‹ Chronique de Du GuesclinChapitre 11 sur 17 · I 4 CHRONIQUE · texte numérisé non relu

I 4 CHRONIQUE

Henry manda la bataille qui par le conseil de messire Bertrand luy accorda.

Pour combattre le roy Piètre, le roy Henry manda les capitaines de ses chasteaulx et toute la chevalerie qui en son obéissance estoit. Et tant fit que en brief terme se trouva en très grant nombre de gens. Pour le siège de Toulette maintenir, ordonnèrent que devant la cité demoureroit l'arcevesque et la royne a grant gens. Et droit a Monveil chevaucha le roy Henry atout ses hostz. En telle manière ordonna le roy Henry de son siège, par l'ordonnance de messire Bertrand. Sur les champs a une lieue de Monveil se tint le roy Piètre en attendant bataille. Et tant fist que de l'ost de Piètre approucha et de ses gens ordonna troys batailles desquelles il bailla a messire Bertrand la plus grosse a conduire. Sur les esles de la grosse bataille estoient les deux aultres batailles dont l'une bailla a conduire au Bègue de Villennes et l'autre a messire Olivier de Manny. En ba-

DE DU GUESCLIN. 3l5

taille ordonnée descendirent a pié le roy Henry et raessire Bertrand et toute la chevalerie. Et nombrez xx. mille hommes de la partie du roy Henry ; et de la partie du roy Piètre estoient bien nombrez Ixx. mille. Pour assembler contre Piètre partirent les batailles du roy Henry en eulx commendant a nostre Seigneur, en eulx confessant l'ung a l'aultre, et de la terre se couvroyent en remembrance du corps nostre Seigneur. Tant alerent de pié les batailles du roy Henry], bien fort serrées et ung pas devant l'aultre tout bellement, que aux batailles de Piètre assemblèrent : et tant fut Le Bègue désirant de bataille que devant toute la chevalerie assembla Le premier atout sa bataille. A l'assembler fut occiz le nepveu du roy de Belle-Marine : dont grant dueil démenèrent payens : car en leur loy estoit renommé chevalier de grant vaillance. Et l'espace d'ung trait d'arc reculèrent les batailles du roy Piètre , pour la mort au nepveu de Belle-Marine dont tant doulent fut Altaire

3l6 CHRONIQUE

son filz qui son cousin germain estoit , qui sa bataille eonduisoit contre Le Bègue de Villennes , que plus ne pouvoient. Là combatirent chrestiens et sarrazins de grant puissance, et fit Le Bègue tant de chevalerie que de tous fut moult prisé ; et esmerveillé estoit chascun de^ son bien faire. Asprement fit assaillir chrestiens Al taire de Belle-Marine , qui a terre fut porté , dont relevé fut et dont la bataille du Bègue fut moult foulée par Altaire ; dont nouvelles vindrent a messire Bertrand qui sa bataille et sa bannière fit adressier droit a la bataille du Bègue. Et quant ensemble se trouvèrent messire Bertrand et Le Bègue, ne demanda nul le grant ardement que Le Bègue print en soy : car de l'aultre part estoit le roy Henry assemblé à rencontre du roy Piètre, lequel sur son destrier, couvert de ses paremens , estoit armé , la couronne sur son bacinet, et vestu de la timulle royalle d'Espaigne. Et puissamment assaillirent le roy Henry et sa bataille ceulx

DE DU GlIESCLIN. 3l7

de la bataille du roy Piètre , qui grandement se deffendirent ; et moult y faisoit Piètre de chevalerie. Tant asprement assaillirent messire Bertrand et Le Bègue Sarrazins que moult en occirent. Et briefvement sur eulx se tourna la desconfiture, et a fouyr se prindrent Sarrazins. Quant Altaire vit ses gens fouyr et vit bien que contre messire Bertrand ne pourroit souffrir l'estour de la bataille, s'en partit, avec luy Piètre et l'admirai de son pays, a grant nombre de Sarrazins qui bien hastivement de messire Bertrand furent poursuis. Et tant fit messire Bertrand que Sarrazins aconceust, qui ensemble se mirent. Là furent Sarrazins encloz et assailliz de toutes parts ; mais grandement se deffendirent et moult endommagèrent chrestiens qui de plus en plus les assaillirent. Merveilles fut a veoir les armes que le seul corps messire Bertrand faisoit : car nul n'osoit habiter devant luy, et là où il se trouvoit n'estoit si osé approuchier de luy

3l8 CHRONIQUE

et tellement que psusieurs * laissoient le besoigner pour le seulement veoir et regarder. Et en la fin furent occiz Altaire , ses quatre admiraulx ' et leurs sarrazins. En grant arroy se tint Piètre et ses batailles contre"^ Henry qui durement les assaillit. Et après la bataille de Belle-Marine et de leur desconfiture, se trahirent messire Bertrand et Le Bègue a toutes leurs batailles et bannières dedens les batailles du roy Henry, et tant fit en pou de heure que Piètre, qui bien apparceut messire Bertrand , tourna la desconfiture et s'en fouyt hastivement au chastel de Monveil. Et entrèrent avec luy quatre cens hommes d'armes. Grand occision fut faicte de chrétiens, juifz et sarrazins , et bien furent en la bataille nombrez a xxxiij mille hommes mors. De la bataille se partirent ceux de Civille , quant ilz virent Sarrazins fouir ,

' Lisez : plusieurs.

» Émirs.

DE DU GUESCLIN. 3l<}

et les Sarrazins commencèrent a poursuLr et tous les occirent. Sur ceulx de Civille fut faicte la chasse et après eulx alerent chrestiens qui tous les occirent.

Après la bataille qui fut près de Monveil * , se assemblèrent le roy Henry, messire Bertrand, Le Bègue de Villennes, Olivier de Manny et tous leurs gens, pour le roy Piètre pousuir. Devant Mon veil vint le roy Henry qui le chastel assiégea de toutes pars. Et le siège fit le roy Henry clourre de muraille tout entour tellement que sur le siège ne povoit saillir la garnison du chastel. Souvent fit le chastel assaillir Bertrand ; mais grandement fut deffendu et prins d'assault ne povoit estre. Bien dit Bertrand

' Cette bataille , qui décida du sort de la monarchie espagnole, est connue sous le nom de bataille de Montiel ^ et se donna un mercredi i4 mars 1567. On peut consulter sur ses détails tous les historiens espagnols , et principalement Ayala , cap. vi et vu , anno iS6y, et Froissard , liv. i, chap. 0. LZix.

au roy Henry : Sire , bien vouldroye que en vostre mercy se fust Piètre rendu et que de terre luy donnissiez, pour son estât maintenir. A ce s'accorda le roy Henry qui ung chevalier envoya dedensMonveil pour ses nouvelles dire a Piètre qui par le capitaine de Monveil fit dire que de Monveil estoit parti pour aler quérir secours. Le roy Henry* retourna le chevalier et ce que luy eust dit le capitaine luy rapporta : dont il fut moult esmerveillé ; et sa chevalerie manda pour soy conseiller. Là fut le viconte de Rocque ' qui au roy conseilla a lever son siège ; mais a ce ne se voult consentir messire Bertrand, ains dit : Sire roy, saichez que seler se fait , pour vostre siège lever ; et bien saichez que leans ne se peult longuement tenir : car bien sçay certainnement que de vivres ont graut souffraicté et tout ensemble. Au conseil de messire

' Lisez : devers le roy.

* Le vicomte de Roucrgufi

Bertrand se tint le roy Henry et le siège jura.

Une nuyt advint que par l'accord de ceulx du chastel de Monveil qui dedens XV jours dévoient avoir secours du roy Piètre, promis leur avoit et pour ce d'eulx s'en partit secrètement de nuyt du dit chastel, soyv* seulement. Et grans richesses emportoit avec luy. Pour plus secrètement dévaler du chastel tenoient les langues de leurs chevaux en leurs mains et tout coyement venoyent. Celle nuyt faisoit le guet Le Bègue de Yillennes et par ses escoutes sceut que gens s'estoient yssus du chastel. Pour ce , fit Le Bègue ses gens armer et secrètement les mist sur le passaige. Tant ala de pié que a une faulte de mur, près du passaige du siège, sur son coursier voult monter. Au passaige estoit Le Bègue de Villennes qui le roy Piètre print, ung pié en l'estrier pour a cheval monter , et par les gens du Bègue furent tous les aultres prins. Quant Piètre se sentit prins, a def-

fendre se print et Le Bègue cuyda ferir d'une dague; mais a force la lui osta Le Bègue des mains. Et bien apparceut Piètre que en luy avoit bien peu de deffence. Adonc debonnairement se print a humilier contre Le Bègue et grans dons et richesses d'or et de joyaulx luy promectoit avec troys cités et xij. chasteaulx; mais que aler le laissast. A ce ne se voult Le Bègue accorder ; ains le print et amena. Sur ce point vint devers luy le viconte de Rocque , et au Bègue s'offrit pour Piètre garder, et il luy reffusa. Et pour desplaisance dit le viconte : Bien a esté trahy Piètre et bien l'avez sceu prendre de nuyt eu larrecin. Au viconte respondit Le Bègue que il mentoit faulcement, et, sur ce, gecta son gaige de bataille ; mais le viconte le reffusa.

Dedens la tente de messire Alain de la Haussoye mena Le Bègue le roy Piètre et la prinse manda au roy Henry par Gillet

DE DU GÏIESCLIN. 223

de Buz * , escuier de renom qui sa bannière portoit : dont le roy Henry fut moult joyeux. Et tantost partit de sa tente pour venir là où Piètre estoit , qui , aussi tost que le roy Henry apparceut , lui crya : Traictre ! bastard! Adonc vint le roy Henry qui entre les mains du Bègue le voult occire; mais Le Bègue luy contredit. Quant le roy Henry apparceut que de Piètre ne povoit a celle heure joïr ^ tant traicta avecques Le Bègue qu'il le luy livra et bailJa. Et rançon luy promist bailler telle comment par les chevaliers seroit dit que ung tel prince devoit payer. Et a la livraison de Piètre, dit Le Bègue au roy Henry, présent la chevalerie : Sire Henry , roy d'Espaigne, je,Piere deVillennes, chevalier de la naciou de France, qui pour vostre secours suis venu en ces parties, vous fais sçavoir que , en mon devoir faisant et le guet que je faisoie en vostre siège devant le chastel de

' Gilles de Buch.

Monveil, ay rencontré le roy Piètre qui de nuyt estoit yssu du chaslel , et l'ay prins : et raon prisonnier est loyaulment. Et je vous jure par ma foy que sa venue ne sçavoye ; mais l'aventure ay trouvée telle comme il a pieu a Dieu de la m'envoyer. Et ces choses vous dy, pour ce que aulcuns murmurent que son parlement sçavoye et d'aguet mauvaisement l'ay prins; mais s'il y a aulcun chevalier eu ce monde qui veuille dire que Piètre ne soit loyalment mon prisonnier , par mon corps suis prest a prouver le contraire par devant vous. Et ces parolles recita Le Bègue iij fois , a quoy nul ne fut respondant. En ce point fut prins Piètre par le roy Henry qui traictre l'appella. Quant Piètre se ouyt appeller traictre, de grant orgueil respondit Piètre au roy Henry que faulcement il avoit menty comme bastard qu'il estoit. En ce point tira le roy Henry une dague de quoy il frappa Piètre par le visaige, lequel tantost approucha du roy Henry et l'em-

DE nu GUESCLIN. 3^5

brassa. Et tant Inyterent que a terre mist Piètre le roy Henry, et fort le dommages de ces genoux et la dague luy arracha. A celle heure arrivèrent a la tente de messire Alain messire Bertrand , Olivier de Manny, Carlonnet, messire Guillaume Boitel et plusieurs aultres chevaliers et escuyers de nom, qui tout esmerveillez furent, quant apparceurent les ij. roys eulx entretenir. Et moult despleut a messire Bertrand dont le roy Henry fut au dessoubz : pour ce , dit au bastard d'Anieres que Piètre alast mectre dessoubz Henry. Appertement vint le bastard d'Anieres qui par les jambes print Piètre et dessoubz Henry le mist, qui de sa dague le print a frapper en plusieurs lieux et a mort le navra '.

^ Don Pèdre périt ainsi, le 23 mars 1569, selon Ayala , M. Alex. Mazas , et M. Buchoa dans soTi édition de Froissard ; et dans le même mois de. l'année 1068, selon presque tous les historiens français et les savants auteurs de i'^irt de vérifier les dates. Pour les détails de sa mort, 0:1

3 9-6 CHRONÎOUF

Après ce que le roy Henry eust laissé Piètre navré, fit ung varlet venir, et la teste fit trancLier a Piètre. De ce sceurent tost nouvelles ceulx de Monveil, qui le chastel rendirent au roy Henry. Et la teste de Piètre fit mectre au bout d'une lance , puis la fit mectre devant son trait, et le corps fit pendre sur la tour de Monveil ; puis chevaucha le roy Henry droit a Civile, et, par le conseil de messire Bertrand, fit porter la teste de Piètre : dont briefvement se rendirent au roy Henry ceulx de

peut consulter Ayala , p. 556 de l'édition déjà citée; Cascalès , Historia de Murcia ^ p. 120; Luys Marmal,don .Taymcdc Bleda , Estcvan de Garibay, Ferreras etMariana, Froissard, livre 1, et Arthur Collins,Lf/6o/"//»e Black prince, London 1740, in-8», p. 210. Nous terminerons cette note, déjà trop longue, en faisant observer qu'aucun des historiens espagnols , que mille raisons nous portent à croire les mieux informés, ne parle de la présence de du Guesclin à la mort de don Pèdrc, ni du rôle actif que l'auteur de cette Chronique hii fait jouer dans ce drame san?laut.

DK DU GUESCLIN. 3<i7

Civile, iiKiis en une nuyt fut la teste du roy IMelre prinse pur aulcuns du peuple et gcctée en la mer qui par Civile passe : '■ dont doulent fut Henry, car a Toulette la vouloit-il faire porter.

Corunieat les clefz furent apportées a Uenry et a Bertrand du Guesclin do toutes les villes et chasteaulx.

A Civille furent grandement receuz le roy Henri, messire Bertrand et toute la chevalerie; puis s'en partirent et au siège de Toulette retournèrent. Là commença la grant feste pour la joieuse victoire du roy Henry. Et de jour en jour luy furent aportées les clefz des villes et des chas-

• Il y a ici une lourde bévue géographique; Se ville n'est tians le voisinage d'aucune mer. La tète de don Pèdre lut jetée dans le Guadalqnivir qui baigne Séville , et qui se jette dans le golfe de (^adixè San-Lucar de lîarameda , a 18 lieues de la capitale de l'Audaiousif.

3a8 CHRONIQUE

teaulx du royaulme d'Espaigne qui tous a luy se rendirent , excepté Toulette qui fort se tint. Mais atant se taist l'ystoire des faiz du roy qui par le conseil de messire Bertrand conquist le roy d'Espaigne; et retourne au roy Charles de France, qui a Bertrand avoit fait promectre, a son partement, venir a luy toutes les fois qu'il le manderoit.

Au" temps que le roy Henry tenoit le siège devant Toulette , avecques luy messire Bertrand , Le Bègue de Villennes, Olivier de Manny, messire Alain de la Haussoye, messire Guillaume Boitel, Moradas de RomuUe , Carlonnet et les aultres chevaliers de France , rompirent Anglois la paix qui entre le roy de France estoit et eulx , et prindrent le royaulme a guerroyer en plusieurs parties. Grans gens assembla le roy Edoart d'Angleterre, dont il fit chief Robert Cavolle, qui par mer vint a Callais, et par là entra en Picardie, qui par luy fut moult gastée. En ce con-

UE DU GUE8CL1N. SîQ

temple estoit connestable de France messire Moureau de Fiennes, qui tant fut de grant eage que plus armer ne se povoit. Pour ce escript hastivement Charles , le roy de France a messire Bertrand, qui devant Toulette estoit, que hastivement devers luy s'en venist , lequel escript au roy que en brief temps seroit devers luy. Mais de ces nouvelles fut le roy Henry moult doulent , pour ce que encores ne luy estoit Toulette rendue, et a messire Bertrand dit : Ha ! sire , seulement par vostre grant renommée et par la doubtance de vous, avoye espérance Espaigne tenir toute, avant que fussent troys moys ; mais par vostre partement bien voy que a peine en pourray plus conquerre. Ainsi disoit le roy Henry a messire Bertrand, lequel, pour obéir au roy Charles de France, voult retourner en France. Et messire Bertrand , en reconfortant le roy Henry, luy dist : Sire , bien croy que de la mort ne croyi^nt rien ceulx de Toulette; mais ,

i)0 CHRONIQUE

se par baillant kostaiges , l'arcevesque qui est vaillant et saige entroit dedens la cité et devant le peuple exposoit la manière de la mort du roy Piètre , a vous se pourroyent bien rendre. Et, se croyre ne le veulent, que de xv. jours trêves leur soyent données, pendant lequel temps ilz pourront envoyer a Civille pour en sçavoir la vérité. Au conseil de messire Bertrand se tint le roy Henry qui a saufconduit manda les bourgoys de Toulette et le capitaine. Là traicterent en telle manière que x. hostaiges a l'arcevesque baillèrent, qui en Toulette entra et y fit prédications devant le peuple. Après la prédication faicte , Toulette fut rendue au roy Henry qui en sa garde receut ceulx de la ville. Et la garde en bailla au capitaine, qui de par Piètre avoit esté mis.

En Toulette par famine furent moult grevés, et par famine y moururent plus de XXX. m. personnes. Et après la prinse y festoya le roy Henry messire Bertrand

DE DU GUESCLIN. 3'5l

et la chevalerie de France qui là estoit. Illec print messirc Bertrand congié du roy Henry qui au départir fut moult dolent en luy disant : Ha! sire Bertrand, comme vous pourray-je jamais rendre le bien que vous m'avés fait : car tant suis à vous tenu , car , se royaulme ou scignourie ne aultre bien ay, pour vous c'est. Et bien vous puis dire devant toute la chevalerie qui cy est que, se par vous ne fust, je fusse le plus povre chevalier qui soit sur terre. Et pour toutes retribucions que vous sçauroye faire, je prie au benoist liiz de Dieu qu'il le vous vueille rendre , en vous paroffrant mon corps , mes biens et tout mon royaulme a vous servir, quelque part qu'il vous plaira, en vous suppliant et requérant, tant comme plus je puis, qu'il vous plaise tant faire que Le Bègue de Villennes demeure encores ung petit jusques la chose aye prins fin. Et ainsi le pria mcssire Bertrand au Bègue qui moult ennuis le fit, pour ce que fort luy desplaisoit

33a CHRONIQUE

laissier la compaignie de messire Bertrand, Ainsi s'en partit messire Bertrand du rov Henry, qui moult grans dons luy donna et a tous les chevaliers et escuyers de France" ausquelz mercia moult fort le roy Henry. Et tant chevaucha messire Bertrand que en la duchié de Molins entra. Là estoient plusieurs chasteaulx qui en rien ne luy obeissoient; et en briefz jours les conquist.^

' Henri ratifia par un nouvel acte daté du 4 mai i569 la donation du duché de Molina à du Guesclin. Il donna une de ses cousines en mariage à Le Bègue de Villaine qu'il fit comte de Ribadeo ; Olivier de Mauny reçut la seigneurie d'Agrida ; Eustache de la Houssaye, celle d'Aguilar del Campo ; et Thibault du Pont, celle de Villalpan.

" Voyez, pour le récit des démêlés qu'eut à cette occasion du Guesclin avec leroid'Arragon, Ortis deZuniga, Geronimo Zurita , Anales de la corona de Arragon ; Mariana ; surtout Ferreras , Hisloria de Espana, iQ-4°j t. v, liv. 8, p. 4i6-445, et M. Mazas , liv. ix, p. &jl' Les chioniqueurs et hisluriens français passent rapidement sur cette partie de l'histoire , ou plutôt n'en disent rien

Désirant fut moult le roy Charles et tout le peuple de la venue de messire Bertrand. Pour ce, luy envoya plusieurs messaiges et au devant de luy envoya messire Jehan de Baguette qui de par le roy luy dit : Sire , a vousm'envoye Charles, vostre droicturier seigneur , qui par ses aultres messagiers et j)ar ses lectres vous a fait sçavoir que a luy venissiez : dont rien n'en avez fait. Et contre vous est courroucié : car quant de France partîtes par son congié , retourner luy promites toutes foys qu'il vous manderoit. Et certes retarder ne vous deussiez de vous en venir , pour le grant bien qu'il vous garde. Pour obéir au roy, s'en partit Bertrand de sa duchié de Moulins et devant Soyre * s'en vint. Et là estoit messire Alain de Beaumont qui le chastel et la ville avoit assiégée; mais quant devant vint Bertrand, ilz se rendirent a luy. A Soyre vint le raareschal d'Antrehan

' Soria.

qui a messire Bertrand dit que le roy le mandoit. Au mareschal respondit Bertrand que bien le sçavoit , et que pou sejourneroit dedens Soyre. Au départ de Soyre , chevaucha messire Bertrand et son chemin print par Foix. En ce temps guerroyoit le conte d'Armignac contre Je conte de Foix , et en l'aide du conte d'Armignac ' le frère de messire Bertrand , Olivier du Guescliti ; et a luy se complaignoit le conte de Foix de son frère qui le guerreoyt. De ce l'excusa messire Bertrand , en luy disant que bien faisoit de servir le conte d'Armignac , puis que ses deniers avoit prins. Grandement festoia et honnoura messire Bertrand le conte de Foix, qui chevalier fat de grant vaillance , et ensemble s'allièrent contre tous, excepté le sanc royal.

Depuis les alliances faictes entre messire Bertrand et le conte de Foix, qui chevalier fut de grant vaillance, print messire Bertrand

' Suppléez : estait.

DK DU GUESCLIN. 335

son clieiTiin par Languedoc. Là luy furent envoyez les chevaliers et esciiiers du pays , qui pour sa grant renommée se tindrent avec luy; et a brlef tamps se trouva m. V. c. que chevaliers ({ue escuiers en sa compaignie. Grant joye eust de la chevalerie et , son chemin tenant, commença a guerroier ; et tant fit que d'assault print la ville et le chastel de Brandonne , la ville de Sainct Syre qui fors furent et bien cloz de murailles, Montapin, le chasteau de Marconnay et plusieurs aultres qui de par les Anglois se tenoyent. Et tant courut de luy la renommée par le pais de Languedoc que de plusieurs villes et chasteaux luy furent apportées les clefz; et les feaultez en receut au nom du roy Charles de France. En celle manière chevaulcha Bertrand tant que par devers le duc d'Anjou arriva, qui la guerre avoit commencée sur Anglois par leurs tors fais. Sur eulx conqueroit et bien avoit dcsjà conquis sur Anglois xl. chastcaulx.

De la venue de messire Bertrand fut le duc d'Anjou moult esjouy , et moul; grandement le honnoura. Puis print congié du duc et tant ala par ses journées , avec luy le mareschal d'Antrehan , que a Perregort ^ arriva par devers le conte qui moult le honnoura et fit honnourer par messire Carlerant " son frère de Perregort. Près de Perregort avoit une abbaye que tenoient Anglois, et les religieux en avoient chassiez et l'esglise emparée. Par icelle esglise et abbaye estoif la cité de Perregort moult grevée. Et le jour que par devers le conta arriva messire Bertrand , après disner , par manière d'esbatement, vint devant l'abbaye qui moult forte fut : mais d'assault la print et les religieux y remist, puis s'en retourna le jour a Perregort. Illec séjourna messire Bertrand pour sa chevalerie refreschir , en

' Périgueux.

' Gauvain.

DE nu GTTESr.LIN. 3^7

sa compaignie le mareschal d'Antrehan , Olivier de Manny, son frere, messire Olivier de Beaumont et plusieurs aultres chevaliers et escuyers.

Comment le roy Charles envoya unp; messagier a Perregort devers Bertrand qu'il vint en France.

Là furent apportées lectres a messire Bertrand de par le roy de France. Et hastivement partit le mareschal d'Autrehan,par l'ordonnance de messire Bertrand, dire au roy Charles sa venue : dont grandement s'esjouit le roy Charles. Cy endroit dit l'ystoire quêtant chevaucha Robert Cavole parmy France, en excillant et gastant le païs , que devant Pariz se vint logier en l'ostel de Vicestre * , avecques luy messire

* Bicétre. Ce lieu , qui se nommait primitivement ta Grange aux Queux ( cuisinieis ), fut acquis par Jean , evêque de Winchester en Angleterre , qui y lit bâtir , en i2o4, un château

338 chpvOMque

Thomas de Granson*,messire Hue de Courrclay , Tressonnelle ' et plusieurs aultres capitaines d'Angleterre. Bien estoient Anglois nombrez xxx. m. Au roy Charles de France envoyèrent la bataille présenter. Dedens Paris estoit le roy Charles de France , avecques luy le duc d'Orléans son oncle , le conte de sainct Pol, de Jogny , de Dampmartin , de Sancerre , de Tancarville et de Briesne, messire Jehan de Vienne, le sire de Fontaine , le sire de Sampuy , messire Guichart de Chastillon, messire Henry de Hodene, messire Robert d'Estorvul ^ et plusieurs aultres chevaliers et escuiers qui grans gens avoyent amenez pour Anglois combatrej mais dedens Paris

qui fut appelé dans la suite le nom du siège de son fondateur. Il fut confisqué en 1 294. (Voy. Dalaure, Histoire de Paris, ia-S", 1824,1. 2, 596,

' Grandson,

' Cressonval. Il avait élé un des chefs des malandrins qui avaient suivi du Guesclin en Espagne.

^ Eslourval.

les fit le roy tous retraire et deffendil que nul n'en yssit : dont ceulx de Paris, qui grant désir avoient d'Anglois corabatre et plus grans gens estoyent que n'estoient Anglois * ; mais a batailler ne se voult le roy accorder. Et en ceste ordonnance se tint Robert Cavole devant Paris, actendant que Ton luy livrast bataille. Ung jour advint que de l'ost Robert Cavole partit ung chevalier anglois qui par orgueil voua que aux portes de Paris viendroit sa lance atacher. A la porte Sainct Michel • vint le chevalier , la lance baissée et tout armée. Et venant rancontrer ung chevalier françois, nommé le sire de Languest , qui de ce estoit averti, vint contre T Anglois, et leurs

' Ajoutez : furent moud doulenls.

• Cette porte se nommait alors Por^e d'Enfer, et était située à l'extrémité de la rue de ce nom du côté de la rue de la Harpe. Elle ne lut appelée Porte St. Michel que sous Charles \ 1 temps où fut écrite la chronique que nous imprimims. ( Voyez Dulaure , Uislolrc de Paris , et I^amare , Traité de la Police ^ in fol. )

jI\0 chronique

chevaulx frappèrent des espérons et de telle vertu se rencontrèrent des fers de lance que en tronçons brisèrent leurs lances , puis mistrent mains aux espées ; mais pour le coup que avoit reçu le cheval du sire de Languest , il se effroya par telle manière que oncques puis son maistre ne peut approchier l'Anglois, et tellement que par son desroy fit cheoir son maistre, le sire de Languest. Quant l'Anglois apparceut le sire de Languest a terre , luy vint courir sus; mais sur ce, messire Arnoul deRennevaly vint,quile chevalier an glois abatit de son destrier : dont doulent fut la chevalerie anglesse. Pour l'achoison du chevalier anglois , furent Anglois esmeuz de Paris assaillir ; mais a ce ne se accordèrent pas tous : car bien sçavoyent que a Paris avoit ij. ducz et viij. contes et grant chevalerie avecques le roy, qui voulentiers les eussent combatuz , si au roy de France eust pieu.

L'ystoire racompte que en Peregorl

DE DU GLKSCLIN. 34 I

laissa mcssire liertrand sa chevalerie et , soy vj% en estât de mescogneu, vint hastivement devers le roy qui pour l'acompaignier envoya au devant de luy messire Bureau de La Rivière qui de honneur sceut moult. Et a l'encontre de messire Bertrand vint ij. lieues hors de Paris. lUec dit a messire Bertrand son messaige , et grand honneur luy porta. Et ung soir arriva a Paris , petitement monté , et vestu d'une robbe grise. Et de sa venue fut le peuple moult esmeu de joye, et tant que une fois crièrent a haulte voix : Noël , tout ainsi qu'ilz eussent fait au roy , se de loingtain païs fust venu. Et en leur grant joye démenant ; bien viengne celluy par qui France sera recouvrée! Car certes, si en France eust esté , n'a pas long temps , la chevalerie anglesse n'eust osé approuçher. A Sainct-Pol * vint messire Bertrand

' A l'hôtel St. Pol. Ce palais était situé dans l'espace borné maintenant par la rue Saint- Ântoioe , la Seine, l'Arsenal et la rue St. -Paul.

par devers le roy qui moult grant chî^jrc et honneur luy fit , et en hostel raesme le fit logier. Et moult lui enquist le roy de son eslre , et humblement s'agenoilla messire Bertrand devant le roy en luy respondant a ses demandes: mais toutes les fois le roy le relevoit. Le soir, fit messire Bertrand asseoir à sa table au soupper , et pour sa chevalerie le fit honnourer. Et grant joye fut a la cour démenée pour sa venue; et lendemain fit son conseil assembler, et le roy devant tous parla en ceste manière :

Seigneurs , qui si * estez , assemblez vous avons pour nous conseiller sur ung affaire qui le bien, l'onneur du royaulme, de nous et de voz personnes touche et de tous nos subjects semblablement. Vous sçavés, seigneurs , les grans adversitez que en nostre royaulme sont venues, et par ceulx qui conforter nous estoyent

' Lisez : cy.

tenus avons esté f^iicrroycz , et nos bubgects endommagez en desraison. Bien povez apparcevoir les Anglois et d'iceulx la voiilenté qui nostre royaulme guerroyent , non contraictant la paix jurée a nostre très chier seigneur et père , le roy Jehan , dont Dieu ait l'ame , et eulx et nous qui les accords avons tenu sans enfraindre. Et fait avons envers le roy anglois et son Gàz le prince ce que tenu faire estions; mais en riens ne nous ont tenu ce que promis et juré nous ont. Et, pour nostre terre garder, nous fault mener guerre contre Anglois. Seigneurs, bien sçavons que en nous n'a de force plus que en ung homme, combien que pai' droicte lignée nous soyons coronnez , et soubz nous soit ou doit estre la puissance : toutesfois sans vous ne povons riens, en sur que tout prinse ne jouira de sa terre paisiblement ])ar puissance, si du tout n'est en l'amour de ses subjectz. Pour ce , seigneurs , ne voulons riens en nostre royaulme faire

que au gré de vous ne soit. Vray est que pour les guerres de nostre royaulme poursuir et maintenir , et conforter a Tentreprinse de nos anciens ennemis par le povoir de nostre chevalerie , nous est nécessaire avoir ung chevalier loyal , de hardement et saige, qui nos guerres cy maintiendra. En grant vieillesse est cheu nostre très chier et aimé cousin , messire Moreau de Fiennes , nostre connestable , qui plus armer ne se peut. Pour ce , a nous est advenu que pour noz guerres maintenir , a qui l'espée fut mieulx deue que a messire Bertrand du Guesclin ; mais connestable voulons eslire a vostre gré , combien que de nostre auctorité le pourrions faire , s'il nous plaisoit ; ne de ce ne fauldrions de riens. Si respondés sur ce voz plaisirs. Là n'eust duc , conte , chevalier ne bourgois qui sa voix ne donnast du tout a Bertrand. Adonc fit le roy amener Bertrand devant luy, et doulcement luy dit : A-mis Bertrand , pour la loyaulté et

DK DU GUESCLIN. 3^5

hardement de vous , qui de chevalerie estes le plus prisié de tout nostre royaulme, vous voulons bailler office , où bien povez vostre honneur exaulcier. Pour ce , vous prions que la connestablerie de nostre royaulme vous veuillez prendre , dont deschargé soit nostre cousin de Fiennes par son grant eage. Humblement mercia messire Bertrand le roy , et dit : Sire , a vostre commandement obeiray voulen tiers, et bien y suis tenu. Bien sçay que l'office est grant, et petitement est employé en moy , qui suis ung povre chevalier ; mais , en vérité , sire , l'espée ne prendray point, si vous ne me donnez ung don qui vostre honneur ne vostre finance n'abaissera en riens. Amis, dit le roy , bien povez demander seurement ce qu'il vous plaira : car a peine vous voudroye de riens esconduire. Sire, dit Bertrand , bien sçay que par l'ennuy et flaterie qui en court règne, tous temps ont eu les princes mal vouloir contre moy

pour leurs 8ubjectz : et pour ce , vous veuil prier (jue , se de ma personne nul homme vous est mesdisant en derrière de moy, que croire ne le vueiilez , ne pis ne m'en soit , jusques atant que autant en aura dit en ma présence. Geste chose debonnairement luy octroya le roy, Tespée en sa main, toute nue. Et devant luy fut messire Bertrand a genoulx, qui l'espée receut ; et baisa le roy messire Bertrand en la bouche, et se leva* .

Après ce que messire Bertrand fut receu connestable de France , luy bailla le roy mille cinq cens hommes d'armes , payez pour iiij. moys; mais pou de compte en fit messire Bertrand, ains dit au roy : Sire, cuydés-vous que de si pou de gens puissons combatre tout le povoir des Anglois. Et bien trouveray gens assés , si du vostre voulés despendre, doutasses et largement avez , la Dieu grâce. Amis , dit le roy, je

' Cette cérémonie eut lieu le 2 octobre 1570»

DK DU GCESCLIX. 3<|7

ne vous loue point que les Anglois combatcz en journée; mais avés assés gens pour les ardoycr et tenir court. Et sur eulx povez assez gaigner.Au roy respondit messire Bertrand : que grant reprouche me devroit estre tenu, se devant moy veoye venir voz ennemiz , et chef suis a voz guerres , me despartoye sans assembler a eulx ? Aultre chose n'en peut avoir messire Bertrand a celle fois. Ainsi s'en jiartit moult dolent et sa semonce manda a Caen en Normandie. Là vindrent a luy le sire de Clisson, le vicomte de Rouan, le sire de Raiz , ' le mareschal d'Antrelian , messire Jehan de Vienne , messire Olivier du Guesclin , le conte d'Alençon, le conte du Perche, qui pour la venue de messire Bertrand firent grant appareil.

A Caen en Normandie vint messire Bertrand qui des contes d'Alençon et du Perche , qui frères furent , fut moult honnouré

' De Retz.

et honnourablement receu de toute la chevalerie. En actendant gens d'armes a venir, séjourna messire Bertrand a Caen , et là manda sa femme qu'elle y vint, et tousses joyaux et sa vaisselle apportast. Grant désir eust la dame de son seigneur veoir, et a brief terme vint a Caen en grant arroy, où bien fut receue de la chevalerie et des bourgois. De la venue de la dame fit messire Bertrand grant appareil pour la chevalerie festoyer , et tint court pleniere. Là fut la vaisselle de Bertrand regardée de tous : car merveilles fut de la veoir, et en Espaigne l'avoit gaignée. De toutes pars vindrent gens d'armes a Caen, et en brief temps y vindrent plus de troys mille. Pour le grant nombre de gens d'armes qui estoyent a Caen venus, et de jour en jour croissoyent , vint messire Olivier de Clisson a messire Bertrand et luy dit: Sire, a vostre affaire regardez : grant nombre de gens sont ycy assemblez, et du roy n'avez argent , fors pour mille cinq cens

DE DU GUESCLIN. ''i^Q

hommes d'armes. Beau frere , dit Bertrand , vray est que du roy n'ay denier, fors pour mille cinq cens hommes d'armes ; mais si dix fois autant en venoit, tant que la vaisselle et les joyaux de ma femme dureront, jà homme n'en sera refusé que a gaige soit receu et payé : car par tieulx reffus sont venuz les pilleries et compaignies en France. Et se a présent employé ma vaisselle pour le roy servir , aultre foys la me rendra.

En la ville de Caen fit messire Bertrand sa montrée, et bien trouva là iij. mille hommes d'armes, et adoncques engaiga toute la vaisselle et tous les gens d'armes souldoya; puis partit, et au chastel de Vire ala. Bien sceurent Anglois que a Caen faisoit messire Bertrand grant assemblée, et pour surs se tenoyent d'avoir bataille, puis que connestable estoit tenu messire Bertrand. Pour ce , devers luy envoierent ung herault qui par les Anglois salua messire Bertrand, et dit: Sire, a vous viens de par Thomas de Grançon, Hue de

35o CHRONIQUE

Courrelay, Tressonnelle , David Olegrefve et Geffroy Orcelay, qui au pont Vallain se tiennent. Bien sçavent que nouvel estez retenu connestable de France : dont estez bien digne; et, pour ce, vous requièrent que au commencement leur vueillez la bataille accorder et journée et place en prendre, et bien sçaicliez, monseigneur, que si vous leur refusés, a vous viendront où que vous soiez , que grant honte vous seroit. Doulcement respondit messire Bertrand au Hérault , et dit : A voz maistres me recommanderés et bien leur dictes que briefveraent auront de mes nouvelles ; et puis que si grant désir ont d'avoir bataille, ilz n'ont garde que je leur faille. Et bien leur povez dire que j'en suis plus voulenteux que eulx. De bons presens donna messire Bertrand au herault et le fit festoyer. Et largement beut le herault et tant yvre fut que yvre se coucha. Et le soir se partit de Vire a la nuyléc, tantost qu'il eust parlé au herault atout sa cheva-

ierie auxquelz moult desplaisoit : car le temps obscur estoit, et telle chose n'avoient guieres accoustuméj et de plouvoir ne fma toute la nuytj dont plusieurs chevaulx furent perduz qui du séjour partoyent.

Son chemin print messire Bertrand vers le Mans, et ung messaige envoya au chastel du Lair par devers messire Jehan de Bueil, qui sçavoir luy fit que de plusieurs forteresses s'estoient Anglois assemblez environ Pont Valain , et leur chemin prins avoyent droit a Tabbaye de Champaigne : car là estoit Cavole et illec actendoyent la bataille , s'il y ovoit qui combatre les voulcist.

Quant messire Bertrand sceut que près du Pont Valain estoyent Anglois assemblez, conduisit sa chevalerie hastiveraent. Et celle nuyt faisoit messire Bertrand l'avengarde, avec luy messire Olivier de Manny, son frère , messire Olivier de Beaumont , et en sa bataille avoit cinq cens combatans; mais sihastivementchevauchoit

que suir ne le povoient ses gens , ainçois estoient par routtes et troupeaulx, et assembler ne se povoient pour l'obscurité de la nuyt. Tant chevaucha messire Bertrand que au point du jour de Pont Vallain approucha et entour luy regarda, ne de tous ses gens d'armes ne trouva que environ deux cens. A pié fit messire Bertrand ses gens descendre, et robbes secourre qui de pluie esloyent moillées. A celle heure passa la pluie et a lever se print le soleil , et le temps se reschauff a : dont François se resjouirent. Lors messire Bertrand et sa chevalerie montèrent a cheval et tant chevauchèrent queAnglois apparceurent , en une valée qui logier se vouloyent. Ses coureux envoya messire Bertrand devant, qui les Anglois apparceurent et bien les nombrereut a huit cens chevaliers et escuyers. Après fit messire Bertrand ses gens descendre en ordonnance de bataille,, et tousjours luy creurent gens. D'aultre part fut messire Thomas de Grancon , qui ses

DE i>U GUESCLIN. 353

batailles ordonna. Et moult furent Anglois esbais , quant Françoys virent en ordonnance , et bien tlirent que bien malin s'estoit levé Bertrand : car si tost ne les cuidassent avoii en ordonnance, bien serrez, tout a pié. Adonc partirent les batailles les unya contre le» aultres. A l'assembler fut de grans froisars de lances, et longuement des lances se combalirent et entrer ne povoient les ungz dedens les aultres; puis prindrent François des haches , et tant filent que dedens Anglois entrèrent. Là eust bataille fiere et merveilleuse , car hardiment se deffendirent Anglois , et non pourtant a l'assembler enmorut bien ij.c; mais la bataille renforsa messire Thomas de Grançon qui , en criant son enseigne, fièrement assembla contre François et tant fit d'armes que merveilles fut a veoir. A celle heure furent moult grevez Françoys ; mais briefvement vindrent le mareschal d'Aiitrehan , le conte du Perche , messire Jehan de Vienne, messire Olivier de Ciis-

son atout vij. o, combutans et renforcèrent les batailles des François, et moult fièrement entrèrent es batailles qui en pou de heure furent desconfiz. Là furent prins messire Thomas Grançon , David Olegriefve , Horcelay et plusieurs aultres chevaliers et escuiers anglois. Sur le point de la desconfiture arriva messire Hue de Correlay a iij. cens lances; mais en la bataille n'entra point; ainçois se retrahit de la bataille et eschappa Tressonnelle , qui en l'abbaye de Vas se retrahirent. Là conduisoit messire Bertrand sa chevalerie. A Vas se retrahirent et d'assault l'avoient prins. Et devant Risle envoya messire Bertrand ses coureux; mais de là s'estoyent partis A.nglois et le lieu desemparé avoyent <;t plusieurs aultres places et chasteaulx desemparés. Quant ilz sçeurent la desconfiture du Pont Vallain, en l'abbaye de Sainct- Mort-sur-Loyre * se relrahyrent Tresson-

' Sainte-Maure.

t)F. DU GUKSCLIN. 355

nelle et plusieurs aultres Anglois qui leurs forteresses avoient laissés : car moult fut forte l'abbaye et grant garnison d' Anglois y eust.

Après la bataille du Pont Vallain et la ])rinse de Vas , se retrahit messire Bertrand et sa chevalerie a Saumur, forte ville et bien séant. Illec se refieschirent , et ung jour compta messire Bertrand au conte du Perche les grans vaillances qu'il avoit veu faire en Espaigne a Tressonnelle qui de la bataille du Pont Vallain fouy s'en estoit et en l'abbaye de Sainct-Mort-sur-Loyre estoit retrait. Et pour Sainct-Mort conquérir, furent a conseil messire Bertrand , le conte du Perche et la chevalerie. Par devers Tressonnelle envoia messire Bertrand ung herault par saufconduit et luy manda qu'il vint par devers luy a Saumur. Là traicta tant messire Bertrand a Tressonnelle que a certain jour promist rendre l'abbaye de Salnct-Mort, et le traictié qu'il ovoit fait racompta aux Anglois. Et

une nuyt, avant le jour que accordé avoit Tressonnelle l'abbaie rendre, chargèrent Anglois toutes les richesses qui y furent, et yssans de l'abbaye y boutèrent le feu et toute l'abbaie ardirent , puis s'en alerent a Bressure. ^ Les nouvelles furent apportées a messire Bertrand qui moult doulent en fut, et tantost le fit sçavoir au sire de Clisson. Pour ce, se partirent messire Bertrand, le conte du Perche, le raareschal d'Antrehan, le siie de Clisson, messire Jehan de Vienne, messire Alain de Beaumont , messire Guy de Bayeulx , Tournemine, Carlonet, l'abbé de Male-Paie , '

' Brcssuire. Cette ville était en la possession d'Edouard III , depuis le traité de Bretigny. Le vieux maréchal d'Andreghen y mourut peu après la prise de cette ville par du Guesclin , par suite des blessures qu'il y avait reçues.

* Il était réellement prêtre , et combattait revêtu de ses vêtements ecclésiastiques et le casque en tête. Voyez le récit d'uue de ses prouesses dans les Mémoires sur du Gucsdin^^zt Lel'è'/re ,p. 5oo.

DE DO OUESCLIN. 357

jnessire Olivier * et son frère , et messire Jelian du Bois, messire Guillaume Boitel , et plusieurs aultres chevaliers et escuyers qui en armes chevauchèrent jusques à Bressure depuis Saumur. Et tant approucherent François que près de Bressure les aconceurent et plusieurs en occirent , dont plus se hasterent Anglois d'entrer en Bressure ; et de dessus le pont en chait plusieurs es fossés, qui noyés furent. Quant ceulx de Bressure apparceurent le grant peuple qui en leur ville entroit , dont leurs vivres povoyent abaisser, et bien pensoyent que de Françoys seroyent assiégés , pour ce, furent moult destrois et doulens. Non pourtant illec furent Anglois tous mors.

En ce temps se retrahit Robert Cavole atout ce que demouré luy estoit d'Anglois vers les marches de Bretaigne, et, quant a si pou de gens se vit , dedens le chastel

' Olivier de Mauny.

Dolval* se letrahit. lUec donna congié Robert Cavole aux Anglois qui bien furent nombrez de viij. c. lances , et leur chemin prindrent droit a Sainct-Maieu de fine Poterne '. Dupartement des Anglois sceut briefvement nouvelles le sire de Clisson qui par le gré de messire Bertrand , en sa compaignie le vicomte de Rouen , le sire de Raiz, Carlonnet, messire Jehan de Rochefort, messire Jehan de Beaumont et plusieurs aultres chevaliers de France , qui bien estoient nombres a douze cens lances, qui par Bretaigne chevauchèrent en poursuivant Anglois. Et tant se hasta le sire de Clisson ainsi comme se hastoient Anglois et appareilloient pour entrer en vaisseaulx en mer , au port de Sainct-Maieu pour passer en Angleterre, François arrivèrent sur eulx, qui entrée leur deffendirent. Làeut grant escarmouche , et moult

' De Derval.

= Saint-Mahé.

Ui: DU OUKSCLIN. 35()

furent Aiiglois cndomniagie?-. Quant mcssire Robert de Neufviîle , le clnef des Anglois aparceut que passer ou povoit , briefvement fit les Anglois retraire et mectre en ordonnance de bataille. Et tantost se assemblèrent contre Anglois qui en granf deffense se tindrent; mais en la fin furent Angloiz dcsconfiz ; et sur le cliamp furent oeciz IX. c. Anglois. Et en celle bataille fut prins messire Robert de Neufviîle , lequel le sire de Clisson envoya a messire Bertrand qui sur les marclies de Poytou se tenoit; et de la victoire du sire de Clisson démena grant joye et tousjours conqueroit sur Anglois.

Comment les Anglois vonloyent iraliîr La Rochelle.

/Vu teni])s que devant Sainct-Maliieu furent François, de par le prince de Galles le captai estoit avec Thomas de Fellcton a

36o chrôjViqde

très grant nombre d'Anglois , qui contre messire Bertrand gardoyent les passaiges de Guienne; mais adès chevauchoit messire Bertrand qui de nuyt et jour conqueroit villes et chasteaulx en Guienne et garnir les falsoitj puis se retrakirent ^ a Saumur pour sa chevalerie refreschir: car bonne ville et bien delictable y avoit. Et pour ce que contre messire Bertrand le duc de Lanclastre et sa chevalerie anglesse ne povoient contreter, envoia le duc de Lanclastre par devers Edouard, son père, pour avoir secours, qui le conte de Pennebroth luy envoia a très grans gens, par mer. Et estoit ainsi ordonné par le roy Edouard que a La Rochelle descendroient, pour ce qu'elle estoit anglesse. Et une journée ordonnèrent de prendre tous les bourgois et raectre au chastel , et puis les envoier en Angleterre, et la ville peupleroient d'Anglois ; pour laquelle chose faire ,

' Lisf z : te rctrahit.

DE nu GUESCLIN. 36 1

avolt baillé le roy Etloard grant garnison de grésillons bien enfoncés en tonneaux qui es navires furent mis. Mais Dieu , qui tout scet , les retarda de leur propos : car de ce sceurent nouvelles les bourgois et les marchans qui dedens La Rochelle ne laissèrent les Anglois entrer ne le conte de Pennebroh ; ainçoys deraoura sur le port en son navire. En ce temps avoit fait mectre le roy Henry très grans navires d'Espaignolz sur mer, qui le conte de Pennebroh trouvèrent sur le port de La Rochelle , et illec sur mer le combatirent et le prindrent. Et ne de tous les navires d'Angleterre , qui devant La Rochelle estoient, n'en eschappa que iiij vaisseaulx qui par les Espaignolz furent poursuys et prins devant Bourdeaulx et noyez dedens la

' Cette bataille fut gagnée en mai lôji par les flottes espagnole et française combinées, et commandées , la première, par don Gil Bocancgra , et la seconde, par Yvain de Galles , der-

Tant nagèrent par iiierEspaignolz, après la prinse du conte de Pennebroh, avecques tous leurs prisonniers, que en Espaigne retournèrent au port de Saint-André. Et là trouvèrent Yvam de Gales qui moult heoit le conte de Pennebroh et moult fît grantdebvoir de traicter du conte avoir; mais finir n'en peut, et atant se tait l'ystoire du conte de Pennebroh et des Espaignolz , et aussi de la trahison quecuyderentfaireAngloisà ceulx de I.a Pvochelle. Et despuis en Anglois ne se fièrent; ains imaginèrent de jour en jour retourner en l'obeissanee de France , où naturellement leur cueur se trait ^ , si comme Pysloire racomptera ca en avant. Et retourne aux faiz de messire Bertrand.

nier prince de la maison de Leolin , dépouillé par Edouard I^"^, roi d'Angleterre.

* «Vous ne régnerez plus sur nous, avaient-ils (les Roclicllais) écrit à Jcan'Il lors du traité do Bretigny ; mais vous régnerez toujours sur nos coeurs», ( Alex. Mazas , T'ic de du Giiesclin.

w.ix,p ji/;.)

D1-: UU ttUESCLlN. 3G5

En ce parti, dit lystoire que de l;i dcsconfiture du conlc de Pennebroli et des Anglois sceut briefveuient nouvelles le roy Charles de Franee, la dcfience que eurent ceulx de La Rochelle envers les Anglois et le bon vouloir qu'ilz eurent de retourner en son obéissance. Pour ce, manda à mesbire {Uertrand que a luy venist a Paris. Et illec bailla grans gens le roy pour la Rochelle assiéger.

Par la voulenté du roy Charles se partit niessire Bertrand de Paris en grant arroy et a grans gens vint La Rochelle assiéger. Par devant Edoard envoyèrent ceulx de La Rochelle quérir secours, qui leur promist briefvement faire. Et , pour ce , envoyèrent ceulx de La Rochelle quérir trêves par devers messire Bertrand ; mais accorder ne leur voult, ainçois commanda a couper les vignes de la ville et tout entour : dont grant destressc eurent ceulx de la ville. Et tant Iraiclerenl que parniy payant Ix.niillo francs leurs vignes ne fussent point coup-

pées j ainçois prindrent terme d'eulx rendre , se d'Anglois n'avoient secours. En ce contemple, manda le captai bataille a messire Bertrand qui la luy accorda et sur le champ se mist en ordonnance de bataille , actendant au jour que accordé avoit la bataille : le captai y faillit. Pour ce , partit messire Bertrand et sa chevalerie , et son chemin print vers France. Et briefvement luy vindrent nouvelles du duc Loys de Bourbon qui, pour estre a la prinse de La Rochelle venoit de France hastivement a grans gens. Contre le duc Loys venoit messire Bertrand avec la chevalerie. Près de La Rochelle seoit ung chastel lequel tenoyent Anglois. Là adressa le duc ses hostz par le conseil de messire Bertrand , et appertement fit le chastel assaillir, qui guières ne demoura et par force fut prins d'assault et de Françoys fut garny. Et puis adonrques le duc et messire Bertrand retournèrent en France. Atant se taist Tysloire du duc de Bourbon et de Bertrand

et du siège de La Rochelle, et raconte de la mort de Chandoz qui d'Anglois fut tant prisé de clievalerie.

Gomment Carlonnet combattit Chandoz au pont de Lussat '.

L'ystoire dit que, ses guerres durans, le prince de Gales se tenoit a Poytiers , et messire Jehan Chandoz a grant effort d'Anglois. Et par le roy de France se tenoit a La Roche-Posay Carlonnet , escuyer de renom qui 1. lances de Françoys avoit. Souvent yssoit messire Jehan Chandoz et Anglois de, Poitiers et couroient devant La Roche de Posay a grans gens, et pou y exploita. Si advint une journée que de La Roche de Posay s'en partit Carlonnet atout 1. hommes d'armes et xviij. archiers. Et dedens Poytou entrèrent et coururent et forragerent le pais et prindrent bestes et pri'

' Lussac.

sonniers a grant effort. De ceste chose sceut tantost nouvelles messire Jehan Chandoz qui de Poitiers |yssit a iij. lances et bien hastivement poursuivit Carlonnet jusques a la rivière de Vienne, qui jà l'avoient passée avec le pillage et les prisonniers. De l'aultre part de la rivière estoit messire Jehan Chandoz qui de Poitiers yssit, qui Carlonnet et les aultres Francoys veoyent emmener les forrages et prison- ~Tiiers. Bien apparceut Carlonnet que gens n'avoit pas pour Chandoz combattre, et bien veoit que bien se hastoient Anglois pour trouver passaige. Si ordonna Carlonnet que au pont de Lussat se retrairoyent ses gens et luy , pour le passaige garder , et tandis envolèrent les prisonniers et le pillage a La Roche de Posay. En ceste manière gouverna Carlonnet son fait et au pont de Lussat arriva devant Anglois. Tantost que au pont fut arrivé Carlonnet, sur le bout du pont mist ses gens en ordonnance, devant le fronc de la bataille

J)l, ou GUESCI.IN. jGj

inibt s>cs xviij. aichiers (jui Icui trait oidofiiicrciit. Va en ce pont arriva messirc .lolian Cliaiido/ qui lanfost eu rej-arilaiil le pouvoir Carlonnet ((ui sur le bout du pont estoit desployé, et en regardant l'ordounance des François et de Carlonnet , qui en tout nefurent que 1. hommes et xviij. arcliiers, loua moult Carlonnet de grant vaillance en tant que contre trois cens lances se tenoit et mectoit eu ordonnance de conibatrc. Quand Chandoz cust visité l'ordonnance des Francoys, appertemenl lit ses Anglois ordonner et tous en bataille rangier. Et de pié a grant nombre d'arcliiers vint Chandoz assembler au fronc de la bataille contre Carlonnet qui asprement se deffendit en assaillant Anglois. Et pou dura le trait ; puis combatireut de lances sur le bout du pont que Françoys tindrent en grant arroy , et sur culx ne pouvoient Anglois entrer; mais en morut XXX. a l'assembler : dont Anglois commencèrent ung peu a eulx retraire, Et

l'assault fit Chandoz cesser et envoya ung lierault a Carlonnet , qui , de par son malstre, le salua et luy dit ; Sire, a vous Ki'envoye messire Jehan Chandoz, connestable d'Angleterre, qui est cy devant atout iij. cens hommes d'armes, et en vostre compaignie n'avez que 1. hommes d'armes et xvlij. arcliiers. Bien pouvez penser, sire, que contre messire Jehan Chandoz ne povez longuement l'estour endurer , fornir ne soubstenir. Et bien saichez que d'icy ne partira jusques a sa mercy soyez. Et pour ce qu'il luy semble que assez avez fait vostre devoir, pour le bien de vous et de vos compaignons, vous veult faire courtoysie telle que , si a luy vous voulés rendre , que qui par le regard de chevalerie devroit payer cent florins sera quicte poui' la moitié. Au herault respondit Carlonnet et dit : Amis, a messire Jehan Chandoz me recommanderez et , en le saluant de par moy, luy dires que sa voulcnté et loyauUé qu'il ne me vouldroit chargier

DE DU GUtSCLlN. ^69

lie aultre de chose qui deut tourner a reproche , et en droit raoy ne voy cy en ces offres , en mon affaire , que a mon honneur peult tourner. Bien scet messire Jehan Chandoz que sur nous, qui pouvres gens sommes, ne peut grandement acquérir.

Pour ce, amy, vous luy dires que, se par courtoisie se veult partir, debonnairement le lerray aler ; mais a ce qu'il nous requiert ne nous rendrons jamais ne ne serons d'accorl : car, par le gré de nostre Seigneur, gard erensbien nostre place. Ceste responce rapporta le herault a Chandoz quigrantdueilen eust. Et en sa compaignie estoit le sire de Mortemer * qui moult requist Chandoz qui congié luy vouîcist donner de Françoys assaillir. Ceste requeste luy accorda Chandoz , et apperteraent assembla le sire de Mortemer contre Françoys qui bien le receurent. Et tant furent Anglois gi'evez a l'assembler que a retraire se commen-

' Mortemart.

cerent,et plusieurs y en eust d'occiz. Et moult fut doulent Chandoz que les gens du sire de Mortemer reculoyent; et, pour ce , tantost partit atout sa bannière desployée et de grant hardement vint assembler contre Carlonnet qui sur le bout du pont maintenoit l'estour en faisant ses cris d'armes. Là eust estour fier et merveilleux et moult furent Françoys grevez a la venue de Cliandoz. Quant Françoys , qui au dernier bout du pont furent, apparcenrent que sur eulx tournoit la desconfiture, appertement envoyèrent par devers leurs variés qui a La Roche de Posay nienoient le bestial , et savoir leur firent que a leur secours venissent. Et liastivement retournèrent les varies qui sur le point de la desconfiture trouvèrent leurs maistres. Et pour ce que armez n'estoyent , prindrent de gros caillos en leur giron et tant fiient que oullre la bataille passèrent et contre Anglois prindrent tellement a gecter que reculer les firent. Quant Chandoz appar-

ccut Anglois reculer, eu luy u'cust que courronssier. Et couragcuscmcut contre Françoys adressa sa bnunicrc moult puissamment. Et tant Ht d'armes Carlonnct que prisé en fut. D'aultre part fut Guillaume de Launoy qui le penon Carlonnet laissa pour mieulx combatre , et de sa manière fut moult prisé de la chevalerie anglesse ; et tant ala avant que la bannière de Chandoz abatit. Ainsi se contindrent Françoys contre Anglois qui moult furent grevés, Et moult dura la bataille longuement. Là fut Cliandoz navré a mort; mais en la fin Carlonnet prins et Françoys desconfiz et le bestial et prisonniers recours.

Du pont de Lussat partit Chandoz et toute sa chevalerie et a Poitiers envoya les prisonniers, excepté Carlonnet qu'il fit mener a Mortimer près d'illcc; mais a Chauvigny alla Chandoz qui au lit de la mort accoucha : dont grant dueil démena Anglois. Avec messire Jehan Chandoz estoit son frère qui moult lui cnquist qui

ainsi frappé l'avoit. Debonnairement respondit Chandoz : Beau frère, il n'en convient enquérir : car de mieulx ne m'en peut estre. Tant fut Chandoz prié de son frère que il luy dit que ung escuyer avoit ce fait, vestu d'ung noir Jacques couvert de clochettes d'argent. Désirant f.ut le frère Chandoz de l'escuyer avoir et pour les chambres le fit quérir pour l'occire ; mais de ce sceut nouvelles l'Anglois qui l'escuyer tenoit en ses prisons, et a Tescuyer fit tourner son jaques a l'envers : Pour ce , fut descongneu. Et guières ''ne demoura que dedens Chauvigny fina Chandoz ses jours , qui tant ayma sa chevalerie ^ Après la mort de Chandoz , fut mis Carlonnet a ranson a trois raille florins que les bourgoys de Tours payèrent : car moult l'aymoyent. Et par sa ranson furent les aultres délivrés. Dedens la Roche de Posay re-

' Ce grand capitaine anglais mourut le 2 janvier \Ô/0.

DE DU CUESCLIN. 37^

tourna Carlonnct qui moult joyeusement y fut rcceu; et guieres n'y séjourna, et tant pourchassa qu'il assembla grans gens et sur Anglois courut, où moult galgna.Sur la saison d'yver se tint Carlonnet a La Roche de Posay et souvent courut sur Anglois et moult les guerroya : car par nuyt et par jour chevauchoit, qui de luy ne se prenoient garde les Anglois, tant que devant leurs forteresse se veoient. Si advint une journée que devant Chastelleraut vint Carlonnet qui loing de la ville fit descendre ses gens a pié, et leurs chevaulx laissèrent. Et tout de pié vindrent Françoys , sans noise faire , sur les fossez de la ville de Chastellerault. A celle heure estoit le guet endormi. Et bien Tapparceust Carlonnet par le guet du chasteau qui bien souvent crioit au guet de la ville que ilz fissent bon guet ; mais nul ne luy respondoit. Adoncques descendirent Carlonnet et tous ses gens dedens les fossez et tant firent que le palis, dont estoit la ville

close , approchèrent et le prindrent a coupper : dont le guet se resvcilla , qui lors commença a crier alarme. Appertement vindrent ceulx de la ville a Carlonnet, qui moult le grevèrent ; mais tant se combatirent que par force d'assault conquirent la ville où moult eust de richesses; mais toute fut pillée. Et mesraeraent les enclumes et les marteaux et les meules des molins portèrent vendre par la rivière de Vienne.

En ceste manière Chasteileraut fut conquis par Carlonnet qui le lendemain fît le pont assainir , qui moult fut fort. Et dedens se tenoit messire Loys de Harecourt , vicontc de Chasteileraut , qui bien fut accompaigné d'Anglois, et le pont bien deffendit, qui dedens la rivière de Vienne estoit assis et bien estoit bertrachié. Et , pour ce , nepeurent Françoys mesfaire du cousté devers la ville. Pour les nouvelles de la prise

tic la ville vindrent a Carlonnet Frauçoys de Ions cousiez, et tant (juc a brief terme se trouva a bien ij. mille hommes d'armes dedens Cliastellcraut. Adonc fit Carlomict assembler plusieurs vaisscaulx, et dedens la Vienne s'en entrèrent partie des Françoys qui au pié d'une tour qui sur l'arche du pont estoit fondre vindrent, a piques et a oiaulx commencèrent la mine. Et d'aultre cousté de la mine avoit Françoys qui Anglois assailloient. Et durant l'assault minèrent tant Françoys que la tour firent cheoir dedens la Vienne : dont moult fut esbahy messire Loys de Harecourt et aussi les Anglois qui, avant que la tour clieist, se retraliirent en une aultre tour au bout du pont vers Poitiers. Et entre Françoys et eulx firent le pont rompre : dont peu les peurent grever Françoys d'illec en avant.

Au contemple que se tcnoit a Cliastellcraut Carlonnet qui grant appareil faisoit pour la tour du pont assaillir , conquirent

Anglois au païs d'Auvergne la ville d'ij sson, qui forte est , de l'éritaige du duc de Berry et d'Auvergne , frère du roy Charles de France. Pour ce, ordonna le roy a messire Bertrand que devant Usson yroit et ceste chose fit sçavoir aux ducz de Berry et de Bourgoigne, ses frères, qui a Blois vindrent. Et là leur envoya le roy messire Bertrand qui Carlonnet et les aultres capitaines qui dedens Chastelleraut estoient et plusieurs aultres gens d'armes de plusieurs aultres contrées. Pour ce , se partit Carlonnet qui la ville de Chastelleraut laissa garnie ; et a Blois vindrent luy et les capitaines qui ti'ouverent là l'assemblée. Tant manda messire Bertrand gens d'armes de toutes pars que dedens Blois se trouvèrent bien xij. mille combatans. Adonc s'en yssirent gens qui tant chevauchèrent par leurs journées que devant Usson arrivèrent et la ville assiégèrent de toutes pars, et par l'ordonnance de messire Bertrand fut la ville assaillie de toutes pars. Et tant firent Françoys que

DE DU GUKSCLIN. 377

l'eaue tollurcnt aux Anglois et les fossee amplirent de fagotz. Quant Françoys eurent les fossez amplis, bien hardiement approchèrent la muraille et en plusieurs lieux. Là renforça l'assault dur et merveilleux qui tant dura que la nuit fut obscure : dont les ducz firent Franroys retraire, en espérance de recommencer l'assault le lendemain ; mais icelle nuyt nega par telle manière , que plus de cinq piez fut la nege de liault , ne lendemain ne peurent de nulle part vivres venir en l'est; ains par destresse de faim et de froidure leur convint le siège lever. Et en leurs contrées retournèrent Françoys dont plusieurs en celle voyes moururent de pouvreté.

Au renouvel du temps , après le retour de Usson se assemblèrent dedens Berry les ducz de Berry et de Bourbon, le conte de La Marche, le sire de Sully, les sires de Courtenay et de Chalençon , le viconte d'Aunoy et plusieurs aultres seigneurs qui bien se trouvèrent a vj. mille hommes

SyS CHRONIQUE

d'armes, et dcdeiis le pais de Guicnnc eurent voulunté d'entrer. Geste chose fit sçavoir le duc a messire Bertrand et luy manda qu'il alast où le roy le manderoll. Et ainsi par la volenté du roy il ala niectre le siège devant Saincte Sévère, et a luy yroit a brief terme. De toutes pars manda Bertrand gens d'armes, qui tant fit que en brief temps eust grans gens. En sa compaignie fut lemareschal de Sancerre, messire Olivier de Clysson , messii'e Olivier et Alain de Maugny , Alain et Jehan de Beaumonl , le sire de Raiz, le sire de Rochefort, le sire de Hauvandoye, le sire de Rocheguion, le viconte de Rouhen , le gouverneur de Blois, le bastard des Landes et plusieurs aultres chavaliers et escuyers. A messire Bertrand envoya le duc Philippe de Bourgoigne* grant chevalerie au secours de son frère le duc de Berry , lesqucli^ il bailla a conduyre au sire de la Trimoillc , qui bon chevalier fat et vaillant.

' Philippc-lc-Hardi , l'icic de Charles V

1)1. DU GUESCLIN. i'jij

Comment Rcrtrand vint au secotirs du sire de Clysson.

Son chemin print mcssirc Bertrand droit a Sainctc Sévère et tant chevaucha a tout sa chevalerie qu'il arriva a Sauraur. Là fut Bertrand conseillé de Moncomptour assiéger. Et moult grevoient les garnisons d'Anglois, qui dcdens estoient gatoient le pais de Lodunoys et deSaumur. Devant Moncomptour envoya messire Bertrand Olivier de Clysson a iiij. hmces. Et le chastel assiega, lequel par plusieurs foys le fit assaillir et moult y fut blecié : dont jura que jamais d'illec ne partiroit jusques,ace que le chastel auroit. Souvent le fit assaillir et bien fut assiégé tant que de nulle part ne pouvoyent Anglois vivres recouvrer. Dedens Moncomptour estoit Tressonnelle et plusieurs capitaines d'Angleterre. En leur compaignie estoit ung chevalier auquel messire Bertrand estoit obligié par certaine

38o CHRONIQUE

somme de deniers par sa lectre, et paye ne l'avoit pas a son terme. Si se pensa le chevalier Anglois de luy faire une honte qui depuis luy tourna a grant douleur.

Devant la barrière de Moncomptour fit TAnglois renverser et pendre les armes de messire Bertrand , en manière que du siège les pouvoient veoir François : dont moult despleust au sire de Clysson qui de plus en plus fit son siège renforcier et le chastel assaillir, et moult bâtit d'engins, et en tel party que ilz n'esperoient de nul avoir secours. Bien sceurent Anglois de plusieurs forteresses la grant destresse d'Anglois qui a Moncomptour estoient.

Pour ce , s'assemblèrent de plusieurs garnisons de villes et chasteaulx pour le siège de Moncomptour lever ; et bien se trouvèrent a xij. cens Anglois.

Droit a Saincte Sévère conduisoit messire Bertrand ce que de gens luy estoit demouré et bien sceut que Anglois se assembloient pour combatre le sire de

DE DU GUESCLIN. 38l

Clysson qui rien n'en savoit. Pour ce, print messirc Bertrand son retour et de nuyt et de jour clievaucha en telle manière que devant Moncomptour arriva devant Anglois qui , pour sa venue , se relrahirent et a leur enprinse faillirent de tout en tout. Tantost que devant Moncomptour fut arrive niessire Bertrand, sa trompette fit sonner pour le cliastel assaillir : dont desplaisoit a ses gens qui travaillez estoient, et ce non contraictant , fitl'assault commencier fier et merveilleux. Et sur Anglois fut la basse court gaignée d'assault. Adonc Anglois se retrahirent en la grosse tour , et tantost traictierent le chastel et eulx rendre a la mercy de messire Bertrand. Et briefveraent vint aux Anglois le sire de Clysson qui le chevalier anglois leur demanda, qui pendu avoit a la renverse les armes de messire Bertrand; et convint que les Anglois le livrassent, ou aultrcmcnt les eust tous fait mourir. Quant messire Olivier le tint, appertemcnl le

382 CHRONIQUK

mena en la place où il avolt les armes de messire Bertrand pendues a renvers et illec le pendit luy-mesmes de sa main ; puis se départit le siège et a Loudun fut mené le syre de Clysson qui en l'assault avoit esté blecié d'ung trait. Mais de Moncomptour se partit messire Bertrand et le chastel garnist , et son chemin print luy et son ost vers Saincte Sévère. Là arriva a ung jour de samedy : dont joyeulx furent les ducz de Berry et de Bourbon qui le siège tenoient. Et pour sa venue furent tous ceulx del'ost confortez , et de toutes pars vindrent vivres au siège. Si advint une journée que au long des fossés aloient et se esbatoient Geoffroy Payen, messire Guillaume Boy tel et aultres chevaliers et escuyers de nom , pour la ville adviser. Et en sa main tenoit Geoffroy Payen une hache et au droit d'une tour se arresta en s'appuiant sur son hache dessoubz son esselle. Et sur le bort de la dove, si comme il s'entroublia , la terre du bort de la dove fondit soubz la hache :

DE DU GUF.SCT.IN. 38H

dont liiy cschappa et clicist sa haclic au fons du fosse. Pour sa liaclic recouvrer, roquisî; Geoffroy aux Anglois que dedens les fosscz Iclaissasscnt entrer; mais a seureté ne luy vouldrent accorder. Tant désira Geoffroy sa hache avoir que xiij. compaignons armez assembla, qui main a main s'entreprindrent pour entrer es fossez. Et devant fut Geoffroy qui par les aullres devoit estre tiré , quant sa hache auroit. Et en ceste manière entrèrent es fossez jusques a xiij. qui main a main s'entretenoient- Quant Anglois apparceurent la descendue, a traire se prindrent; mais tant firent Geoffreoy Payen et ses compaignons que sa hache recouvra. En l'ost des François vindrent nouvelles que dedens les fossez estoient Françoys descenduz et l'assault encommcncié. Pour ce, accoururent gens d'armes de toutes pars et sans le congié des princes l'assault encommencerent. A celle heure estoient les princes a leur disnerassiz, et quant l'assault fut commencié

et que nouvelles en eurent, en leurs tentci ne -demoura table qui par terre ne fut gectéc et ce que dessus estoit. En ordonnance et en armes vindrent les ducz de Berry, d'Auvergne et de Bourbon, le conte de La Marche et messire Bertrand sur les fossez; et leurs bannières furent desployées et l'assault renforcié. Tant fit Geoffroy Payen que au mur s'approucha, et se assembla de Francoys qui tant de dagues et d'espées que de Louez faisoient degrés pour les dovez monter. Et quant François apparceurent ceulx qui au pié du mur estoient, de toutes pars descendirent es fossez et a eschielles et a houez s'en vindrent contre la muraille et a eschielles se prindrent, et de toutes pars en plusieurs lieux furent les murs perciés; mais appertement se deffendirent Anglois qui toutes les eschielles tresbucherent es fossés et de pierres et de trait grevèrent moult les François. En l'ost des François avoit plusieurs jeunes femmes qui durant l'as-

DE DU GUESCLIN. 38j

sault leur faisoient de grans secours : car tant furent Franroys eschauffez par force d'assaillir que souvent perdoient l'alaine par la grant chaleur et soif qu'ilz avoient. Adonc accoururent les jeunes femmes qui de boire les servoyent. Bien apparceust messire Bertrand a l'assault la grant soif que souffroyent gens d'armes qui seullcment ne pouvoient assez avoir eaiie : pour ce, fit plusieurs tonneaulx de vin dressier sur bout et d'ung bout deffoncier , et a boire les abandonna. Là coururent gens d'armes de toutes pars , qui en pou de heure , beurent tout le vin qui là fut, et aussi tost que l'ung avoit beu retournoit a l'assault, Grant nombre d'archlers avoit messire Bertrand, qui durant l'assault trahirent tellement que hors des murs ne se ©soient montrer Anglois. Pour ce, s'adviserent Anglois d'une subtilité telle, que sur le hault de la muraille firent mectre couvertes paintes , sarges et tapis , qui le trait soustenoient et recevoient. Et par

386 CHRONiyUK

dessoubz les couvertures gectoyent Anglois grosses pierres sur les François qui au pié du mur estoient, tellement que au fons des fossez les faisoient cheoir. En la subtilité des Anglois s'apparceiist messire Bertrand et au pié du mur envoya arbalestriers qui par dessoubz les couvertures se prindrent a traire tant durement que plus ne se monstroient Anglois. AdoncquesprindrentFrançoys escliielles et sur la muraille montoient pour la ville gaigner. Là fut l'abbé de Male-Paye ; qui le premier monta ; mais de dessus les murs fut gecté au fons des fossez par les Anglois qui sur les Françoys se prindrent a gecter pierres de faiz et de tonneaux emplis de pierres , qui les François abatoyent dedens les fossez. Et tant longuement dura l'assault que dedens Saincte Sévère ne demoura pavement que sur Françoys ne fut gecté. Quant Anglois apparceurent que du tout leur estoient pierres faillies et que par les eacliielles montoient Francovs , ilz, abaloienl la mu-

raille lie la ville siirFranroys et trosbuchcr les faisoicnt ni graiit douleur, et moult esbahiz se virent Anglois.

Comment Bertrand print Saincte Sévère.

Pour la ville prendre , dressèrent Françoys eschielles et au pié des murs minèrent continuellement. Et tant fit l'abbé de Male- Paye que le premier entra dedens Saincte Sévère de tous les Françoys; mais tant fut surprins d' Anglois que retenu y fut par force : car de haches y fut tellement que estourdy fut et trainé d' Anglois , pour le desarmer. Mais a celle heure entrèrent Françoys par le pas où passa l'abbé et aux Anglois le virent traîner et a Anglois assemblèrent et l'abbé recouvrèrent; mais guières ne demoura que d'Anglois furent par force déboutez hors de la ville par ung pertuis de la muraille , et lors n'eust fors que couroussier en eulx. Grandement fut honnouré des princes et de messire Ber-

t rand l'abbë de Male-Paye pour sa prouesse, et refraichir le firent; puis s'en retourna a l'assault. Et en une partie assaillirent Bretons et Berruyers qui ouyrent dirent que dedens Saincte Sévère estoient Françoys entrez. Et ceste chose leur fit messirc Bertrand assavoir, pour l'assault renforcier. Adoncques comrDença plus fort que devant et de toutes pars eschilerent Françoys la ville ; mais du hault des murs les gectoient Anglois au fons des fossez. Et non pourtant minèrent Françoys qui bien pouvoient entrer Ix. hommes de front tout armés; mais illec se assemblèrent Anglois qui l'e.ntrée leur escondirent très asprement. D'aultre part, montèrent Françoys et eschielerent , et là furent Anglois qui a eulx combatirent main a main sur la muraille , qui plusieurs Françoys tuèrent et navrèrent. Et par Françoys aussi y eust plusieurs Anglois occiz. Bien s'apparceurent Anglois que longuement ne pouvoient la ville tenir; et adoncques envoya messire Robert Gi-

DE DU CUF.SCMN. 5 89

les', chevalier anglois, devers messirc Bertrand requérir que l'assaiilt fit cesser pour parlejnenter : car capitaine de la ville cstoit Et requeroit ([ue seuremeut s'eu peut partir, luy et sa compaignie avec leurs chevances, et, pour la forteresse livrer, luy. fussent baillez xxx. mille florins. A. ce ne voult messire Bertrand accorder; aincois fit l'assault enforcier. Et au capitaine fit respondre que, se de la ville se vouloient partir, qu'il les laisseroit aler par delà la nier seurement et ce que chascun de su chevance pourroit porter; mais, quant aux aultres qui du royaulme de France soyent nez, lesquelz estoient en leur compaignie, jamais respit n*auroient. Et bien sceut que jamais d'illec ne partlroit , qu'il auroit la i!le prinse et le chastel. En ce point faillit

' Tous les autres historiens nomment le gouverneur de St.-Sever Guillaume de Perci, et le disent frère de Thomas de Perci qui avoit succédé à Chandos dans la dignité de sénéuhal du Poitou.

ogO CHKONIQUE

le parieaient , et contre la muraille de la ville furent Françoys qui tousjours assailloient par eschielles et par mines.

Au droit des murs du cliastel fit l'abbé de Male-Paye sa mine et tant fit que la muraille persa. Bien apparceust l'abbé une feniere pleine de fein dedens la ville et là fit le feu bouter. Là vindrent Anglois de toutes pars, pour le feu estaindre et d'entasser le fein a ung des boutz de la feniere. En telle manière se prindent Françoys a entrer par les eschielles et par les mines , en telle manière et par tel effort que la ville gaiguerent. Et plusieurs des Anglois se retrahirent en la grosse tour pour leurs vies sauver; mais tant entra de fumée dedens que rendre les convint.

En l'an de l'incarnation nostre Seigneur Jhesucrist mille iij. cens. Ixx. fut prinse en ceste manière la ville et le chastel de Saincte Sévère qui tant durement fut par Anglos * deffenduo. Et par l'ordonnance

' Lisez : Anglois.

DL nu GUESCLIN. Sq l

de messire Bertrand furent les Anglois natifz de Angleterre mis a ranson ; mais tous ceulx qui de France estoient fit messire Bertrand accoupler et pendre, et jura que jamais ne buroit ne mengeroit tant qu'ilz fussent en vie. Et tous furent lyés et accouplés.

En la ville et chastel de Saincte Sévère conquirent Françoys moult de richesses.

Et après la prinse , firent monseigneur de Berry et messire Bertrand le feu estaindre. Pour la chevalerie honnourer fit monseigneur de Berry le vin apporter et manda toute la chevalerie. Et furent servis les ducz de Berry et de Bourbon et plusieurs aultres grans seigneurs et aultres chevaliers et escuyers qui illec furent. Et devant tous commanda monseigneur de Berry a messire Bertrand qu'il print le vin qu'il reffusa, et au duc en despleut j et moult doucement luy dit : Amis Bertrand , pourquoy ne prenez-vous le vin? Vous doubtcz-vous que empoisonner vous veuillons. Humblement

:i()7. CHRONIQUE

s'encllna iiiessire Bertrand et dit : A tous voz commandemens suis prest de obéir; mais un g veu ay fait, que moult doubte a enfraindre. Et vous diray qui il est. Monseigneur, vous sçavez que les gens du monde qui plus ont France grevée sont ceulx qui du royaulme sont et le party des ennemis du roy et de vous ont tenu. Vous sçavez , monseigneur , que au dedens de ceste ville ont esté prins plusieurs chevaliers de la nacion de France ; et par eulx tiens que l'assault a tant duré , où maint bon homme a laissé sa vie^ Pour ceste chose, monseigneur, j'ay juré et ])romis que jamais ne mengeray ne bevray tant qu'il en ait nul en vie. Moult fut lié le duc de Berry , quant il sceut que pour aultre chose n'estoit messire Bertrand couroussé, et appertement luy dit : Amis Bertrand, grant raison demonstrez a tout homme desloyal de preudommye; et preudons ne seroit pas qui tel conseil desloueroit ; mais bien viieil que vous sçaichez que tout

DE DU CUKSCHN. ^^^

tel serment que vous avez fait, je taiz. Et promectz que jamais ne bcvray ne mengeray, tant que homme de la nacion de France soit en vie, qui avec les Anglois de Saincte Sévère ait esté prins. Debonnairement et humblement mercia le duc messire Bertrand et dit : Monseigneur, de vostre vouloir vouldroye que fussent tous les princes. En ce point fit messire Bertrand saisir tous ceulx qui de France esloient et qui avec les Anglois avoient esté prins dedens'Saincte Sévère et les fit pendre aux prochains arbres de la ville ; et les Anglois fit délivrer en payant rançon. Puis fit messire Bertrand enterrer les mors qui occiz furent a l'assault, et en Saincte Sévère en fit faire service notable. Et après donna congié a plusieurs povres mesnagiers qui de la bataille se partirent , sans ranson payer. Et la ville fit le duc de Berry remparer et de gens d'armes garnir. Après les grans assaulx de Saincte Sévère et de la prinse d'ieelle, qui de gens

d'armes fut tant prisée , se renforcèrent le duc de Berry et de Bourbon , le conte de La Marche et messire Bertrand et la chevalerie de France. Et au quart jour s'en partirent et vindrent a une abbaye par a trois lieuez près de Souteirene ^ atout leur ost. Et a la Souterrene a bonne ville forte et bien séant où ilz séjournèrent en l'abbaye par v. jours. Mais a ce se tait le compte et bien y saura retourner , quant temps sera ; et racompto du captai qui , durant le siège de Saincte Sévère, faisoit une grande armée pour Anglois secourir et faire lever Francoys du siège.

L'istoire racompta que , au temps que devant Saincte Sévère tenoient le siège les ducz de Berry et de Bourbon, conte de La Marche, messire Bertrand, connestable de France, le captai et la chevalerie angloisse tenoient et estoient en Guienne, en

' La Souterraine, ville du Limousin qu'il ne faut pas ronlondre avec une ville du mCuie nom qui se trouve dans La Marche.

DE DU CITESCLl^. it) »

A.ngolesmc où illec le ca})tal, lieutenant du roy (l'Angleterre assembloit grans armés d'Anglois, pour le siège de Sainctc Sévère lever et les Francoys combattre. Et a briel temps se trouva bien deux mille chevaliers et escuyers et v. cens arcliiers. Et de jour en jour luy croissoient gens. Quant le captai se vit fort , son chemin print droit a Saincte Sévère; et guières ne ala avant que plusieurs Anglois , qui par finencc estoient eschappez, rencontra et la prinse de la ville et du chastel * : dont doulent en son cueur fut , et la chevalerie de son ost assembla pour soy conseiller quelle part il pourroit aler, pour François grever. Et, pour ce, Anglois sceureiit que en une abbaye a trois lieuz de la Souterrenne estoient Francoys retraiz, eust le captai conseil de luy et ses ostz traire a la Souterrene qui a eulx estoit : car, se Francoys y mectoient le siège, bien se doubtoit le captai que îost l'eussenî

' Suppléez : sceut.

conquise, et, pour ce, fut conseillé d'y aler.

Aux ducz de Berry et de Bourbon , conte de La Marche et messire Bertrand furent nouveles apportées que sur les champs estoient les Anglois en espérance de bataille avoir : pour ce , fit messire Bertrand la chevalerie assembler, pour avoir adviz de Anglois combatre; et moult doubta la bataille, pour la présence des princes. Et par le conseil des barons fut advisé que sur les champs se tiendroit messire Bertrand pour les Anglois recevoir, se bataille vouloient livrer; et dedens Bourges se retrahiroient les princes j et , se contre Anglois les Françoys avoient victoire, les princes retourneroient pour la Souterrene -issieger, et de la Souterrene pourroient aler assiéger Chauvigny.

Quant les ducz et les princes ouvrent l'advis et le conseil des chevaliers, en eulx n'eu s t que courousser ; et jurèrent que , se bataille yavoit, que ilz y seroient en leurs

1)F. DU GUESCMX. /Î97

personnes, et mal content furent de cenlx qui tel conseil donnèrent : car pou les prisoient, selon leuradvis. Mais amiablement npaisa messire Bertnind les princes et devant tous parla en ceste manière : Seigneurs qui cy estes, et de par le roy de France sommes cy venuz pour ses droiz desraigner ; et a monseigneur de Berry, qui cy est, délivrera le païs qui a luy est. Ouy avez que sur le champ se tiennent Anglois en grant pouvoir, et encores ne scavez en quel pais ne party ilz doivent leur ost tenir ne adresser. Et quant aux parolles que en ceste chevalerie ont esté parlées de bataille actendre, vous a qui ne vous ont mandez Anglois bataille. Et en ceste manière, et sans aulîres choses faire , pourrons cy emi)loyer nostre saison. Et si peuton bien penser que en grant doubte sont Anglois de leurs villes et chasteaulx garder; mais, se a monseigneur le duc et aux princes estoit de plaisir, j'ay ad visé une aultre voye. En grant doublante suis et

!^f)8 CHRONIQUE

en especial , seigneurs , vous diray. Il est vray que les Anglois se retrahirent dedens Poitou * et Cliauvigny, pour garder les villes et chasteaulx de Poytou plus tost que aultre part. Et , au vray dire , se dedens Poitiers estoient entrez, je ne voy aulcune voye que de long temps la ville peut estre conquise par siège ne par assault : pour quoy je loue en mon endroit que d'icy partons prochainement et devant Poytiers alons niectre le siège. Et, s'il advient que sur les champs puissions le captai rencontrer, j'ay ferme espérance en Dieu que sur Anglois aurons victoyre. Et si a Dieu plaisoit nous donner une journée, je suis tout seur que par ce point pourrons la duchié de Guienne conquérir. Et, pour ce, en die et responde chascun de vous ce que bon iuy en semblera; et pour mon dit, ne pins ne moins.

Quant le duc de Berry eust ainsi ouy messire Bertrand , grandement s'esjonyst ,

' Lisez : Poitiers.

qui haulteraent par devant tous luy dit : Amis Bertrand , si en cest ost n'avoye que le povoir de vous et vostre bon conseil , si yrons Poy tiers assiéger, puisque au cueur vous chiet. Et si Anglois trouvons sur les champs, quelque effort qu'ilz ayent, nous leur livrerons bataille. Là n'eust nul qui au conseil de niessire Bertrand n'accordast. Et lendemain deslogierent les princes et, si Anglois trouvassent sur les champs , combatu les eussent. Et tant chevauchèrent atout leur ost celle journée que devant le chastel d'Angle qui a xiiij. lieuez de l'abbaye estoit dont ilz esloient partis. Illec arrivèrent et se logierent Françoys et ' devant la porte du chastel. Et là vint messire Bertrand parler au capitayne qui debonnairement yssit pour parler a niessire Bertrand , et luy dit : Sire, desraison nous feriez , se devant nous mectiez siège : car

' Celle particule est inutile , ou suppose encore uu autre verbe qu'aurait omis le tipographe.

long temps a que sommes d'accord avec le duc de Berry que en son obéissance serions et luy rendrions le chastel, quant a luy seroit rendu Poitiers. Et nostre convenant avons en espérance de luy tenir jusques là. Quant messire Bertrand entendit le capitayne, courtoisement luy dit : Amis , pour vostre cliastel prendre ne sommes cy venuz a présent; mais de vivres vous requérons pour nostre argçnt :car, se faire ne le voulez, nous mectrons peine de recouvrer sur vous. Et si vueii bien que vous scaicbez que, si briefvement n'est Poitiers rendu, jà vostre accord ne vous gardera que de vostre cbastel n'ayons vi- "vres. I.e capitayne l'accoi'da a messire Bertrand , et en l'ost en envoya tant comme Françoys en vouldroient pour l'argent.

Devant Angle couchèrent celle nuyt Françoys et lendemain en partirent, et tant chevauchèrent que devant Chauvigny arrivèrent, où a trois chasteaulx et ville close, fors et bien seans. Et par avant avolcnt les

trois capitaynes de ces trois cliasteaulx aceordez leur rendre, tnntost que au duc de Berry seroit Poitiers obéissant. Geste parolle raconta le duc a messirc Bertrand , qui grant conte n'en fit a celle fois , ainçois jura que d'illecques ne partiroit jusques a ce que du tout fussent en l'obéissance du duc. Adoncques yssirent les capitaynes de Chauvigny et les bourgoys et l'evesque de Poitiers , qui en l'ung des cliasteaulx' estoit; pour traictier vindrent a messire Bertrand. Avec ceulx qui , celle journée, la ville et les chasteaulx rendirent au duc qui dedens entra, et avec luy la chevalerie qui illec se resfraicherent par deux jours. Au tiers jour après la prinse de Chauvigny, requist messire Bertrand au duc de Berry que devant Poitiers fist ses ostz adressier. A ce s'accorda le duc, et s'en partirent en ordonnance de bataille. Et tant chevauchèrent a bannières et pennonceaulx desployez que devant Poitiers arrivèrent.

Gomment Poitiers se rendit au due de Berry.

En grant douleur furent ceulx de Poitiers , quant assiégez se virent ; et non pourtant sur les murailles et creneaulx se monstrerent en armes, en demonstrant grant semblant de la ville deffendre ; mais bien apparceurent que au pouvoir dej Françoys ne pouvoient contrester. Et pour sur ce avoir conseil , se assemblèrent les bourgoys, et devant tous parla ung homs qui saige fut et de grant eage , lequel dit : Seigneurs , vous voyez que de Françoys sommes cy assiégez , et longuement ne pouvons souffrir l'estour, si d'aultre part nous n'avons secours. Vous sçavez que par la voulenté du roy Edoard d'Angleterre et du prince son filz, qui maintenir nous promist noz franchises sans gricfveté faire , depuis que nous venismes en leur seignou-

Uh UU GUtSCLlN. .',o'^

lie, nous avons cslé inciiôs (nie caii->f n'avons de faire plainte ; bien voy aussi que debonnairement nous recevront Fran- <;oys en l'obéissance du roy de France , se a eulx nous voulons accorder. Et pour ce que maintes gens de ce que je dis cy devant vous pourrions faulceté maintenir contre nous, se l'oinmaige du prince gueipissions sans achoison , et ce dy-je, pour loyaulté tousjours en nous maintenir, et si aulcun de vous pouvoit trouver aulcune raison . pourquoy sans blasine ou diffame de noz personnes puissons retourner en l'obéissance de France, certes, je y auroie grant plaisir. Pourquoy je vous requiers que chascun vueiile dire son advis. Là fut ung aultre boiirgoys qui après parla , et dit : Seigneurs, loyaulment vous a racompté le preudoms la besoigne; mais je vous vueil monstrer que juste et loyalle achoison avons de l'ommaige des Anglois despartir. Et est telle ma raison : bien scet chascun que le roy de France qui nostrc

souverain seigneur a esté tout le temps de ancienneté, et qui fait envers le roy anglois et le prince son filz très loyaulraent , et par le traictié d'eulx fut faicte la paix entre eulx et jurée, laquelle il a tenue en son endroit, sans enfraindre. Vray est que , nonobstant la paix jurée, le roy Edouard et son filz le prince se parjurèrent pour le roy de France déshériter par abusions et choses desraisonnabîes qu'ilz ont controuvez sans achoison, pour le royaulme grever et guerroyer. Jaçoit ce que le roy Edoard et son filz le prince estoient tenuz faire délivrer à leurs costz et despens les chasteaulx et villes qui de par eulx estoient en France, neantra oins de tout ce n'ont riens fait ne tenu; ainçois ouvertement les ont tousjours fait maintenir par leurs gens et le royaulme guerroyer. Et puis que ainsy est que les Anglois n'ont rien tenu de leur convenant et par trahison ont voulu le royaulme de France déshériter sans jusic liltre , pourquoy le roy Charles de France ,

1)K DU GUESCI;l]V. 4o5

qui ores règne, a recouvré les villes et chasteaulx qui baillez furent aux Anglois. Et par mon esgard me semble que raison n'avons de contre luy nous maintenir; ain- <oys par vraye droicture devons retourner en sa seignourie. En ce que tous sçavez que de son parlement n'avoit pas le roy puissance de nous mectre hors : car de tout temps le duc de Guienne est per de France , et au parlement vont ses causes : qui le bien du peuple est et de la couronne. Et sçaichez tous que nul roy n'a pouvoir de séparer de la couronne justement aulcun membre d'icelle ; pour ce, les biens de la couronne ne sont biens publicques. Et vous apparcevez de jour en jour par quelle justice le prince tire a nous gouverner : car toute son intencion est de nous faire ressortir a Londres au parlement d'Angleterre , qui la destruction de la duchié et du peuple seroit le temps advenir. Si dis que par ces cinq raisons juste achoison avons de Françoys devenir. Bien

4o6 CHUONIQUE

est droit que , si avecques Françoys traietons aucunement, jamais ne devrions les Anglois trahir, qui douleement nous ont traictiez et par justice; ainçoys devrions pourchasser que seurement peussent retourner en leur païs d'Angleterre.

A ce que les deux bourgoys eurent parlé s'accordèrent tous les aultres de la ville rendre aux Françoys. Et premièrement le peuple assemblèrent , qui a ce s'accorda, et de Poitiers plusieurs bourgoys yssirent, qui par ce traictié vindrent devers le duc de Berry qui dedens Poitiers entra, et avec îuy le duc de Bourbon, le conte de La Marche et messire Bertrand et toute la chevalerie de France, a ung jour de samedy, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur, mille iij. cens. Ixx. Et moult y furent honnourablement receuz.

Dedens le chastel de Poitiers se tindrent Anglois en grant arroy et a rendre reffuiscrent; mais lendemain le fit messire Bertrand assainir de toutes pars. Et guieres ne

DF. nu GUF.SCLIN, /|07

demoura que a l'assault coururent tout le peuple de Poitiers, qtii en pou d'eui*e ampl iront tous les fosscz de fagoz et de raerrain, et en telle manière que jusques au pié du mur pouvoient Françoys venir. Là fit messire Bertrand l'assault renforcier et drecier les eschielles contre la muraille et le chastel assaillir de tel effort que a merveilles fut tenu. Et par force d'assault fut le chastel prins : ce que nul homs qui le chastel eut veu en sa force , par avant la prinse , n'eust peu croire que d'assault', peut ne deustestre prins ne gaigné. Dedens le chastel furent plusieurs Anglois occiz et les aultres mis a rançon. En telle manière furent prins la ville et le chastel de Poitiers où moult se retrahirent Françoys , et au chastel gaignerent moult richesses.

Après la prinse de Poitiers chevauchèrent Françoys jusques a Sainct-Maixent , et la ville, qui clousefut, assiégèrent: le chastel est bel et bien séant. Là vindrent nouvelles a messire Bertrand que, pour le

/j08 CHRONIQUK

siège lever , venoit le caplal a grans gens et a grant nombre d'Anglois.Lors fit messire Bertrand le siège lever, et dedens ung cliastel au plat pais se logèrent et au captai mandèrent bataille, lequel leur accorda; mais au jour que avoit le captai mandé ne vint. Par quinze jours furent Françoys logiez au villalge , en bataille actendant ; mais es forteresses anglesses se retraliist le captai et ses gens , sans bataille livrer. Et quand raessire Bertrand et la chevalerie de France apparceurent que bataille ne pouvoient avoir, a Poitiers s'en retournèrent. Là vint le duc Phelippe de Bourgoigne , frère du roy de France a grans gens d'armes. Au devant de luy ala messire Bertrand , et grandement le honnoura le duc. Et a Poitiers séjourna le duc Phelippe de Bourgoigne par xv. jours; puis se partirent les ducz de Berry, de Bourgoigne et de Bourbon, le conte de La Marche et messire Bertrand et la chevalerie de France, qui bien furent nombrez a trois mille che-

DE DU GUF.SCLîN. /|09

valiers et csciiyers qui tant clievauclierent que devant Sainct-Maixent arrivèrent. Et a leur venue fut Inville rendue; mais contre eulx se tint le chastel qui fut moult fort et bien garny. Le cliastel fit messire Bertrand assaillir de tous coustez , et guières ne demoura que par force d'assault fut prins.

Au partir de Sainct-Maixent chevauchèrent Françoys droit a Fontenay-le-Viel qui a leur venue leur fut rendu, puis alerent devant Bourgneufz , où bonne ville et bonne place avoit et forte esglise qui bien amparce estoit; mais a messire Bertrand furent renduz et plusieurs aultres forteresses du pais d'Aunaiz*.

En ce contemple , estoit sur mer Yvon de Galles, qui tellement garda le passaige que d' Anglois ne peurent ceulx de La Rochelle avoir secours. Et jour avoient promis de rendre la place , se secours n'avoient.

* Aunis.

4lO CHRONIQUE

Pour ce que le Jour approuchoit, eurent conseil les ducz de Berry, de Bourgoigne et de Bourbon, le conte de La Marche et messire Bertrand et la chevalerie de France , qui a Bourgneufz furent, que les bourgoys de La Rochelle illec a saufconduit manderoient : dont leur fut envoyé ung herault qui la voulenté des princes leur esposa , lesquieulx respondirent que lendemain yroient par devers eulx. Lors s'en retourna le herault par devers les princes qui de la responce du herault furent moult contens. En celluy jour se assembla le commun de La Rochelle , qui le chastel abatirent et arrascrent jusques au fondement, et aux bourgoys dirent que jamais en l'obéissance de France ne retourneroient , se promis ne leur estoit que jamais en la ville chastel ediffié ne seroit. Et bien estoient d'accord de édifier en la ville ung noble palays; mais chastel n'y auroit-il point, qui fut maistre de la ville ne qui eust saillie par dehors aux champs.

I>L UV GUEbCLlN. 4l I

Cuinment La RocLelle fut icuJuc aux Françoys.

Lciulemain matin , vindrent les bourgo\ s de La Rochelle en grant estât par devers les princes qui joyeusement les receurent et a messire Bertrand ordonnèrent dire l'intencion d'eulx aux bourgoys. Seigneurs, par le gré du bon roy Jehan de France, dont Dieu ait l'ame, fustes vous mis en l'obéissance du roy d'Angleterre et de son filz, le prince de Galles. Et sçavez que, en'vous livrant, vous fut enjoingt que, se loyaulment les Anglois ne vous tenoient en vostre seigneurie première et aussi les aultres paclies * que en leur accord sont contenuz,que tout fust nul. Or bien sçavez que en riens n'ont Anglois la paix tenue , ainçois se sont parjurez desloyaulment : car entièrement a fait le roy de France devoir envers eulx. En oultre tant l'ont guerroyé et guerroycnt de jour en jour, comme chas-

' Conditions ( poclnm \ .

cun petit apparcevoir. Et pour ce que aultrefois vous a y promis , de par le roy, de retourner a vostre première seignourie et , pour emprunter , de vous rendre, se d'Anglois n'aviez secours : or est venue la journée pour laquelle se sont assemblez vos seigneurs les princes, et vous requièrent que vos promesses vueillez tenir. Et bien sçaichez que , se a ce les reffusez , que vos ayes ne seront tant fortes que prochainement ne les face raser. Là fut ung bourgois qui en soubriant dit a messire Bertrand : Sire, vous semble-il que eussiez si tost une telle ville et chastel rasé ? Fièrement respondit messire Bertrand, je vueil bien que vous sçaichez que , se le soleil entre en ville et chastel (jue vous ayez , je y entreray. Adonc respondit doulcement le bourgoys : jà, se Dieuplaist, ne nous conviendra assaillir : car le plaisir du roy, de ses princes et de vous pensons a faire ; mais aulcune chose voulons requerre, qui de par le commun nous sont enchargiez. Et vous disons , seigneurs, que grant désir ont les bourgoys et

DE DU CUESCLIN. 4*^

le commun de la ville de venir en l'obéissance du roy de France. Yray est que par le chastel de La Rochelle, qui par les Anglois a esté longuement tenu, nous avons estez, le temps passé, moult suppeditez : or est ainsi que subitement en avons les Anglois déboutez; mais le commun, quilasubjection redoubte,a du tout le cliastel rasé. Pour ce, nous ont cbargié que entre noz traietiez feissions aucun accord par lequel jamais chastel ne soit ediffié en la ville, qui ait saillie dehors. Bien sont d'accord de ung palais ediffier en la ville , pour le roy et ses princes recevoir a leurs fraiz. Et en après, requièrent eslie maintenuz en leurs franchises anciennes. Ces choses leur accordèrent ; puis s'en retournèrent les bourgoys en La Rochelle et au peuple comptèrent leur accord : dont grant joye en eurent et grant appareil firent pour les princes recevoir. Et lendemain , heure de tierce^, entrèrent

' De ncuiheures du matin à midi.

4l4 CHRONIQUE

dedens La Rochelle les ducz de Berry, de Bourgoigne et de Bourbon, le conte de La Marche et messire Bertrand, le conte de Sancerre , mareschal de France , le sire de Clisson , le sire de Raiz , le sire de Rochefort, messire Jehan de Vienne, admirai de France et plusieurs chevaliers et escuyers de France , tous en ordonnance de bataille, vestuz de leurs tuniques , estandars et bannières desployées, et les menestriers trompettes sonnans. Adonc yssirent de La Rochelle les bourgoys et le peuple, tout de pié , sans armure , qui au roy en la personne des princes * ung drecouert paré d'ung drap d'or et ung livre dessus. Et au devant du drecouert et de la porte avoit tendu ung filet de soye. Là fut ung abbé avecques les bourgoys, qui au duc de Berry requist que il voulcist faire le serment et les maintenir en leur franchise. Lequel le fist. Et, ce fait , fut le filet rompu, et de-

' Suppléez : offrirent.

DL DU OUESCLIN. /j 1 5

tiens la ville entrèrent les princes. Grandement y furent receuz et consigne» du peuple qui giandement crièrent : Noël , tous d'une voix. En celle manière fut La Rochelle au roy rendue , a grant joie et esjouyssement des princes. Là leur furent racomptez la griefveté et complainte et d'entour La Rochelle qui moult furent grevez par Anglois qui dedens le chastel de Benon estoient , et près de La Rochelle séant. Pour ce, mandèrent les ducz messire Bertrand et moult amiablement luy ordonnèrent que ses ostz fist là Bertrand adressier. De la Rochelle s'en partirent les princes et a Benon arrivèrent , qui de par le captai se tenoit dedens ung Anglois nommé David Ôloferne qui en sa compaignie avoit six compaignons de La Rochelle, qui avec le captai avoient estez nourris. Quant David sceut que ceulx de La Rochelle s' estoient renduz au roy de France, devant luy fit venir les six compaignons , et a chascun d'eulx lit ung poing coupper ;

4l6 CHRONIQUE

puis les fit par tir dn chastcl pour aler a la Rochelle. Et a ceulx de La Rochelle manda que a tous ceulx qui de La R.ochelle seroieiit et qui en ses mains cheiroient autant leur en feroit. A grant douleur s'en partirent les six compaignons qui de l'ost des Françoys furent rencontrez : dont fut iDouIt desprisié le capitaine de Benon.

Tantost que devant le chastel de Benon arrivèrent les princes, ilz firent requérir au capitaine que le chastel rendit ; mais a ce ne se voult consentir ne accorder. Adonc fut le chastel assiégé de toutes pars et souvent fut assailly ; mais fort se deffendirent Anglois. Et advint que environ la nuyt yssirent du chastel douze hommes armez qui, en faisant cry de l'enseigne du captai, entrèrent en l'ost des Françoys, tout a cheval : dont l'ost fut esmeu ; car le captai cuydoyent avoir , qui grans gens avoit assemblé en Guienne. Et a celle saillie grevèrent Anglois Françoys , et navré y fut Geoffroy Paycn, cscuyer de renom. Là

DE UU GLIiSCLIN. 4^7

survindrent plusieurs Françoys, el adonc- (jues Anglois so reculeront et Geoffroy eiumenerent; mais pour ce que durement estoit navré , les requist que sur sa foy le laissassent aler et retourner en l'ost jus- <[ues a lendemain, pour ses plaies faire curer. Et quant Anglois sceurent que c'estoit Geffroy Payen, qui au sire de Clisson estoit parent , si leur souvint que par luy et son emprinse fut le durassault deSaincte Se\ève , et, en despit du sire de Clisson , i'occirent : dont courroucié fut le sire de Clisson et tellement qu'il n' estoit riens que appaissier le peust. Et en son grant dueil jura que de l'année ne verroit Anglois en sa présence, qu,i fut en sa subjection, qu'il ne occist. Et bien tint son serment, si comme l'ystoire racompte. Dedens le chastel se retraliirent Anglois, et lendemain fit messire Bertrand la mine commencier, et contre la muraille et le cliastel fit eschielles dressier. Là commença ungiierassault dur et merveilleux. Et grandement se deffen-

4l8 CHKONIQUE

dirent Anglois ; mais tant furent assaillis de toutes pars que dedens le chastel entrèrent François , et hastivement se retraliirent Anglois en une grosse tour. Contre la tour fit messire Bertrand une mine commencer. Adoncques se esbayrent Anglois et, leurs vies saulves et leur finance , offrirent la tour rendre. A ce ne voult messire Bertrand accorder; ainçois leur dit que du tout se rendroient a la mercy des princes, ou aultrement seroit la tour abatue sur leurs testes. Bien apparceurent Anglois que contrecter ne povoient et , les cordes au col , se misrent a la mercy des princes. Quant le sire de Clisson vit Anglois , appertement vint aux princes requérir que d'Anglois il peut faire a son plaisir. Sa pensée ne sceurent pas les princes et debonnairement luy octroierent sa requeste. Adonc fit le sire de Clisson tous les Anglois amener devant luy et dedens une tour les fît entrer; puis print une hache et les Anglois faisoit yssir l'ung après l'autre et ainsi

DK DU GIIESCI.IX. 4 19

comme ilz yssoicnt, le sire de Clisson les tiioit de sa hache , a l'issue de la tour. Là ne dcmoura Anglois que de sa main ne fut tué : dont il despleut au sire de Clisson , qui deut avoir fait faire par ses variés tel office, non pas par luy mesmes *.

Après la prinse de Benon vindrent les princes devant Surgières. Là estoient Anglois qui la dame de Surgières tenoient , et maintes aultres dames en sa compagnie tenoient : et, pour l'amour des dames , furent Anglois mis a sauveté; mais le chastel fut rendu. Entre iceulx Anglois eust ung puissant Anglois, nommé Bernard Dambas , qui ma dame de Bourbon , mère de la royne de France et de monseigneur de Bourbon tenoit en ses prisons; et par trahison l'avoit prinse. Et hastivement icel-

' Nous voudrions pouvoir élever des doutes sur cet acte épouvantable de barbarie qui mérita à son auteur le surnom de Z?otf c/»er; mais tous les historiens s'accordent avec notre chronique sur ce point.

luy Bernard s'enfouyt dcdens la tour de Bron. Là fut tantost assiégée des Françoys ; mais tost promisl Bernard rendre la dame de Bourbon , qui là estoit. Quant monseigneur de Bourbon eust sa mère , moult fut joyeux , en son pays l'envoya en grant estât et moult l'onnoura. Et de Surgière.partirent François.

Depuis la prinse de Surgières , chevauchèrent les François parmy Poy tou , et plusieurs forteresses prindrenl les princes d'assault , et aultres se rendirent ainsi comme Sainct Jehan d'Angelly. Et en ce temps vint aux princes nouvelles que par devers le roy de France venoit le duc de Bretaigne pour soy mectre en son obéissance. Et pourtant départirent de l'ost les princes et les barons de Bretaigne pour aler a Paris devers le roy ; mais en Poytou demoura messire Bertrand qui devant Monstereul-Bounin", où bon chastel et fort avoit,

' Montreuil.gros bourg à une lieue de Fonte4 nay en Poitou.

1)K I»U CUESCMN. ^21

niist le siège. Et durement le fit inessire Bertrand assaillir et tant que par force le print. lllcc se resfreschirent niessire Bertrand et sa chevalerie ; puis fit son est chevauchier droit a ïiset , * où bataille eut fiere et merveilleuse.

L'ystoire racompte que après la prinse de Monstereul-Bounin mist le siège devant Tiset messire Bertrand. Auchastelde Tiset estoit de par le roy d'Angleterre ung chevalier, nommé Robert Mitou , a grant garnison d'Anglois. Et en la place devant le chastel fit messire Bertrand son siège cloure et faire palis et trancher du cousté devers les champs. Souventes fois fit messire Bertrand assaillir; mais asprement se deffendirent Anglois. En ce contemple, estoit lieutenant en Guienne de par le roy d'Angleterre messire Jehan d'Evreux ^ , qui les

' Chizai.

" Il était frère du roi de Navarre , Charles-le- Mauvais.

43a CHRONIQUE

Anglois de plusieurs forteresses assembla a Nyort , et bien se trouva en nombre de viij. c. chevaliers et escuiers. Adonc estoit le sire de Clisson devant le chastel de La Roche-sur-Yonne où mis avoit le siège; et en sa compaignie estoit le sire de La Vauguion, le sire de Rohen et plusieurs aultres barons. Et bien sçavoit que a Nyort assembloit messire Jehan d'Evreux Anglois ; mais penser ne sçavoit se s'estoit pour eulx combatre , ou le siège de Tiset lever.

Geste achoison fit sçavoir le sire de Clisson a messire Bertrand , en luy mandant que sur sa garde se tenist : dont moult le mercya Bertrand. Et en ce mesme temps tenoit messire Alain de Beaumont, par l'ordonnance de messire Bertrand , ung siège devant ung aultre chastel dont estoit capitaine Tressonnelle , qui leans fut. A messire Alain fit messire Bertrand sçavoir que a Nyort se assembloyent Anglois et que sur la garde se tenist. Adonc fit messire Bertrand clourre son siège de palis. Ainsi

tindrent les François trois 8ièges dont chascun espcroyent avoir bataille.

Tant fit messire Jehan d'Evreux que dedens la ville de Niort assembla viij. cens chevaliers et escuiers, tant d'Angleterre que de Guienne, et eurent conseil que devant Tiset yroient premièrement pour messire Bertrand combattre , qui a rançon seroit mis. Et entr'eux fut ordonné que, se victoire avoyent^ que François seroyent tous mis a mort, excepté messire Bertrand, Morise du Parc et messire Geoffroy de Carmeil qui a rançon seroient prins pour la grant rançon que avoir en dévoient et aussi pour la vaillantise de messire Bertrand ; mais Dieu leur retailla assés de leur propos. En la compaignie de messire Jehan d'Evreux furent le sire d'Argentés, Jaques son frère , Jaquemin Asset , Jaquemin Houton, le capitaine de Mortaing et Jaquentrée , capitaine de Chintré. Et , par le conseil d'icelluy Jaquentré , firent faire Anglois tuniques blanches toutes pareilles,

a croix vermeilles, vestuz par dessus leur harnois : qui grant chose fut a veoir. Et de Niort partirent en grant arroy, bannières desploiées. Et, au départir, de grant orgueil dist Jaquentré a son hosle que sa chambre fit bien parer et largement vitaille pour messire Bertrand honnorer : car là avoit intencion de l'amener. Et tant chevauchèrent Anglois , leur chemin tenant droit a Tiset , que en la forest trouvèrent deux charettes de vin , et des parties de Monstereul-Belay * estoient menez au siège pour les cuyder bailler aux François. Pour le vin s'arresterent Anglois et les tonneaux firent mectre sur bout et deffonser ung bout , et avec leurs eappelines et gantelés commencèrent a boire ceuix qui aultres vaisseaux n'avoient, et, après que tout le vin eurent beu et escliauée ' leur fut la cervelle, desirans furent aulcuns de tost arriver au siège ; mais

• Petite ville d'Anjou, à cin q lieues d«' Sauaiur. ^ Lisez : cschauffée.

I)K DU GUKb»;H.\. /|'2J

contredisant furent aulcuns chevaliers anglois (jui eoDseillerent que dedens les bois se tenisseut toute la journée et la nuytée partissent pour l'ost des François surprendre. Devant toute la chevalerie anglesse messire Jehan d'Evreux parla et dit en cesle manière : Seigneurs, dit-il, en ceste compaiguie cy sommes viij. cens chevaliers et escuyers et deux cens archiers. Et bien sçavez que devant Tiset ne sont point plus de cinq cens combatans. Renommez sont Anglois en toutes contrées que en nulle saison n'ont trahy leurs ennemis ; mais aventureusement en leurs grans avantaigcs et par aguet , sans trahison , se sont tousjours tenuz. Et ceste chose dy-je pour ce que par ceste voye mectrions Françoys a destruction et pou de honheur y pourrions recouvrer , ainçois nous tourneroit a reprouche. Et, certes, nul chevalier vaillant ne doit tendre a nul deshonneur. Aux parolles de messire Jehan d'r>reux s'accordèrent tous les Anglois et moult l'en loue-

/i'i6 CHRONIQUE

rent. Ainsi s'en partirent Anglois du bois pour venir au siège de Tiset, où estoit mes&ire Bertrand. Et devant envoierent leurs coureux pourscavoiretadviser Testât du siège de Tiset : car en doubtance furent que traiz se fussent François; mais encores ne sçavoient François que si près fussent Anglois. Et par les coureux des Anglois sceurent plusieurs Françoys , qui dehors du siège estoient reculés hors du palis , que près d'illec estoient Anglois. Et guières ne demoura que Anglois envoyèrent deux heraulx a messire Bertrand présenter la bataille. Et prindrent place les Anglois. A celle heui'e se repousoit messire Bertrand en sa tente , et pour soy conseiller manda le sire de Perche, le viconte de Mellun, messire Jehan de Vienne, admirai de France , messire Olivier de Manny , messire Olivier de Beaumont , messire Guillaume de Bordes, messire Geoffroy Canieil , messire Moricc du Parc , messire Guy de Bayeulx, le viconte d'Aunoy,me£-

DK DU CUESCLIN. /|27

sire Jehan Monfort, le sire de Tornemine, le sire de Lanquast et plusieurs aultres chevaliers et escuiers de France], qui au siège estoyent , auxquelz messire Bertrand dit : Seigneurs , vous voyez que icy devant sont voz ennemis qui bataille nous présentent ; et a présent est venu ung chevaucheur de France par lequel nous escript le roy que pour combatre se assemblent Anglois ; mais tant hardy ne soyons de bataille leur livrer. Si ne voyons en ccst affaire que tout deshonneur ne soit, se îiultrement nous conseillons. Sur ces parolles les chevaliers de France se conseillèrent ensemble, puis a messire Bertrand respondirent en ceste manière : Nullement ne serés par nous conseillé de désobéir au commandement du roy : car, se fortune vous estoit au contraire, de luy n'aurions jamais secours ; mais bien sçavons que, pour vostre siège garder et les Anglois tenir à grant destresse, vous estes fors en bataille de gens. Et aussi vostre siège qui est cloz

de palis et de trenches, se dedens Anglois vous viennent, fors estes pour les recevoir, et plus pourries sur eulx gaigner que ilz ne feroyent sur vous : pourquoy nous semble que honneur avez assés en ces choses faisant , sans yssir en bataille.

Doulent fut messire Bertrand , quant les paroi] es de la chevalerie entendit : car désirant estoitd'Anglois combatre. Après ce que longuement eust pensé en ceste chose, la chevalerie fit retourner et a eulx parla en ceste manière : Tout temps, ay ouy maintenir que le roy Charles de France est le droit hoii- de la coronne , et que de luy n'est nul plus vray catholique en- Dieu. Vray est que quant de luy partite, en prenant de luy congié pour venir es parties de par deçà, par son serment me jura que loyaulment estoit informé que a luy appartenoit la duchié de Guienne; et que plus seur m'en tenisse,se Anglois trouvoye, pour contre eulx sa droicture garder. Vous sçavcz , beigneurs, que pour les droiz du roy

I)t DU GUESCLIN.' 4^9

de France derrain, qui son conneslable buis, combien que pou je vaulx , m'a fait cy venir en ces contrées. Et en ma compaignie cuyde avoir amené chevalerie de aussi Jurant prouesse comme l'on pourroit recouvrer en nulle contrée. Et bien l'avésvous monstre jusques cy et en oultre cuydons estre près de tel nombre de gens comme Anglois sont : pour quoy reprouche et deshonneur nous pourroit estre tourné sus, se la bataille reffusions; et me vueillez sur ce respondre et dire vos advis. Appertem^nt respondirent les chevaliers a messire Bertrand : Sire, bien sçavons que du roy n'est nul meilleur chrestien. Se de droit ne fust hoirs de la coronne , a luy ne fussions point obeissans et sçavons bien aussi que de droit luy appartient Guienne. Et bien près avez tel nombre de gens comme Anglois et avez gens de cognoissance , qui nullement ne vous fauldront. Et bien voulons que vous sachiez que icy n'a nul (jul granl vouleuté n'ait

4'io CHRONIQUE

d'Anglois combatre ; mais la malveillance du roy, qui la bataille nous deffend , nous fait ces choses vous desconseiller ; et toutes fois nous voulons par vous gouverner et faire ce que au cueur vous cherra : car tousjours nous sommes bien trouvez de tout ce que ampris avez. Et bien nous semble que , moings estions la moytié, que soubz vostre conduite ne povons periller. Moult fut joieux messire Bertrand, quant ces parolles entendit, et debonnairement les mercya ; puis dit : Seigneurs , procureur suis du roy Charles, nostre souverain seigneur, pour ses desbas; vous jure ma foy que la duchié de Guienne est en sa droicture: pour quoy mon devoir ne feroye, se ses drois ne debatoie. Et puis que je sçay ces choses vrayes , veu qu'il est vray catholique, Dieu, en qui j'ay ma fiance, nous sera en aide, s'illuy plaist, s'il vous plaist Anglois combatre. A ce s'accorda toute la chevalerie et ainsi aux Anglois mandèrent bataille.

UK DU GiiRSci.ix. !^■^^

CioDinient Bertrand ordonna ses batailles a Tiset contre les Anglois.

Devant le palis de Tiset ordonna messire Bertrand ses batailles , et au dehors furent Angloîs en la plaine, en ordonnance de bataille livrer. Et en actendant François estoyent Anglois assiz a terre au fronc devant. Après ce que messire Bertrand eust ses batailles ordonnées, mist en sa garnison, pour le siège garder messire Jehan de Beaumont atout iiij. xx. hommes d'armes, qui dedens les tentes et pavillons se tindrent couvertement pour Anglois surprendre, se du chastel s'en yssoient. Et pour la bataille faire , fit messire Bertrand le palis , dont son siège estoit cloz , abatre. Et en ordonnance partirent Françoys de leur siège pour assembler aux Anglois. A toutes leurs lances abaissées alerent tant François que aux archiers des Anglois assem-

blerent. Et pou dura le trait. Après ce que le trait fut failli , assembla la bataille des François contre Anglois et de lances poussèrent les ungs contre les aultres. A celle bataille reculèrent Anglois les François par force de lances, et adoncques laissèrent Anglois leurs lances cheoir et aux haches se prindrent pour les lances des Françoys briser. Bien apparceut messire Bertrand que Anglois avoient leurs lances laissé cheoir et lors, en François reconfortant , s'escria que chascun tint roide sa lance, et le pousser fit renforcler de telle vertu que Anglois prindrent a reculer. Quant ceulx du chastel apparceurent que aux Anglois estoient François assemblés, le pont du chastel firent abaisser et en armes yssirent; mais par messire Jehan de Beaumout furent desconfiz et le capitaine prins : dont briefvement sceurent François nouvelles, qui en bataille estoient; et moult en creut leur hardement. En combatant, des lances raboutèrent Erancois très grandement An-

DE DU GLESCLIX. !^?^'^

glois et sur les eslcs de la première bataille Qvoit mis messire Bertrand très grant nombre de gens d'armes et de arbalestriers qui de haches et de trait assemblèrent contre Anglois tellement que encloz furent de toutes pars , et en pou d'cure tourna sur Anglois la desconfiture. Là fut prins messire Jehan d'Evreux par messire Pierre de Negion. Et y morut environ vj. c. Anglois; ne de toute la bataille ne furent relenuz que cinq Anglois prisonniers en vie. Et après la desconfiture retourna messire Bertrand au siège. Et en celle journée fut le chastel rendu et bien fut frustré de son intencion Jaqucnlré, capitaine de Chintré, l'anglois qui sur la place demoura mort, qui a son ost, au départir de jVyort, avoit chargié faii'e grant appareil pour messire Bertrand festoier, lequel cuidoit desjà avoir sur luy la victoire. Et bien est vray ce qu'on dit en proverbe : assés deschiet de

f^'^.\ CHRONIQUE

ce que fol pense, et : l'omme propose et Dieu dispose*.

Tantost que le cliaslel fut rendu a raessirc Bertrand, il fit tous les vestemens' des Anglois et les chevaulx sur quoy montés estoient , qui en bataille furent gaignez , et dessus fit monter François, et hastlvement les fit partir de Tiset pour venir devant Nyort. Quant ceulx de Nyort aj)parceurent François habillez des robbes et chevaulx que Anglois avoient, cuiderent que ce fussent Anglois et appertement abaissèrent leur pont. Et dedens Nyort entrèrent François hastivement, et, quant dedens furent, commencèrent a crier: Gues- CLiN. Et furent prins tous ceulx qui dedens estoient, et moult y gaignerent de belles richesses. Et fit messire Bertrand la ville et le chasteau garnir et d'illec s'en

' Voyez, pour les détails de la bataille de Chizai, Fioissaid , et le* biographes de du Ciiesclin.

" Suppléez : prendre.

DE DU GULSCHN. /»35

ala devaiil le cliastel de Gençay, qui taiilost le [)r'int d'assault et le chasteau garnlst. Après la prlnse de Gençay, chevaulcha devant Lnzigncn , oùvillea bien séant et le plus fort chastel de Poitou ; mais giiières ne séjourna que la ville et le chastel ne conquist. Pour la conte et seneschaucié de Poitou garder ordonna messire Bertrand messire Olivier de Bcaumont , chevalier de regnou % et puis s'en partirent messire Bertrand pour aler a Pontorson , luy et sa chevalerie, où le duc de Bretaigne cuidoit trouver, qui a certain jour avoit prouîis d'y estre et se mectrc en l'obéissance du roy Charles de France:

dont il n'en lit, riens, aiucois s'en ala par mer en Angleterre où II fit pou de ce qu'il cuidoit, et depuis en bien povre estât conversa longuement en la conté de Flandres. Quant dedens Pontorson fat messire Bertrand et les barons de Bretalgne qui là es -

• Renom.

toient venuz pour le duc mener devers le roy, et la faulte du duc apparceuxent , en eulx n'eust que corroucier. Si eurent conseil ensemble que depuis que le duc failloit au roy de convenant , les villes et les chasteaulx de Bretaigne mectroyent en l'obéissance du roy : dont s'en entra messire Bertrand en Bretaigne , de pai' le roy, et chalenga villes et chasteaulx. Mais atant se tait ores l'ystoire des faiz de Bretaigne, et retourne aux faiz de messire Bertrand , qui de Bretaigne se partit pour venir a Paris devers le roy Charles.

En ceste partie, dit l'ystoire que après ce que messiie Bertrand eust en Bretaigne rcceu les feaultés des barons et la saisine de plusieurs villes et chasteaulx, qui au roy se rendirent, s'en retourna a Paris pour le roy veoir, qui par ses lectres l'avoit mandé. Avec le roy estolt adoncques le duc d'Anjou, frère du roy, et quand messire Bertrand fut arrivé, ne demande nul la chiere et Tonneur qui de par le roy luy

fut faicte et aussi par les ducz et princes et par tous ceulx de la ville : car, se Dieu fust descendu en terre, a paine en eust-on peu plus faire.

Par le gré du roy Charles de France, fit en ce temps le duc d'Anjou une armée pour aler a Perigort contre Anglois qui le pays de Limosin guerreoyent. En la compaignie du duc envoya le roy messire Bertrand , Yvon de Gales, Hue de Villiers , le mareschal de Sancerre, Tibault du Pont et plusieurs aullres chevaliers de France , qui tant alcrent que près d'ung chastel appelle Bernardièrcs arrivèrent, où moult grant nombre d' Anglois avoit. Et tantost que Anglais sceurent la venue du duc d'Anjou et de messire Bertrand, boutèrent le feu en leur forteresse et leurs prisonniers ardircnt , puis s'en partirent a grant haste. Illec arrivèrent François qui la destruction apparceurent. Et là fut trouvé ung prestrc ars; et en sa main tenoit encores ung calipce : dont grant pitié print

/|^8 CHRONIQUK

a la chevalerie de France , qui leur chemin prindrent droit a Condac. Et a ung samedi fit messire Bertrand commencer l'assault fier et merveilleux ; mais par force de mal temps cessa l'assault. Dessus eulx descendit si grant oraige que bien perdirent cent chevaliers ; mais lendemain fit messire Bertrand recommencer l'assault de telle puissance que souffrir ne le peurent Anglois , ains se rendirent au duc, leurs vies saulves. Et de là se partirent Anglois et le cliasteau de Condac garnir fit ^ Après la prinse de Condac, se partit le duc atout ses ostz et devant Bergerat"» alla mectre le siège. La ville et le chastel fit messire Bertrand assaillir de toutes pars , et asprement se deffendirent Anglois; mais en la fin se rendirent au duc qui dedens entra, et la ville et le chastel garnist. Au partir de Bergerat, chevauchèrent le duc et messire

' Suppléez : messire Berirand.

' Bergerac.

DK UU GUF.bCLlN. /,!?<)-

Bertrand devant Esniectoit qui tost leur lut rendu, et d'illec allèrent devant Saiiicte Foy qui seniblablement se rendit.

En ce temps fut prins messire Perducas d'Alebret des François, et moult avoit tout son temps François grevez. Moult le heoit le duc d'Anjou. Quant le duc en seut la prinse , tant traicta que amené luy fut en ses prisons , et enferrer le fist. Et avant que de ses prisons peut partir, par rançon rendit au roy xxvij. chasteaulx qui en son obéissance estoyent, et, a la prière du sire d'Alebret qui son parent estoit , le mist a finance'. Au sire d'Alebret estoit le duc tenu en grant somme de deniers pourtant de pension qu'il prcnoit sur luy , et montoit la somme de cent cinquante mille florins. A celle finance raist le duc par ducas ^ et au sire d'Alebret le bailla en payement; mais avant son partement paya

' Siipplc<;z : le duc d' Anjou.

^ Lisez : PerHiicns.

Page 1