S6 CHRONIQUE
villes et de chasteaulx, comme conseil aviseroit et ordonneroit, et cbascun porteroit non de duc. D'une part et d'auUre fut ceste chose accordée, et baillèrent hostaiges et prindrent jour d'assembler. Pour la partie du duc Charles, fut baillé Bertrand en hostaige au conte de Montfort qui garder le bailla a raessire Guillaume Felleton, chevalier Anglois. Ainsi se eschapperent a celle fois le duc Charles et le conte de Monfort,sans avoir bataille et levèrent Anglois leur siège. Mais au jour que apointé avoit esté , le conte de Montfort ne aultre pour luy n'y ala ne vint. Et, pour ce , délivra le duc Charles leshostages Anglois. Le conte de Montfort délivra de sa part les hostages du duc Charles , excepté Bertrand que moult doubtoit , qu'il fit retenir et bien garder. Plus d'ung an demoura Bertrand après la délivrance des aultres hostages et souvent requeroit n messire Guillaume Felleton qu'il le voulsist demonstrer au conte, en luy disant
DE DU CUESCLIN. 8^
qu'il n'avoit loy de le tenir j)iiis que ses liostngcs estoyeiit a pleine délivrance , et Guillaume qui bien cognoissoit le tort que on luy faisoit en fut doulent. Si advint ung jour qu'il en parla au conte qui luy respondit : Guillaume, dictes a Bertrand que, s'il ne me fait serment que jamais contre moy ne s'armera , que je ne le delivreray , ainçois l'envoyeray en Angleterre. De ce fut très doulent le dit Felleton etle compta au dit Bertrand.
Gomme messire Bertrand ycssi de prison.
Quant Bertrand sceut la voulenté du conte de Monfort , il envoya quérir ung escuier de son païs qui près de l'ostel Guillaume esloit , et tellement appointa avec luy qu'il luy amena secrètement des chevaulx au jour que luy avoit chargié. A ce jour se leva Bertrand bien matin ; et, pour faire semblant de soy aler s'esbattre , print le lilz Felleton , qui bien jeune
estoit , et en manière d'esbatement a] a tant Bertrand qu'il vint jusques au lieu où ses chevaulx estoyent , et dist a l'enfant de Felletou : Beau filz, alez a l'ostel vostre père, et me recommandés a luy, et luy dictes que du conte ne de luy ne suis point prisonnier; mais trop longuement m'ont tenu en desraison : pour ce m'en pars. Et l'enfant vint a l'ostel de son père , qui de l'aventure fut moult doulent quant l'enfant luy eust dit , pour le desplaisir du conte qui baillé luy avoit en garde.
Tant chevaucha Bertrand qu'il vint a Guingant où receu fut a grant joye. Là luy fut dit comme Anglois et Navarrois guerroyent le pais de France. Ceulx de Gingnnt fermèrent les portes, et dirent a Bertrand : Ha ! sire , près de cy est Presîan et aultres chasteaulx que tient David Hollegriefve, chevalier anglois qui la vicontesse de Rouen * a espousée, et tient le
* Lisez : Rohan. Cette vicomtesse se nommait;
DE DU GUESCLIN. SiJ
parti du conte de Monfort pour ses chasteaulx , et moult est Guingant grevé et le païs d'entour. Pour ce que Dieu \ous a cy amené, vous prions nous , j)Our courtoisie et pour du nostre " , que devant Prestan vucillez mettre le siège , et certes vous le devez bien faire. Et nous sommes cy tous apprestez , pour vous délivrer des vivres et tous estouremens, pour le siège mettre. Geste chose convint que Bertrand accordast de Guingant qui de la ville ne le vouloyent aultrement * yssir, dont forment luy desplaisoit. Et briefvement yssit de Guingant a grant arroy , et ala assegier Prestan dès le lendemain, et ce jour mesmes , si tost que le siège y fut, le fit assaillir. Dedens estoit ung escuier chastellain qui moult
Jeanne de Rostremen , et était veuve d'Alain Sire de Rohan. Elle habitait avec son nouvel époux le château de Pithiviers , qui est ici appelé Prestan.
' A nos frais.
* Lisez : laisser yssir. 8.
go CHRONIQUE
contraignoit ceulx de Guingant, et leur faisoit de grans durtés ; car , quant il le& prenoit , il leur faisoit crever les yeulx ou couper les bras , puis les en envoyoit. Pour ce furent ceulx de Guingant moult désireux d'avoir le chasiel. Durement fist Bertrand le chastel assaillir, et l'escuier qui en garde l'avoit le deffendoit et fort l'avoit garni ; mais en la fin fut le balay prins. Bertrand manda a seurté le chastellain qui au balay avoit tant fait d'armes et de vaillances que merveilles estoit a les veoir. Debonnairement luy dist Bertrand : Chastellain , vous veez bien que le chastel ne pouvés plus tenir , rendés-le par courtoisie a ma mercy. A ces paroles acoururent ceulx de Guingant qui le chastellain heoyent : Pour Dieu , sire , firent-ilz , que ne vueillez traictier, le chastel tost aurons,- A donc de ce félon chastellain ferons tout a vostre plaisir. Ainsi le fit Bertrand a la requeste d'eulx , neantmoins qu'il luy tint
DU DU GUKSCLIN. «Jl
puis bon party après laprinse de Guingant, par * la vaillance du dit chastellain.
Comme messire Bertraïkl assiega le chastel de Tourgost*.
Au partir Pre^tan, Bertrand ala assigier le chastel de Tourgoust. Ce chastel tenoit ung escuyer anglois qui Thomnelin avoit nom. Au trésor d'icelluy escuyer estoyent les prophecies Merlin, où souvent faisoit lire icelluy Thomnellin. Quant il se vit assiegié, si luy souvint que ez livres de Merlin avoit veu que a ce temps hystroit de la petite Bretaigne une aigle qui de la condicion du petit estornel seroit : car ainsi comme l'estournel qui devant tous ceux de sa volée s'assiet en ung champ , et après tous les aultres se assient , où qu'il Voyse vont , et aulcunes fois s'assiet sur un
' Lisez : pour.
* Trogon
colombier pour en faire voler tous les collons, après lay viennent descendre tous les aultres estourneaulx. Ainsi est de Bertrand qui de toutes gens est suy, ne devant forteresses ne peut arriver . que briefvement ne hiy soit livrée et descombrée de ses ennemis.
Comme roessire Bertrand prinst le chastel de Torgost.
Quant Bertrand eust assiegié Tourgoust, on demanda a David Houlegriefve conseil de ceste chose , affin qu'on le fit savoir au conte de Monfort , a qui fut noncié et dit la prinse de Prestan. En ce point que les choses furent nommées au conte, estoit ung chevalier anglois qui Felleton lieoit pour ce que les aultres fois l'avoit tenu prisonnier et luy vouloit faire la teste copper. Le conte fut moult doulent de Bertrand qui ainsi s'en estoit aie. Le chevalier
anglois, nommé messire Guautier Huet , dist au conte que Felleton avoit eu de Bertrand grant finance pour le laisser aler, et aultrenient ne s'en fiist pas aie. Ces choses furent ra{)portées a Bertrand , qui moult dolent en fut , et tantost envoya par devers le conte, luy manda par ungescuyer que, sesancondult luy vouloit envoyer, il yrolt par devers luy et gecteroit son gaige de bataille contre messire Gaultier Huet , qui mauvaisement avoit Felleton accusé, et prouveroit par son corps , sans ayde d'homme vivant, qu'il s'estoit loyaulment party des prisons du conte et de la maison Felleton , et sans sa seue et sans ce que en riens touchast le deshonneur ne de l'ung ne de l'aultre. Au conte furent ces choses par l'escuyer dénoncées en faisant son messaige. Et briefvement fut Phelleton délivré , qui pour celle occasion avoit esté arresté. A l'escuyer dit le conte : Amy, vous dires a Bertrand que quelque part qu'il &oit, je le tiens mon prisonnier. Atant
94 CHRONlQUr.
se leva messire Felleton , et dist a l'escuyer : Amy, vous dires a Bertrand que envers moy a moult inesprins : car a fiance de sa loyaulté le lalssoye aier a son plaisir, et ainsi s'en est party , et de ce ne cuydoye pas qu'il se deust combattre : car , par droit, je le pense faire aprouchier au parlement de France, et bien brief. Ne n'est pas bel a ung hostelller de s'en partir de son hoste, sans son congié, veu qu'a sa feaulté luy laissoye si large prison. Au congié du conte s'en partit l'escuyer, et retourna au siège où estoit Bertrand , et fit son messaige de ce que Felleton luy manda, et luy despleut moult pour ce que de sa desloyauté lui faisoit reprouche ; mais grans parolles ne langaiges n'en tint a celle fois , ançois fit engins dressier et le chastel assaillir , de telle vertu que briefvement il fut conquis etprins d'assault, et tous ceulx qui dedens estoyent prisonniers. Après la prinse de ces cbasteaulx, s'en ala Bertrand par devers le duc Charles de Bloys, qui
1>E nu GUF.SCLIN. Ç)b
de la prison estoit délivré, et sur le conte de Monfort conquist puis sa délivrance.
A Dignant ^ vint le duc Charles , qui le mariage de Bertrand et de Thiephaine^ fist, et en guerdon de ses services , lui donna le chastel de La Roche Darien a sa vie. Geste fut de hault lignaige, et de grant sens et moult s'entre aymerent. Pour l'onneur de la dame, qui de grant loyaulté fut pleinne, laissa ung peu Bertrand a suyr les guerres au commencement de son mariage. Quant la dame vit que ainsi les laissoit , elle le blasma et luy disl : Sire , par vous ont été beaulx faiz commenciez, et par vous seulement en voz jours doit estre France recouvrée. Or est ainsi que pour m'amour voulés perdre honneur qui en vous commence. Certes , sire , ceste chose ne pourroye endurer; car pour vous seroye trop abaissée , qui par vous doit estre honnorée. Et saichés , se guerre ne pour-
' Dinan.
^ Elle était fille de Robin Raguenel.
gS CHRONIQUE
suives , de vaillance ne pouvés avoir honneur. Et en droit , moy qui suis une pouvre femme, le cœur de moy ne se pourroit adonner, a ce que je eusse amour a vous, si en vaillance estes ainsi recréant. En Normandie estoyent en ce temps plusieurs Anglois , Navarrois et Gascons, qui de par le roy de Navarre gastoyent le royaulme de France. Là trouva messire Guillaume Felleton , qui maintenoit que a tort avoit Bertrand ses prisons brisées, et, sur ce, fit adjourner Bertrand en parlement. De ce offroit Bertrand a soy excuser , et que le contraire prouveroit en champ de bataille; mais par bataille jamais ne ce voult accorder, mais le vouloit suivirpar procès en court de parlement. Et en la fin fut jugié en la cause que bien et loyaulment Bertrand, qui au conte ne a Felleton n'avoit foy ne prison commencée , s'en estoit deuement party et que maulvaisement sans droicture avoit esté détenu. Adoncques estoit a Melung-sur-Sene la royne Blanche,
seiir du roy de Navarre qui a son frère le chastel livra. Avec le roy de Navarre estoit Le Baston de Marnel ', avec grant seignorie. Quant Charles le ainsné, filz du roy Jehan , duc de Normandie et régent du royaulme, sceut les nouvelles, il s'en partit de Paris a grans gens, et en sa compaignie Bertrand Du Guesclin.
Devant Mellun vint Charles de France , duc de Normandie, et tantost print la première ville; maisbriefvement luy manda la royne Blanche , que de là se partist et que a elle estoit l'eritaige et luy chalengeroit. De ce fut doulent le duc, et dit que riens n'y avoit la royne Blanche, fors son douaire. Lendemain fit assailler Saint Marclo , qui est plus fort de la ville. Tant fut l'assault merveilleux et fort que moult y furent de chevaliers et d'escuyers mors et bleciez. Et en cest assault fut Bertrand gecté de dessus les murs de Mellun en la
' De Maieuil.
Douve. Geste chose apparceut le duc do Normandie , qui a force fit traire Bertrand de la Douve, et cuydoit que Bertrand fut mort , dont grand deuil demenoit le duc; mais guieres ne demoura que la parolle luy commença a revenir , et demanda se Navarrois avoyent rendu le chastel. En ce point envoya la royne par devers le duc et luy rendit le chastel. Adonc retourna le duc a Paris, et donna a Bertrand Le Pont Torchon '.
Gomme le roi de Navarre fut a Euvreux.
En ce temps estoit a Evreux le roy de Navarre, qui contre le duc de Normandie guerroyoit,et a son ayde estoyent venuz le casteau de Buz ^, messire Jehan Jonel^, Le Baston de Mareul , Pierre de Saquenville et
' Le château de Pontorson.
' Le captai de Buch , Jean de Graiilj , de l'illustre maison de Foix.
' Lisez : Jouel.
DK DU GUESCLIN. 99
aultres chevaliers de Normandie , qui tenoyent le pais d'environ despuis Evreux jusques a Vernon-sur-Sayne, et d'aultre part en la marche de Limosin estoyent Anglois, etse tenoient Anglois sur la rivière de Sayne, Creil et aultres villes et chasteaulx , et de par le roy de Navarre guerreoient. A. Mente I estoyent Navarrois, et près de là a Roule- 1 boise , qui tellement gardoyent les pors et { les destrois de la rivière de Sayne , que j par la rivière ne descendoient nulles marchandises. Pour ce , esmeurent ceulx de Rouan et entrèrent en la rivière de Sayne a grant navire, et estoient nombres plus de dix mille, qui devant Rouleboise vindrent et y misdrent le siège et souvent i l'assailloient ; mais fort se deffendirent Navarrois. Pour ces nouvelles vint hastivement Bertrand au siège; en sa coropaignie estoit Guillaume de Lannoy et aultres
' ' Ce mot se étant retranché i le sens de la I phrase serait plus clair^
lOTHECA
lOO CHRONIQUE
chevaliers et escuyers de grant renom.
Ceulx de Rouan furent moult joyeux et liés de la venue de Bertrand , qui de nuyt et de jour, sans cesser, faisoit dresser engins et ^assaillir le chastel de Rouleboise.
Du siège de Rolleboise et de la prinse de Mante.
Le siège durant , Bertrand et Guillaume Lannoy furent au conseil , par quelle voye ilz pourroyent conquester Mante , qui ville fut forte et bien séant, et moult heoyt François. Si advint que en une nuyt partirent du siège Bertrand et Guillaume de Lannoy, et aultres Françoys en estât de vignerons. Et environ soleil levant approucherent Mante, où grant vignoble si * est. Ceulx de Mante , qui pensèrent que c'estoient vignerons qui en la place se venissent louer , il^ ouvrirent les portes et dedens entrèrent
* Je pense qu'il faut lire : sis.
DE DU CUESCLIN. lOI
Guillaume de Laniioy, qui sur le pont lit les portiers occire , et l'embûche où estoit Bertrand et le conte d'Auseure ' , a gran gens saillirent et entrèrent en la ville , criant : Guesclin et Auseure. Adonc leva le cry par la ville. En l'esglise de Nostre- Dame se retrahirent plusieurs bourgoys; et , avant qu'ilz eussent commencé à ranforcer l'esglise, vindrent Guillaunie de Lannoy et ses compaignons , qui en commencèrent l'assault ; mais tous s'accorderen t eulx rendre a Bertrand. Là vint Bertrand , qui aux bourgois parla et dist : Si au duc de Normandie vous voulés rendre, je suis prest de vous recepvoir , vos vies saulvés. Lors respondirent les bourgoys que le plus de leurs héritages avoient a Meulant , que tenoient Navarrois : mais , sire , vostre seigneur le duc de Normandie nous rendrons ; mais que promectre nous vueillez faire assaillir ceux de Meulant, ou
' Auxcrre.
102 tHRONlQUE
aultrement ne pourroit estre Mante tenue, que de jour en jour ne les eussions a noz portes, et nous qui cy sommes serons assiégez, et tant y exploiterons noz corps et nos chevances, que monseigneur le duc et vous ne vous en sauroit que demander. Ce leur accorda Bertrand. Lors mist Bertrand guarnison a Mante , puis s'en retourna a Rouleboise , et lors fit l'assault commencier grant et merveilleux. Et briefvement fut le chastel prins où forte tour avoit et tous les Navarrois qui leans estoient furent mors ou prins. Et en celle nuyt couclia Bertrand a Rouleboise, et lendemain fit le chastel raser et puis s'en retourna avec le conte d'Ausseure. Et briefvement firent grant appareil pour Meulent assaillir et assiégier.
De la priDse de Meullent.
Devant Meulent vint Bertrand en grant arroy et se loga en la prairie sur Sayne ,
DE UU GUESCLIN. 1 o3
et lendemain au matin fit la ville assaillir. Là furent ceulx de Mculent en grant deffence , mais tant durement les assaillirent Françoys de traitz et de mine que plus ne povoient souffrir l'estour; ains laissèrent la ville et en la basse court se retrahirent, plusieurs et aulcuns sur le pont qui ouparoit estoit. Dedens Meulent entra Bertrand , et au chastellain manda que la tour rendist, dont il fut reffusant; car forte tour y avoit et bien garnie de vivres. Adonc commença Bertrand a faire miner pour la tour avoir, et tellement fut minée qu'elle ne se peut plus tenir que sur estayes de boys'que Bertrand fit oindre de gresses et y fit le feu bouter. Quant une partie du boys fut ars, la tour se commença à encliner d'un costé. Adonc se rendirent ceulx de dedens et tout le chastel. Et briefvement fit la tour Bertrand abatre et raser et tous les murs de la ville. Quant ceulx qui c'estoient retrait au pont apparceurent que la tour estoit rendue , ilz se rendirent : le
pont fit Bertrand renforcer et gardes y mîst. Adonc prindrent ceulx de Rouen congié de Bertrand, qui moult les honnora, et s'en retournèrent tous a leurs contrées.
Comme messire Bertrand tint frontière en Normandie.
Sur la Normandie se tint Bertrand d'illec en avant en frontière sur les Anglois qui le royaulme guerreoyent. Et pour le roy de Navarre y estoit le chastal, Jehan Jonel , Saquenville. Le Baston de Mareul , et plusieurs grans chevaliers d'Angleterre* Mais en ce contemple , vindrent nouvelles en France qui moult furent griefz et desplaisant pour le bon roy de France , qui a Londres estoit trespassé, en l'an de Nostre Seigneur mille ccc. Lxiiij , dont Anglois furent très doulens ; car oncques de^ mère ne fut prince de plus grant vaillance^ le roy Jehan de France fut le plus haul chevalier de tout son royaulme , ne d(
DE DU CUESCLIN. Io5
luy ne peut onc trouver plus fort ne plus puissant en sa vie , car gros et bien taillé et advenant fut. En son vivant ne fut chevalier qui tant de fais fist d'armes pour* son corps; mais fortune et tristour qui maintes personnes mectent a bas lui furent durement contraires.
Du trospassement du bon roy Jehan de France.
Après le trespas du roy Jehan de France , escheut le royaulme de France a Charles , son ainsné filz , duc de Normandie , qui a Rains fut coronné en l'an de la resurection nostre Seigneur raille ccc,lxiiij , le jour de la Trinité. Et a son coronnement furent les ducz d'Orléans et de Brebant, ses oncles, et les ducz d'Anjou, de Berry et de Bourgoigne, ses frères, et grant nombre de contes et de barons.
Lisez ; par.
io6 CHRONIQUE
Comme après le trespassement du bon roy Jehan , Charles son ainsné filz fut coronné. Et en ce temps , le roy de Navarre assembla le casîau de Buz et plusieurs aultres cappitaynes dessus nommez qui, pour le royaulme guerroyer , partirent d'Evreux , et , en venant droit a Paris , au mont de Cocherel trouvèrent Bertrand qui illec bataille leur livra et les desconfit, le roy estant en son sacre.
Du temps que le roy Charles estoit en son sacre , se assemblèrent en Ik cité d'Evreux grant nombre d'Anglois et de Navarrois que conduisoit le castau de Buz, de par le roy de Navarre: et leur intencion estoit d'aller devant Paris. De ce ouyt Bertrand nouvelles qui bien hastivement s'en ala a Rouen , et là fit sa semonce de gens d'armes. En pou de temps, vindrent a Rouen le conte d'Auseurre, le vicomte de Beaumont, messire Gondefroy d'Annequin, maistre des arbalestriers de France, Le Bègue de Villennes, messire Guy de
DE DU GUF.SCLIN- I 07
Boyeux, l'Arceprestre * qui estoit de chevalerie renommé, Carlonnet esciiycr de grant vaillance, messirc Jehan de Senarpont, messire Thierry de Bonne-Mieulle , messire Jehan Cahieu, Guillaume Tranchet, messire Engorrant de Hedin, qui sur son corcier armé , le bassinet a son harson , passa la rivyère de Sayne a noe au dessoubz de Vernon, pour estre à la journée; ' car la royne Blanche la suer du roy de Navarre , qiai dedans Vernon se tenoit le jour de la bataille , fit fermer les pontz que nul ne peut secourir Bertrand , et si y eust plusieurs aultres chevaliers et escuyers et se trouvèrent en aombre vj mille combatans. Adonc partit Bertrand de Rouen, et print son chemin droit au mont de Cocherel, en ardant et excillant la terre que tenoit le roy de Navarre. Ces nouvelles sceut le castau qui son host conduysoit au
' Arnault Cervolle était ainsi surnommé. ' Ce fait est rapporté plus au long par f»oiîisard. Livre. 1.
-îo6 CHRONIQUE
plus seurement qu'il peut pour Françoys surprendre. Tant chevaucha Bertrand qu'il vint a Cocherel et se logea en la praierie sur la rivière d'Ure. * Par illec devoit le captai de Buz passer. De la venue de Bertrand rien ne savoit. Tantost que Bertrand fut arrivé , luy fut rapporté que le captai venoit droit a Cocherel. Lors fit Bertrand ■armer Françoys et ordonner en bataille et le pont de la rivière garder. Là futl'Arceprestre qui requist a Bertrand qu'il passas! oultre a tout ses gens pour les Anglois visiter et chevaucher; et ce fiiisoit seulement pour ce que armer ne se vouloit point contre le captai de qui homme de foy pour sa terre devoit estre. A ce fut Bertrand accordant et ainsi se partit l'Arceprestre qui depuis en fut dolent.
* D'Eure. Ce mot se prononça comme il est écrit dans le texte jusqu'à Voltaire, qui dans sa Henriade le fait rimer avec nature^ en conservant sa diphtongue.
DF. nu GUF.SCLIN. T Og
Comme l'Arcepreslre se party, dont blasme fut.
Depuis que l'Arceprestre se partit des Françoys , ne demoura guières que sur le pont vindrent Anglois qui de Bertrand sceurent les nouvelles. Là se desploya la bannière du captai , et sur le mont dont veoient Bertrand, se tindrent et d'illec a plain po voient veoir Bertrand et tout son arroy de son host en la prairie où logié estoit. Sur ce, assembla le captai la chevalerie de son host et dit : Seigneurs, Françoys sont cy a petit nombre, je voy que cy dessus ne nous viendront point requérir et ne voy point que bataille puissons avoir, se aval ne descendons, et, d'aultre part, je voy et apperçoy François qui se doublent. Là fut près Saquenville qui va dire : Sire, a mon endroit, je ne loue point là descendre, car le mont est grant et au
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IIO CHRONIQUE
descendre se travailleront moult voz armez , tellement que a l'assembler ung de ceulx de par de là en vauldroit troys de voz gens; mais bien pouvez le mont garder et attendre l'adventure sans aultre place. A ce conseil se tint le captai a celle fois , et puis dit que voulentiers se départissent sans bataille Françoys. Toute jour ce tindrent Françoys en arroy pour Anglois recepvoir , quant seroient la descendue du mont de Coclierel. Quant vint sur la vesprée que Bertrand se apparceust que Anglois doubtoient la descendue, il envoya ung herault en l'ost des Anglois, qui au captai dit : Sire , a vous m'euvoye Bertrand du Guesclin , qui devant vous deslivrera place ça dessoubz a vostre vouloir a trois dartz oultre la rivière , pour bataille livrer. Et encores plus vous mande que, se ainsi ne voulés faire , que , se l'ung de vous , sire Captai, ou vous , Jehan Jonel ou Saquenville, voulés demain jouster ça dessoubz , il accomplira auquel qu'il vous plaira de
DE DU GUF.SCLIW. I I I
VOUS trois , en tel convenant et en telle manière que celluy qui abatra l'autre de son cheval prendra celle place et a son choix , comme il luy plaira pour la bataille livrer ou seurement se partira luy et ses gens pour retourner en sa contrée. — Beaulx amis , vous dires a Bertrand que quant je verray mon point, je descendray et luy livreray bataille. Geste responce rapporta le herault a Bertrand, qui celluy soir fit son host bien guectier, et deux jours et deux nuys fut en ce point. Si pensa moult par quelle voye il pourroit les AngJois combattre, et les chevaliers de son host manda pour avoir advis avecqiies eulx , et dist : Seigneurs, qui cy estes, vous sçavés que de nulle part n'attendons secours, ains vont nos vivres en abaissant ; vous veez voz ennemis devant vous en la mtontaigne, qui bien vouldroient que les combatissiez , ce que jamais ne le vouldroye. Et cy pouvez assés apparcevoir qu'ilz ne deffendfont point , ainçoys actendront a nous affamer
cy bas en ceste vallée , et de Vernon qui près est d'icy, et plusieurs aultres lieux leur viennent les vivres. J'ai regardé que cy oultre la rivière faisons passer nostre somraaige , et après nous monterons sur noz chevaulx , et la rivière nous passerons en faisant semblant de nous en fouyr , Anglois pourront dessendre, et lors pourrons retourner sur eulx. A ce s'accordèrent les chevaliers , et lors fut fait savoir par les chambres que le lendemain au point du jour tout le soramaige fust assemblé, et chascun monta a cheval.
Comme messire Bertrand fist semblant de s'en fuir.
Au point du jour furent Françoys armés sur leurs chevaulx, et devant eulx firent leur sommaige passer la rivière en faisant semblant d'eulx enfouyr. Et tantost après fut dit au captai de Buz que Bertrand s'en fuyoit. Quant le captai vit Françoys fouyr
DE DU GUESCLIN. Il3
appertement , fit Anglois descendre de la montaigne en faisant grant huée, et Bertrand qui touBJoiu^s faisoit semblant de s'en fouyr, en prenant garde que Anglois lussent tous de la montaigne descendus.
Et quant il apparccut qu'il fut temps, il retourna a cheval hastivement et se mist entie Anglois, qui bien apparceurent que soubtillement les avoit fait Bertrand descendre. Tantost envoya le captai son herault a Bertrand , et luy manda que, se sans bataille s'en vouloit partir, il les laisseroit aller seurement. Auherault donna Bertrand ung courcier et cent florins , et puis luy dit : Hérault , vous direz au captai , de par le conte d'Ausseurre et les aultres qui cy sont que, se briefvement ne nous assault, nous le assauldrons. Geste responce dit le herault au captai qui moult doulent en fui et bien aparcevoit que fouir ne s'en povoit sans bataille. Et plus furent Anglois que Françoys n'estoient trois foys; mais la bataille redoubtoit. Bertrand ordonna
Il4 CHRONIQUE
ses batailles , et du cousté de la rivière mist le conte d'Ausseurre et ordonna trèstous lesFrançoys. Et ensemble se misdrent tous les variés et les paiges françoys, et aux variés et paiges des Anglois s'assemblèrent , et tant se combatirent que les variés des Anglois furent desconfiz : dont Bertrand et la chevalerie de France s'en hardierent et plus eurent espoir de bien.
Comme les batailles assemblèrent.
Pour la bataille livrer, partirent les deux hostz et a l'assembler s assembla ung chevalier anglois qui premier et devant tous voult assaillir Roland Du Boys, qui des Françoys estoit , qui s'en partit et de fer de glaive occit l'anglois chevalier. Tantost s'assemblèrent Anglois contre Françoys , et là fut navré le conte d'Ausseurre, et y furent mors le viconte de le maistre arbalestiier de
DE DU Cl KSCLIN. 1 l5
France , messire Robert de Bournenville ,
messire Jehan de Cayeu , Pierre de L'es-
pine et plusieurs aullres chevaliers de
France. Quant Bertrand vit la mortalité des
Francoys, tantost ala avant et s'assembla
a la bataille du captai. Là fui Le Baston
de Mareul qui la journée greva moult les
Francoys, et tant lit de son corps que
merveilles fut a veoir. De la bataille s'en
partit messire Eustache de La Houssoye
qui a deux cens lances vint contre An-
glois en la montaigne par devers les An-
glois, au derrière et dedans eulx entra
très asprement : car Anglois et Navarrois
se deffendoyent contre Francoys qui par
devant le combattoyent messire Eustache
et ses gens qui par derrière entrez les en-
I serrèrent sy par derrière , qu'ilz ne pou-
I voyent eulx retourner, et aussi par devant
1 avoyent leurs ennemis. Contre Le Baston
\ assembla ung escuyer de l'ost Bertrand,
! nommé Olivier Ferron , qui de moult
^ grant prouesse fut renommé. Longuement
Il6 CHRONIQUE
se combatit au Baston , et tant fit Olivier que Le Baston occist sur le champ. En pou d'eure tourna la desconfiture sur Anglois et Navarroys. Là furent prins le captai, Pierre de Saquenville , et Guillaume de Graville qui de messire Guy de Bayeulx fut prisonnier et son compère estoit de son enfant. Et tantost le délivra en payant X mille florins , dont contre le dit messire Guy et ses enfans print le roy Charles telle malveillance, qu'il convint qu'il s'en allast hors de France. Et depuis fut le dit messire Guy envers le roy rapaisié, qui moult de biens luy fit. Geste desplaisance print le roy pour ce que son intencion estoit de faire a Guillaume de Graville le chief tranchier : car du royaulme de France estoit né et de luy tenoit sa terre, comme duc de Normandie. Sur la desconfiture de la bataille arriva le capitaine de Nouvencourt a deux cens lances , qui, pour le captai secourir , y estoit venu. Et tant firent Françoys que appertemént fut d'eux
le capitaine de Novencourt et ses gens assailliz. Et incontinent furent Anglois et IVavarroys et ceulx de Novencourt tous prins et mors. Et fut ceste bataille avant la Trinité, en l'an de l'Incarnacion nostre Seigneur mil ccclxiiij.
Comme le castal fut prins'.
De la desconfîture escripvit Bertrand au roy Charles qui a son sacre a Rains estoit, dont moult loua nostre Seigneur de la victoyre que envoyé luy avoit par Bertrand et a son commencement. Adoncques s'esjoyrent les princes et chevaliers de France et plus hault feste en fut démenée en son sacre et du captai qui prisonnier
' Ce sommaire et le suivant viennent après des récits qu'ils devraient précéder. Nous n'avons pas cru néanmoins devoir leur donner une autre place que celle qu'ils ont dans le manuscrit d'où nous les tirons.
Il8 CHRONIQUE
estoit et des aultres furent tous moult joyeulx.
Comme au roy Charles fut escripte la victoire.
Au Pont de l'Arche se retrahyt Bertrand après la bataille et illec fit ses prisonniers mener. Là trespassa messire Jehan Jonel qui tant durement avoit esté navré et là le fit bien honnorablement enterrer. Puis ala a Rouen où il fut des bourgoys honnorablement receu.
Comme le roy Charles retourna du sacre de Rains.
De !a cité de Rains se partit le roy Charles après son sacre où moult fut honnouré. Puis ala a Rouen et manda a Bertrand que ses prisonniers illec amena st. Au mandement du roy alla Bertrand a Rouen, et sa compaignie mena toute la chevalerie que en la bataille avoit esté.
DE DU GUF.SCLIN. I JQ
et mena chascun ses prisonniers. De la venue de Bertrand fut le roy très liés et de la chevalerie et moult les lionnora , les mercyant de la victoyre ; mais après de Saquenville, qui prisonnier estoit, fit le roy la teste tranchier pour ce que son traictre avoit esté. Là donna le roy a Bertrand le conté de Longueville, etmareschal de Normandie le fist. Au chastel de Longueville estoyent Navarroys qui le reffuserent a Bertrand. Tantost fit le chastel assaillir et luy fut rendu.
Comme l'embnsche de Valoingues fut desconûte.
En ce temps estoyent en Constantin ^ Anglois et Navarroys en plusieurs villes et chasteaulx et moult endommageoient la basse Normandie. Adoncques print Bertrand congié du roy qui de Rouen se partit pour aller a Paris , et Bertrand ala a
' Coutances.
Cahen et illec assembla gens. Et en sa compaignie fut ung chevalier de grant honneur et de grant vaillance , qui niessire Guillaume Boitel estoit nommé. Et au partir de Cahen print son chemin droit a Valongues. ^ De ce seurent Anglois nouvelles, qui sur le cJiemin firent une embusche pour Françoys surprendre. Adonc faisoit messire Guillaume Boitel Tavantgarde et sur eulx frappa Fembusche des Anglois et grandement les receurent Françoys. Et tant asprement se combatirent, que sur le champ furent vii. xx ' Anglois mors et le demourant s'en fouyrent dedens Valongues.
Comme messire Bertrand vint devant Valloingues.
Tant chevaucha Bertrand que devant Valongues, où fort chastel avoit, arriva.
' Valognes.
' Soixante et dix.
DF nu GTTF.Sn.IN. 1 '). 1
Dedens la ville se loj^erent Francoys et le chastel assiégèrent. Par plusieurs foys fit Bertrand le chastel assaillir et grandement se deffendirent Anglois et Navarroys.
Adonc Bertrand fit dresser engins qui grosses pierres gectoyent contre la muraille et au dedens du chastel sur les tours et logemeux avoyent fait mectre Anglois et Navarroys freus qui les coups des pierres recevoyent. Et au chastel avoit une grosse tour qui moult fut haulte et forte. Sur la tour misdrent Anglois une cloche et une guecte qui tous les traitz des engins des Francoys veoit. Et quant la guecte veoit mectre les engins en arroy, pour pierres gecter , il sonnoit la clochette et lors ilz se mectoient tous a saulvefé jusques a ce que la pierre fut cheue. Et quant la pierre frappoit contre la muraille , adoncques sailloient Anglois qui au droit du cop essuyoient d'une toille. Adoncques ordonna Bertrand que le chastel fut miné; mais pour ce que sur rochier estoit, ne le pou-
ii4
voyent François miner , et, pour ce , jura Bertrand le siège devant Valongues et le chastel fit fort assaillir. Quant Anglois et Navarroys sceureut que Bertrand avoit le siège juré, ilz prindrent jour de traictier. Là prindrent et accordèrent a certain jour bailler et livrer le chastel a Bertrand. A ce jour vint Bertrand et les Françoys armez en arroy pour dedens le chastel entrer et du chastel hyssirent Anglois et Navarroys. Lors commencèrent Françoys la huée sur les Anglois et Navarroys , en les mocquant , et quant les Anglois apparceurent la huée et mocquerie que faisoient Françoys , ilz se repentirent d'avoir fait traictié. Et ^^e retrahyrent aucuns dedens le donjon et a eulx tirèrent la planche. De ce fut Bertrand courroussé et assault fit recommencer. Et grandement se deffendirent ceulx qui se furent retrais; mais en la fin ne peurent l'estour endurer, car ilz n'estoient nombrez que a viij. vingtz hommej^ d'armes. Et a celluy assault fut le donjon
prins et ceulx qui dedens estoient. Là séjourna Bertrand viij jours et ce pendant envoya devent Carentan messire Olivier de Mammy » qui chevalier fut de grant renom auquel la ville fut rendue.
Comme Bertrand vint devant Le Pont d'Onne.
Au partir de Valogues , chevaucha Bertrand atout son ost Hevant Le Pont d'Onne, où ville avoit fermée et l'esglise amparée. Dedens Le Pont d'Onne estoit messire Hue de Couvreloy ', chevalier anglois a grant chevalerie d'Anglois et de Navarrois. Là fit Bertrand ses engins drecier et la ville assaillir, que les Anglois et Navarrois deffendoient. Souventes fois l'assaillirent François; mais pou y exploitèrent. Adoncques fit Bertrand une mine encommencer, mais Anglois, qui se doub-
' Olivier de Mauny.
' Calweriey.
terent , contreminerent et tant ouvrèrent jour et nuyt, que les mines s'entrecontrerent. De ce sceust tost nouvelles Bertrand, qui dedens la mine entra, soy septiesme, pour la mine conquerre. De l'autre part , \indrent Anglois et Navarrois a rencontre des Françoys de la mine. Là combatirent longuement Françoys aux Anglois et Navarrois; mais en la fin furent Anglois et Navarrois desconfiz.
Dedens Le Pont d'Onne entra messire Bertrand , qui messire Hnet de Courelay et les aultres Anglois et Navarroys print a sa mercy; mais ceulx qui Françoys estoient, qui le parti de Navarre avoient tenu, eurent briefvement les testes tranchées en la place du marchié.
Comme messire Bertrand alla d'Aulruy au duc de Bretaigne.
Après la prinse du Pont d'Onne , eust conseil Bertrand avec la chevalerie de
France du chastel de Saint Sauveur la vicomte aler assiegier , lequel tenoient Anglois et Navarrois; mais a ce temps au loy ' le conte de Monfort , a grant clievalerie d'Angleterre. Et par sa force avoit la ville conquise et le chastel assiegié. Pour le siège lever, manda le duc Charles secours, et escripvy en plusieurs lieux. Et a Guinguant fit le duc Charles sa semonce. Là manda Bertrand , qui le voyage de Sainct Sauveur délaissa pour le bon Charles secourir. Et en brief temps vindrent de chevalerie le comte d'Ausseure , Bertrand du Guesclin , le vicomte de Rouen , messire Charles de Dman , messire Olivier de Manny , le sire de Beauvoir , messire Eustache de La Aussoye ' , Le Bègue de Villennes,, Guillaume de Lannoy, Croulet, messire Guillaume Boitel, Guillaume de Suron ,
' Pour que cette phrase suit intelligible , il faut, ce me semble , la rétablir ainsi : a Aidroy { Auray ) vint le conte de Mont fort , etc.
^ De La Huussaye.
le chevalier vert , conte de Tounayrre , frère du conte d'Ausseure, nommé Loys de Châlon, Phelippe Loys de Beaujeu, Garnier de Fontenay,Le Moine de Betave, Henry de Perrefort, Emart de Poitiers et plusieurs aultres chevaliers et escuyers de Borirgoigne et de Bretaigne. De Guinguant partit Charles en grant arroy, puis chevaucha atout ses hostz jusques au chastel Jossellin , qui de sa part se tenoit. Là se retrayt Charles le duc et toute son assemblée. Et tantost en sceut nouvelles le conte de Monfort. En l'ost du conte estoient raessire Jehan Candoz », chevalier Anglois de renom, le sire de Clisson, Robert CanoUe et grant chevalerie anglesse, qui pour l'assemblée du duc Charles furent a conseil et ordonnèrent que par devers le duc Charles seroient, de part le conte, ambassadeurs envoyez pour Iraictier. Et au duc offrirent que , se la moitié de la duchié vouloit laissier au conte de Monfort ,
* Chandos.
et que chascun d'eulx portast nom de duc, en telle manière que si le conte en loyal mariage n'avoit hoir masle , ce que par le traictié luy avoit esté baillé , si retournast, après son trespas, aux hoirs de Charles le duc ; et si ces choses reffusoit , adoncques auroit plus grand hardement de combattre et plus grant cause de le faire. Ces choses si manda le conte au duc Charles , affin que a sa femme la duchesse le fit assavoir, pour ce que de par elle mouvoit la duchié. La duchesse, qui de grant couraige fut, contredist ces offres et les reffusa du tout en tout. Adoncques le fit savoir le duc Charles au conte, et, par le conseil de ses barons , luy manda que d'Aulroy se partit, qui son heritaige estoit. Et bien sceut que , si briefvement ne s'en partoit , il le combatroit. Au conte de Monfort furent les nouvelles apportées, qui le chastel d'Aulroy fit bien guaytier. Tant tindrent ceulx du chastel en grant destresse, que fort s'abaissoient leurs vivres, ne par de- ■yers le duc Charles ne peurent avoir se-
cours ne envoler : pour ce, traictierent avec le conte , et accordèrent que , si dedens le jour Saint Michiel n'avoient secours du duc , ilz livreroient le chastel , et hostaiges en baillèrent. De ce sceust nouvelles Charles, qui au conte manda jour de bataille et partit luy et ses hostz de Jossellin. Tant chevaucha que le jour devant la bataille , il vint a la vallée de Louveaux*, que de la venue de Charles s'esjoyrent ceulx du chastel , et leurs trompettes firent sonner. Quant le conte de Monforl et les Anglois sceurent que Charles estoit arrivé , ilz laissèrent la ville d'AuIroy et aux champs yssirent et en ordonnance se misdrent. Et de l'aultre part estoit Charles , luy et ses hostz sur la praierie en ung parc cloz, et furent les deux hostz si près l'ung de l'aultre , que veoir s'entre pouvoient et entre eulx n'avoit que la praierie et ung ruyssel. Tant fut le conte désirant d'assembler , que , a la descendue de Charles , voult les hostz
des Anglois faire départir , pour alcr a rencontre des Francovs ; mais ace ne voult le syre de Clysson consentir, aincois Iny dit que sans chaleur devoit faire les choses et par mesure, et qu'il pouveoit veoir que Françoys estoient encloz dedens leur parc , dont, sans grant perle, ne seroient mis hors. Sire , dit Clisson au conte , vous sçavez que, pour bataille livrer, demain est promise, et croy que qui vouldra demain attendre que Charles ystra hors avec toutes ses batailles du parc, pour assembler a nous. Et si croy que plus a l'aise assemblerons contre ces gens et a moindre perte et, d'aultre part , qui maintenant assembleroit a ce que demain avons accordé , nous pourroit estre en reproche; si loue en droit, moy, que demain attendons. Là fut Robert Canole qui au conte dit : Sire , loyuulment vous conseille sire de Clisson et non pourtant si Françoys , qui ores sont travaillez , fussent hors du parc, je conseilleroye que on les^assaillibl : car bien îsont deux contre QDg de nous. A ce respondit Clisson : A
î3o CHRONIQUE
mon advis, ce nous seroit villennie, si travaillez les prenions, et moins en aurions d'onneur que de les combattre au jour acordé. Et quant au grand nombre, ilz sont plus que nous, de ce je n'en donne riens, ainçois vouldroye que ilz fussent encores autant : car en trop grant assemblée de gens enbataille a souvent et voulentiers effray. Et mieulx vauldroit a ung prince d'armes, qui en bataille vouldroit assembler , avoir xv cens hommes d'armes de sa cognoissance qui sa youlenté feissent plus aisément : se tiendroient en ordonnance ^ que ne feroyent trois mille ; mais pour noz parolles n'en soit ne plus , ne moins : car ce que a la chevalerie plaira , je suis prest a moy employer et les ensuyr. Au conseil du sire de Clisson se tint le conte de Monfort, et, quant se vint sur la vesprée au gué qui sur le ruyssel estoit, commença l'escarmouche , pour les chevaulx gagner a
' Suppléez ; mieulx.
DE DU GUESCl.IN. l3l
l'abrevouer.Adonc commencèrent les variés a crier a l'armée. A celle fois cuyda le duc Charles que le conte et les Anglois le venissent combatre. Adonc mist ses gens en ordonnance, et yssit du parc a'tout ses batailles et ses bannières desploiées; mais tost vint a Charles ung herault qui luy dist de par le conte que demain il fut seur de la bataille avoir. Lors fit Charles relraire ses gens. Quant vint a la nuytée, le duc Charles ordonna de ses gens , pour le guet de la nuyt faire, et y fut Guillaume de Lannoy , qui la rivière passa et toute nuyt chevaucha l'ost du conte a falloz et a brandons. Au point du jour se retrahit le guet. De l'ost du conte saillirent plusieurs archiers, pour la rivière gaigner. Contre les archiers vindrentFrançoys qui les firent reboter en leur host et aussi se retrahirent par le conseil de Chandoz. Adonc fit crier le conte en son host que , sur peine de perdre la teste , homme ne partit de l'ost : en ce point aussi ordonna ses batailles
l32 CHRONIQUE
Charles. Et d'aultre part se ordonnèrent Anglois. Adonc dit Chandoz au comte :
Sire, ne vueillez vos ennemis premièrement assaillir, ainçois souffrez qu'ilz viennent premier contre vous. Et .1 ce conseil se tint le conte , qui sur les champs se tint et diht : En bataille nous ordonnons et Détendons l'aventure.
La bataille d'Aulroy.
Environ soleil levant , voult le duc Charles yssir du parc atout ses hostz , et à ce ne s'accorda point Bertrand , ainçois luy dit: Monseigneur, se actendre voulez en ce parc qui cloz est , que Anglois nous venissent courir sus et en ordonnance nous tenir, selon mon advis, vous aurés sur eulx l'avantaige. Et a briefs motz, je ne conseille point que les batailles de vostre ost passent oultre la rivière. A ce conseil manda le conte d'Ausseure, Le Bègue de Villennes , messire Olivier de Manny , le \i-
DE DU GUESCLIN. l''>3
comte de Rouen , messire Guy d'Evreulx et aultres plusieurs chevaliers de France qui tous desiroient la bataille, qui au dit Charles louèrent que ses ennemis il alast assaillir. Par le conseil de Charles, partit le duc de son parc avec toutes ses batailles, bannières et pennons desploiez et passa la rivière. En la première bataille voulut estre le duc Charles, oultre le plaisir de toute la chevalerie. Et près de luy furent en bataille Bertrand, le conte d'Ausseure, Le Bègue de Villennes , messire Jehan de Viennes , messire Olivier et plusieurs aultres chevaliers de France et d'aultres contrées. Et les aultres batailles conduysoit le vicomte de Rouen et aultres barons de France, qui au duc se tenoient.
Gomme les batailles assemblèrent.
Quand le conte de Monfort et les Anglois virent Charles le duc, qui la rivière
la*
eut passée et tous ensemble venoient sarrés*, les lances abaissées, pour bataille livrer, apperteinent partit le comte a toutes ses batailles et mist ses archiers devant qui a traire commencèrent ; mais pou dura le trait. Et après les archiers , fut la première bataille que conduisoit messire Jehan Chandoz , qui contre la bataille du duc vindrent en graiit arroy, lances abaissées. Qui lors ouyst meneslriers et trompettes sonner d'une part et d'aultre, merveilles estoit a escouter.
En la première bataille du conte estoit ung chevalier qui son cousin estoit, a celluy bailla sa thumule =• couverte toute des
' Lisez : serrés.
* Nous ne savons ce que signifie ce mot, qui se trouve aussi dans le manuscrit du fonds de 8t.-Germain-des-Prés , n" i56i. Celui du fonds de Lancelot, n° 48, porte tunelle , et celui du fonds de St-Germain, n° i56o, ieniete. Cette dernière version nous paraît la meilleure en ce qu'elle se rapproche du mot bas-latin torniclum^ qui signifie coite d'armes. ( Voyez le glossaire de Du Cange,aux mots torniclum et lunica.)
DE 1)0 GUESCLIN. l35
armes de Bretaigne. Et la luy fit vestir le conte pour ce que es sors Merlin avoit trouvé que entre deux seigneurs qui de Bretaigne contendroient seroit griefve la bataille et en laquelle seroient les armes de Bretaigne desconfites. Le chevalier qui ses armes porta oultre la bataille des Anglois , et premier assembla la batnille du duc Charles. Et briefvement assemblèrent les batailles et combatirent François et Anglois très asprement. Moult désira le duc Charles trouver le chevalier qui portoit les armes de Bretaigne , et se pensoit ({ue ce fut le conte de Monfort. Et tant alla les rans serchant, que le chevalier trouva et a luy assembla de telle puissance que a terre l'abatit et occist, dont Françoys, qui cuidoyent le comte estre mort, prindrent en eulx plus grant hardement et fièrement entrèrent en la bataille du conte. Et tant furent Anglois pourmenés que en voye de desconfiture estoient. De la partie des Anglois partit, a cccc. cent lances,
l36 CHRONIQUE
messire Hue de Courrelay, qui par derrière tout a cheval vint sur l'ost du duc , et d'aultre part, sur les esles, furent archiers qui moult Françoys grevèrent , et , en ce point, s'entr'approclierent bannières. Là firent tant de chevalerie le conte d*Ausseurre , le chevalier verd, son frère , nommé messire Loys de Chalon, et messire Olivier de Manny , que en leur bien faire se delictoyent la chevalerie de France. Et en ce point se voult partir le conte de Monfort , qui a desconfiture cuyda estre ; mais par le sire de Clisson fut ramenée et sa bataille enforcée par luy et messire Jehan Chandoz. Tant ala le conte d'Ausseurre, que l'ueil sen estre y eut crevé et navré fut en plusieurs lieux et par Anglois fut a terre gecté et comme mort demeura sur le champ : dont grant deuil eust le duc Charles, qui adonc se mist au front des batailles. Et asprement se prindrent a combatre François contre Anglois, qui. a
DE DU CIJF.SCI.I N. l37
celle heure furent grevez. Adonc fit Coiirlay sa bataille de gens a cheval descendre , pour eulx desarmer de leurs arnois et refrechier pour mieulx combattre a cheval , puis les fit remonter sur leurs chevaulx et a chacun bailla haches. Et par force de haches portèrent les batailles du duc : dont Anglois contre Françoys combatirent plus asprement. Et en grant deffence se tindrent Françoys. Adonc s'avança tant le chevalier vert, que la bataille du conte de Monfort abatit; mais pour l'ayde de Gaultier Huet , de Courrelay et Canole fut tost relevée. Contre la bataille du conte se assemblèrent messire Bertrand , Le Bègue de Villennes, messire Eustache de La Houssoye, messire Guy de Baieulx et aultres qui soubz la bannière du duc se misdrent , et Anglois assemblèrent très asprement; mais aux Françoys ne se peurent retraire les aiiltres batailles, qui rompues et départies estoient et desjà tournoient a
l38 CHRONIQUE
desroy et rassembler ne se pouvoient. A celle fois mort fut messire Thomas de Cantorbiere * , chevalier anglois. Et tost s'assemblèrent les batailles du conte et des Anglois contre les batailles du duc. Et en pou de heure commença la desconfiture es batailles du duc, qui merveilles faisoit d'armes et, d'une hache qu'il tenoit, abatoit quant qu'il ataignoit , en telle manière que forment le doubtoient Anglois a rencontrer ; mais tant et tel nombre assemblèrent a luy armés de lances que a terre fut porté le duc et navré en plusieurs lieux. Et briefvement comme mort fut laissé sur le champ. Quant Bertrand sceut que a terre fut porté le duc, ne demandés mie le dueil qu'il fit. A celle heure furent François encloz des batailles du conte. Là se deffendit grandement Bertrand; mais par force fut prins et navré en mains lieux.
' Thomas de Gantorbery . beau - frère de (]handop.
DE DU GUESCLIN. 1 3y
Et briefvement y morurent grant nombre de barons de France et de Bretaigne de la partie du duc Charles qui mis fut a desconfiture, au jour de la Sainct Michieljl'an de l'incarnation nostre seigneur mille trois cens soixante et quatre.
Après la bataille , vint ung escuyer, qui en serchant les mors, trouva le duc Charles en vie et prisonnier le retint. Et serment luy fit le duc, auquel serment luy fit de luy sauver la vie; mais en ce point fut rencontré le duc par le sire de Clysson qui , de par le conte , aloit serchant le duc Charles par les champs. A l'escuyer tollit le duc le sire de Clysson et au conte de Monfort le mena, qui en ceste manière luy dist : Sire Charles de Blois , bien as sceu et scez que en la duchic de Bretaigne n'as aulcun droit ne de armes , ne de lignaige, n'es extrait aulcunemcnt. Pour quoy je te requier que du tout renonces a la duchié, et les villes et chasteaulx , qui en ton obéissance sont, me vueillez rendre et meclre a délivre,
l4o CHRONIQUE
sans jamais y riens demander, et sçaichez que par aullre voye ne peulx escîiapper ; ainçois morras cy bien prochaynement; car tu peux veoir et cognoistre que tu es au dessoubz.
Quant le duc Charles eust ouy parler le conte bien appertement luy respondit ces parolles : Conte de Monfort , bien sçay que du duc Hartus yssirent en son premier mariage le bon duc Jehan et messire Guy de Bretaigne son frère , père de ma femme , et , après le trespas de la duchesse, s'en amoura le dit Hartus de la royne d'Escosse, femme du roy qui oultre mer estoit aie visiter le sainct sépulcre , et tant ala le dit Hartus environ la royne d'Escosse , qu'il engendra ton père. Et , pour leur pecbié couvrir , vray est que quand la royne se vit grosse , elle fit publier par tout le royaulme d'Escosse que mort estoit son seigneur en la terre d'oultre mer, dont tost après la print et espousa le duc Hartus toute grosse; mais guieres ne demoura que
r»F. DU GUF.SCMX. I /, 1
le roy d'Escosse repassa la mer et briefvement sceut les nouvelles que sa femme estoit mariée au duc de Bretaigiie. vSi parla le roy sur ce fait a ses princes qui luy conseillèrent que sur ces choses procedast par Injustice de l'es^lise, sans, pour achoison de femme, mener guerre ne son païs mettre en griefveté. A ce s'accorda le roy d'Escosse, et, pour voir, print sa voye en Avignon où moult fut lionnorablement reccu du pape et du collège, par devant lesquelz il monstra comme de sa femme luy estoit prins, pendant son pèlerinage. Et tant alla la chose que par la court de Romme fut ordonné et par bulles que par devant le roy de France seroyent mandés le roy et la royne d'Escosse a certain jour , auquel le roy d'Escosse ses faiz proposeroit et toute la cause cognoistroit. Le roy de France Phelippe le Bel, comme vicaire du saint siège, fut ordonné, et pour ce faire, luy envoya le sainct père ses bulles. Lequel a certain jour manda le duc
Hartus et la royne d'Escosse. Et , pour soy conseiller , manda le roy les prinses et ses prelatz de son royaulme , et ce pendant le roy d'Escosse vint a court où moult honnoré du roy fut. Au jour assigné , vindrent le duc de Brefaigne et la royne d'Escosse, Et par devant le roy fut la cause debatuc en plusieurs manières et par plusieurs journées, et finableraent le roy Hartus fut condamné a rendre la royne au roy d'Escosse, son mari, qui grosse estoit. Le duc par devant tous la print par la main et au roy d'Escosse la livra. Adonc la print le roy d'Escosse en la présence du roy et dist: Seigneurs, bien vueil que chascun sçaicbe que pour ceste dame avoir n'ai-je pas ce procès fait faire : car par voye de guère eussé-je bien mis le duc a desconfiture; mais pour achoise * de femme, je ne quiersma chevalerie ne mes subjetz mectre en dangier. Et d'aultre part, grant des-
' Li^ez : achoiion.
DE DU GUESCLIN. l43
])laisir seroit , se , au temps advenir, estoit reprouchié à la coronne d'Escosse que par nulle * voye le duc de Bretaigne eust au roy d'Escosse sa femme loUue et sa terre. Et de la dame ai-je a présent ce que j'en vueil.Puisappella le duc Harlus, qui a luy vint et par la main désire le print et,d'aultre partjtenoit la royne d'Escosse, puis dist : Sire, duc de Bretaigne, grant pitié seroit, si femme n'aviés : si aurez la loyne d'Escosse qui plus convenable vous sera que au roy d'Escosse ne seroit d'avoir la TXiyne de Bretaigne. En ces parolles disant, le roy d'Escosse luy livra et ensemble les laissa. Puis se partit le conseil et fut le roy d'Escosse moult loué de sa manière. De court se partit le duc, qui la royne d'Escosse enmena en Bretaigne. Et tost après print congié le roy d'Escosse du roy de France , qui moult le honnoura , ])uis retourna en son pays honnourablement et a
• Je propose de lire : malle.
graiit joye fut receu. Et puis guieres ne demoura que la dame enfanta et eust un g filz qui ton père est : si peulz veoir par quelle raison tu as en la ducliie et bien scez que tu me quiers oultraige, qui me requiers de quicter ce qui n'est pas mien : car bien scés que a ma femme et a ses enfans appartient, et ce qui a aultruy est, ne puis riens donner. A ces parrolles appella le comte de Monfort Bertrand Lazenat , au quel il commanda que le duc occit, lequel, en accomplissant le vouloir du conte, frappa le duc d'une dague par la gorge et l'occit'.
Et bricfvcment fut le duc despoillé des variés et fut trouvé que soubs sa chemise avoit une haire vestue. Là vint ung frère mineur nommé frère Raoul de Corgaignolles
* Selon dom Lobineau et les autres historiens, Charles de Blois fut tué à la bataille d'Auray par un soldat du pays de Galles, qui lui plongea son épée dans la bouche.
DR DU GUESCLIN. 1 4 t)
qui ung des plus fors hommes que l'on sceust estoît , qui le corps du duc saisit tout nud , et le mit sur sou col et i)lus d'uue lieue le porta , puis recouvra une charrette et a Guinguant le fist porter et enterrer en l'esglise des frères mineurs. En xviij batailles fut le duc Charles en son vivant, dont les xvj il obtint. A la xvij, il fut prins a La Roche Darien par la desloyauté de messire Thomas de Gornay, anglois, et a la xvij , fut mort. Ce duc Charles fut le plus beau chevalier de France et le mieulx enteichié de vaillance : car de chevalerie faisoit ce qu'il appartenoit a prince, et n'eust oncques bataille que a la première ne voult estre et souventes fois s'assembloit le premier a ses ennemis. Jolys fut plus que nul aultre, toute sa vie, et de faire chansons et lays s'esbatoit souvent; mais saincte vie menoit secrètement et maintient-on que en sa vie nostre Seigneur faisoit pour luy maintz miracles.
Quant messire Bertrand sceut la mort du
lliS CHRONIQUE
duc, en luy n'eut que courroux. Et de ceste desconfîture ala briefvement nouvelles au roy Charles qui tant grant dueil en démena , pour l'amour du duc, qui son cousin estoit, que nul ne le pouvoit conforter; et après les regrès que il faisoit de son cousin , regretoit messire Bertrand et la chevalerie de France. Après la bataille, se rendirent ceulx de la ville et chastel au conte qui dedens entra. Et illec festoya la chevalerie anglesche, qui en brief terme prindrent congié de luy, et en Guienne alerent par devers le prince de Galles , et leurs prisonniers françoys et bretons emmenèrent avec eulx.
Depuis que Anglois eurent laissié le conte de Montfort dedens Aulroy, après la bataille , envoya devers le roy six chevaliers de ses gens qui tant allèrent que par leurs journées vindrent au roy et en ceste manière parlèrent :
Sire , a vous nous envoyé le conte Jehan, qui de la duchié de Bretaigne se attent
DE DU GUKSCMÎC. I /» 7
avoir l'onneur; et de son père, qui contre Charles de Bloys l'a contenue toute sa vie, bien scet le conte et recongnoit que de vous le duchié de Bretaigne doit estre tenue : or est ainsi que par les guerres, que entre Charles de Bloys et le père du conte en son vivant et depuis ont estez , la chevalerie et le pays * moult grevés. Si en est advenu que en plusieurs baîailles, qui entr'eux ont esté , sont mors de grans seigneurs et aultres chevaliers de grant vaillance, dont moult sont abaissiez leurs li~ gnaiges : dont c'est grant dommaige et de la journée d'Aulroy. Sire, sçavés vous bien comme il en va. Grant désira le conte, s'il vous plaist, vostre grâce avoir envers vous et de vous faire c-e a quoy il est tenu. Et , se en vostre grâce et hommaige de la duchié de Bretaigne le vous plaist recevoir, appareillé est de venir devers vous. Pour ce, le vous requiert le païs que, a ce
' Suppléer : ont estez.
iA8 chronique
faire , le vueillez recepvoir et nous aussi , de par le conte , que par vostre conseil soit voye advisée par laquelle soubz vostre obéissance le peuple .de la duchié puisse vivre en paix et les guerres eschever qui trop longuement ont udre '.
En laparolle des chevaliers pensa moult le roy Charles de France et puis leur dist : Amis, tout le cours de ma vie, ay désiré et désire mectre mes subgetz en paix et vostre messaige avons bien entendu. En Bretaigne retournerez et le ^ saluerés de par nous , et luy dires que nous ne voulons rien faire sans conseil; mais, pour ce qu'il offre, manderons bien prochainement noz princes, et ce que nous trouverons en leur conseil qui soit bon de faire manderons au conte. Et atant s'en retournèrent les messagiers.
Pour avoir conseil sur les offres du
' Lisez : ont duré.
Suppléer : due.
DK DU CUFSCLIN. 1 49
conte de Montfort, manda le roy les ducz d'Anjou, de Berry et de Bourgoigne ses frères et plusieurs autres princes, prelatz et barons. Le roy envoya en Bretaigne niessire Jehan de Chraon, arcevesque de Rains , qui noble bonis fut et le raieulx en parler qui en France fut adoncques ; et avecques luy Pierre Le Maugré de Boci * , grant mareschal de France , qui de grant chevalerie fut renonmié, et , par especial , eust mieulx renommée en ses jours de raieulx trouver voye de traictier que nul aultre : dont en commun langaige l'on disoit en son vivant : assés plus vault en ung assault Sainctré que ne fait Bociquault, mais trop mieulx vault en un traictié Bociquault que ne fait Sainctré. A eulx donna le roy pleine puissance de recevoir le conte en traictié d'accort.
' Ligei : Le Meingre de Boucicaut.
I^5o. CHRONIQUE
Du traictié premier de la duchié de Bretaingoe.
Au congié du roy , partirent de Paris l'arcevesque et Bouciquaiilt et tant allèrent par leurs journées qu'ils arrivèrent en Bretaigne. El premier se retraliirent par devers la duchesse de Bretaigne, femme du feu duc Charles. Et a elle et a son conseil exposèrent les afaires du roy : qu'il avoit a supporter pour les Anglois, qui en France grant guerre faisoient et appareil d'en plus faire , en luy monstrant que du roy povoit avoir peu de secours et que assés avoit a faire a son fait et a son pays garder. Et finablement tant pjjrlerent que sur les debatz de la duchié cheurent leurs parolîes et lors la duchesse leur donna pleine puissance de traictier avec le conte de Montfort, son oncle. Et en ce faisant, jurèrent l'arcevesque de Rains et le mareschal, par devant la duchesse, sur les
DE DU GUFSri.IX. i5r
sainctes évangiles que en nul nccord qu'il/ fissent pour elle . ne se délaisseroit la duchié de Bretaigne , ainçois demoureroit perpétuellement a elle et a ses enfans. Sur la conscience de l'arcevesque et du mareschal, la duchesse bailia lectres du povoir qu'elle leur donnoit et briefvemcnts'cn alerent par devers le conte de?dontfort, qui eu Bretaigne estoit, accompaigné de grant nombre d'Anglois cjui avec luy estoient.
Au conte de IMontfort , en la présence de son conseil , monstrerent les ambassadeurs les afaires du roy et après les fais de la duchesse ; et , d'aultre part , contre les drois de la duchesse monstra le conte de Montfort ses raisons. Et sur ces debatz assemblèrent plusieurs journées les ambassadeurs et le conte 5 qui moult les honnora et leur fit de très grans dons. Tant fut la question que finablement les ambassadeurs rec eurent le conte en la duchié, en l'obéissance du roy et accordèrent sur le débat de la duchesse en ceste manière :
l52 CHRONIQUE
c'est assavoir que , ou nom de la duchesse et par vertu du pouvoir par elle donné aux ambassadeurs, délaissèrent au conte de Montfort la duchié de Bretaigne et du tout ilz renoncèrent , non obstant le serment que fait avoyent , sauf toutes-voyes que , se le conte n'avoit hoirs masles en ses jours, procréés en loyal mariage, la duchié si retourneroit a l'ainé filz de la duchesse Jehanne ou aultre prochain hoir masle d'elle , sans ce que la duchié escheut en branche féminine ; et porteroit le nom de duchesse toute sa vie; et demoureroit a la duchesse Jehanne les contez et les terres de Pointièvre et de Greslo avec la viconté de Limoges ; et , en oultre icelles terres , sereit tenu le conte de Montfort bailler et délivrer a la duchesse xij mille livres en la duchié de Bretaigne par assiette de chevaliers preudommes et loyaulx , dedens troys moys après que la duchié luy seroit rendue ; a ses frais , coustz et missions seroient les contés délivrées des mains des
DE DU GUFSCLIN. 1 53
Anglois a Jehan et a Guy de Bretaigne , enfans du dit Charles de Bloys et de la duchesse sa femme , lesquelz , pour la ranson que devoit feu duc Charles leur père de LaRoche-Darieii , estoyent en hostaige en Angleterre. Et d'iceulx accordz baillèrent l'arcevesque et le mareschal bonnes lectreSjtant pour le roy comme pour la duchesse , au conte qui les accords promist tenir et aussi ses lectres en bailla.
Comme les accords furent envolés a la duchesse.
Les accords furent envoyez a la duchesse, quigrant dueil en démena. Et en brief temps vindrent en France l'arcevesque et le mareschal , qui au roi racompte-^ rent les traictiez que fait avoyent , dont fort luy despleust. Et d'illec en avant eut en eulx moins de fiance. Et de Bretaigne partit le conte qui en grant arroy vint a Paris par devers le roy et de la duchié luy
l54 CHRONIQUE
présenta l'ommage. Toutes-voyes pour ce que en ses lectres avoit promis tenir le roy ce qu'ilz accordoient, il voult les accords tenir et les receut , et , a la prière de ses amis, luy pardonna toutes ses offenses. Et d'illec en avant jura et promist d'estre bon et loyal François ; mais guieres ne demoura qu'il se parjura et pou tint la duchié a celle foiz ; car pour ses meffaiz en fut mis hors et chassé par ses barons, si comme l'ystoire racompte ça en avant.
Gomme le duc d'Angou voult Bretaingne guerroier.
Quant le duc d'Anjou, frère du roy, sceut le traictié^ en luy n'eust que cour^ roussier : car la fille du duc Charles et de la duchesse avoit espousée. En Bretaigne vouloit mener guerre le duc d'Anjou, pour les drois de la duchié chalengier; mais celluy deffendit le roy , son frère, qui sa lovaulté vouloit tenir. Ainsi demoura la
DE DU GUESCLTN. l55
chose a celle foys et moult doubla le duc de Bretaigne le duc d* Anjou, pour ce qu'il savoit bien et cognoissolt que des princes de France n'avoit nul qui tant grever le peust, ne qui fust de telle chevaleijie plein ne de tel hardement; et raesmement que a luy estoit la chevalerie de France plus obéissante que a nul aultre et plus estoit redoubté en France et en toutes terres que n'estoit le roy son frère. Mais depuis ça en avant ne se ouserent trouver en sa présence Tevesque ne le mareschal Boeiquault.
De la délivrance des prisonnier»
d'Auiroy.
Après le traictié de Bretaigne , furent délivrez par ledit traictié le conte d'Ausseure, Bertrand et la chevalerie quiprinse avoit este en la bataille d'Auiroy , et par devers le roy s'en vindrent, qui moult les honnoura. Et en ce contemple , délivra le
t56 CHROIfIQUE
roy de ses prisonniers le captai qui prins avoit esté en la bataille de Cocherel et liiy quicta le roy sa ranson et luy donna terre et si le retint de son conseil : car moult estoit saige chevalier.
De la paix du roy de France et du roy de Navarre.
Après la délivrance du captai de Buz , tint le roy Charles son parlement a Vernonsur-Sayne, et pour avoir advis sur la guerre que luy menoit le roy de Navarre; mais a Vernon vint le dit roy de Navarre par devant le roy Charles soy rendre a sa mercy du tout , et tant se soubmist en sa mercy que le roy luy pardonna.
Comme le prince de Galles tenoit Guienne.
En Guienne , durant ces faiz , se tenoit le prince de Gales qui la duchié tenoit par letraictié fait entre leroy Jehan de France
DE I>U GUF.SCMN. TJ^
et le roy Edoard d'Angleterre. Et combien que par le dit traictié paix eust esté criée enlre les roys et sur le sacre * eiist juré le roy Edoard délivrer a ses propres fraiz , dedens quarante jours après le dit traictié , tous les chasteaulx , villes et forteresses qui par luy avoient estez et estoient tenues en France hors Vienne, Ponthieu et Beaumont , le roy Edoard n'en faisoit en riens son devoir; ainçois estoient en France gens de plusieurs contrées qui durant les guerres avoient tenu le party des Anglois et encoures le plus des villes et chasteaulx de France et le royaulme mectoyent a destruction. Gestes gens se faisoient appeller les grans compaignies* et iceulx faisoit le roy Edou.'ird secrètement tenir et le prince son filz , et de jour en jour ne faisoyent que trouver achoison de Normandie tollir au roy Charles.
' Le Saint-Sacrement.
■ On a aussi appelé ceux qui les composaient : Malandrins et TardVènus.
l58 CHRONIQUE
Des grans compaignies qui France guerroient.
Pour les griefves paines et plaintes qui de jour en jour venoient au roy Charles des grandes destructions que faisoient au peuple les grans compaignies , qui par le royaulme de France boutoyent feuz et aux povres coppoyent les bras et crevoient les yeulx, manda le roy messire Bertrand et aultres de ses princes, pour avoir advis pour la manière de faire ceste gent vuydier. Là respondit messire Bertrand : Sire, vray est que le prince de Gales qui ores règne en plus grant orgueil que ne fit oncques Nabugodonozor , qui trop pense et ymagine nuyt et jour de trouver voie par laquelle il vous puisse Normandie toUir et tant faire que deluy tenez vostre terre , que jà n'aviendra se Dieu plaist, bien sçavez , sire , que de promesse que le roy
DB DU GUESCLIX. 1 5y
Edouard son père et luy fissent ' au bon roy Jehan vostre père, que Dieu pardoint, ne luy en ont riens tenu; mais prouvez se sont faulcement, ce que Anglols ont bien a couhtume. Tenez vous seur que par eulx sont de par deçà ceste gent ; et bien en fussent partis, s'il leur eust pieu dès pieça; et vous de les vuider demande conseil , aussi qu'iiz sont fors et en grant nombre. Et a briefz motz,sire , je ne vous conseille point en mon endroit les guerroyer : car par ce point pourroient plus grant guerre entretenir, dont trop porriez estre empêchiez ; mais , sire , se pour nostre foy assaucicr*, vous plaisoit faire une armée pour aler sur Sarrazins qui les royaulmes de Grenade et de Belle-Marine^ tiennent et de nous sont bien prochains, il me semble que a ceste gent de vostre avoir devez
' Lisez : firent.
' Exhausser,
' Beneinarin , sur la côte d'Afrique, dans le royaume de Fez.
l6o CHRONIQUE
donner, les faictes absouldre du pape ,q«ji sur eulx a gecté sentence ; bien pourroient lors laisser leurs forteresses , et, se hors du royaulme côtoient une fois, ne pourroient jamais par leur puissance ne du roy Edouard ne de son filz rassembler ne recouvrer les chasteaulx qu'ilz tiennent. A ce conseil se tint le roy et fut ordonné que, pour traictier avecques les grans compaignies , messire Bertrand ira devers eulx et que pour aller sur les Sarrazins se faisoit une grant armée que le roy mectroit suz dont seroit chief et conduiseur messire Bertrand, de par le roy : dont il fut moult liez. Et tantost le fist assavoir a toutes gens d'armes parmy le royaulme de France.
Et en brief temps vindrent par devers luy plusieurs chevaliers et escuiers qui le voiage desiroient ; mais retardé fut , si comme oyr pourrés.
DE DU CLESCLIN. l6l
Comment Bertrand ala contre les Sarrazins '.
Voir est que messire Bertrand s'appareilla pour aler contre Sarrazins ; mais an temps qu'il faisoit faire son armée pour aler en Grenade contre Sarrazins , regnoit en Espaigne Piètre * le roy , filz d'Alphonce roy d'Espaigne, qui puissamment régna en ses jours. Icelluy Piètre eut espousée Blanche, seur du duc de Bourbon et de la royne de France. Celle royne Blanche d'Espaigne fut moult vaillante dame et de saincte vie; mais compte n'en tint le roy Piètre qui pou la veoit, ainçois tenoit
' Ce sommaire appartient à Timprimé que nous copions. Celui qui est dans le manuscrit est ainsi conçu : Comme messire Bertrand se appareilla pour aller contre Sarrazins.
' Pierre-le-Cruel , fils d'Alphonse XI et de Marie, infante de Portugal.
:»6a CHRONIQUE
Juifves et Sarrazines ses concubines , et de mauvaise créance fut en la foy , et tant se gouverna par Juifz et Sarrazins que par aulcuns de son hostel et de plusieurs de son pays fut prins en hayne et mesmement de ses faiz le ?jlasmerent bien. Et prindrent Henry son frère, conte de Triteivart, ^ qui chevalier fut de grant emprinse , preudomrae et plein de grant vaillance , et de Piètre estoit aisné ; mais a Piètre fut la coronne donnée , comme vous orrés cy après.
Comme le roy Alfonse fiança la riche dame donc ycssi le roy Henry d'Espaigue.
Alphonce le puissant, roy d'Espaigne, qui tant valut en ses jours et qui le roy de Grenade mist en servage et luy fit treu ^
' Henri, comte de Transtainarre , fils d'Alphonse XI et d'Éléonore de Gusman.
=" Tribut.
DE DU GUESCLIN. lO>
payer par an, parle traictié qui entre luy et les Grenadins fut fait , après la bataille d'Argezille cpie fit en Grenade le roy Alphonce que S;irrazins desconfit et print le roy de Belle-Marine , et le roy de Grenade y fut mort. Et au temps de la bataille le pape qui lors rcgnoit estoit en Avignon. Et a l'eure de sa desconfiture , en sa messe chantant , vint aux cardinaulx et leur dit la manière de la desconfiture. Et en brief temps rescripvit le roy Alphonce au dit pape et aux princes de la chrestienlé sa joyeuse victoire- Et pour venir a ma matière, du temps de sa jeunesse, il fiença une dame de honneur qui de France estoit extraicte , pleine de grant beaulté , nommée la riche dame d'Espaigne : et les fiansailles entre eulx durant , il engendra Henry et trois filles. Et depuis la voult le roy espouser, comme raison estoit; mais aulcuns de ses princes luy deslouerent et firent qu'il se maria aultre part a une dame qu'il espousa, de la quelle Piètre hyssit. Et
l64 CHRONIQUE
pour ce , fut Henry nommé bastard et moult s'entre amerent longuement les frères, jusques a tant que Piètre print mal a soy gouverner. Ung jour advint que le roy Piètre et Henry estoient en leur palais. Et au dit Henry dit Piètre que une jeune damoyselle, fille d'ung prince d'Espaigne , qui son parent estoit , luy alast quérir , pour en faire a sa voulenté. De ceste chose fut Henry moult courroucé et dit a Piètre : Monseigneur, vous sçavés que après ceulx qui de monseigneur mon père Alphonce, dont Dieu ait l'ame, sont descenduz, ceste damoiselle est nostreplus prochaine en lignaige et qui après vous devroit hériter a la coronne. Ceste response print Piètre a grant desdaing, et dit a Henry orgueilleusement : Si la damoiselle ne vas querre, sachez que je te courrouceray. Adonc Henry plein de grant destresse vint au père de la damoyselle et luy compta toute la mauvaistié de Piètre» Et humblement dit a Henry : Sire, je suis
DE Dli CUESCLIN. l65
vostre povre parent, et bien voy ([ue a la puissance de Piètre ne puis résister; mais, si a luoy ayiler vous plaist, sachez que vous serés roy d'Espaigne,car plus y avez droit et raison que Pietje le desloyal. Adoncluy demanda Henry qu'il vouloit qu'il fit, auquel il dit : Sire, je vous prie que ma fille, qui la plus gentil est en Espaigne, prenés en mariage, el tous hommes avec les aultres barons de la terre nous alierons avec vous. Et saichez que , se Piètre vous est contraire, nous serons en vostre aide. Et se d'aventure Piètre vous vouloit courir sus a présent , nous retrairons bien seurelîient en Arragon et d'illec au pays de France. Et sur ce que tout vous diray, jefusaTollecte ^ au temps de mon enfance et souvent repairoye avec ung maistre qui des choses advenir racontoit plus vrayement que nul qui fust en vie , ne oncques ne fut trouvé mensongier. Saichés, sire ,
• Tolède.
l66 CHRONIQUE
que maintes journées j'ay ouy au maistre racompter que vous mourriés roy d'Espaigne, et après vous regneroit vostre lignée. De ces nouvelles se print Henry a esjouir. Et guieres ne demoura que la damoiselle espousa, })uis s'en retourna a Burgues * par devers le roy, son frère Piètre , et luy dit que la damoyseile avoit espousée. A donc voult Piètre son frère occire ; mais hastivement s'en fouyt en Arragon. Adonc fit Piètre saisir sa terre et de son royaulme le bannit. Et en Arragon demoura longuement Henry avecques le roy^ qui le Blanc-Chastel luy donna, puis vint en France, et pour le roy Charles s'arma en ses guerres.
* Burgos.
" Pierre dit le Cérémonieux.
DE niT CIFSCLIÎf. 167
Comme Piètre manda le roy de Arragon pour hommage luy faire de son règne.
Après ce que Piètre eust son frère banny, il régna en grant orgueil. Et en l'an de l'incarnacion mil ccc Ixiiij, il envoya ambas-sadeurs par devers le roy d' Arragon lui signifier que de la coronne d'Espaigne estoit tenu le royaulme d' Arragon et celluy de Maillorgrie et luy faisoit commandement que au Ix* jour, il fut au palais royal de Burgues , pour les hommaiges d'iceulx royaulmes d'Arragon et de Maillorgrie faire au dit roy Piètre. Et bien sceut que , si en defaust en estoit , il entreroit en sa terre en brief temps. Pour ces nouvelles fut le roy d'Arragon en grant esmay; mais semblant n'en fit , ainçois debonnaircment receut les ambassadeurs et leur dit que, se Piètre guerreoit a nul prince vivant , qu'il yroit a son
l68 CHRONIQUE
secours ; mais , quant a l'ommaige , il ne trouvoit point en son conseil que de son royaulme eussent oncques fait ses prédécesseurs aux roys d'Espaigne hommage et quant en droit , soy ^ toute aultre chose estoit prest de faire pour Piètre le roy, son honneur gardant et sans la seigneurie de la coronne abaissant.
Comme Pictre envoya ses deffiances au roy d'Arragon.
Du roy d'Arragon se partirent les ambassadeurs et par devers le roy Piètre leur seigneur retournèrent a Burgues auquelz ilz racontèrent la responce, laquelle Piètre print en grant desdaing, et briefvement envoya sa deffience ' au roy d'Arragon qui en la cité de Barcelonne estoit.
' Lisez : soit.
' Défi. Cette cérémonie, pratiquée par an héraut d'armes, était une déclaration de guerre/
I>F. nu OflFSCLIN. 1^9
Cumme Piètre alla en Arragon.
Grans gens assembla Piètre et en Arragon entra en grant effort en ardant et excillant le pays; et tant fit que a luy se rendirent plusieurs villes et cbasteaulx jusques aux mons de Catheloigne ».
Gomme Piètre euvoya estranglier la royne sa femme.
Quant Piètre approcha les montaignes qui Arragon encloyent , ne habitées n'avoyent esté, tant fist grant assemblée de peuple que les mons et roches fit tranchier pour avoir passaige.
En l'ost de Piètre avoit ung juif auquel il creoit ^ plus que en homme du monde
* Catalogne.
• Il croyait ; avait créance.
T70 THRONIQUE
qui fut en vie et le chief de son conseil estoit. Icelluy juif une fille avoit qui moult belle estoit et de jour en jour ymaginoit voye trouver que Piètre la print à femme. Si advint que une journée le juif dit au roy : Sire, merveilles est de vous que femme avés et n'en avés point d'enfans et jamais nulz n'aura. Et voir est que , se Irespassés de ce siècle, le royaulme viendra es mains de Henry-ie-Bastard , qui vostre ennemi mortel est. Pour ce , sire Piètre, vous conseille que vous fassiés vostre femme mourir et en vostre royauime en prenés une aultre qui puisse porter lignée. A ce s'accorda le roy et bien hastivement envoya ung de ses sergens d'armes au chastel où la ro^Tie estoit qui tantost quant elle le vit, elle mua sa couleur , comme celle qui sa mort sçavoit , et bien humblement luy dit : Beaulx amis , bien sçay que du commandement de mons*eigneur es cy venu pour moy délivrer de ce monde; mais je te pry que en la cha-
pelle céans avant nia mort me laissez aourer mon créateur pour lui demander pardon de mes péchiez, et je pricrayDicu ])our toy; puis fais de moy a ton plaisir, puis que m'a voulu monseigneur mectre entre tes mains. Rudement luy respondit le sergent : Vostre oroyson povez bien abregier, s'il vous plaist : car icy ne puis-je longuement séjourner.
Comme la royne fit ses croisons a Dieu avant sa mort en sa chappelle.
Hastivement s'en entra la royne Blanche en sa chappcUe pour faire ses oroysons et se mibt desvotement a nudz genoulz , disant : Mon créateur , très humblement je te cry mercy de tous meifàiz que te fis oncques. Et en haulte voix moult d'aultres belles parolles piteuses dit la dicte dame que le dit sergent ouyt et depuis les relata. Et tant longuement y demoura que au dit sergent moult ennuya, et dit : Dame, icy
17'i CHRONIQUE
ne povés plus estre, mais ailleurs vous convient venir , puis amena la royne en sa chambre qui de grant douleur estoit pleine. Et en celle douleur se laissa cheoir sur son coissin.
Comme la royne d'Espaigne fat estaînte qui sear fut de la royne de France.
Asprement vint le sergent d'armes qui ung coissin print et sur le visage de la dame le mist , et tantost en pou de heure fit que la dame estaignit et fina de ce siècle% pour laquelle nostre Seigneur, pour l'amour d'elle, fit de jour en jour moult de miracles, et au pays d'Espaigne la reputent pour saincte et dévotement y va le com-
' Blanche de Bourbon mourut au mois de mars i56i, étouffée, suivant l'auteur de cette chronique , celui du Roman de B. du GuescUn en vers et Guyard de Berville ; empoisonnée , suivant Ayala , Zurita, Ferreras et Mariana, qui devaient être mieux informes.
DE DU CUESCLIN. ^'J'^
mun peuple et de bien grans seigneurs pour la saincte royne Blanche adourer.
Gomme Piètre s'en parti et desmanda la mort de sa femme.
Le second jour après que le roy Piètre eust envoie son sergent d'armes la royne occire, il manda le juif qui ce conseil luy avoit donné : J'ay mal ouvré de ma femme faire ainsi occire et murtrir, qui de la plus noble lignée du monde est extraicte; et toute ma vie l'ay veue de bonne vie et moult suis en doubte que mal ne m'en viengne. Une fois est oit ^ en Grenade et devant fis amener une femme de grant enge qui des choses advenir sçavoit parler trop certainement. De mon a faire luy enquis et après ce qu'elle m'eut bien avisé , elle me dit que riens elle ne me dcscouvreroit; mais moy, qui moult desiroie de
' Lisez : estais ou c'eatoit.
mon estre sçavoir, la priay tant qu'a la fin me dit : Sire, encores sera le temps que du lignaige d'une saincte femme , laquelle piteusement et sans achoison feras mourir et murtrir , en aviendra que le royaulme en perdras et en la fin fineras piteusement. De ces parolles me recorde souventes fois en ma pensée disoie , et pour ce que souvent me trouvay triste et doulent de ma femme : je vueil que hastivement soient envoyées mes lectres a mon sergent par lesquelles je luy escrlps que ma femme il n'occie point. A ces parolles s'en partit ung chevalier de l'ost du roy Piètre. Et tant ala par ses journées que a deux lieues près du chastel, où la royne fut occise, encontra le sergent d'armes qui le meurtre avoit fait, et les lectres du roy Piètre luy bailla. Quant le sergent vit ce que le roy Piètre luy mandoit, eshahy fut et par devers le roy ne s'en osa aler, ninçois s'en fouyt en Seville la grant, dont né estoit. Jusques au chastel ala le chevalier qui la
DE DU GUESCLIN. lyS
royne cuydoit délivrer de mort. L\ trouva une dame de grand eage qui la royne avoit servie et de sa mort plouroit cy tendrement et tout le peuple d'entour , que piteuse chose estoit a veoir. Ainsi fut la pouvre royne occise et en pouvre estât enterrée.
Comme la royne fut plourée du peuple d'Espaigne , et des miracleà que elle Gst.
Et advint que, en portant la royne en terre , accoururent les povres que en la ville elle soustenoit , qui grant dueiî demenoient , disant : Las ! or nous est le sousteneraent de nos povres vies defailly. Et luy basoyent les piez. Là avoit ung aveugle et deux ladres '■ qui tautost que la royne eurent baisée es piez furent garis par la voulenté noslre Seigneur* De ces miracles fut tantost nouvelles par tout le pais d'Es-
Lé
preux.
paigne. Et de toutes pars , se faisoyent les malades apporter a la sépulture et d'illec retoumoyent en santé.
Comme le roy Piètre sceut la mort de sa femme, et comme il en fist merveilleux duel'.
Du chastel partit le chevalier qui tant erra qu'il tourna en l'ost de Piètre, auquel il raconta l'occision de la royne et comme son sergent d'armes s'en estoit fouy en Civille , et comment enterrée avoit esté pouvrement et aussi le grant deuil que le peuple en demenoit. Après luy compta le miracle des trois hommes qui luy vindrent baisier les piez, quant on la portoit en terre, et comme santé recouvrèrent tous trois ; et comme plusieurs gens accouroyent a sa sépulture pour santé recouvrer et la grant plainte que l'on faisoit d'elle. Quant Piètre le roy ouyt ces nouvelles, il cheit
' Lisez : dueil.
DE DU OUESCLIN. I77
pasnié , et , au relever, commença tel dueil a mener que reconforter on ne le povoit. Et en son grant dueil disoit : Ah! Blanche, royne saincte et extraicte de la saincte et plus haulte lignée qui au monde soit et par qui estoye tant honnouré que digne n'estoie point de telle femme avoir, las ! doulent * comme maulvaisement et piteusement vous ay faitmurtrir ! Et Dieu ' comme ce qui me fut dit en Grenade me advient et adviendra. Si commença fantost merveilleux dueil de tous pour la royne , qui de petis et de grans estoit aimée. En ce grant dueil , fit Pierre le juif saisir qui ce conseil luy avoit donné de la royne faire occire.
Au temps que Pielre guerroya Arragon, conqueroit de jour en jour plusieurs villes et chasteaulx et destruyoit le pays. En plusieurs lieux assembla messirc Bertrand grant chevalerie , pour Grenade et Belle-
' Lisez : las! comme doulent Je suis , etc. ' Lisez : Dieu scet ou Dieu !
Marine conquerre et roy s'en vouloit faire coronner. Et estoit son intencion que de Grenade entreroit en Chippres pour le bon roy * secourir qui Satalie avoit conquis : car le souldan avoit conquis et occis. Et de nouvel avoit prinse et conquise la cité d'Alexandrie. Et de jour en jour conqueroit terre sur Sarrasins , en tenant le chemin vers Jherusalem : car le roy s'en faisoit nommer. Et illec sur le sainct sépulcre de nostre Seigneur se pensoit faire coroner, mais durement luy fut fortune dure et con-
' Pierre !«'. Il périt assassiné , non par son frère , comme le dit plus bas cette chronique, mais par des seigneurs de sa cour, le 18 janvier i568, selon presque tous les historiens, et le 16 janvier iSôq, suivant le poète Guillaume de Machaut, qui écrivait d'après des témoins oculaires.
Philippe de Maizières, que nous avons cité dans notre notice à propos de l'auteur du Boman en vers de B. du Guesclin , était chancelier de ce roi.
DK DU OlJF.sr.LlX. 179
traire; car de nuyt et appensecment ' en son lict fut occis par son frère : dont grant deuil fut démené par tous les royaulmes chrestiens. Car de sa grant chevalerie fut renoinmé et avoit tant Sarrasins grevez qiie en son vivant fut tenu le plus vaillant roy chrestien qui pour lors en vie fust. Et en ce contemple , de l'occision de la royne Blanche d'Espaigne vint nojivelles en France, laquelle estoit seur du duc de Bourbon et de la royne de France qui grant deuil démenèrent. Et raesmement le noble roy Charles en fut moult doulent.
Gomme messire Bertrand traicta avecques les
grans compaignies près de Challon.
Pour les grans compaignies mectre hors
de France , se partit de Paris messire
Bertrand , et a saufconduit alla devers les
capitaines qui près de Chalon-sur-Sone se
' D-; guet-apens.
t8o chronique
tenoient. D'iceulx capitaines se tenoit messire Huet de Courrelay et plusieurs aultres capitaines, messire Jehan d'Evreux, messire Mathieu de Gournay et aultres d'Angleterre jusques au nombre de xxv qui de la venue de raesseigneurs ^ furent moult liez et grandement le honnorarent ; et , après ce que longuement se furent esbatuz ensemble , voult messire Bertrand traictier avecques eulx en leur affaire , et en ceste manière leur dit : Seigneurs , a vous m'envoye le roy Charles qui, pour nostre loy exaulcier , sur Sarrasins veult faire une armée. Et en Chippres, pour le bon roy secourir, vouloit son armée adresser ; mais mort est le bon roy piteusement par son frère qui occis l'a : dont fut grant dommaige a toute chrestienté, et moult en est le roy de France doulent. Et d'aultre part , sont venues de par deçà nouvelles qui moult sont desplaisans : c'est de dame
' Lisez : monselgnenr Bertrand.
DE DL CUESCXIIf. l8l
Blanche de Bourbon, seur de la royne de France et de monseigneur de Bourbon , laquelle a\olt a femme Piètre le roy d'Espaigne qui murtrir ' la saincle sans achoison. Pour ceste chose est le roy conseillé de adresser son armée droit eu Grenade sur Sarrazins , et d'illec pourra-l'on desseiidre en Chippres et bien peut estre que par Espaigne passera l'armée pour le roy Piètre grever , qui de mauvaise créance est. De Juifz et Sarrazins est toute sa fiance et tout son royaulme gouverné. De ceste armée a pieu au roy de me donner la charge, qui de tel honneur ne suis pas digne; et a vous qui de chevalerie estes tant renommez, comme chascun scet, je m'adresse, en vous suppliant que, pour nostre foy exaulcier et maintenir , vous plaise estre de l'armée. Mes frères et compaignons , que certes, a mon advis , bien devons a prcicnt faire service a Dieu et le
' Sous-entendez : fit.
l8a CHRONIQUE
servir! (Considère comme avons noz viej usées jusques-cy : car vous sçavez que en France sont les guerres affinées , * où tant de maulx avons faiz que pires sommes que larrons : car les guerres durans, avec que au peuple avons peu toUir, nous avons femmes ravies, occis hommes, bouté feuz en villes et en esgllses et les dictes esglises desrompues et violées. Par moy mesmes le puis sçavoir, qui de maulx ay tant faiz et fait faire. Et bien vous en povez nommer mes compaignons et vous en venter.
Vous sçavez , seigneurs , que loy n'avez ne aveu de prince du peuple ainsi grever et de jour en jour mectre a destruction sans loyal titre. Pour noz âmes sauver, ne pouvons trouver mieulx que les ennemis de la foy grever et guerroier. Saichez , seigneurs, se a compagnon me voulés prendre et croire me voulés , je vous feray tous riches et acquerirhonneur; etbien yousdiray
* Termiiif'îes.
DE DU GUKSr.LlX. l8'
la voye.Surlesparolles demessiro Bertr;iiid se mirent a conseil les capitaines a j)arl , puis appellerent messire Bertrand , et , de par les capitaines, parla messire Hue de Correlay et dit : Bertrand , beau frère et compaignon, pour la loiaulté et vaillance de vous qui estes aujourduy miroir de chevalerie , de vous suis * et veuil estre avecques vous en tous cas prest et tous mes compaignons. Et si vous respondz de par tous les compaignons que de par vous requérons que vostre compaignon d'armes vous me veuillez retenir. De ceste response mercya messire Bertrand les capitaines bien humblement et moult se humilia envers eulx (|ui moult le honnourerent et sur tous se mist Courelay enpovoir de plus le honnourer, Etillecques s'accompaignerent messire Bertrand et luy frères d'armes et tous les
' Je propose de lire '.je vous suis, «te. La phrase cejtendant peut , à la rigueur, être exacte sans cette nouvolle leçon.
aultres capitaines anglois qui contre tous le promirent servir, excepté contre le roy Edouard et son fîlz le prince de Gales. Et tant fit messire Bertrand que les capitaines, soubz la fiance de sa loyaulté seulement, vindrent a Paris sans saufconduit devers le roy qui , pour l'onneur de messire Bertrand, les receut a grant joie. Au chastel du Temple fit le roy les capitaines logier; mais par sa chevalerie les fit festoicr. Là traicta messire Bertrand , qui a iceulx capitaines donna le roy ^ ij mille florins; et délivrèrent les chasteaulx qu'ilz tenoient , et de là se misdrent avec messire Bertrand qui bien tost se trouva a grans gens assemblez. En l'assemblée furent le conte de La Marche , messire Bertrand du Guesclin , chief de la compaignie, le mareschal d'Entrehan , le sire de Beaujeu , le Bègue de Villennes, messire Olivier de Manny et ses deux frères , messire Hue de Courelay ,
' Lise» : de par le roy.
r»E DU GUFscLiN. iSj
messire Jehan d'Evreux, luessire Robert Secot ' , chevalier anglois, messire Guillaume Boitel et plusieurs aultres chevaliers et escuyers françois et anglois et aultres de plusieurs nacions et contrées. Et leur chemin tindrent droit en Avignon. Tant chevauchèrent que devant Avignon vindrent et a Villeneufve se logèrent , ausquclz envoya le pape Urban V ung cardinal, sçavoir que faire vouloyent. A Villeneufve vint le cardinal et par le mareschal d'Antrehan , qui preudons estoit , saige et bien pariant, fut dit : Sire, a nostre sainct père s'adressent messire Hue de Courelay, le vert chevalier, Secot , Jehan d'Evreux, Guillaume Huet et aultres de ceste gent qui en France ont guerroyé et les esglises et femmes violées, bouté feu et faict occision et pillcries, dont n'a guieres, par la voulenté du roy de France, gecta le pape .sentence sur eulx. Et toutes offenses par-
' Scott. 11 était tcossai».
f86 CHRONlQtîK
données leur a le roy, et sont cy venus en la compaignie de messire Bertrand du Guesclin et du conte de La Marche qui ceste armée conduisent en Grenade sur Sarrazins , pour la chrestienté exaulcier, et pour cy ont prins leur passaige , pour leur absolucion obtenir : pour ce, de par eulx vous dis leur confession et requeste : si pourrés cecy dire au pape. Et en onltre, de par toute l'armée, vous dires que, comme , pour nostre Seigneur servir et exaulcier sa foy, le trésor de l'esgliso aye esté aucunement ordonné estre employé en telz usaiges, comme ceste, dont au plaisir nostre Seigneur grant bien s'en ensuivra, nostre sainct père le pape avecques son absolucion de peine et de coulpe envoyé cy du trésor de l'esglise ij mille florins. Ceste responcerapportalecardinalausainct père qui des fenestres de son palais regardoit les variés courir sur leurs chevaulx, qui le pays forrageoient et pill oient devant Avignon : Dieux! bien se travaillent, dit le
DE DU GUKSr.LI.t. 1 8^
pape, ceste gent , pour enfer ac(|ueiTc. Puis (Hst au cardinal, quant la res})once eut oye : Merveille est de ceste gent qui absolucion et argent demandent ; et on .t accoustunié , quant on prent absolucion , de deniers donner. Adonc manda le paj)e ceulx d'Avignon qui moytié de la composition promirent paieret sur eulx l'assirent, puis fut l'argent apporté avec absolucion à messire Bertrand, auquel il fut rapporté que de ceste assiette se complaignolent ceulx d'Avignon : dont il luy despleut et luandii le prevost et puis luy dit : Amis, vous dires au pape que de l'esglise et non du peuple doit cet argent venir, et les deniers qui sont venus du peuple et qui d'eulx ont esté receuz veult esire restituez. Et bien luy dires que d'icy ne partirons jusques a ce que de l'esglise ayons esté paiez. Quant le pape vit que aultrement n,e pouvoit estre, il envoya l'argent du sien, et a ceulx d'Avignon fut l'argent rendu : dont moult prièrent pour messire Bertrand.
Gomme le duc d'Angou conseilla à messire Bertrand guerroier le roy Piètre.
Là estoit le duc d'Anjou qui , de par le roy Charles , son frère, gouvernoit le pais de Languedoc , et en apport * parla a messire Bertrand en ceste manière : Bertrand, beau ami, vous sçavezla desloyaulté du roy Piètre d'Espaigne, qui sa femme a fait murtrir et son frère bannir hors de son royaulme par sa cruaulté, et par raison doit estre Henry roy. Vray est que en Arragon est Piètre qui le royaulme guerroyé et au secours du roy est Henry en Arragon. Adressés vostre chemin et vostre armée contre Piètre qui contre nous a voulu terre conquerre et nostre cousine Blanche de Bourbon a fait mourir villainnement. Moult honnoura le duc la
' En particulier.
chevalerie , puis prindrent congié et entrèrent en leur chemin.
Gominent le roy d'Arragon receut Bertrand a Perpignan et sa compaignie'.
Tant chevaucha Bertrand atout ses ostz que d'Arragon approucha. A Parpignan fut le roy d'Arragon qui secours demandoit de toutes pars pour aler contre Piètre qui par le royaulme chevauchoît , en ardant et excillant le pays et prenoit villes et chastcaulx. De la venue de Bertrand fut mouU esjouy le roy d'Arragon, et envoya au devant de luy pour le haster. Au Chastel-Blanc estoit Henry le conte d'Espaigne , sa femme et ses enfans et grant compaignie d'Espaignoux. Tantost qu'il sceiit la venue de Bertrand , de son chastel se partit et devers luy vint et moult
' Dorénavant nous ne prendrons que lessomuiaiies de l'imprimé, qui commencent ici.
igo CHRONIQUE
le honnoura el luy monstra les desloyaultés de son frère Piètre le roy, qui si mal regnoit et qui de sa terre s'estoit saisi et banny l'avoit. Moult doulcement monstra a Bertrand et a la chevalerie ausquelz ses faiz doulcement et ausquelz grant pitié en print. Et bien dirent que a luy apartenoit le royaulnie d'Espaigne et moult le réconfortèrent. Tant parlèrent ensemble Henry et la chevalerie que entre eidx fut faicte une alliance et entreprindrent le roy Piètre guerroyer et conquérir le royaulme au nom de Henry qui moult humblement les mercya et en son cliastel les mena ou moult honnourablement furent receuz de la dame. Au partir du Chastel-Blanc chevauchèrent au chastel de Parpignan où fut le roy qui, pour leur venue, tint court planiere et moult les honnoura.
puis fit son conseil assembler avec la chevalerie et parla le roy d'Arragon en ceste manière , qui de tous fut voulentiers ouy et escouté : Seigneurs , dit le roy, j'ay enr-
DR DU CliKSCLIN. I9I
tendu que pour aler eu Grenade estes cy venuz pour Sarrazins guerroyer ; je vous jure que près de vous avez les ennemis de la foy et belle terre a conquerre, se faire le voulés , et il n'a en ce monde plus mescreant que Piètre qui a sa femme murtrie si villainnement , qui du sainct et hault ignaige * de France estoit descendue et qui estoit de si saincte vie. Vous veez aussi comme il a chassie Henry et banny de sou ])ays et sa terre tollue, qui par raison devroit estre roy comme premier filz du roy Alphonce , et ses trois seurs fit mectre devant les leons pour les dévorer , qui doulcement se couchèrent avec elles et les léchèrent. Par Juifz et Sarrazins se gouverne enlierement Piètre et tous princes veull mectre en son servaige , et , certes , contre si très desloyal prince devriés vous bien iiicner guerre. Bien vueil que saichiez que , si contre luy voulés guerre mener et
' Lisez : U}^naif^c.
maintenir contre luy mon povoir , vous feray et du tout vous feray secours de gens d'armes et de chevaulx. Apperteraent respondit Bertrand : Sire , nous avons ouy racompter toute la geste des enfans Alphonce et bien sçavons certainement que le roy d'Espaigne doit estre Henry. Si sachiés, sire roy, que jamais en nos contrées ne retournerons jusques a tant que Henry soit coronné , et du meurtrier desloyal qui du sang de Bourbon a fait cette occision et si villainnement en soit prinse vangence. Et en briefz jours entrerons au pays d'Espaigne , pour le pays conquerre. Geste emprinse jurèrent le conte de La Marche , nepveu de la royne Blanche d'Espaigne, le mareschal d'Antre han et toute la chevalerie qui avec messire Bertrand furent : dont le roy d'Arragon fut moult esjouy et plus que devant les honnoura. Et guieres ne demoura que Bertrand print de luy congié et son chemin adressa parmi Arragon , en alant droit
DE DU GUEStLlN. I y*>
en Espaigne. Pour la venue de Bertrand, se partit bien hastivement Piètre d'Arragon et en la cité de Burgues se retiahyt luy et ses ostz et briefvemeut fit les chasteaulx garnir.
Tantost que Piètre fut a Burgues, il manda le juif devant soy, qui conseillé luy avoit la mort de la royne sa femme et luy dit que ses dens luy failloyt recouvrer chascune de cent mille florins, ou , se non, les feroit toutes arrachier. La rançon accorda le juif qui moult fut riche, mais en grant povrelé chait. Quant Piètre sceut qu'il eut toute le chevance du juif, il luy fit traire les yeulx et a tenailles de fer ardant luy fit la langue coupper, et puis escarteler le fit et puis pendre. Après l'execucion du juif, vint Piètre visiter la sépulture de la royne moult piteusement et moult noblement et richement aporter ' en la sépulture des rois.
' Liseï : oporier la /i<,etc.
En ce contemple, chevaucha tant Bertrand atout ses ostz que d'Espaigne approucha. Et par le conseil de Henry adressa ses ostz Bertrand devant Montguillon ^ où ville et chastel a moult fors sur l'entrée du royaulme ; et illec , en la terre chalengant, print Henry nom de roy et la ville assiega. Lendemain fit la ville et le chastel de tel effort assaillir, que prins furent en pou d'eure. Plusieurs riches juifz fit emprisonner Bertrand, pour leurs richesses avoir, et dedens Montguiîlon séjourna Bertrand par deux jours entiers.
Au tiers jours vindrent a Burgues où chastel et forte ville eust bien seans. Asprement fit le chastel assaillir et courageusement se deffendirent ceulx qui dedens estoient; mais en la fin se rendirent a Henry et a Bertrand. Et là furent occis tous les juifz et Sarrazins qui dedens estoyent.
* Magalon , ville située au nord ,sur la fron' tière de la Gastille.
DK DU GUESr.r.TN. lyj
En Bnrgues séjournèrent Henry et Bertrand et la chevalerie et prindrent leur chemin a Brevesque * où ville forte et bien séant estoit et cloiise de double muraille. Et si avoit a img des boutzunglort chastel. Pour la ville assaillir , ordonna messire Bertrand que Hue de Courlay et chevalerie anglesse d'ung cousté assaudroient , et le roy Henry et les Espaignoulx d'aultre part et les Francoys d'aultre part. La commença l'assault fort et merveilleux , et , d'aultre part, grandement se deffendirent ceulx de Brevesque.Et advint que, l'assault durant , dit Bertrand aux Francoys que dedens Brevesque estoient Anglois entrez , et ilz n'estoyent encores descenduz aux fossez.
Quant ces motz entendirent François, en eulx n*eust que courrousser et bien creurent messire Bertrand. Adonc efforcèrent l'assaidt, et de tel vertu, que dedens Brevesque entrèrent jusques au milieu de la
' iiriviesca.
îgS CHRONIQUE
ville, avant que Anglois fussent au pié des murs. Ainsi fut prinse Brevesque , où moult de richesse avoit. Et tous les juifz et Sarrazins qui dedens estoient fit Bertrand occire; mais chrestiens furent receuz a mercy. Quant ceulx du cliastel virent que la ville estoit prinse, ilz rendirent le chastel a Bertrand et leurs corps et chevances a sa mercy , lesquelz il receut moult debonnairement et le chastel fit bien garnir. De la prinse de Brevesque sceut bien Piètre nouvelles , qui en Burgues fut. Et devant luy manda les bourgois de la ville, et leur dit que entre les bourgois de Toulette estoyent advenus de bien grans discors pour lesquelz aler luy convenoit et requis l'en avoyent par leurs lectres. Bien se apparceurent ceulx de Burgues que pour double des François se vouloit Piètre retraire. Là parla ung bourgois a Piètre moult haultement, qui de tous fut bien ouy , et dit en ceste manière : Sire roy, a grant perdicion et en grant
PE DU CT'FSri.lN. If)7
douleur inectei vostre royaulme et vos subgetz, qui scavez la puissance des François que Henry et Hertrand doivent cy amenée * , pour la ville assiéger. Et sans pastour, sire, vous plaist laisser voslre ville de Burgues , qui est vostre ville royalle et le cbief de vostre royaulme. Bien scet-on que depuis Charles ' mai^né le grant roy puissant qui tant valut et que, après la mort Rolant et les aultres pers de France, qui occis fureut en la desconfiture de Rochevaulx ^, coronna le roy d'Espaigne dedens Burgues; ains depuis ne furent coronnfzroysd'Espaigne ailleurs. Pour Dieu, sire, que ne nous laissiez ainsi! car seulement pour vostre présence, ung de nous vonldra mieulx que dix, que si aultre ^ vous estiez. Sur ces parolles songea le roy Piètre, puis dit aux bour-
' Lisez : amener.
* Gharlemague.
' KonccTaux.
* Liser : aultr* pari.
ÎQ^ CHF.ONIQUn
.;?ois : Amis, besoing esr (^ue noiis soyons brlefvement a Toulette et bien sommes asseurez de nostre ville de Burgues qui bien est garnie de bonnes gens , pour François courroucier, et, d'aultre part, a Toulefte ferons telle assemblée que, si dedens nostre règne Henry et Bertrand font long séjour , nous les combatrons. Ainsi départit Piètre de Burgues et s'en ala a Toulette , où bien fut receu. Le partement de Piètre sceut Bertrand qui par devers le roy Henry et le conte de La Marche vint et leur dit que plus n'y avoit de l'arrester, fors que d'aler appertement devant Burgues dont Piètre s'en estoit fouy.
Lendemain bien matin , partirent de Brevesque Henry, le conte de La Marche et Bertrand , le mareschal d'Antrehan et tous les aultres capitaines françois et anglois. Pour ce tant chevauchèrent atout leurs hostz que Burgues apparceurent. En grant esmay furent ceulx de Burgues , pouf
DE lUT GUF.SCLirf. If;*)
la venue des François. Pour ce, s'assemblèrent les bourgois et par devant l'evesque s'en alerent requérir conseil , lequel evesqne parla aux bourgois en ceste manière : Mes enfans, voir est que je suis vostre spirituel père , et a vous conseiller selon inon sens snis-je tenu le faire loynulment. Bien sçay que a la riche dame qui dame fut de grant vaillance , le roy Alphonce, qui sa fiancée estoit, il engendra Henry <{ui cy vient pour nous assiegier, puis par la cruaulté d'aulcuns barons la laissa et en ])rint une aultrc. Et vrayement, puis que le roy si avoit sa foy baillée a la riche dame et a elle avoit eu atouchement, rien ne povoit dcffaire le mariage. Et en mari.Tge loyal fut engendré Henry par ceste voye et bien scet-on que en l'aultre dame il engendra Piètre qui ores règne , qui par los raisons que vous ay comptées deust estre bastard mieulx que Henry qui de droit deust régner.
CHRONIOl'E
Comment ceulx de Burgues apportèrent le» clefs a messire Bertrand du Guesclin.
Vous sçavés , mes enfans , comme Piètre est mescreant en Dieu et comme mauvais^ sèment a fait murtrir sa femme qui de hauit et sainct lignaige de France estoit et la meilleure qui fust en vie et plus saincte dame et bien y appert : car pour elle nostre Seigneur fait miracles très evidens. A briefz motz, je conseilleroye que Henri nostre Seigneur, et doit estre, recevons. Et mesmeraent voyez comme Piètre vous a cy laissez. Et surtout sçavés assez comme il est hay de tous par le royaulme : car oncques ne maintint justice, ne de luy, ne povons avoir secours; et bien povez sçavoir que pour l'amour de la bonne royne guerre ne nous fauldra pour son hault lignaige, tant comme Piètre soit vivant. Et par son lignaige nous est ceste guerre survenue. Si en povez f.jire ce que Dieu vous en donra en von-
DE DU GUESCLIX. 20 I
lente et en conseil. Au conseil de l'evescjuc se tindrent tous les bourgois ; mais le contredirent les juifz. Adonc la ville s'arma et les juifz et Sarrasins occirent. Après l'occision des juifz, l'evesque et les bourgois de Burgues , vestuz tous de livrée devant eulx faisoient porter viij lances en chascune desquelles lances estoient pendues une des clefs des viij portes de Burgues, rancontrerent Henry , le conte de La Marche et messire Bertrand et la chevalerie qui descendirent contre la croix. Et reveremnient apportèrent ceux de Burgues les clcfz delà ville a Henry qui debonnalrement les récent, et, a l'entrée de la cité, jura les maintenir en leurs franchises et libertez , tout ainsi que fit en son temps le bon roy Olivier , filz du roy Léon d'Espaigne.
Ainsi entrèrent dedens Burgues Henry le roy d'Espaigne, le conte de La Marche, messire Bertrand et la chevalerie qui honnorablement v furent receuz.
Coniuient le roy Henry fut coronné roy d'Espaigne.
En ce temps estoit la femme Henry eu Arragon , au Chastel-Bianc , près de l'entrée d'Espalgne pour tousjours ouyr nouvelles de son seigneur. A ung soir dit Bertrand a Henry, en la présence du conte de La Marche, du sire de Beaujeu , du mareschal d'Antrehan et de toute la chevalerie : Sire, dedensBurgues estes ' la mercy nostre Seigneur et la chevalerie qui cy est; tousjours vous avoye promis que roy d'Espaigne coronner vous feroye , et bien avez le lieu a présent, s'il vous plaist, car dedens Burgues, où estes, ont esté et sont tousjours les rois d'Espaigne couronnés, et, d'aultre part, de jour en jour se rendent a vous villes et chasteaux tellement que,
' Lisez : par la mercy de , etc.
DF. ne GLiKSCLIW. 2oH
dieu inercy , la plus grant partie est au jourd'ui a vostre commandement et obéissance. Et au plaisir nostre Seigneur, aurés briefvement le surplus a vostre commandement. Pour ce et pour ma promesse acquitter, vous veuil requérir que coronner vous faeiez vous et madame, vostre femme, qui bien y doit avoir partie. Devant tous parla le conte de La Marche, qui plus noble bons fut et de soy estoit chevalier aj)pert et de grant har dément , et dit a Henry: Sire, loyaulraent vous conseille Bertrand; si loueroye que la dame maudissiez. A ce s'jjccorda Henry qui sa femme manda; et vint a grant arroy. Et de Burgues hissirent pour aler a l'encontre d'elle le conte de La Marche, messire Bertrand, le sire de Beaujeu, le mareschal d'Antrehan, Huet de la Houssoye , Thibault du Pont et plusieurs aultres qui bien estoyent nombres a mille chevaliers de renom. Et a deux lieues rencontrèrent la royne nui tantost comme rllc les vil fut moult esjouie et a l'appro-
chier s'inclina moult vers eulx et moult les honnoura et mercya humblement. Et devant tous dit a Bertrand : Amis et frère , puis dire que de vous est la coronne d'Espaigne tenue. A l'entrée de Burgues , descendit la royne pour aler a pié , jusques en l'esglise Nostre-Dame qui est la maistresse esglise. Là descendirent le conte de La Marche et le mareschal d'Antrehan qui par les mains menèrent la royne a l'esglise et d'illec en son palais, où grant feste fut tenue. Lendemain fut toute la ville tendue et le dimenche ensuivant. En l'an mille ccclxv. furent sacrez et coronez Henry, roy d'Espaigne et sa femme,, qui dame estoit de giant vaillance. Là eust feste grande et merveilleuse et nobles joustes y furent faictes. Après le sacre, donna Henry a Bertrand le duchié de Moulins * et son
' Molina. En outre , Henri donna à du Guesclin le comté de Soria en toute propriété , et le nomma connétable de ('astille. Le titre original
DK DU CUCSCLIN. 20J
royaulrae luy abandonna , et au Bègue de Villennes donna le comt»; de Ribedea.
Comment le roy depuis son coronnement ala devant Toulelte, et avant son parlement tint ung estroit conseil où furent le comte de La Marche, Bertrand, Le Bègue de Villennes, messire Olivier de Manny, le mareschal d'Antrehan, le sire de Beaujeu et aulcuns aultres, sans ce qu'oncques Anglois y fussent appeliez : car on ne ce fioit point trop en euix, pour la desloyaulté qui tousjours est en Anglois trouvée. Là requist le roy Henry conseil de ses guerres achever et affiner et le demourant du royaulme conquerre. Par la voulenté du roy Henry parla premier Bertrand et dit : Seigneurs , vray est que a
de la donation du duché de -Molina à du Guesclin est conservé dans la bibliothèque publique de Rennes. Cet acte écrit eu castillan , sur vélin , avec des caractères de bâtarde en or, lui fut donné par la faaiiiie de Gèvres, qui descend de du Guesciiii.
ïollecte est Piètre où cité a moult grant , forte, paissante et riche, et bien de saiges hommes qui de Piètre vouldroient bien estre délivrés; et secours n'a Piètre de nulle part. Si loueroye que tost etbriefvemenl fust la cité assiegiée , en l'espérance que au roy Henry soit rendue , et , se d'illec ne se part, prins soit : car bien verront biiefvement les bourgois que le siège ne ])ourroient longuement endurer, ne contr-e vostre chevalerie contreter. A ce s'accordereiit tous. Et le lendemain partit le roy et toute la chevalerie pour aler devant Tolectc.
De ce sceut tantost nouvelles Piètre par ses espies. Adonc en regretant la royne sa femme , dist : Mauvaisement me conseilla le juif tant desloyal , par quoy la bonne royne de saincte vie fiz si villainement murtrir : car par mon meffait suis bien en voye par soij grant lignaige estre destruit. Et certes, nul n'est qui plaindre m'en doye. En la présence du roy Piètre a voit
a celle heure plusieurs juifz. Et Piètre, (jui de grant douleur fut adonques espris, osta a ung sien sergent d'armes sa masse et en frappa ung juif tellement, qu'il l'escervella et l'occist. Et hastivement s'en fouyrent les juifz. Et depuis a celle heure ne voult Piètre nulz juifz tenir environ luy; ainçois en fit plusieurs mourir. Pour avoir conseil sur la venue de Henry et de Bertrand , manda Piètre ses princes et barons a Toletle. Là fut ung clerc qui des choses advenir sçavoit parler si entièrement que nul plus, et dit a Piètre : Sire, vray est que par l'esgle aux deux testes * qui de France en Espaigne doit venir devés estre tout déshérité. J'ay ouy racompter que Bertrand qui Henry conduit porte telles armes : pour quoy je tins que ce soit celluy aigle aux deux testes. Mais vray est, vSire ,
• Du Guesclin est ici désigné par ses armes, qui sont d'argent à l'aigle éployée , ou à deux têtes de saiile couronnées d'or, à la bande de gueules brochant sur le tout.
2o8 CHRONIQUE
que par le premier faon des trois liepards * sera vostre terre recouvrée el l'esgle emprisonnée, et vostre frère Henry s'enyra fuiant par devers les grans lyons de France : car filz ' champion au cliief d'or qui au temps de sa vie , fut prisonnier du dit Faon et lors sera Henry fuytif sans terre. Mais quant de vous sera party et vostre vien'amanderés . l'esgle qui de prison sera gecté hors si retournera et volera en vostre terre , acompaignié de plusieurs oyseaux de sa partie, par quoyvous et vostre terre perdrés. Quant Piètre entendit que ores devoit sa terre recouvrer, il se reconforta et dit que , se une fois recouvroit sa terre , jamais ne la perdroit. Làprint conclusion Pielre que assiegier ne se laisseroit point ,
' Allusion au prince dtt Galles , fils d'Edouard III , désigné par les armes d'Angleterre.
* Charles V, fils du roi Jean qui, comme chacun sait , mourut prisonnier en Angleterre,
DE DU CUKSCMX. 9.0<)
et lendemain partit de Tolecte et a Cardonne ' se retraliit.
De la venue de Henry et de Bertrand au plat pais la nouvelle en fut tantost sceue et par especial environ Tolecte Et de six lieues entour se retraliyrent tous a Tolecte : dont l'ost des Francoys eust graiit souffraicté de vivres. Quant Bertrand sceut que les vivres abaissoient, il fit les ostz haster, pour la ville assiéger. Adonc s'assemblèrent les bourgois avec leur evesque , pour eulx conseiller. Et fut leur conclusion et conseil que a Henry et Bertrand se rendroient et , par l'ordonnance de l'eves- ({ue et bourgois, se parfit de Tolecte ung bourgois qui devant le roy vint et humblement le salua , de par l'evesque et bourgois de Tolecte, et dist, de par eulx : Sire, a vous se rent la cité de Tolecte et le païs d' entour qui humblement vous requièrent que demain y vueillez entrer et
' Cardona, ville de Catalogne.
aïO CHRONIQUE
de vostre grâce leur liberté jurer tenir , maintenir et garder. Si leur octroya Henry. Par le conseil de Bertrand , entra Henry le lendemain a Tolecte luy et toute sa chevalerie. Là fut receu noblement et des bourgois receut les feaultez.
De la prinse de Tolecte sceut Piètre briefvement : dont en luy n'avoit que courroucier. Adonc partit de Cardonne et s'en ala a Civile la grant qui est la meilleure ville d'Espa igné, et illec fut bien receu des bourgois. Et bien sçavoit le roy Henry que a Cardonne esloit Piètre retrait; mais rapporté luy fut dedens Tolecte que a Civile s'en aloit, et tantost vint a Bertrand compter ces nouvelles. Pour ce , conseilla Bertrand a Henry que tantost fussent menez de Tolède a Cardonne. Et pour ce, le roy Henry, Bertrand, le conte de La Marche, Le Bègue de VîUennes, Olivier de Mangny, Huet de Correlay, et la chevalerie qui là estoientlindrent leur chemin droit a Cardonne. Entre Cardonne et To-
I)K DU GUF.SCLIN. '211
lectc si est une lorcsl (jui xv lieuez a de large et bien cent de long, ne en tout le chemin n'a ville ne herberge, mais est habitée d'ours, liepars, lions, et de très mauvaises serpens moult diverses , et moult d'aullres bestcs sauviiiges y a. De ce s'esmerveillercnt moult les gens de l'ost, et, le plus qu'ilz pouvoient, ensemble se tindrent. Et pour sept jours y furent vivres portez. Dedenslaforest entrèrent François et Anglois,et , le plusfort qu'ilz pouvoient, se guectoient des bestes sauvaiges; mais ne peurent guectier que là ne perdissent plus de trois cens hommes, dont les ungz furent dévorez et les aultres morurent pour le venin des serpens. Tant chevauchèrent que de la forest hissirent et Cnrdonne apparceurent. Au devant du roy Henry vindrent a l'issue de la forest l'evcsque de Cardonne, le clergié et les bourgois en procession , et la ville rendirent au roy Henry, en laquelle il entra et en leur Vibertez les promist tenir et moult y fut
chascun honnouré. A Cardonne viridrent devers le roy Henry plusieurs chevaliers et bourgois des cités et villes d'Espaigne, qui leurs cités et villes mirent en obeif.sance , dont il receut en la présence de Bertrand et plusieurs aultres les hommaiges et feaultez.
Rapporté fut a Piètre, qni en Civile estoit, comme Cardonne , les villes et chastenulz d'entour estoient es mains du roy Henry qui les hommaiges avoit receuz ; et moult merveilleux dueil en commença a démener, et, en son grant dueil, disoit : Ha! ha! Bertrand, par ta grant prouesse a laquelle nul ne se compare, au jourduy voy bien que de mon royaulme seray déshérité. Et après son dneil, manda ses princes, pour soy conseiller. Par Tadvis de son conseil , envoya Piètre a Henry deux chevaliers et ung clerc en loys en ambassade a Cardonne. Et de par Piètre le roy, saluèrent le roy Henry, Bertrand et
DE DU GUESCLirf. 1i J
toute la ibev;»lciie, et en ceste manière parlèrent: A vous, Seigneurs, vous ' envoyé Piètre , roy d'Espaignc , qui par mal conseil a mal ouvré au temps passé : dont sur luy avez prinse grande vengence. Bien vouldroit sa vie amender et mectre le peuple de son royaulme en tranquilité de paix , qui par son melfait a souffert maintes durtés. Se a vous et a monseigneur licnry plaisoit que le royaulme fui parti ' et que le nom de roy ne portast point Piètre et que la guerre cessast , voulentier^ s'accorderoit ; et pour Bertrand et la chevalerie satisfaire , paier ung million de doubles; mais que le païs leur })]en!>tlaissier et jurer que jamais ne le guerroyeroient. Sur ces offres se misdrent a conseil le roy Henry, Bertrand, le conte de La Marche et les aultres dessus nommés. Là fut ordonné par la voulenté du conte de La Marche que
' Liset : nous.
' Partagé (/jurfir*)»
ftl4 CHRONIQUE
premier parleroient Anglois qui , pour eulx , firent parler Huet de Courelay, qui , en la présence de tous les chevaliers, parla et dit : Sire , grans offres vous fait Piètre qui la moitié de son royauime vous offre prendre et oultre, d'aultre part, pour les estrangiers payer , vous offre grant finance : dont il vous doit bien souffire. Et tant qu'il touche les Anglois, en moy baillant la moitié du million que Piètre offre , sire , pour eulx, je me charge les mectre hors de ce royauime sans jamais luy mener guerre, se le roy Edoard ou le prince son ainsné filz ne le guerroyent en leur nom. Aux paroiles des Anglois s'accordèrent Robert Canole, GuauUier Huet, Robert Scot et les aultres capitaines anglois qui l'argent voulussent avoir et ilz fussent en leur païs. Après parla messire Jehan de Bourbon, conte de La Marche et au roy Henry dit : Sire , pour l'amour de la royne Blanche , ma belle hante vengier, qui par Piètre le fle.^loyal a esté murtrie
sans achoison, je suis venu en ces parties , par l'ordonnance de monseigneur Charles de France , et non point pour le royaulme conquerre : car nul droit je n'y actens. Bien sçaichés, sire, se a luy traictier voulés, contredit je n'y mectz; mais jusques a ce que de luy le hault lignaigede France ait eu vengence , d'Espaigne je ne partiray. Et bien sçaiche Piètre que, se tenir je le puis, mourir je le feray comme très faulx murtrier , desloyal et mescreant a Dieu. Et sur tous suis esraerveillé que de traictier sur ces offres luy tenez parolles , qui bien deussiez considérer que sa pensée n'est que pour trouver traictic envers vous pour lequel nous puissons yssir de sa terre; mais Dieu scet ce que en sa pensée il vous garde : car bieu vueil que vous scaichez que, se du royaulme estoions partis, jamais ne cesseroit de vous guerroyer et a destruction vous mectroit. Et toutes-voys ce que bon vous en semblera en faictes. Là fut le sire de Beaujeu qui haultemen^ dit
ai6 CHRONIQUE
devant tous que, se tous departoient , si demourrontle conte de La Marche et luy, pour Piètre guerroyer et destruire. Et puis parla Bertrand au roy, et dit : Sire, au département ^ de France, me commanda le roy que de la mort de madame la royne Blanche fut prinse vengence sur Piètre le desloyal , avant mon retour ; et mesmement, pour avoir juste tiltre de reste guerre mener, a par deçà envoyé le conte, qui nepveu est de la dame , et moy en sa compaignie. Bien peut estre, se de Piètre peut estre prinse vengence , le roy m'a chargié de adresser son armée sur Sarrazins; mais bien vueil que vous sçaichiez qu'en place ne seray où Piètre sera receuen accord, ne d'Espaigne nepartiray, jusques il soit tout déshérité et une fois le feray mourir, quoiqu'il demeura. La destruction jurèrent de Piètre tout d'ung accord le conte de La Marche, Bertrand ,
' Dépâli .
!e sire de Beaujeu , le mareschal d'Antrelian, Le Bègue de Vlllennes, Olivier de Manny et tous les chevaliers de France qui là furent : dont Anglois furent espo- V entés et esbahys de la responce que fait avoient. Et doulens furent aussi de la finance que bien apparceurent que point n'auroient j mais semblant ne firent.
Adoncques adressa au roy Henry ses parolles le conte de La Marche et dit : Sire, se en mon obéissance estoit toute Espaigne , si vous vouldroye servir partout et en especial vous jure que tout mon temps vous serviray en la poursuite de ceste vengence *. Adoncques furent les parolles fine es , puis manda le roy Henry ung de ses conseilliers qui aux ambassadeurs de Piètre dit ce qui s'ensuyt : Seigneurs,
* Je crois qu'ici le texte est fautif, et que ces paroles doivent être dans la bouche d'Henri, et adressées au comte de La Marche.
2l8 CHRONIQUE
a Piètre dites que envers le roy Henry * , le conte de La Marche , le sire de Beaujeu ne les clievaliers que Bertrand a cy amenez paix n'aura tant que soit du tout déshérité. Et la vie perdra , et que bien a deservy comme traictre et desloyal murtrier et mescreant en Dieu, qui a fait mourir sans occasion la noble dame Blanche de Bourbon. Geste responce rapportèrent les ambassadeurs a Piètre en son palais a Civile , qui moult grant dueil eu eust en son cueur. Pour ce, manda les bourgois de Civile et en leur monstrant grant signe d'amour : pour bataille jurer au bastard Henry qui pour la puissance des Françoys me contralye ^ moult fort , vueil aller au
' Il faut, selon moi, lire ainsi celte phrase :
a Piclrc dites que envers le roy Henry sont
le tonte de la Marche et le sire de Beaujeu , ne des hevaliers^ etc.
* Lisez : contrarie.
DK DU GUESCLIN. '2 I 9
roy Fagon ' de Portingal , ([ui mon parent est, quérir secours et, se icy viennent Henry et les Francoys, loyaulx vous prie que me soyez. Si luy accordèrent les bourgoys. Et après leur requist que oultre Civile le voulcissent convoyer jusques au nombre de vingt , telz comme il les nommera. Debonnairement luy accordèrent et de Civile se partit Piètre le roy '.
Tant voyaga Piètre que a l'Isle-Bonne ^ arriva où étoit le roy de Portingal , pour ce que sa maistre cité fut. Et pour la venue
' Le roi de Portugal était alors Pierre-le-Justicier. Nous ne savons pourquoi il est appelé ici Fagon,
'Les chroniques espagnoles rapportent qu'il demanda à être accompagné, à sa sortie de Séville, par trente notables de cette ville , et qu'à peu de distance d'elle , il les voulut laire massacrer par ses soldats; mais qu'il en fut empêché par don Fernaud de Castro , frère de la i'auieuse Inès.
' Lisbonne.
de Piètre fît le roy de Portingal grant appareil et moult le honnoura. Au roy de Portingal requist Piètre secours ; mais le roy de Portingal, qui petit royaulme à , se excusa et debonnairement offrit a Piètre donner terre en son païs et estât ; mais de guerre mener ne se voult entremectre.
Quant Piètre apparceut que tout luy estoit failly, briefvement s'en partit de l'Isle- Bonne et tout désespéré print son chemin droit a Navarre. Mais atant laisse Fystoire a parler de Piètre et de son partement qui bien sera rementu , quant temps sera pour la chevalerie de France racompter.
L ystoire dit que du partement de Piètre, qui de Civile se partit, le roy Henry sceut tantost nouvelles ^ qui les ostz et la chevalerie conduysoit celle part pour la ville assiéger. Longuement furent au siège le roy Henry, Bertrand du Guesclin, le conte de La Marche et la chevalerie de France et d'Angleterre , qui la cité tindrent si a destroit, que environ trois mois après leui
DK DU GUESCMN. 'IX i
venue leur fut rendue ' . Et advint qn> durant le siège ceulx de Civile firent une saillie sur l'ost. Là eust ung fier assault et merveilleux , et en ceste saillie fut prins le sergent d'armes qui la roync avoif murtri et tantost fut amené au roy Henry lequel il congneust tantost : car autrefois l'avoit souvent veu. Al'eurequ'il fut amené au roy Henry, estoit présent le conte de La Marclie qui estoit venu veoir le roy Henry et tost sceut le conte que c'estoit le sergent d'armes qui la royne avoitmurtrie, qui au roy Henry le demanda qui tantost le luy bailla. Quant le conte le sergent murtrier tint , tantost et diligentement euquist de l'occision de la royne , lequel in-
' Le roman en vers de B. du Guesclin , Hay du Châtel'et , et Gnyard de Eerville , rapportent de môme que la ville ne se rendit qu'après un long siège. Don Lopès Ayala , Ortis de Zuniga, Ferreras, Mariana, et les autres liistoriens espagnols disent que Séville se rendit volontairement. Us nous paraissent mieux informés.
continent confessa le fait. Et dehors l'o&l le fit le conte pendre : dont blasmé fui d'aulcuns chevaliers d'onneur qui maintindrent que, pour obéir à son prince qui commandé luy avoit , et reffuser ne l'eust osé, il n'avoit pas mort deservie.
Après que Civile fut au roy rendue et les richesses qui au roy estoient, telles que neuf moys avenir on paya et de tout temps qu'ilz l'avoient servy par avant, lequel trésor fut trouvé en l'espargne es trésors des roys d'Espaigne. Illec au roy Henry se rendirent villes et chasteaulx d'environ et en pou de temps tout le règne fut en son obéissance. Et en telle manière fut le roy Piètre chassie de son pais et du tout déshérité. Après la prinse de Civile, où les chevaliers de France furent honnourés par le roy Henry , parla Bertrand qui en Grenade voult aler. Et requist au roy Henry et a la chevalerie secours ; mais tant furent desirans le conte de La Marche et le sire de Beaujcu d'eulx en aler et retourner en \eiif
pais , que au voyage ne voulurent entendre, ne eulx accorder d'y aler, ainçois prindrent congié du roy Henry et en France retournèrent : dont grant dueil en démena Bertrand; et retourner ne s'en voult en France pour ce que encores doubtoit le fait de Henry que quelque part fut aie Piètre quérir secours. Tant pria Bertrand a la chevalerie, que encores avec luy demourerent. Et villes et chasteaulx leur fit départir par le roy Henry pour leurs estaz maintenir. *
Avec le roy de Navarre ' se tint Piètre le roy une saison et n'estoit en Espaigne qui nouvelles en sceut. Et tant fit le roy de Navarre que Piètre le roy lui donna par
* Ces seigneuries furent données à Le Bègue deVillainne et à Mathieu de Gournay. Ce fut à cette occasion que le chef des Malandrins , Calwerley, reçut la terre de Carrion avec le titre de comte. ( Voyez Ayala , édit. de 1779, in-4°, t. 1, p. 409. )
^ Charles d'Evrcux, surnommé le Mauvais.
lectres selées la ville et chastel du Groiiig ' qui a l'entrée d'Espaigne est. D'illec se partit Piètre pour aler en Guienne devers le prince ' quérir secours. Et avec soy mena une fille bastarde qu'il avoit et tout son trésor qui rooult fut grant. Et tant ala par ses journées que a Angolesme vint, où ce tint le prince en grant estât et avec la princesse sa femme.
Dedens le chastel d'Angolesme vint Piètre, pour le prince de Galles honnourer, lequel pour la venue de Piètre yssit de sa chambre et mist son chapperon sur son espaule , pour ce que dit ne fust que contre luy ne daignast son chapperon oster. A l'issir de la chambre du prince, où tant avoit d'orgueil, s'entrecontrerent luy et Piètre le roy qui son chapperon osta contre le prince et envers luy se humilia moult.
' Logrono sur l'Ebre.
" Le prince de Galles, surnommé le Prince- Noir.
Di: lUJ GUKbCLlN. 22J
Par une main print le prince Pietï*e et en sa chambre le mena. Là monstra Piètre comme chassé de son royaulme estoit et humblement luy requist secours, en lu y promectnnt de païer tous ceulx qui en son aide \iendroient. Et de luy et de ses hoirs tiendroit son royaulme. En ce point fit Piètre apporter une table d'or et les trcsteaux qui en son trésor estoient; et moult esloit la table de grans ricliesses aournée de tant d'or que de pierres précieuses ^• Au prince présenta la table qui moult la prisa. Pour avoir conseil sur la requestc de Piètre, se tira le prince a Bourdeaulx. Là traicta tant avec Pielre qui son royaulme accorda et la coronne a messire Jehan d'Angleterre , son frère , duc de Nanclastre ' , après sa mort, en telle manière que
' Tous les historiens espagnols contemporains font une ample et pompeuse description de cette table.
' Lancastre.
sa fille bastarde qu'il avoit amenée prendroit a femme le duc de Lancastre et a ses fraiz seroient demourans le duc et sa femme, et du prince et de ses hoirs seroit le royaulme tenu, et au prince enferoit le roy Piètre hommaige.
Pour ces aliances jura le prince au roy Piètre faire secours , et dedens Bourdeaulx fit a son frère espouser la fille de Piètre. A celle feste tint le prince grant court plani ère et maintient-on que au temps de lors on ne vit feste plus plantureuse tenir, a laquelle estoient tous les grans seigneurs de Guienne. Et ung jour après, manda le prince tous les seigneurs et grans barons de Guienne qui en une sale vindrent par devers luy. Et aux seigneurs et barons de Guienne parla le prince en manière de predica lion.
Cttinmont le prince de (îallcs tint grant court a liourdraulx , et cuminent il prcscha a tous 1rs nobles de la court.
« Seigneurs qui tous estes nobles et de noble lignée yssus, et, par conséquent estes tenuz tous nobles soustenir, pour le grant désir que j'ay de nobles ayder et garder a mon pouvoir , veuil faire un secours qui bien est raisonnable , lequel sens aide de vous , qui mes hommes estes , ne pourroye faire. Vray est que par la puissance du roy de France et le prince Bertrand du Guesclin Piètre le roy d'Espaigne est de son règne déshérité et chassie hors par Henry, son frère bastard qui couronné en est nouvellement par la puissance de Bertrand. Bien sçay que Piètre est l'ung des vaillans princes de chrestienté; mais résister n'a peu contre la puissance de France. Et , se ainsi a ce bastard la chose demouroit , tous aultres bastars exemple y
jiiendroient et les drois hoirs déshérite roient. Et moy qui promis ay a Piètre de luv faire secours, vueil sçavoir de vous se a cecy me seriez aidans. Là fut le conte d'Arraignac * qui le plus grant seigneur fut et pour tous respondit et dit: Sire, sur cecy nous conseillerons, s'il vous plaist, et demain vous en respondrons.
Au conseil et pour faire responce au prince, se retrairent les barons de Guienne ; et en Toslel du conte d'Armignac allèrent, pour leur conseil tenir. Et premièrement parla le conte d'Armignac et dit : Seigneurs, avant que du conseil parlons, s'il vous plaist, de ce que au conseil sera dit rien n'en sera rapporté. A ce s'accordèrent tous les barons et jurèrent. Et après les sermens commença le conte d'Armignac et dit : Bien avez ouy , Seigneurs , ce que le prince vous requiert. Et bien m'accorde que a bel et a tel nombre
' Armagnac.
i)K nu cuESCi.iN. 22g
de gens que assembler pourrons soyons avec luy en ceste guerre : car comme duc de riuienne il est nostre sire, et, depuis qu'il le tut, ne nous rrquist de riens que a présent. Et moult suis toutps-voyes esmerveillé de luy qui la desloyaulté de Piètre ne congnoit, qui bien scet l'occision qu'il a fait de madame Blanche de Bourbon sa femme, qui seur de la royne d'Angleterre sa mère fut. Pourquoy deust estre en voulenté que , s'il n'y eust aultre de son lignaige que luy, si en deust-il avoir vengence prinse sur Piètre; mais il fait bien le contraire, quant secours luy veult donner. Et surtout que bien scet le prince que a Henry appartient la couronne d'Espaigne.
Et moy-mesmes le sçay : car premier fut filz au roy Alplionce d'Espaigne. Car au temps de fiensailles de luy et de la riche dame, Henry fut né et au fort a homme de foy n'appartient point a discuter des drois et tiltre que son sire doit avoir quant guerroyer veult ; ains le doit servir quant il le
!i3ô CHRONIQUE
requiert et doit penser que son sire c'est loyaulraent conseillé. Pour ce , qnant a moy conseille que avecques luy allons. Et esprouver en ceste armée d'aultre chose le pourrons, et si apparcevrons si nostre prince prendra en gré. Pour ce le dy , que desjà a monstre que pou nous ayme : car plus grant compte fait d'ung varletanglois qu'il ne fait du plus grant baron de Guienne. Au conseil du conte s'accordèrent les barons qui au prince retournèrent et luy dirent par la bouche du conte d'Armignac : Sire, en mon endroit vous serviray, vostre voyage durant , a v cens hommes d'armes, le conte de Perregort * a iij cens, le conte de Montalesu *, le conte de Asterat ^, le sire de Partenay, le sire de Pons et le sire de Meussident ^ chascun a cent combattans. Avecques les barons ne fut point le captai , pour ce que de l'estroit conseil du prince estoit. De ces offres mer-
• Périgord.
* Montlezun. — ^ Astarac. — ^ Mucidan.
DE DU GUESCLIN. 'lik
cya le prince les barons et en Angleterre envoya quérir secours au roy, son père, qui le conte de Pannebrocli luy envoya et atout mille hommes d'armes et mille arcliiers paiez pour dcmy an, tout prctz pour passaige avoir. Premier a Navarre envoya le prince ses ambassadeurs par devers le roy de Navarre qui au prince se allia, pour le roy Henry grever.
Deux chevaliers envoya le prince devers le roy Henry le deffier et a messire Hue deCourlay escript unes lectres qu'il venist a luy, et tous les Anglois et Guiennois qui du roy Henry prindrent congié. Et entièrement les satisfîa. Et a Coureîay dit et aux aultres capitaines qui là furent : Seigneurs, servy m'avez, dont moult vous mercie , et par devers le prince de Galles alez qui guerre me veut mener. Bien vous pouvez a mon advis devers luy excuser d'estre avecques luy et nioy guerroyer, combien que ses hommes estes de foy : car homme de foy n'est point tenu de soy
armer en pays estrange, s'il ne luy plaist, s'il n'est contre celluy qui scn heritaige luy auroit tolln ou vouldroit tollir. Oncques au prince ne meffis rien. Bien est vray que se ung seigneur maine guerre a ung aultre seigneur qui en guerre est tenu des gens du païs d'icelluy qui adonc le guerroyé, quant leur seigneur commence la guerre contre celluy qu'ilz ont servy, laisser le doivent ne pour luy ne se doivent armer contre celluy qu'ilz ont servy. Au roy Henry respondit Courrelay et dit : Sire , pour vous ferons , nostre honneur sauf, ce que pourrons. Après ces parolles , dit le roy Henry aux Anglois : Seigneurs , mes liomii)es estes des chasteaulx que donné vous ay ; pour ce , vous prie que , en hissant démon païs, ne me dommagez aulcunement , car vous sçavez que loyaulement vous ay payez. Et , d'aultre part , si vous avez intecion * de vous armer contre
^ Lisez : inlcnciov.
DE DL GUKSr.I,I>. J » »
moy, que, en acquittant vos loyauUcz , nie rendes cy appart mes villes et chasteaulx que donné vous ay , que endommaig^ez n'en puissent cstre ne vous blasmez. Ceste chose asseurercnt Anglois et jurèrent, qui briefveinent s'en parjurèrent. Car quant sur l'issue d'Espaigne furent-ilz, pillèrent, roberent, ransonnerent , brûlèrent et violèrent femmes et firent moult de dureté au peuj^le. Dont tost ouyt Henry nouvelles , qui a Bertrand dit : Ha ! beaulx amis j Courrelay et ses compaignons m'ont donné ung tour d'Anglois qui oncques loyaulté ne tindrent. Ainsi se partirent Anglois d'Espaigne, qui oncques au roy Henry ne rendirent villes ne chasteaulx ; mais les garnirent de gens qui moult le royaulme grevèrent. Et quant dedens Navarre furent Courrelay et les aultres retraitz , mandèrent au roy Henry que ses chasteaulx et villes luy quicloient. Adoncques envoya le roy Henry de ses gens pour les villes et chasteaulx saisir ; mais dedens furent Anglois
a'^4 CHRONIQUE
traictres et desloyaulx que mis y avoient. Et depuis que uug lions reçoit en don ville ou chastel d'ung seigneur et après il leVeust guerroyer , il luy doit son fief tout rendre et sa foy quicter xl jours ainsi que armer se puisse contre luy, affin que garnir puisse sa ville ou chastel.
Tant chevaucha le prince de Galles atout ses hostz et le roy Piètre avecques luy , que dedens ISavarre furent : dont Henry et Bertrand sceurent tost nouvelles. Et, pour l'entrée d'Espaigne garder du cousté devers Navarre, envoya Henry messire Olivier de Manny avec trois cens lances. En ce contemple envoya le roy Charles de Navarre deffier le roy Henry et devant Le Groing , que le roy Piètre luy avoit donné par ces lectres , tenoit siège. Et durant le siège , manda le roy de Navarre les bourgois du Groing , lesquelz eurent conseil que au roy de Navarre se rendroient ; et lendemain luy ouvrirent les portes. Ainsi print le roy de Navarre
Dh DU OLESCLlN. î'iJ;
Le Groing ou ville ot cliastel ousl foré. Après la prinsc du Groing, se partit le roy de Navarre a iij cens lances pour ung chastcl prendre qui au roy Henry se tenoit. Et de sa venue sceut messire Olivier de Manny nouvelles qui contre luy vint et bataille luy livra. En celle bataille fut le roy de Navarre prins et desconfit par messire Olivier de Manny ; mais tant se humilia le dit roy envers Olivier de Manny que merveille fut a veoir , et moult humblement luy requist que aler le laissast sur sa foy ou aultrement son païs serolt destruit par le prince et le roy Piètre qui en son royaulme estoient en armes. Tant traicta le roy de Navarre a messire Olivier de Manny par belles parolles que sur sa foy le laissa aler parmy ce que Charles son ainsné filz luy baillast en hostages. Au Groing se trait le roy de Navarre , et ung jour manda messire Olivier de Manny a saufconduit que a luy alast , soy dou- '/.iesme, pour traictier a luy de sa ranson
2M) CHPvONIQUE
Par devers luy alerent messire Olivier et ses frères : dont il fut mal conseillé , car tantost comme au chastel fust , on l'arresta et vint ung Navarrois qui a luy mist la main. Quant messire Eustache de Manny vit son frère arrcsté, appertement vint ferir celluy qui a luy avoit mis la main. Adonc saillirent ÎNavarrois qui messire Eustache occirent : dont doumaige fut , car bon chevalier estoit.
Ainsi fut messire Olivier de Manny receu par le roy de Navarre qui luy fit dire que , se dedens prime ne luy rendoit son filz, la teste luy feroit trancher a luy et a ses frères'. La délivrance accorda messire Olivier de Manny au roy de Navarre , parmy ce que le roy luy promist et fist serment que, en luy rendant son fiIz. que sans fraude et sans barat le feroit mener a seureté luy et ses corapaignons et frères. Adonc envoya messire Olivier de Manny
' Ils étaient encore deux, et se nommaient Hugues et Henri,
UF, DU GIIESCLIN. ^'Ij
quérir le filz du roy et liiy délivra el présenta. Et eu ce faisant, le roy le deslivra, ses frères et ses compai«,nions; mais avant fut messire Eustache enterré honnourableinent , et a son service fut le roy de Navarre qui semblant d'en estre courroucié fit. Et, après le service, se départirent messire Olivier, ses frères et compaignons. Et guieros ne demoura que messire Olivier entra au royaulme de Navarre et le guerroya , el par tout boutoit feu et moult le destruisoit ; mais, pour ce, traicta le roy de Navarre que de son royaulme yssit messire Olivier, et, pour ce, fonda au Groing une chapelle sur la sépulture de messire Eustache, a laquelle il fonda iiij messes par jour.
En ceste manière yssit messire Olivier de Manny de Navarre et dedens Espaigne entra, et par le païs où de voit passer l'ost du prince fit ardoir les vivres qui retraitz n'estoient es bonnes villes. Tant chevauchèrent le prince et Piètre atout leur host
a38 CHRONIQUE
que le pais de Ronchevaulx et de Navarre passèrent par le consentement du roy de Navarre , qui passaige leur livra. Et dedens le païs rencontra le prince Hue de Courelay, qui grant joye luy fit. Dedens Espaigne entra le prince et Piètre, qui le royaulme prindrent a grever moult asprement.
Pour le prince combatre, manda le roy Henry sa chevalerie et au roy d'Arragon , pour secours avoir , qui le conte d'Ayne " luy envoya a cinq cens lances. Tant fit Henry que en pou de temps assembla grans gens. Pour ce , manda son conseil pour avoir advis sur la manière de son païs deffendre. A ce conseil furent messire Bertrand, Olivier de Manny , Le Bègue de Villennes , le mareschal d'Antrehan , Tibault Du Pont , le conte d'Ayne , l'admirai d'Espaigne =» chevalier de renon ,
' Don Alphonse, marquis de \'illcna, et ne^ veu du roi d'Arragon.
' Don Gil Bocanegra.
DE DU CUESCLIN. 2^()
tt plusieurs aultres chevaliers, par devant lesquclz parla messire Bertrand qui voulentiersfut ouy , et au roy Henry dit: Sire, grant chevalerie a le prince en sa compaignie , et forte chose seroit que tant grant compaignje peut estre longuement ensemble a tant de gens. Biensçay que plus grant nombre de gens pouvez avoir; mais il y a gens qui tousjours ont guerres suyvies plus que ceulx de ceste contrée : nullement ne conseilleroye a combatre , mais le passaige luy peut-on bien garder et tenir si a destroit de vivres , que espandre les conviendra pour aler en fourrage, pour vivres recouvrer. Et nous qui desja avons le pais aprins, trouverons bien sur eulx nostre avantaige, et, de fois a aultre, pourrons sur eulx gaignér : dont leur ost se pourroit abaisser elle prince desconfire sans journée ne bataille livrer , combien que , quant les verrez affoiblir de chevalerie, vous les pourrés bien combatre. A ce conseil s'acorda
24o CHRONIQUE
la chevalerie qui a îsadres » vindrent pour le passaige garder.
A Nadres envoya ung jour le prince eu fourraige niessire Guillaume Felleton. De ce sceut tost nouvelles Bertrand que Feleton atout v cens lances d'Anglois estoit aie en fourraige. Et de l'ost du roy Henry se partit Bertrand secrètement et mena le conte d'Ayne, qui Anglois rencontrèrent qui menoient prisonniers et vivres cliargiés sur muletz , et tout le païs avoient pilié. Contre Anglois s'assemblèrent et le conte d'Ayne , et a terre en portèrent plusieurs. Quant ces choses vit Feleton appertement descendit a pie et en ordonnance mist ses gens, pour bataille recevoir. Adonc se mist Bertrand et le conte d'Ayne a pie et contre Anglois s'assemblèrent, qui fièrement se deffendirent, mais en la fin furent Anglois desconfis , et
* N ajera , ville à une demi-lieue de la Najarilla , rivière qui prend sa source aux montgnes de Los Cameros.
DE DU GUF.SCT.IN. ^41
les priéonniers et fourrages tous rccouslz. A ceste rencontre furent occiz messire Guillaume Feleton, qui piera contre Bertrand avoit plaidoyé au parlement du roy de France. De ceste desconfiture vindrent nouvelles au prince qui moult en fut doulent. Et a ses hotz fit chevaucher tant , que près du pont de Nardres vindrent , et en la praierie qui sur la rivière estoit , fit ses trez et pavillons tendre , et au roy Henry manda bataille. Pour soy conseiller, manda Henry la chevalerie, pour bataille livrer. Et premièrement parla Bertrand qui, a son povoir, desconseilla la bataille. Là fut le conte d'Ayne, qui jeune chevalier fut et désirant d'armes. En la présence du roy Henry dit : Sire Bertrand , en la compaignie du roy n'estes xij chevaliers et escuyers de France qui plus cuydès valoir que tout l'ost du roy qui plus de gens a que le prince. Bien vueil que vous sçachcz que en bataille valent bien Espaignoulx François, et sembleroit a la chevalerie
9i4a CHRONIQUE
d'Espaigne que, si longuement maintenés ces parolles , que paour eussiez. Sur pie se leva Bertrand qui de paour ouyt soy accuser , et dit : Conte d'Ayne , bien vueil que vous sçaichez que, se bataille y a contre le prince , il y sera autant nouvelles des François que de vous^ Les parolles deffendit le roy Henry ; et tant fut parlé du conte d'Ayne et de la chevalerie d'Espaigne qui la bataille luy louèrent, qu'il accorda au prince, et au prince le fit sçavoir : que luy et les Anglois eurent grant joye.
De toutes parts , vindrent Espaignolz au roy Henry qui ses batailles ordonna. Bien estoient nombrez Espaignols Ix. mille hommes dont Henry fit deux batailles a cheval , chascune de vingt mille montez
' Cette scène est rapportée différemment dans l'histoire de B. du Guesclin donnée par Cl. Ménard. Selon l'auteur de cette histoire, ce serait le comte de Tello , frère de Henri , qui aurait insulté du Guesclin.
DE nu CUESCLIN. !l/|3
sur destriers armez , pour batailles du prince rompre, et les aultres vingt mille ordonna avec les batailles de pie. Ensemble se tindrent les Françoys, avec eux se tint le conte d'Ayne d'Arragon.
Del'aultre part, fut le prince de Galles qui ses batailles ordonna ; en sa compaignie estoit le roy Piètre , le conte de Salebri ', qui premier mari fut de la princesse, le duc de Lanclaste, le conte d'Armignac, le conte Pennebroh, messire Barat, messire Lucas d'AUebret, le conte de Perregort , le conte de Montalefeu , le sire de Partenay, le conte d'Astarat, le sire de Mussident, le sire de l'Esparre, le conte de Castillon * et plusieurs grans seigneurs d'Angleterre et de la duchié de Guienne. Et brief fut l'armée du prince nombrée a xvij mille hommes d'armes^ , vj mille ar-
' Salisbury.
' Châtilbn.
' II faut se souvenir que l'homme d'armes était toujours accompagné de trois soldats, au moins.
cliers et xx mille hommes variés armés qui plus estoient excercitez de guerre que Espaignolz.
Le samedy , veille de Pasques, partit le roy Hem-y de la cité de Nadres. Et l'an de la Resurection nostre Seigneur m. ccc. Ixvj, avec luy Bertrand du Guesclin, le conte d'Ayne et les aultres dessus nommez, bien furent lesEspaignolz et Arragonnois norabrez a plus de Ix mille hommes avec les Françoys qui estoient xij hommes d'armes. Oultre la rivière passèrent les gens du roy Henry. Et tantost approchèrent les gens du prince qui ses archiers mist devant devers les batailles de cheval du roy Henry. Là se deffendirent Anglois asprement; mais moult les grevèrent Espaignolz de leurs destriers. Appertement commencèrent archiers a traire et soubz les ventres des destriers se boutèrent plusieurs Anglois qui d'espées et de dagues occirent les destriers. Et a assembler perdirent Es-
DE DU CUESCLIN. a/fS
paignolz xij destriez et d'estoc en y eust plusieurs frappés qui au desfrayer se prindrent,et tellement que Espaignolz emportèrent par my les cliamps. Pou tîndrent place les gens de cheval; mais s'enfouirent. Quant Bertrand vit le desroy des î^spaignolz, de cheval appertement entra atout les François et Arragonnois, avec luy le conte d'Ayne , dedens les batailles du prince où estoit le duc de Lanclastre qui par François fut prins, et sa bataille mise a desconfiture. Et tournèrent Anglois en fuite. Le captai qui la seconde bataille conduisoit vit Anglois fouir appertement , les escria et ralia. Et de l'ost se partit • atout sa bataille et aux François assembla. Devant tous voult le conte d'Ayne avec ses compaignies entrer es batailles, et tant fit que la bataille du captai persa et a la bataille du prince assembla. Moult greva. le conte d'Ayne Anglois, et contre luy fit le prince ses batailles assembler. Là se
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deffendit le conte d'Ayne, qui fut plaiB de grant hardement ; mais en fin fut occiz et tous çeulx qui avec luy estoient. Sur les esles des batailles du prince se tint messire Jehan Chandoz qui a la bataille de l'admirai d'Espaigne assembla. Preudons fut l'admirai et chevalier de grant renom et contre Anglois se combatit vigoureusement ; mais pou souffrirent l'estour les Espaignolz qui avec luy furent ; ainçois s'enfouyrent et fut l'admirai prins. Quant Henry et Bertrand appcrcurent la faulte des Espaguolz, en eulx quecourousser n'eust. Et atout sa bataille entra Henry en la bataille et reculer fit Anglois jusques a la bataille du prince. Adonc frappa Henry asprement es batailles du prince et Anglois abatoit en son venir. Et tant fit d'armes de soy que merveilles esloit de son bien faire ; mais pou souffrirent Espaignolz l'estour et tous s'enfouirent. Et de la bataille du prince s'en re tourna Henry, luy disiesme seulement
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Adoiicques se retraliit es bataille des François , qui le conte de Pambroli et le conte Salbry maintenoit l'estour. Quant Bertrand apperceust le roy Henri , a luy vint et luy dit : Sire, contre vous est le prince , dont çeste guerre finera , dont le royaulme perdrés , se prins y estes. Pour ce , vous requiers que d'icy partez, et a monseigneur le duc d'Anjou alez a refuy : car bien sçay certainement que par luy serés conforté et vostre terre recouvrerez. A ce ne se vouloit accorder Henry; ainçois ûappa dedens Anglois plus fort que devant , dont Bertrand si courut a luy : Ah ! sire , par vostre fol hardement voulës destruire vous et vostre chevalerie que bien pouvez encore sauver, s'il vous plaist. Ha! sire, si prisonnier estes, où est celluy qui de vous délivrer se pennera? certes, moult mesprenés, qui ainsi vous voulés destruire. Tant parla Bertrand a Henry que de la bataille se partit, luy septiesme seulement, démenant grant ducil. Sur une place bieii