bertrand , pour sa rançon paier, xxx. mille florins. Avec le duc se tint longuement Bertrand devant Tarascon et fit gecter les engins ' , mais armer ne se povoit. Quant

' Fit jouer les machines.

DE nu CUESCLIN. 289

Olivier du Guesclin ' sceut que devant Tarascon estoit son frère avec le duc , hastivement vint. Et en sa compaignie vindrent messire Olivier de Manny et son frère', messire Alain de la Haussoye, Petit, Cambray et plusieurs chevaliers et escuyers de nom , qui a Nadres avoient estez prisonniers et qui, avant messire Bertrand, avoient esté délivrez de prison. De leur venue s'esjouit moult le duc et moult les honnoura. Et d'aultre part les receut messire Bertrand a grantjoye, et l'ost pour leur venue enforça. Lendemain fit le duc assaillir la ville qui tant fut forte que riens n'y faisoyent.

PourTarascon secourir, envoya la royne de Secile ^ sur mer xviij. galées armées

' Du Guesclin eut aussi deux autres frères , Guillaume et Robert.

' Hugues de Mauny. Eustache , le troisième , fut tué , comme on Ta vu précédemment, en défendant son frère Olivier contre les soldats du perfide roi de Navarre.

3 Sicile. Nos aieux auraient cru faire une cacophonie en redoublant le même son dans un dissyllabe. 259

dont tost nouvelles en sceut le duc. Pour ce, fit le duc assembler plusierus ' vaisseaulx. Et tant fit par son povoir que entre Beaucaire et Tarascon fit faire un pont de bateaulx dedens le Rosne , qui a merveilles fut tenu. Et pour ce , a Tarascon ne povoit venir secours pour ledit pont qui bien fut gamy de bons gens d'armes. Et ne povoient passer les galées qui a Arle-le-blanc s'en retournèrent. Si fit le duc adonc enforcier son siège et la ville assaillir souvent. Et advint une journée que, pour Tarascon secourir, s'assemblèrent les barons de Provence. Et tant chevauchèrent que le siège approucherent : dont nouvelles vindrent en l'ost du duc. De l'ost se partit messLre Hue de Mannye et aultres chevaliers et escuiers, qui n'estoient en tout que c. 1. lances, quiProvenceaux encontrerent, qui grant nombre furent et bien esloient vviij. contre ung. En une assez haulle place

^ Lis«K : plusieurs.

DE DU GUESCLIN. 2t)I

se trahit raessirc Hue et ses gens. Et asprement les assaillirent Provençaux; mais fort se deffendirent messire Hue et ses gens. Quant Provenceaux apparceurent qu'ilz ne les povoient entamer, illecquesles assaillirent et souvent les firent assaillir de trait. Quant ce apparceut messire Hue, en ordonnance mist soy et ses gens , et la montaigne deffendirent et contre les barons de Provence se assemblèrent en bataille; et briefvement sur Provenceaux tourna la desconfiture. Là fut prins le sire de La Voulce par messire Hue de Manny qui grant richesse y recouvra, ne puis celle heure ne se voult guières armer en guerre; et prins y furent tous les barons de Provence. De la desconfiture vint tost nouvelles a Tarascon. Et puis traicterent au duc et rendirent la cité et eulx en sa raercy, qui debonnairement les receut et toutes offenses leur pardonna.

Après la prinse de Tarascon , chevaucha le duc , luy et ses ostz et Bertrand en sa

compaignie , a Arle-le-Blanc. Par devant A.ile mist le siège le duc d'Anjou. Mais atant se tait Tystoire du siège d'Arle , et de messire Bertrand vueil racompter, qui devers le prince devoit retourner pour sa rançon paier. Ne avant son payement, ne se povoit armer; bien povoit estre en conseil de guerre , excepté contre la lignée d'Angleterre.

Désirant fut le bon duc Jehan d'Anjou du roy Henry secourir, et a Bertrand dit : Amis , pour vostre rançon paier vous donne XXX. m. florins; et par devers monseigneur le roy mon frère vous en yrés, qui bien est tenu vous aider. Et deserviluy avez,etaluy me recommandés et luy dires que en Espaigne vous vueil renvoier. Et tantost que des prisons du prince délivré serés, gardés que sçavoir le me faictes : car aussi tost vous envoieray gens d'armes. Humblement mercya Bertrand le duc , puis partit par son congié, et tant par ses journées que par devers Charles le roy arriva , qui grant joye

DE DU GUKSCLIN. 293

fit de sa venue. Au roy racompta messiie Bertrand son affaire et le secours que luy fit le duc d'Anjou son frère : dont bon gré luy en sceut le roy. Et luy racompta comme en Espaigne le vouloit renvoyer.

Et pour le roy Henry secourir luy proraist faire délivrer gens d'armes. A messire Bertrand donna le roy, pour sa rançon paier et pour son acquiter ses despens, c. m. florins : dont fut le roy moult prisié de tout j mais a messire Bertrand fit promectre que, toutes choses laissées, pour luy secourir, toutes fois qu'il le manderoit, viendroit, se prisonnier n'estoit. Puis print congié Bertrand du roy et s'en ala en Bretaigne , et tant ala par ses journées que en Bretaigne entra. Pour messire Bertrand hennourer se assemblèrent le viconte de Rouhen, le sire de Laval, le sire de Beaumenoir et les barons du pays * qui

' Surtout les sires de Chàteaubriant , de Dinan , de Quélen , de Tintiniac et de Seront.

grant finance luy donnèrent pour sa rançon payer. A la Roche-Darien vint messire Bertrand pour ma dame Tiphaine veoir sa femme, qui, pour sa venue, fut moult esjouye. Vray est que en Tabaye du mont Saint- Michiel messire Bertrand et sa femme avoyent mis en trésor c. m. florins , au jour que de Bretaigne partit pour son premier voyage faire. Bien cuidoit adoncques illec trouver sa finance pour soy et la chevalerie aider ; mais rapporté luy fut que despendu l'avait madame Tiphinae * sa femme. Lors la manda a venir a luy et luy dist : Dame, voulentiers sçauroie que de mon trésor avez fait. El doulcement elle luy respondit : Monseigneur, aux chevaliers et escuyers qui servi vous ont, qui veoir me sont venuz, l'ay départi, pour leurs rançons paier et eulx resmonter : dont encores serés servy; et ce sçaurez par eulx. Si ne m'en vueillez riens demander. Grant

' Lisez : Tiphaine.

DE DU GUESCLIN. 2(^l>

joye en eust messire Bertrand et luy dit qu'elle avoit bien fait.

De Bretaigne partit messire Bertrand, et tant ala par ses journées que a Bourdeaulx arriva par devers le prince qui moult le honnoura a sa venue. Guieres ne denioura Bertrand a Bourdeaulx que, de par le roy Charles de France, vindrent messagiers qui la finance apportèrent a Bertrand, pour sa rançon paier au prince qui premier luy rabatit ce que la princesse donné luy avoit. Et ainsi fut Bertrand a plein délivré et du prince print congié, quia son partement le honnoura grandement et par sa chevalerie • le fit conduire par sa terre longuement , en le faisant festoyer par ses bonnes villes honnourablement. Puis prindrent congié de luy le» chevaliers, en luy disant : Franc chevalier, bien sçavons que pou nous lairrés séjourner: si nous recommandons tousjours a vous.

En ce temps se tenoit messire Olivier

2g6 CHRONIQUE

de Manny en Languedoc, qui pour l'ordonnance du duc d'Anjou assembloit gens, en Retendant de messire Bertrand nouvelles. Et tant fit que en brief temps se trouvereut xij. lances. Et tantost que messire Bertrand sceut nouvelle de l'assemblée et délivré se vit , si manda messire Oliviei? que a luy alast a toutes ses gens. Et en l'assemblée estoient messire Arnol d'Antrehan, maresclial de France, messire Olivier de Manny, son frère , messire Heustache de La Haussoye, messire Guillaume BoiteP, messire Mesclin , Carlonnet *, Le Bourepains , le sire de Pomoniers et plusieurs aultres chevaliers et escuiers de nom. De leur venue démena grant joye messire Bertrand , et leur chemin prindrent en Espaigne par le pais de Roncevaulx.

Tant exploita messire Bertrand que en Navarre entra, et le royaulme passa oultre

' Bouestel, ^ Carenloûet,

le gré dû roy de Navarre , quHors estoit. En Espaigne print Bertrand a gueiToier, et a luy se rendirent plusieurs villes et chasteaulx. Et tant fit que en la duchié de MoJins se bouta. Celle ducliié luy avoit donné le roy Henry; mais contraires luy estoient ceulx du pais. Et brîefvement tant les guerroya messire Bertrand que en la fin se rendirent.

Au timps ^ que devant Toulette estoit le siège que y tenoit le roy Henry et Le Bègue de Villennes , qui grant honneur y acqiiist , vindrent nouvelles au roy Henry de messire Bertrand qui la ducbié de Moulins conqueroit, et de par luy atous grans gens menoit guerre en Espaigne. De la venue de luy fut Henry moult esjouy et plus fort fit assaillir Toulette; mais pou y exploicta , combien que a luy se fussent voulentiers renduz ; mais au chastel estoit ung capitaine, de par le roy Piètre, qui

' Lisez : au temps.

moult les confortoit , qui au chastel tenoit iiij des plus grans bourgois pour la ville tenir en obéissance. Et baillé avoit la ville au gouvernement des ditz iiij bourgois, en signe de vouloir a Piètre obéir. En grant destresse furent ceulx de la ville qui par devers Piètre envoyèrent a Civille; mais grans gens ne povoit avoir adoncques, pour la ville secourir , et non pourtant bien leur manda que brief les secaurroit ^ Si se pensa d'une voulenté dampnable qui pou luy valut.

L'ystoire racompte que, pour Toulette secourir , de Civille se partit Piètre qui par devers les rois de Grenade et de Belle- Marine s'en al a. Et tant ala et traicta que avec eulx s'alia contre tous chrestiens; et maintient-on que, en l'alience faisant avecques iceulx deux roys , qui Sarrazins estoient , icelluy Piètre a la foy catholique du tout renonça. Et pour

' Lisez : e* secourroii.

le secourir assembleront grans navires le roy de Belle-Marine et le roy de Grenade, qui a l'admirai de Belle-Marine baillèrent X. m. Sarrazins. Et est vray que par l'aliencefaicte parle roy Piètre aux payens, le roy Piètre devoit prendre a femme la fille du roy de Belle-Marine, selon leur ioy. Dedens ia mer «ntra l'admirai de Belle-Marine , atout ses x. mille Sarrazins , et par terre vint a Civile, qui en coustoiant la mer venoit secrètement pour l'ost du siège de Tolecte surprendre. Aussi fit partir de Civile très grans gens chrestiens , juifz et sarrazins. Et bien furent Juifz et Sarrazins nombrez a xx. raille. Secrètement manda Piètre a ceulx de Tolecte sa venue. Et advint une journée que au point du jour yssirent ceulx de Tolecte pour aler au devant de Piètre qui le chemin de Corde * tenoit. De leur venue sceut nouvelles Le Bègue de Villennes qui passer

* Cordoue.

3oO CHRONIQUE

les laissa oultre son siège, sans semblant faire ; puis les enclouyst entre la ville et la forest. Quant Le Bègue eust mis ses gens en ordonnance entre la cité et* ceulx qui yssus estoient , apperlement les poursuivit et a eulx assembla. Là se deffendirent longuement ceulx de Toulette ; mais en la fin furent desconfiz , dont plusieurs en y eut d'occiz et les aultres prisonniers. Après retourna Le Bègue en son siège et ses gardes ordonna de plus en plus , et puis dressier fit ung gibet bien grant où il fit pendre les prisonniers de Toulette, qui en Tie avoient esté prins. Quant le roy Henry sceut la desconfiture de ceux de Toulette , la cité fit assaillir de toutes pars , et moult y eust de gens navrez de tontes pars; mais conquise ne peult estre. Etpuis au roy Henry vint nouvelles de Piètre et des Sarrazins que ilz approucboient du proucliain port de Toulecte; et au dit port se dévoient rencontrer Piètre et ceulx de Toulette. Pour ce , manda Henry hasti-

DE DU GUF.SCLIN. 3(>l

vement Bertrand qui en la duchié de Moulins estoit. A briefz jours y vint iuy et sa compaignie.

Près de Toulette sur ung port de mer arrivèrent Sarrazins qui a terre descendirent, et le roy Piètre y trouvèrent qui son ost mist ensemble, et droit a Toulette print sa voye : dont briefvement vindrent nouvelles au roy Henry et a messire Bertrand. Et ung soir levèrent partie de leur siège pour aler contre Piètre. Et furent là le roy, messire Bertrand du Guesclin, Olivier de Manny, ses frères, messire Heustache de la Houssoye , Carlonnet , messire Guillaume Boitel et plusieurs chevaliers et escûyers de nom. Au siège demourerent avecques la ro>Tie, les frères du roy Henry , l'arcevesque de Tolette et la chevalerie d'Espaigne.

3o2 CHRONIQUE

Comment le roy Piètre et les Sarrazins furent desconfis par le roy Henry et messire Bertrand.

Tant cbevaucherent le roy Henry, messire Bertrand et la chevalerie de France , que a quatre lieues de Toulette de Corde , devers la mer, rencontrèrent les coureux * de Piètre , qui en son host s'en retournèrent. Pour la venue du roy Henry, ordonna Piètre ses batailles, et, d'aultre part, se misrent en ordonnance le roy Henry et messire Bertrand. Tant furent les hostz approuchiez que veoir se povoient , et les batailles assemblèrent. Es batailles des Sarrazins se tint Piètre qui tant d'armes de soy fit que merveilles fut. Puissamment se deffendirent Sarrazins et moult dommaigerent chrestiens. Sur une esle de bataicle ^ se tindrent messire Bertrand, Le

' Eclaireurs.

^ Lis«z : bataille.

DE DU GUESCLIN. 3o3

Begul ' , niessire Olivier de Manny , Carlonnet, qui a bannière desploiée entrèrent es batailles des Sarraznis '. Là eust bataille merveilleuse ; et moult se combatirent chrestiens puissamment, et mesmement firent les juifz et Sarrazins de l'ost de Piètre, et en grant arroy les tint Piètre longuement ; mais en la fin furent desconfiz. Et fut la mortalité nombrée a xxxvij. m. ix. c. , et des Sarrazins de Belle- Marine ne demoura que cinq cens. Et en celle bataille fut occis l'admirai de Belle- Marine. Et de là s'en fouyt Piètre qui droit a la mer cuida se retraire es navires de Belle-Marine ; mais sur le cousté devers la mer estoit Le Bègue de Villennes, qui le passaige tellement garda, que là ne se peut Piètre retraire, ains se bouta atout les gens qui demourés luy estoient es grans foretz. Sur le champ de la desconfiture ^ le

' Lisez : Le Bègue.

' Lisez : Sarrazins.

^ Suppléez : se tindrcnt .

3o4 CHRONIQUE

roy Henry, messire Bertrand, Le Bègue de Villennes, Olivier de Manny et les chevaliers de France , pour avoir conseil de Piètre poursuir , et en double furent que es grans forestz, où entré estoit , se fut embuchié.Pour ce envoyarent coureux qui en la forest entrèrent. Et tant alerent que le train de Piètre trouvèrent , qui a Montesclaire s'en fouit. Lors messire Bertrand conseilla au roy que poursuyt fut Piètre, pour laquelle chose faire , ordonna messire Bertrand les batailles au roy Henry, a Carlonnet bailla a conduire l'a vangarde. Es forestz entrèrent en tirant a Montesclaire oiise fut retrait le roy Piètre qui tantost sceut leur venue. Et d'illec se partit atout le demourant de ses batailles , et son chemin print a Monjourdain. Devant Montesclaire arriva le roy Henry et Bertrand. Et bien bref leur fut le chastel rendu , qui fort et bien séant estoit , et la terre appertement. Et d'illec se partirent le roy Henry et Bertrand pour poursuir le roy Piètre qui a Monjourdain voult en-

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lier; mais jà sçavoient la desconfiture, et de parle roy Henry se tindrent. De devant Monjourdain se partit Piètre en grant desconfort. Et guieres ne demeura que a luy vint ung messagier de par le maistre de sainct Jacques*, le conte Ferrand de Castres d'Espaigne * et le maistre Caltaire ^ qui au secours de Piètre venoyent a grans gens. Et tant se hasterent que a luy vindrent : dont moult se rejouist; car bien estoient xv. c. hommes d'armes.

Bien sçavoit Piètre que du roy Henry et de messire Bertrand poursuy estoit.

Adonc se arresta Piètre pour actendre le secours qui luy venoit , et rapporté luy fut que fort s'approuchoit le roy Henry :

' Don Gonzalo Mexia. (Voyez Hisioria de los Ordenes militares. Madrid ; Juan Gonzalès ; 1629; in-fol. , lib. 10, fol. 34, verso.)

^ Fernand de Castro.

^ Le grand-oiaître de Calatrava , don Martin Lopès de Cordova, et non pas Alvarès, comme l'appelle M. Mazas. ( Voyez l'ouvrage précité , liv. II. fol. 6j , recto, ) 26.

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adonc ordonna ses batailles. En embûche envoya le roy Piètre v. c. hommes d'armes de cheval sur le chemin au roy Henry. Et briefvement près de l'embûche arriva Carlonnet qui l'avangarde conduisoit a ij. c. hommes d'armes. De l'embûche yssyrent Espaignolz qui contre Carlonnet assemblèrent en bataille. Là fut le maistre de Caltaire occis a l'assembler, qui des premiers estoit venu au secours de Piètre : dont doulent fut Piètre. Et tant combatirent Carlonnet et ses gens , que en fuite tournèrent Espaignolz. De ce sceut nouvelles Piètre le roy , qui a grans gens vint assembler a Carlonnet. Là furent Françoys desconfiz. Quant Carlonnet vit la desconfiture et que loing estoit le roy Henry et messire Bertrand, et si près ne cuydoit pas Piètre trouver, sur son courcier s'en pai'tit hastivement soy v', et le dit à messire Bertrand : dont grant compte n'en tint Bertrand, ainçois reconfortoit la che-

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Valérie, et* que une heure fallolt pour gaigner et l'aultre perdre.

En ordonnance fit mectre messire Bertrand les batailles du roy Henry. Et tant chevauchèrent que devant eulx vindrent et virent Piètre qui a toutes ses batailles vint assembler a l'avangarde du roy Henry oùij. cens lances avoit, qui en pou d'eures furent desconfiz. Quant messire Bertrand sceut la desconfiture, en luy n'eut que courroucier. Si se partit a toute sa bataille avecque Le Bègue de Yillennes , Olivier de Manny qui , a bannière desployée , en criant : Guesclin , assemblèrent contre Piètre qui grandement se deffendit. Là eust bataille forte et merveilleuse et grandement combattre ^ et d'un cousté et d'aultre ; mais desconfiz furent Espaignolz. De la bataille s'en partirent Piètre et le conte Perrand de Castre et lemaistrcde Sainct

' Sous-entendcz : luy disait.

' Lisez : combatirent.

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Jaques. En celle bataille furent desconfiz et occiz tant de ceulx qui de la bataille de Toulette estoient demeurez, comme de ceulx qui là estoient venuz. iij. m. viij. c. Au partir de la bataille , s'en fouit Piètre tout seul a Monteressenl ; mais dedens ne se osa bouter , ains coustoia et se bouta es dois * Rubens en coustoiant la haulte mer. Et tant chevaucha que sur un port de mer arriva. Là estoient marchans qui en Civile repairoyent souvent , et bien apparceurent Piètre le roy et tantost pensèrent que desconfit estoit.

En la navire des marchans descendit Piètre qui mener se voult en Grenade; mais en la navire ne le vouldrent les marchans. Adonc se mist Piètre a genoulz devant eulx et grant finance leur promist pour sa vie sauver , et la vie luy donnèrent et en oultre le menèrent en terre de payens, où le vendirent aux Sarrazins donfe

* Canal.

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briefveinent fut rachapté par ceulx de Civile , qui la rançon payèrent. Et dedens Civile , fut par mer ramené et le receurent en la ville. Mais cy en droit se taist l'ystoire , et retourne au roy Henry et aux faiz de messire Bertrand.

Après la bataille de Monjourdain , retournèrent devant Toulette le roy Henry et messire Bertrand atout leur chevalerie. Là vindrent au roy Henry gens d'armes de toutes pars, pour l'ost enforcier. Adonc fit messire Bertrand engins dressier et la ville assaillir souvent; mais pou y exploita: car a merveille fut forte la clousture et de grant deffense furent ceulx qui dedens estoient. Et briefvement leur vindrent nouvelles de Piètre qui leur escript que de luy auroient briefvement secours : dont plus se tindrent en celle espérance. De Civile se partit le roy Piètre et en Grenade ala , qui xx. m. Sarrazins lui accorda envoier par mer au prochain port de Toulette. Après s'en ala Piètre par devers le

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roy de Belle - Marine qui en sa cité de Formassonne fut. De grant chevalerie plein ^ le roy de Belle-Marine et pieça avoit esté prins des chrestiens par devant Castrale où longuement tindient siège les chrestiens. Et moult de François y avoit. Pour la venue de Piètre tint le roy de Belle-Marine grant court. Là espousa Piètre le roy, selon la loy payenne , l'aisné fille du roy de Belle - Marine , qui pleine fut de grant beaulté. * Après la feste, manda le roy de Belle-Marine sa chevalerie qui briefvement vindrent.

Et tant fit que xxx. m. Sarrazins assembla , pour le roy Piètre secourir , et a

' Sous-entendez : fut.

' Selon Jacques LeFèvre , Ménard , et Guyard de Berville, don Pedre alla en Afrique, et y épousa la fille du Sultan de Fez, que l'auteur de cette Chronique appelle le roy de Belle- Marine. Aucun des historiens espagnols ne parle de ce mariage , qu'ils n'eussent pas manqué de rapporter , si réellement il avait eu lieu.

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Altaire son ainsné filz les bailla a conduire , qui oncques puis n'en revint. De Formassonne la cité se partirent Piètre et Altaire atout leurs Sarrazins et tant alerent par leurs journées que a Civile arrivèrent. Illec honnoura Piètre Altaire de Belle - Marine de tout son povoir et grans gens assembla , pour le siège lever; et tant fit Piètre que de son pays trouva XXX. m. personnes tant chrestiens, sarrazins que juifz. Par la terre prindrent leur chemin pour aler devant Toulette Piètre et Altaire qui au partir de Civile furent biennombrez a Ix. m. combattans , et au prouchain port devoit trouver ceulx de Grenade qui avant Piètre y furent et descendirent a terre. Et , en actendant Piètre le roy, tendirent leurs tentes et pavillons.

De la descendue des Sarrazins de Grenade sceut tost nouvelles le roy Henry et comme Piètre actendoyent, qui a grant gens venoit. A messire Bertrand le ra-

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compta qui , en luy racomptant , dit : Sire roy , bien povons dire que semblons ceulx qui le sainct père vont quérir a Romme et il est a leur huys. Vous savés que pour aler sur Sarrazins le roy Charles de France dès long temps en ce pays m'envoya en espérance d'aler sur Sarrazins en Grenade; mais or ne nous fault point les aler quérir en Grenade ne es estranges contrées de payens, puis que de si près les avons de nous.

Gomme Bertrand desconfît les Sarrazins devant Toulette.

Du siège se partirent le roy Henry , messire Bertrand , Le Bègue de Villennes , messire Olivier de Manny et plusieurs aultres Françoys, et le siège laissèrent garny devant Toulette où estoyent les Sarrazins de Grenade descenduz. Et en arroy se mectoyent pour chrestiens combatre , car bien savoyent leur venue. Tantost mes-

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sire Bertrand qui la première bataille conduisoit les veitde eulx approuchier; adouc crièrent François: Nostre-DameGuesclin.

Et là se combatirent Sarrazins de grant povoir ; mais en la fin furent desconfiz et sur le champ furent occiz vij. m. Sarrazins et plus de ceulx qui de la bataille se peurent retraire rentrèrent en leurs navires. A l'entrée s'entrepressoient tellement que en la mer en clieyt plusieurs. Et les aultres atout leurs navires retournèrent en leur païs et contrée de Grenade. Sur Sarrazins gaigua messire Bertrand tentes et pavillons et plusieurs grans richesses qui par son ordonnance furent départis à la chevalerie ; puis retournèrent en leur siège de Toulette, en actendant nouvelles de l'ost Piètre , qui tant chevaucha que près du chastel de Monveil * arriva et au roy

' Montiel. Cette ville est appuyée aux montagnes d'Alcaraz, au centre de la Manche.

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