CHAPITRE VIL
SOMMAIRE
Goiilran se rend à Paris pour le baplcme de Clotaire II, fils de Chilpéric. — Son séjour à Orléans. — Il visile Grégoire de Tours. — Repas où assiste Grégoire. — Grégoire obtient la grâce de Garachaire et de Bîadaste. — Gonlran arrive à Paris. — Clotaire ne s'y trouve pas. — Mécontentement de Contran. — Gonlran fait rendre les honneurs funèbres aux res es de Mérovee et de Clovis , ses neveux. — Synode de Màcon. — Accusation contre Gontran-Boson — Frédégonde envoie des assassins contre Childebert. — Ils sont découverts et punis. — Expédilion de Gontran contre l'Espagne. — Frédégonde fait assassiner Prétextât, évêque de Rouen. — Gontran veut rechercher l'auleur de ce meurtre et le punir. — Childebert fait mourir Magnovald. — Frédégonde livre un de ses serviteurs comme meurtrier de Prétextai. — Tentaiive de Frédégonde pour faire assassiner Gonlran. — Les Goths d'Espagne demandenl encore la paix.
La vingt-quatrième année du règne de Gontran, ce prince partit de Châlons et arriva à Nevers. Il se rendit l\ Paris, où il était invité à tenir sur les fonts de baptême le fils de Chilpéric, déjà nommé Clotaire II. De Nevers il vint à Orléans, où on lui fit une réception magnifique. Il fit son entrée dans celte ville, le 4 juillet, jour de la Translation de Saint-Martin; quand il approcha d'Orléans, une foule immense se porta à sa rencontre avec des étendards et des drapeaux , en chantant ses louanges dans des hymnes composés en diverses langues. Les Juifs eux-mêmes
criaient : « \ivc le roi, et qu'il règne de longues années sur ses peuples. ^ Mais le roi ne tint pas compte aux juifs de cette flatterie, qui n'avait pour objet que le rétablissement de leur synagogue , détruite depuis longtemps par les chrétiens, et qu'ils voulaient faire relever aux dépens du trésor royal.
Pendant son séjour dans celte ville, il allait manger dans les maisons où il était invité; il recevait et donnait des présents.
Le lendemain matin , le roi en visitant les lieux saints pour faire ses prières, vint dans mon lo- £;is , qui se trouvait auprès de l'église de Saint- Avit,iibbé. Je me levai plein de joie, je le confesse , pour aller a sa rencontre, et le priai d'entrer dans ma demeure pour recevoir les eulogies de saint Martin. 11 accepta avec bienveillance , et étant entré il but le vin bénit, et nous invita , en se retirant, è manger à sa table.
Bertrand , évêque de Bordeaux , et Palladius , évêque de Saintes, se trouvaient alors à Orléans. L'un et l'autre étaient dans la disgrâce de Contran parce qu'ils avaient embrassé le parti de Condovald ; mais Palladius lui était surtout odieux, parce qu'il l'avait trompé plusieurs fois. Ils avaient déjà été séparés de l'assemblée des autres évéques et des grands du royaume, pour avoir accueilli Gondovald, et avoir, sur un simple commandement de sa part, consacré Fauslian, évêque d'Aix. A cet égard, Palladius défendait
DE GREGOIRE DE TOURS. 2o5
son métropolitain, en s'accnsant lui seul; mais il ajoutait qu'il n'avait agi que malgré lui , et qu'il avait été contraint par la violence. Le roi, malgré son vif mécontentement , se décida h les inviter à sa table, avant même de les avoir vus. Quand ils se présentèrent , il feignit de ne pas reconnaître Bertrand : « Quel est cet homme? » dit-il. — « C'est Tévêque de Bordeaux , » répondit-on. — ((. Nous vous remercions d'avoir montré tant d'attachement et de fidéhté à votre famille , car vous savez bien sans doute , très-cher père , que vous étiez notre parent du côté de notre mère , quand vous avez voulu introduire dans notre royaume, et élever, au-dessus de votre famille , ce misérable étranger. » — Puis , se tournant du côté de Palladius :'« Nous n'avons pas de moindres rcmercîments à vous faire, h vous, évêque Palladius, qui trois fois , ce qui est indigne de la part d'un évéque , avez été parjure envers nous. Vous nous adressiez des lettres pleines de faussetés , par lesquelles vous cherchiez à gagner notre confiance, et en même temps vous invitiez par d'autres lettres celui que vous appeliez notre frère a s'emparer de noire royaume. Dieu a jugé notre cause; pour moi, je me suis toujours attaché a vous traiter comme les pères de l'Lglise, et vous m'avez toujours trompé. » Puis, s'adressant auxévéquesNicaiseet Antidius, il leur dit : « Et vous , très-saints pères, qu'avezvous fait pour le bien du pays, ou pour la con-
servation de notre royauoie ? » Les deux évêques ainsi interpellés ne répondirent rien. Le roi alors se lava les mains , reçut la bénédiction des prêtres et se mit h table en souriant, et avec un visage aussi gai que s'il n'avait pas adressé de vifs reproches un instant auparavant aux prélats dont il avait à se plaindre.
\ ers le milieu du repas , le roi m'ordonna de l'aire chanter mon diacre qui , la veille , pendant la messe, avait entonné les psaumes avec répons. Pendant qu'il chantait, le roi m'ordonna d'en faire faire autant à tous les prêtres et aux clercs qui se trouvaient présents , me chargeant de leur donner le signal, et de distribuer à chacun ses fonctions. J'obéis aussitôt h l'ordre du roi, et, au signal donné, ils chantèrent de leur mieux des psaumes et des répons.
Pendant qu'on apportait les mets sur la table, le roi nous dit : « Toute cette argenterie que vous voyez appartenait au traître Mummolus. Mais maintenant, par la grâce de Dieu, elle est revenue en notre possession. J'ai déjà fait briser quinze plats, aussi grands chacun que le plus grand que vous voyez là ; je ne me suis réservé que celui-ci et un autre de cent soixante-dix livres. Qu'ai-je besoin d'en avoir plus qu'il ne m'en faut pour mon usage? Je n'ai pas d'autre enfant, ce qu'il y a de plus malheureux, que mon fds C4hildebert ; mais il a assez pour lui des trésors que lui a laissés son père , et de la por-
tion que je lui ai envoyée de ceux que ce misérable avait laissés à Avignon. Le reste est destiné h pourvoir aux besoins des pauvres et des églises. »Pour vous, conlinua-t-il en élevant la voix, prêtres du Seigneur qui m'écoutez, je vous en conjure , priez la bonté divine de veiller sur mon fils Childebert. C'est un jeune homme sage et rempli de qualités , et l'on trouverait difficilement dans un homme plus âgé autant de prudence et de bravoure. Si Dieu daigne le conserver pour régner sur les Gaules , peut-être relèvera-t-il notre race presque éteinte aujourd'hui. Ce qui me donne cet espoir dans la miséricorde divine , c'est le présage qui accompagna sa naissance; car le saint jour de Pâques, mon père Sigebert entendait la messe, lorsqu'au moment où le diacre achevait la lecture de l'évangile, il entra dans l'église un messager qui prononça ces paroles en même temps que le diacre : Fll'uis natus est tlbl ; Un fils vous est né; et le peuple d'une voix unanime , et avec Faccent de la joie et de la reconnaissance, s'écria : Gloria Deo omnipotenti ; Gloire au Dieu tout-puissant. Déplus, il a reçu le baptême le jour de la Pentecôte , et il a été proclamé roi le saint jour de la Nativité. C'est pourquoi je ne doute pas que si vous priez pour lui , il ne puisse régner avec la grâce de Dieu. î) Quand il eut cessé de parler , tous ensemble nous adressâmes des prières au Seigneur pour la conservation des deux rois. Le roi ajouta
2o8 cnnoNiQUE
ensuite : « Il est vrai que sa mère Brunehault menace de me faire périr; mais je ne la crains pas. Le Seigneur, qui m'a arraché des mains de mes ennemis, me délivrera de ses embûches. )>
Il parla ensuite avec beaucoup de véhémence contre Théodore, protestant que s'il venait au synode il le ferait de nouveau condamner à l'exil.
Le lendemain le roi alla a la chasse. A son retour, je voulus lui présenter Garachaire, comte de Bordeaux , et Bladaste qui étaient venus se réfugier dans l'église de Saint-Martin , après la défaite de Gondovald dont ils avaient embrassé le parti. J'avais déjà parlé pour eux , mais je n'avais rien pu obtenir; j'employai alors le moyen suivant, et, m'adressant gravement au roi, je lui dis : c( O roi , que votre puissance * daigne m'écouter! ^ oici que j'ai été envoyé en ambassade auprès de vous par mon seigneur , mais que pourrai-je rapporter à celui qui m'a envoyé, puisque je ne puis obtenir de vous aucune réponse? » Le roi me regarda avec étonnementet dit aussitôt : « Et quel est donc ce seigneur qui t'a envoyé? » — C'est, repris-je en souriant, le bienheureux saint Martin , dont je suis ambassadeur. )) Le roi comprit alors, et fit introduire les deux suppHants. Quand ils furent en sa présence.
Audiat potestas tua. J'ai préféré (raduire simplement le mol potestas plulôl que d'employer celui de v.iajcslé, comme ronl faU d'autres traducteurs.
il leur reprocha vivement leurs perfidies et leurs parjures, leur donnant souvent le nom de fins renards : à la fin , il leur accorda leur pardon , et leur rendit tout ce qu'on leur avait enlevé.
Quelques jours après, le roi vint à Paris ; mais il n'y trouva ni les gouverneurs, ni le jeune roi Clotaire, ni la reine. 11 assembla donc les grands, et leur dit : « Mon frère Chilpéric a, dit-on, laissé à sa mort un fils. Ses gouverneurs (nourriciers ) et sa mère m'ont prié de le présenter au saint baptême, j'y ai consenti. Le jour fut d'abord pour la Nativité du Seigneur ; ils ne vinrent point. Ils me demandèrent ensuite de remettre la solennité du baptême au saint jour de Pâques; ils ne vinrent pas davantage. Enfin, ils me demandèrent de remettre la cérémonie à la fête de Saint-Jean ; la voilà venue etils persistent à ne pas se présenter. On m'a fait sortir inutilement plusieurs fois de ma résidence, me voici arrivé pour la Iroisième fois, et l'on me cache cet enlant; on n'ose me le présenter. Le soin qu'on prend de l'éloigner de moi m'inspire des soupçons. Je crois maintenant qu'il est fils de quelqu'un des Leudes ; car s'il était né de ma race on n'aurait pas craint de me l'apporter. Maintenant je vous déclare que je cesse de le reconnaître, h moins qu'on ne m'ait solennellement prouvé et certifié sa naissance. »
Quand Frédégonde apprit cette résolution de
Contran , elle réunit les premiers de son royaume , au nombre de trois évêques et de trois cents seigneurs qui affirmèrent par serment que Clotaire était fîis de Chilpéric. Cette déclaration dissipa tous les soupçons de Contran.
Contran déplorait amèrement le meurtre de Clovis et de Mérovce; il aurait bien voulu connaître le lieu où les assassins de ces princes avaient enfoui leurs restes, pour leur rendre les honneurs dus à leur rang. Un jour, se présenta à lui un pauvre pêcheur qui , se prosternant a ses pieds , lui dit : « Assure-moi qu il ne m'arrivera aucun mal , et je te découvrirai l'endroit où se trouve le corps de Clovis. » Le roi lui jura sûreté , et lui promit même une récompense. Alors le pêcheur reprit : a Ce que je vais te dire , ô roi, est la vérité même, et tu pourras facilement t'en convaincre. Après que Clovis eut été tué , son corps fut mis dans la terre, auprès de la porte d un oratoire. Maisla reine craignant qu'on le découvrît et qu'on lui rendît les honneurs de la sépulture , fit retirer ce corps de la terre , et ordonna qu'il fût jeté dans la Marne. Il vint s'arrêter dans les filets que j'avais tendus ce jour-là pour prendre du poisson , et c'est là où je l'ai trouvé en les retirant. Au premier moment , je ne savais de qui pouvait être ce cadavre; mais bientôt, à sa longue chevelure , je reconnus que c'était celui de Clovis; je le chargeai sur mes
épaules et le portai au rivage. Ensuite je lui creusai secrètement une fosse , et la recouvris de gazon. Voilh toute la vérité ; fais maintenant ce que tu jugeras à propos, pourvu (|u'il ne m 'arrive aucun mal. » Le roi, satisfait de ce récit, prit prétexte d'une chasse, et se dirigea vers le lieu désigné par le pêcheur. Le corps fut trouvé entier. Une partie de la chevelure, qui se trouvait en dessous du corps, s'était détachée; mais le reste était intact , et flottait encore , quand on le releva , en longues tresses blondes. Le roi reconnut sans peine que c'était bien la le corps qu'il désirait trouver. Aussitôt il convoqua l'évéque , le clergé , le peuple lui-même , et conduisit avec une pompe magnifique ces tristes dépouilles dans l'église de Saint-Vincent. Il suivait le convoi en manifestant une douleur égale à celle qu'il avait éprouvée en ensevelissant ses propres enfants. On apprit aussi où étaient les restes de Mérovée. L'évêque de C4hartres fut envoyé pour les exhumer, et on les plaça avec la môme solennité auprès du tombeau de Glovis.
Le roi Contran convoqua un synode à Màcon pour faire juger les évoques qui avaient favorisé le parti de Gondovald: celui de Marseille, celui de Bordeaux, celui de Saintes, celui de Gahors, celui deBazas, celui de Dax. Les évêques d'Austrasic et de Bourgogne devaient assister à ce synode ; mais les derniers seuls s'y rendirent. Contran, étonné.
envoya Félix a Coblentz, où était alors Childebert, afin d'apprendre la cause de ce retard ou de ce relus. «Ils n'iront point, réponditle jeune prince. Mon père a conçu d'injustes ressentiments contre Théodore. Priez-le de ne lui l'aire souilVir aucune injure, s'il ne veut pas que la discorde se mette de nouveau entre nous. » Contran iléchit; il renonça h l'accusation contre Théodore; mais ce fut la seule. Peu de jours avant le meurtre de Chilpéric était mort l'évéque de Dax. Chilpcric avait désigné pour son successeur le comte Nicet, qui était frère de l'évéque d'Aire. Lorsque Gondovald entra à Bordeaux, le nouvel évéque n'avait pas été mis en possession de son siège. Gondovald en profita pour annuler sa nomination, et il mit à sa place le prélre Faustian. Celui-ci fut consacré par les trois évêques de Bordeaux, deBazas et de Saintes. Cette consécration leur était maintenant imputée à crime. Le synode déposséda Faustian et rendit son siège à Nicet. Les trois évoques furent condamnés à nourrir Faustian tour à tour, et à lui payer cent pièces d'or chaque année. Quant à l'évéque de Caliors, son châtiment fut plus rigoureux; son crime était d'avoir reçu dans sa maison Gondovald ; on l'excommunia. Il lui fut interdit pour trois ans de couper ses cheveux et sa barbe , de boire du vin et de manger de la chair, de célébrer la messe, de bénir les églises, d'ordonner les clercs; cependant on lui laissa l'administration temporelle de son église.
DE GRÉGOIRE DE TOURS. 2l5
Pendant la durée de ce synode, le roi Contran fut atteint d'une maladie fort grave et qu'on croyait mortelle; mais il guérit en peu de temps.
Dans le même temps, le roi Childebert se trouvait avec ses fidèles h Belsonac , située au milieu de la foret des Ardennes. Là, la reine Brunehault se plaignit à tous les grands de l'abandon 011 ils laissaient sa fille Ingonde, qui était encore retenue en Afrique ; mais elle obtint peu de consolation.
Une accusation * s'éleva alors contre Gontran- Boson. Peu de jours auparavant une proche parente de sa femme était morte sans enlants. Elle avait été enterrée dans la cathédrale de Metz avec de riches ornements et beaucoup d'or. Il arriva que peu do jours après était la fête de Saint -Bemy, qui se célèbre au commencement d'octobre. Beaucoup de monde étant sorti de la ville avec l'évèque , et surtout les seigneurs avec le duc, des esclaves de Gontran-Boson s'introduisirent dans l'église où avait été enterrée sa parente. Ils fermèrent les portes sur eux, ouvrirent le tombeau et enlevèrent tous les ornements précieux qu'ils purent trouver. Les moines de la cathédrale, s'étant aperçus de ce qui se passait ,
* Ici commence la guerre acharnée que Childebert livre aux grands de son royaun)e, à rcu\ surtout (\n\ l'avaient administré pendant sa n>inorilé. TanlcM sous un prétexte, lanlOt sous un autre, ils sont exilés el condanuiés à mort, dépouilles de tous leurs biens, etc. Brimehault n'était j)as é rangère à ces vengeances, qu'elle exerça elle-même avec cruauté, el qu'elle expia plus lard d'une manière si terrible.
2l4 CHRONIQUE
vinrent à la porte de la basilique; mais ils ne purent entrer. Ils allèrent en toute hâte avertir l'évêque et le duc. Pendant ce temps-là les esclaves de Boson étaient montés à cheval et avaient pris la fuite ; mais ensuite;, craignant d'être arrêtés et d'être punis par de grands supplices, ils revinrent à l'église, et placèrent les ornements sur l'autel; mais ils n'osèrent sortir, et ils déclarèrent alors à haute voix qu'ils avaient été envoyés par Gontran-Boson.
Childehert tenait son plaid dans la ville de Belsonac , où nous avons dit qu'il avait réuni les grands de son royaume. Boson fut cité à comparaître , mais il ne répondit pas à cet appel, et prit la fuite. On lui ôta tout ce qu'il possédait en Auvergne et qui provenait du fisc, ainsi quêtons les biens qu il avait usurpés sur diverses personnes.
Dans ce temps-là mourut Waudelin , gouverneur de Childehert; personne ne le remplaça, et la reine-mère voulut seule veiller sur son llls; ce qui lui donna dès lors une grande influence dans le gouvernement.
Cette année-là il y eut des pluies si abondantes que tous les fleuves débordèrent et couvrirent les campagnes voisines , dont les productions furent gâtées en grande partie. Les mois du printemps et de l'été furent tellement pluvieux, qu'on se croyait plutôt en hiver qu'en été.
DE GRÉGOIRE DE TOURS. 2l5
Ingonde , tombée au pouvoir des troupes de l'eQipereur , était morte en Afrique. Son mari Herménégild avait perdu la vie par ordre de son père Leuvigild. Contran, se ressouvenant de ses anciens engagements avec ce malheureux prince , résolut de le venger. Il fît marcher une armée contre l'Espagne , avec ordre de s'emparer d'abord de la Septimanie (Languedoc) qui faisait partie des Gaules. Pendant que cette armée était en route, on saisit sur un paysan des lettres adressées h Frédégonde par Leuvigild. On porta cette correspondance au roi Contran, et on y lut ce passage : « Ne néglige rien pour arrêter la marche de l'armée. Fais que nos ennemis Brunehault et son fils périssent le plus tôt possible; ensuite tu apaiseras Contran avec des trésors. Si l'argent te manque, je t'en ferai parvenir secrètement. Quand nous nous serons vengés de nos ennemis , tu récompenseras l'évèque Amilius , et Lauba , respectable matrone, qui nous ont fourni le moyen de te faire parvenir ce messagCc » Cette Lauba était la bellemère du duc Bladaste.
Quand le roi Contran eut lu ces lettres , il en donna connaissance à son neveu Childebert. Cependant Frédégonde avait fait forger deux couteaux, où l'ouvrier avait eu ordre d'empreindre de larges et profondes lignes , destinées à recevoir du poison , afin que si la blessure qu'aurait faite la lame n'eût pas été mortelle, elle le devînt
2l6 CHRO^'IQUE
par l'efFet des sucs vénéneux dont ces lignes auraient été remplies. Elle remit ces couteaux à deux jeunes clercs, et leur dit : u Prenez ces poignards ; allez auprès de Childcbert , sous des habits de mendiants; quand vous vous serez approchés delui, en lui demandant l'aumône, frappez-le tous les deux , etqu'ainsi Brunehault perde son' arrogance, en perdant son pouvoir qu'elle ne tient que de son fils. Si les gardes qui sont autour du jeune roi vous repoussent, au moins tuez mon ennemie. Je vous réserve un riche salaire ; si vous périssez , je comblerai de biens vos familles, je les élèverai au premier rang dans mon royaume. Pour vous , ne craignez rien , et que la peur de la mort n'cntrt; pas dans vos âmes. Armez votre cœur d'un mâle coiu^age ; c'est par les périls et par le mépris de la mort que tant de braves guerriers sont tombés snr les champs de bataille ; c'est ainsi qu'ils ont obtenu la noblesse, et qu'ils ont acquis la iortunc , qui îes rendent aujourd'hui les premiers de la nation. » Ces paroles de la reine n'empêchèrent pas les jeunes clercs de trembler en pensant aux difficultés que présentait l'accomplissement de ses ordres. Quandelle vit leur hésitation, elle leur ht prendre un breuvage qui les remplit tout h coup de forces et de courage. Ils promirent tout et partirent. Au moment de leur départ , la reine leur donna un vase plein de son breuvage , en leur d'sant : a Le malin du jour où vous devez
exécuter ce que j'ordonne, prenez ce breuvage > il vous donnera plus de force et de confiance. »
Ils allèrent donc ; mais , h leur arrivée à Soissons, le ducRauchingue, h qui le commandement de celte ville avait été remis par Contran, conçut quelques soupçons, les fit arrêter et interroger; ils avouèrent tout, et furent envoyés en prison. Quelques jours après , Frédégonde, persuadée que ses ordres avaient été exécutés, envoya un de ses serviteurs pour savoir quel bruit courait dans le peuple , et si la nouvelle de la mort de Chilpéric était déjà répandue. Il suivit le chemin qu'avaient pris les clercs , et il apprit h Soissons ce qui leur était arrivé. Il se rendit à la porte de la prison , pour tacher de pénétrer jusqu'à eux; mais, au moment où il commençait à parler aux gardes , il fut arrêté lui-même et chargé de liens. Rauchîngue les fit conduire tous les trois devant le roi Childebert. Quand ils furent interrompes , ils confessèrent leur crime, et entrèrent dans tous les détails des instructions et des ordres que leur avait donnés Frédégonde. On les condamna à mort, et ils périrent au milieu des supplices.
Cependant Contran faisait marcher son armé^ contre l'Espagne. Il voulait, comme nous l'avons dit , soumellro la Scptimanie : a Car il était honteux , disait-il, que ces horribles Colhs étendissent leur domination jusf[ue dans les Caules. »
L armée était divisée en trois corps. Le pre-
2l8 CHRONIQUE
ïïiîer composé de soldats levés dans les pays de la Saône , du Rhône , de la Seine et de la Bourgogne, parvint jusqu'à Nîmes, après avoir marqué sa route par d'horribles dévastations, faites dans leur propre pays. Les bords de la Saône et du Rhône furent entièrement ravagés. Le meur tre , l'incendie, le pillage signalaient leur passage. Les églises mêmes , les prêtres et les clercs n'étaient pas épargnés.
Le second corps, formé des troupes du Berry, de Saintes , de Périgucux , d' Angoulême , et des autres villes soumises à Contran, s'avancèrent jusqu'à Carcassonne, en ravageant de même tout le paAS qu'ils parcouraient. Mais, s'étant approchés de la ville, les habitants ouvrirent les portes, sans faire aucune résistance. Cependant il s'éleya bientôt une querelle dont j'ignore la cause*, entre eux et les Francs, qui furent contraints de sortir de la ville. Térentiolus, comte de Limoges , fut atteint et tué par une pierre lancée du haut des murailles. Les habitants lui coupèrent la tête , et l'emportèrent comme un trophée dans la ville. Toute cette multitude indisciplinée , saisie de frayeur, ne songea plus qu'à Ibir, abandonnant tous les baî2;a";es et le butin dont elle était chargée. Mais les Coths les poursuivaient dans leurs
" A peine les Francs furent-ils entrés qu'ils quittèrent leurs rangs pour piller. Au milieu de la confusion, les habitants, indignés, reprirent courage , assaillirent tout à coup les Francs, pendant qu'ils étaient chargés de butin et dispersés, et les accablèrent sans peine. [Peyronnet. Hist. des Francs, liv. v.)
retraites, les pressaient, les devançaient dans les passages difficiles et les accablaient. Il en fut fait d'horribles massacres. Quand ils eurent atteint le territoire de Toulouse, on s'y souvint de leurs pillages , et on les traita en ennemis ainsi qu'ils s'étaient montrés. Il n'en revint dans leur pays qu'un faible nombre.
Le premier corps, qui s'était avancé jusqu'àNîmes, ne put entrer dans cette ville, qu'il trouva fermée, et prête h faire une longue résistance. Les soldats se contentèrent de faire des dégâts dans les environs, de couper les oliviers et les vignes, d'incendier les blés , de brûler les maisons. Ils allèrent ensuite attaquer d'autres villes; mais ils les trouvèrent fortifiées, approvisionnées, préparées à une longue défense. Leurs efforts furent impuissants.
Un troisième corps d'armée, tiré de l'Auvergne et commandé par le duc Nicet, assiégeait aussi des villes , mais sans succès. Une seule forteresselui ouvrit ses portes, mais après qu'on eut juré qu'il ne serait fait aucun mal aux habitants, et qu'on se conduirait envers eux comme avec des amis et des alliés. Mais quand les soldats y furent entrés, violant traîtreusement la foi jurée, ils pillèrent tout et emmenèrent les habitants en captivité. Après cette action, ils s'en retournèrent chacun chez eux.
Ils avaient commis tant de dégâts sur leur passage et dans leur propre pays, qu'à leur retour ils
2 20 CHROMQUE
ne trouvèrent qu'un vaste désert, où ils périssaient de laÎQi et de misère. Plusieurs se noyèrent en passant les rivières; un grand nombre périt dans des querelles et des révoltes qui éclataient entre eux ; on en évalua le nombre à près de cinq mille. Mais le sort de ceux qui avaient succombé n'empêcha pas ceux qui survivaient de continuer leurs désordres. Ils ne cessèrent que quand ils furent chacun rendus chez eux.
Contran fut profondément aflligé. Les généraux qui avaient commandé cette armée, craignant sa juste colère, se réfugièrent à Autun, dans l'église de Saint-Symphorien martyr. Le roi vint dans la ville pour célébrer la fête de ce saint. Les chefs s'engagèrent h sortir de la basilique , à condition qu'on entendrait leur défense. Le roi donc assembla un plaid, oii lurent appelés quatre évêqucs et plusieurs seigneurs laïcs. « Comment, leur dit-il , pourrions-nous maintenant obtenir des succès, nous qui, loin d'imiter l'exemple de nos pères, foulonsaux pieds ce qui leur a donné la victoire? S'ils ont triomphé si souvent, c'est moins par leur couiage que par leur foi. Ils éleyaicnt des églises , honoraient les martyrs, vénéraient les prêtres, protégeaient les pauvres et mettaient leur confiance en Dieu seul. Nous, au contraire, loin d'avoir la crainte de Dieu, nous profanons les choses sacrées , nous égorgeons les minisires des autels, et nonsdérobonsles saintes reliques. Comment j)eu!-on espérer la victoire
DK GRKGOIRE DE TOURS. 221
quand on commet de tels forlaits ? Aussi nos mains sont sans vigueur , nos épccs sans force ; nos boucliers sans défense. Si le mai vient de mes fautes , je suis prêt à dévouer ma tète à la vengeance Divine. Mais s'il vient des vôtres , si vous avez méprisé mes commandements , et trahîmes desseins, la hache doit frapper votre tète. Ce sera pour l'armée entière un salutaire avertissement, quand elle verra punir un de ses chefs. Il vaut mieux la perte de quelque coupable que si la colère de Dieu s'appesantissait sur tout ce rovaume. »
Les chefs répondirent : « Roi miséricordieux, roi plein de bonté, et de magnanimité, il serait difficile de raconter vos vertus. Quelle crainte de Dieu ! quel amour de son église ! quel respect envers les prêtres ! quelle commisération , quelle bienfaisance envers les pauvres et les malheureux! nous reconnaissons la justice et la vérité de vos paroles, mais de quoi peuvent rt'pondre les chefs de l'armée quand le peuple entier tombe dans l'iniquité ? Tout homme, qui se complaît dans le mal, ne craint et respecte ni le roi, ni un duc , ni un comte. Si les chefs entreprennent d'arrêter le mal , on se soulève contre eux ; la sédition éclate, le désordre redouble, on les menace , et ils échappent même avec peine à la violence , en gardant un silence forcé. »
Le roi reprit : « Nous ne connaissons que la justice; que celui qui l'observe vive, que celui
qui la viole périsse. Proclamer d'autres principes est un blasphème que nous ne saurions entendre plus longtemps. »
Le roi parlait encore quand des messagers arrivèrent, dont les récits suspendirent ce grave procès. Récarède, fils de Leuvigild, était venu d'Espagne avec une armée. Il s'était emparé du château de Caharat, il avait ravagé une partie du territoire de Toulouse, et de celui d'Arles, enlevant du butin et des prisonniers ; il avait pris le chàteaa de Beaucaire, et s'était enfermé dans Psîmes.
Aussitôt le roi choisit Leudégisile pour remplacer le duc Calomniosus , surnommé Agilan. Il lui confia toute la province d'Arles, avec un corps de plus de quatre mille hommes pour garder les frontières. Nicet, duc d'Auvergne, fut envoyé dans cette province avec des troupes pour en défendre les frontières.
Vers ce temps-là, Frédégonde, qui avait fixé sa résidence à Rouen, eut une contestation vive avec l'évêque Prétextât ; des paroles amères s'échangèrent entre eux. « Il viendra un temps , lui dit-elle , où tu retrouveras ton exil. « — « Que je sois exilé ou libre , lui répondit Prétextât , je ne cesserai point d'être évêque. Mais toi, il y aura un jour où la auras cessé d'être reine. Nous, avec l'assistance de Dieu, nous nous élèverons de l'exil au céleste royaume; toi, par sa justice, lu
jtomberas de ton royaume terrestre au fond des abîmes. Il t'eût fallu faire pénitence et dépouiller l'orgueil qui fermente en toi , pour obtenir la récompense des saints , et conduire jusqu'à âge d'homme le fils que tu as enfanté. » Ces paroles blessèrent le cœur de Frédégonde , et mirent le comble à sa haine et b sa fureur.
La fête de Pâques arriva. L'évêque était allé dès le commencement du jour célébrer les offices à la cathédrale , selon la coutume. Pendant qu'il chantait les psaumes , assis dans sa stalle , un meurtrier se glissa furtivement jusqu'à lui, et le frappa de son couteau sous l'aisselle. L'évêque pousse un cri , appelle les clercs à son secours ; mais il était trop tard , et au milieu du trouble l'assassin s'enfuit. Cependant Prétextât étend ses mains sanglantes vers l'autel, pour offrir h Dieu le sacrifice de la vie. Aussitôt ses serviteurs accourent , l'enlèvent dans leurs bras, et le portent sur son lit.
Bientôt Frédégonde , accompagnée de Beppoline et d'Ausovald, se présenta devant lui. « Nous regrettons , ainsi que tout le peuple, ditelle , cette détestable profanation. Plut à Dieu qu'il nous en fît connaître l'auteur, afin qu'il nous fut possible de lui infliger la peine due à son crime. » — « L'auteur, répondit l'évêque, qui n'était pas dupe de sa fourberie , mais c'est l'auteur de tant d'autres crimes, qui a fait assassiner le roi , qui a si souvent versé le sang inno-
cent, et qui a cause tant de mal à ce royaume. » Poussant Taudace et Thypocrisie encore plus loin , cette lemme feignit de ne pas comprendre. «Nous avons avec nous d'habiles médecins, ajouta-t-elle, ils pourront guérir la blessure. Per mets-nous de te les envoyer. » — « Dieu me rappelle , reprit Prétextât. Toi, de qui sont venus tous ces crimes , tu seras maudite dans les siècles , et tu paieras à Dieu le prix de mon sang. » A ces mots elle se relira. LVvêque mit ordre à ses affaires , et mourut quelques instants après. Il fut enterré par Romacaire, évêque de (]outance.
La consternation fut universelle h Rouen, et ^surtout parmi les chefs des Francs. L'un d'eux alla voir Frédégonde, et lui dit : « Tu avais déjà commis bien des crimes, mais celui-ci l'emporte sur tous. Que Dieu venge promptement le ^ang innocent î Nous poursuivrons tous à Tcnvi le châtiment de ce meurtre; car il est lemps de mettre un terme a tes cruautés. » Ces paroles dites , il s'éloigna et voulut sortir ; mais Frédégonde l'envoya convier à sa table. Le chef refusa. La reine envoya de nouveau, insislant pour qu'au moins il ne sortît pas de la maison royale sans y avoir pris quelques rafraîchissements. Cette fois il accepta. On lui apporta une coupe pleine d'un breuvage mêlé, à la manière des barbares, de vin , d'absinthe cl de miel ; mais un poison subtil avait été ajouté à celle boisson. A peine eut-
il achevé de boire qu'il se seiilil saisi d'atroces douleurs, comme si on lui eût déchiré les entrailles. « Fuyez, malheureux, cria-t-il à ceux qui l'accompagnaient, fuyez; si vous ne voulez pas mourir comme moi. » Ils s'enfuirent; luimême, remontant avec eflbrt h cheval, il essaya de les suivre ; mais à trois stades * de là il tomba mort.
Leudovald, évêquc de Bayeux, écrivit h tous les prêtres, et, après avoir tenu conseil, il ordonna que toutes les églises restassent fermées , et les saints offices suspendus, jusqu'à ce qu'on eût découvert les auteurs du crime. Quelquesuns furent arrêtés , et mis à la torture ; ils déclarèrent unanimement que le meurtre avait été commis par l'instigation de Frédégonde; mais celle-ci le niait avec force. Le zèle de Leudovald le mit même en péril. Des assassins furent envoyés contre lui; mais il était sur ses gardes, et ce nouveau crime ne s'accomplit pas.
Contran partagea l'indignation générale. Il envoya trois évêqucs auprès du jeune Clotaire , qui passe pour le fds de Chilpéric **. C'étaient Arthémius , évêquc de Sens ; Véran , évêque de Cavaillon , et Agrécius, évêque de Troie. Leur charge était de se concerter avec les gouverneurs du jeune roi, pour rechercher l'auteur du cri-
* Environ huit cent cinquante pas.
'" Il parait que le serment des Leudes n'avait pas inspiré à Grégoire de Tours la même confiance qu'à Gonlran.
me, et le faire amener en sa présence. Qnand les évêques eurent déclaré l'objet de leur mission , les grands répondirent : « Nous gémissons prolondément sur ces crimes, et en souhaitons avec ardeur la vengeance. Mais nous avons pleine autorité pour la prendre ; la justice de notre roi nous suffit. Le coupable , s'il est parmi nous , ne doit point subir celle du vôtre. » — Les évêques insistèrent. « Nous vous déclarons que si on refuse de nous livrer le coupable , notre roi viendra avec une armée porter la flamme et le fer dans ce pays; car il est évident que la même main, qui a mis le poison dans la coupe du Franc, a dirigé le poignard contre Prétextât. » Ils se retirèrent sans rien obtenir ; ils protestèrent toutefois contre la réintégration de Mélantius sur le siège de Rouen , siège qu'il avait déjà occupé pendant l'exil de Prétextât.
Des ambassadeurs vinrent d'Espagne avec de grands présents, pour demander la paix au roi Contran ; mais ils n'obtinrent pas de réponse positive. Car l'année précédente, pendant la guerre de Sept! manie , des vaisseaux qui se rendaient des Gaules en Galice, avaient été pris par ordre du roi Leuviglld. Leur chargement avait été enlevé; un grand nombre de ceux qui les montaient avaient été massacrés , plusieurs mis en esclavage ; quelques-uns à peine s'étaient sauvés sur de faibles barques , et vinrent dans leur patrie raconter ce qui leur était arrivé.
Magnovald , un des plus puissants ducs d'Aus- Irasie, fut tué par ordre de Childebert II, pour des motifs que nous ignorons. Le roi était à Metz ; un jour qu'il s'amusait à regarder du haut des fenêtres de son palais un combat d'animaux, il fit appeler Magnovald. II se présente sans se douter de rien , et rit aux éclats comme les autres spectateurs. Mais l'homme qui avait reçu les ordres secrets du roi , saisissant l'instant où ii voit Magnovald tout occupé de ce spectacle , lui abat la tête d'un coup de hache. Son corps fut aussitôt jeté par la fenêtre, et recueilli par les siens , qui lui donnèrent la sépulture. Ses maisons furent pillées , et le fisc s'empara de tout ce qui lui avait appartenu. On répandit le bruit qu'il avait été mis à mort parce qu'il avait lui-même tué sa femme, pour épouser la veuve de son frère *.
Quelque temps après Childebert eut un fils ** qui fut reçu sur les fonts de baptême par Ma-
" Mais aucune enquête n'avait été ouverte contre lui ; loin de lui donner occasion de se justifier , on ne lui avait pas Hiênic laissé soupçonner qu'il fût dans la défaveur du prince. La véritable cause de la mort de Magnovald était la haine et la crainte qu'inspiraient à Brunchault et à son fils les grands du royaume qui avaient administré l'état pendant douze ans, et qui voyaient aujourd'hui avec jalousie le jeune roi leur échapper, et passer tout entier sous l'influence de sa mère.
"* Brunehaull avait fait marier son fils très-jeune; elle avait choisi elle-même son épouse. Elle se nommait Faileube, et elle était entièrement dévouée à Brunehault. Aussi elle ne se servait de son influence sur son mari que pour seconder Brunehault.
guérie, évêqne de Trêves, et fut nommé Théodebert. Le roi Contran eut tant de joie de cet ëvé~ Dément, qu il envoya des ambassadeurs h son neveu pour le féliciter, et offrir des présents h l'enfant. Il disait : « C'est par lui que Dieu daignera relever le royaume des Francs , pourvu qu'il conserve le père à l'enfant, et l'enfant au père. »
La onzième année du règne de Cliildcbert, <les ambassadeurs vinrent de nouveau d'Espagne pour demander la paix, mais ils ne purent encore rien obtenir. Piécarède, fils deLeuvigild, s'avança jusqu'à Narbonne; il commit quelques dégâts sur les frontières des Gaules, puis se retira.
Comme le bruit s'était répandu partout que prédégonde avait l'ait mourir l'évêque Prétextât, elle imagina , pour se laver de ce crime , de faire saisir un de ses serviteurs , qu'elle livra au neveu de Tévèque , disant que c'était lui qui avait conçu et commis le crime , et se plaignant , avec de grands témoignages de douleur, qu'il en eût attiré sur elle la honte et le blâme. Le neveu de l'évêque fit mettre ce misérable à la torture; il confessa efl'ectivcment qu'il avait tué Prétextât, mais d'après les ordres de Frédégonde. « La reine, dit-il, m'a donné cent sous d'or; l'évêque MélantJus m'en a donné cinquante, et l'archi-
clîacre cinquante autres; et de plus on m'avait promis ma liberté et la liberté de ma femme. )) A ces mots, le neveu de Prétextât se précipite, l'épée h la main , sur ce malheureux et le met en pièces. * Frédégonde, rassurée désormais sur l'accusation dentelle avait été l'objet, ne craignit pas de rétablir Mélantius sur le siège épiscopal de Rouen.
Le duc Beppolène, mécontent de la manière dont le traitait Frédégonde, se retira auprès du roi Contran. Ce roi lui conféra la puissance ducale sur les villes qui appartenaient au jeune Clotaire. La plupart reçurent et reconnurent Beppolène; mais d'autres refusèrent et lui résistèrent. Ficnnes fut de ce nombre. Pvéduit h en faire le siège , Beppolène confia cette entreprise à son fds. Mais celui-ci se laissa surprendre. Attaque lui-même avant d'avoir attaqué , il fit, pour réparer cette faute, de grands et nombreux efforts de courage. Ce fut en vain , il fut défait et tué.
Il est diflicilc , dit M. de Pcyronnel dans son Histoire des Francs, liv. v, d'expliquer celle dernière aclion... Elait-ellc, comme on l'a dit , d'inlelligence avec le neveu de l'évèque :• craignait-elle que le meurtrier ne tombât au pouvoir du roi de liourgognc , et que ce prince ne s'aulorlsAt de ses révélalions pour la poursuivre de nouveau et pour la perdre? availelle besoin à la fois d'un commencement de justice pour désarmer les accusateurs , et de la prompte mort du coupable pour faire disparaître le seul témoin qu'elle redoutât? Espérait-elle faire penser au peuple qu'elle n'était pas son complice, puisqu'elle l'avait livré elle-même ?... On ne pénèlre point ces moifs ; mais s'ils ne furent pas justes , au moins ne furent-ils pas démentis par l'événement , car depuis ce jour il ne se fil plus aucune poursuite.
De son côté, Frédégonde, voulant à la fois braver Contran et punir le duc, saisit toutes les terres que celui-ci possédait dans les contrées où il n'avait pas établi son autorité.
Elle ne s'en tint pas là. Des députés allèrent par son ordre vers Contran, sous le prétexte de quelque affaire qui touchait aux intérêts de son fds. Les lettres remises, et la réponse reçue , les députés prirent congé du roi; mais je ne sais sous quel prétexte ils restèrent encore un peu de lemps dans la résidence royale. Le lendemain matin , le roi se rendant h. son oratoire pour assister aux matines , on aperçut , à la lueur des flambeaux de cire qu'il faisait porter devant lui, un homme caché dans un angle de l'oratoire, et qui paraissait plongé dans un sommeil causé par l'ivresse. Il portait une épée au côté , et sa lance était appuyée contre la muraille. A cette vue, le roi s'écria qu'il n'était pas naturel qu'un homme vînt tout armé passer la nuit dans un pareil lieu. Ou le saisit, on le chargea de chaînes , et on lui demanda ce qu'il était venu faire où on l'avait trouvé. D'abord il garda le silence; mais, appliqué à la torture , il avoua bientôt qu'il avait été chargé par les envoyés de Frédégonde de tuer Contran. On les arrêta aussitôt ; mais ils nièrent avec persévérance, disant qu'ils n'étaient venus que pour apporter au roi les lettres qu'ils lui avaient remises et en obtenir une réponse. Alors Contran ordonna queThommefût retenu en pri-
son et que les envoyés fussent exilés. Mais tout Je monde demeura convaincu que leur mission n'était qu'une fourberie préparée par Frédégondc pour tuer le roi ; mais la miséricorde divine n'a pas permis l'accomplissement de ce crime. Parmi ces envoyés était le duc de Baddon.
Les ambassadeurs d'Espagne se succédaient presque sans interruption auprès de Contran. Mais ce prince, bien loin de renoncera la guerre, la reprit avec une nouvelle ardeur. Il envoya contre les Goths le duc Didier, dont il avait eu à se plaindre quelque temps auparavant, mais auquel il avait fait grâce. Le duc leva des troupes dans le territoiie de Toulouse , et, prenant avec lui le comte Auslrovaîd , il marcha contre Carcassonne. Les habitants de cette ville, qui avaient eu connaissance de ces mouvements , s'étaient préparcs h faire une vigoureuse défense. Les Goths allèrent au-devant de lui; il les combattit et les mit en fuite. Didier et Austrovald se mirent h leur poursuite , le duc arriva seul jusqu'auprès de la ville , suivi d'un très-petit nombre des siens. Leurs chevaux épuisés par la fatigue du combat n'avaient pu poursuivre. Ceux de la ville voyant une si faible troupe h leurs portes , sortirent , et l'enveloppèrent. En peu d'instants , le duc et tous ceux qui étaient avec lui succombèrent. A peine quelques-uns parvinrent h s'échapper, pour en porter la nouvelle.
Aiistrovald, apprenant la mort de Didier, revint sur ses pas. Il se rendit ensuite auprès du roi. qui le nomma duc de cette province à la place de Didier.
Sur ces entrefaites, Leuvigild mourut, après avoir renoncé publiquement à Tarianisme , et avoir confessé la foi catholique. Son fds Récarède lui succéda.
FIN DU SEPTlJîME CHAPITRE.