CHAPITRE VI
S0M3IAIRE.
Suites de la mort de Chilpéric. — Frédégonde recherche l'alliance de Gonlran.^ — Les grands d'Austrasie s'en alarment.
— Réponse de Contran à leurs députés. — Nouvelles députalions des grands d'Austrasie. — Ils demandent que Frédégonde leur soit livrée. - - Les grands du royaume de Soissons (Neuslrie) prêtent serment au fils de Chilpéric , et le proclament sous le nom de Clolaire IL — Craintes de Contran. — Discours qu'il adresse au peuple assemblé dans une église. — Rigonlhe apprend à Toulouse la mort de son père. — Didier s'empare des trésors de la princesse, et se rend à Avignon auprès de Muinmolus et de Condovald. — Gondovald marche sur Limoges, et est élevé sur le pavoi à Brive-la-Caillarde. — Phénomènes arrivés aumois de décembre. — Contran veut s'emparer des villes qui avaient appartenu au roi Sigebert. — Le Poitou est ravagé. — Assemblée des plaids du royaume. — Députation des grands d'Austrasie. — Leur discussion avec Contran. — Conduite de Frédégonde à Paris. — Contran l'exile à Rueil. — Elle tente d'assassiner Brunehault. — Enquête de Contran sur la mort de son frère. — Frédégonde en accuse Ebérulf. — Expédition de Contran en Poitou. — Nouveaux succès de Gondovald. — Magnulf, évêque de Toulouse , lui résiste.
— Aventure de Claudius et d'Ebérulf. — Condovald envoie des députés à Contran. —Celui-ci les fait mettre en prison.
— Il se rallie à son neveu Childebert II. — Contran envoie une armée contre Condovald. — Siège de Comminges, où était retiré Condovald. — Leudégésile, général de l'armée de Contran, gagne les partisans de Condovald. — Condovald lui est livré. — Contran ordonne la mort des chefs qui avaient suivi le parti de Condovald. — Quelques-uns s'échappent, d'autres sont tués. — Frédégonde envoie chercher sa fille à Toulouse. — Famine horrible dans toutes les Gaules.
(( Ce lut un gi^ancl évcnciiieut que la mort du roi Chilpéric. On ne la regrettait point; on la ressentit. Les trois rovaumcs en furent ébranlés.
Tout y devint incertain; tout tomba dans la confusion. On eût pu dire un instant que ce prince, si mauvais qu'il eût été , manquait à l'état. Roi fatal, dont la vie fut une calamité, et la mort même un dommage. » {Le comte de Peyronnet, Histoire des Francs. )
« Le seul de ses fds qui lui eût survécu, Clotaire II, était h peine âgé de quatre mois; aucune autorité légitime n'était plus reconnue, et les villes qui avaient de vieilles querelles à vider entre elles, Orléans, Blois, Chartres, Châteaudun, recoururent aux armes pour se faire justice à elles-mêmes , et dévastèrent réciproquement leurs divers districts *. [Slsmondl, histoire des Français. )
Sur ces entrefaites, la reine Frédégonde se rendit à Paris , et avec les trésors qu'elle y avait amassés; elle se réfugia dans l'église, sous la protection de l'évêque Raguemode. Le reste du trésor de Chilpéric , qui avait été laissé à Chelles . et où se trouvait le missoire d'or dont nous avons parlé , fut porté par les trésoriers au roi Childebert, qui se trouvait alors à Meaux.
Aussitôt Frédégonde, après avoir consulté ceux qui lui étaient restés fidèles , envoya au roi Contran des députés qui lui dirent de sa part :
Nous avons remplacé par ces citations les deux ou trois premiers chapitres du septième livre de Grégoire de Tours, où il raconte la mort de l'évêque Salvius , el les querelles qui suivirent laraorl de Chilpéric.
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« Que Monseigneur vienne pour recevoir le royaume de son frère. Une me reste de lui qu'un petit enfant que je veux déposer entre ses bras , et soumettre ainsi que moi-même a son autorité. » Gonlran, en apprenant la mort de son frère, pleura amèrement; mais bientôt modérant sa douleur il se rendit ii Paris avec son armée.
A peine était-il entré dans les murs de cette ville, que son neveu Childebert arrivait d'un autre côté; on lui en refusa l'entrée. Les Austrasiens envoyèrent alors une députation h Contran pour réclamer l'observiition des conventions établies entre les quatre fils de C4lotaire , relativement à l'occupation de Paris et l'exécution du pacte d'alliance consenti entre Gonlran et Childebert. Contran, s'adressant aux envoyés , leur répondit : « Hommes misérables et perfides, hommes sans foi et sans vérité, voila que vous avez oublié ]es promesses que vous m'aviez faites^ et que vous vous êtes alliés de nouveau h Chilpéric pour m'enlcver mon royaume et le partager entre vous. Je tiens dans mes mains les traités que vous avez signés vous-mêmes pour l'exécu tion de ce projet. Et de quel front osez-vous me demander d'accueillir mon neveu Childebert , quand par vos perfides conseils vous avez voulu en l'aire mon ennemi? » Les ambassadeurs répliquèrent : «Malgré le courroux qui vous anime, vous ne pouvez refuser à votre neveu ce que vous lui avez promis , et de lui rendre ce qui lui re-
vientdurovanmeclc Charibcrt.)> — «\oicî, reprit le roi , les traités que nous avons jurés , d'après lesquels aucun de nous ne pouvait entrer dans Paris , sans la permission des autres , sous peine , en cas trinfraction, de perdre la portion de cette ville qui lui appartenait, et ce serment a été placé sous la protection de saint Polyeucte, martyr, et des saints confesseurs Hilarion et Martin, qui étaient appelés à en punir l'infraction. Malgré ce traité solennel , mon frère Sigebcrt est entré dans Paris ; frappé par le jugement de Dieu , il a perdu sa part de ce royaume. Ghilpéric a tenu la môme conduite et a encouru la même peine. Par suite de cette double violation du traité , le royaume entier de Gharibert, a^ectous ses trésors, m'appartient légitimement, et je suis libre d'en disposer selon mon bon plaisir , sans que personne ait le droit de s'y opposer. Pie tirez-vous maintenant, hommes toujours menteurs et perfides, et rapportez mes paroles ii votre roi. »
Les ambassadeurs se retirèrent; mais bientôt d'autres se présentèrent qui venaient demander qu'on leur livrât Frédégonde. Ils dirent au roi, parlant au nom de Childebsrt : « Donnez-nous cette femme souillée de meurtres; cette femme qui a fait étrangler ma tante, qui a fait poignarder mon père et mon oncle , et égorger mes cousins » — « C'est aux plaids * du royaume, ré-
* Plaids ou plaid, en latin, Placitum ou. Placita, élaienl
pondit le roi, que nous renvoyons h connaître de toutes ces affaires et à les juger, car il avait pris Frédrgonde sous sa protection ; souvent il l'invilait à manger avec lui , et lui promettait d'être toujours son plus ardent défenseur.
Les grands du royaume de Chilpéric , comme Ausovald et les autres , se rassemblèrent pour prêter serment ci son fds, qui n'était encore âgé que de quatre mois. Ils le proclamèrent sous le nom de Clotaire II , et ils exigèrent des villes du royaume le serment de fidélité à Gonlran et à son neveu Clotaire.
Contran fit rendre, par f autorité de la justice , aux fidèles du roi Chilpéric, tout ce qu'ils avaient enlevé injustement à diverses personnes. Il fit lui-même de grands présents aux églises; rendit exécutoires les testaments des personnes qui étaient mortes en instituant les églises pour héritières, et que Chilpéric avait annulés. II se montra bienveillant pour tout le monde et bienfaisant pour les pauvres.
Mais comme il ne se fiait pas à tous ceux au milieu desquels il se trouvait , il s'entoura d'hommes armés, et jamais il ne se rendait à féglise ou dans un lieu public sans une garde nombreuse. Un dimanche que le peuple était rassemblé dans la cathédrale, et que le diacre avait imposé silence pour commencer la messe, Gonlran se tournant
des assemblées où se jugcaieni les affaires du plus haul intérêts. Ces plaids ont été remplacés par les parlements.
du côté des assistants , leur dit : « Hommes et femmes qui êtes ici rassemblés, je vous conjure de ne point violer la foi que vous m'avez donnée, de ne point me faire périr comme vous avez fait périr récemment mes frères. Je ne demande que trois ans, dont j'ai besoin pour élever mes neveux qui sont mes fils adoptifs. Gardons qu'il n'arrive , et que la divinité ne permette qu'à ma mort vous ne périssiez avec ces enfants , puisqu'il ne reste de ma race personne d'arrivé à i'âge viril, qui vous défende. » Quand il eut cessé de parler, tout le monde adressa au Seigneur des prières pour le Roi.
Pendant ces événements, Rigonthe, fille de Chilpéric, arriva h Toulouse avec ses trésors. Se voyant près des frontières des Golhs , elle voulut s'arrêter quelque temps dans cette ville pour faire reposer son escorte des fatigues d'un si long voyage, et réparer les vêtements et les chaussures des hommes, les harnais des chevaux et les équipages usés pendant la route. Pendant le sé^ jour prolongé que cela occasionnait, le duc Didier apprit la mort du roi Chilpéric. Prenant alors avec lui une troupe de ses plus braves guerriers , il entra dans Toulouse , s'empara des trésors de Rigonthe , et les mit dans une maison , en y apposant des sceaux et les faisant protéger par une garde nombreuse, puis il fit dire à la princesse de ne pas quitter son logement jusqu'à
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son retour. Pour lui, il se rendit en toute hâte auprès de Mummolus qui demeurait h Avignon avec Gondovald , dont il a été question dans le chapitre précédent. Depuis deux ans les ducs Didier et Mummolus avaient fait alliance.
Gondovald, secondé de ses ducs, se mit en route pour Limoges. Arrivé à B rives, oiisetrouve le tombeau d'un saint Martin qui passe pour avoir été disciple de saint Martin de Tours , on réleva sur le pavoi, et il fut proclamé roi. Mais comme il faisait pour la troisième fois le tour de l'assemblée , porté sur le bouclier , il chancela et il serait tombé sans le secours de ceux qui l'environnaient. Il parcourut ensuite les cités voisines pour se faire reconnaître.
Cependant Piigonthe s'était retirée dans la basilique de Sainte-Marie k Toulouse , et ne quittait point cet asile.
Ces événements se passaient dans le mois de décembre , et cependant des ceps de vignes se couvrirent de feuilles nouvelles avec des raisins formés; des fleurs parurent aux arbres. Une grande flamme parcourut le ciel pendant la nuit en jetant beaucoup de clarté; on aperçut au nord des rayons lumineux. Dans l'Anjou la terre trembla. Il y eut encore beaucoup d'autres signes qui, à mon avis, annonçaient la mort de Gondovald.
Le roi Contran envoya ses comtes pour pren-
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dre possession des villes que Sigebert avait eues autrefois pour sa part dans le royaume de Charibert. Ceux de Tours et de Poitiers voulaient reconnaître Childebert II pour roi; mais ceux du Berry se préparèrent à attaquer Tours , et ils entrèrent même dans les limites de la Touraine, où ils brûlèrent quelques édifices. Us mirent le feu à l'église de Mareuil , où se trouvaient des reliques de saint Martin. L'église entière fut la proie des flammes; mais par la vertu de saint Martin, l'autel et tous les ornements qui le couvraient furent préservés. Les habitants de Tours voyant ces ravages, préférèrent se soumettre pour un temps à Gontran que d'exposer leur pays à être pillé et saccagé.
Mais aussitôt après la mort de Chilpéric, le duc Gararic était venu à Limoges recevoir le serment au nom du roi Childebert. De là il s'était rendu à Poitiers , où il fut accueilli de même, et il prit possession de la cité. Tandis qu'il était dans cette ville, il apprit l'attaque de ceux du Berry contre la Touraine. Il nous envoya sur-le-champ une députation pour nous engager à ne pas nous soumettre au roi Gontran, si nous ne voulions pas compromettre nos intérêts; ajoutant que nous devions nous souvenir de notre ancien roi Sigebert, père de Childebert, notre roi légitime. Les citoyens de Tours , et nous leur évêque, nous lui répondîmes qu'il serait plus avantageux aux habitants de Poitiers de se soumettre pour
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un temps à l'autorité de Contran , s'ils voulaient épargner à leur pays les malheurs qui avaient aflligé le nôtre; que Contran était désormais le père et le protecteur des deux fils de Sigebert et de Chilpéric , et qu'ainsi il tenait la souveraineté de tout le royaume, comme l'avait eue autrefois son père Clotaire. Les Poitevins ne tinrent compte de ces observations ; Cararic partit, en promettant de leur amener bientôt une armée, et il leur laissa Eberon , officier de la chambre du roi Childebert.
Mais Sicaire, secondé de Williachaire, comte d'Orléans, qui s'était emparé de Tours, se mit en marche contre Poitiers. Leur mouvement était combiné de manière que l'armée venant de Tours attaquait le Poitou d'un côté, tandis que celle du Berry l'attaquerait de l'autre. Arrivés aux frontières, les deux armées commençaient à dévaster le pays, quand les habitants de Poitiers envoyèrent une députation aux deux chefs, pour leur demander de suspendre leur agression jusqu'au plaid qui devitit se tenir entre les rois Childebert et Contran ; « que leur projet n'était point de résister h sa décision ; que s'ils étaient donnés à Contran, ils le reconnaîtraient sans murmures, et le serviraient. » Les chefs répondirent: « Les choses que vous dites sont étrangères aux ordres que nous sommes tenus d accomplir. Obéissez sur 1 heure , ou nous poursuivrons. » Ils poursuivirent en effet , et les ravages recom-
mencèrent. Enfin les habitants de Poitiers renvoyèrent les serviteurs de Childebert, et prêtèrent serment de fidélité à Contran, serment dont ils se dégagèrent bientôt.
Cependant les plaids du royaume s'assemblèrent. Le roi Childebert y députa î'évêque de Reims , Égidius , Contran-Boson , Sigevald et un grand nombre d'autres seigneurs austrasiens. Lorsqu'ils furent entrés, I'évêque prît la parole: « Nous rendons grâces au Dieu tout-puissant, ditil à Contran, de ce qu'après beaucoup de travaux il t'a rendu h tes provinces et à ton royaume. » — «En effet, répondit le roi, c'est à lui qui est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ; c'est à lui qui a fait ces choses par sa miséricorde que nous devons rendre grâce; ce n'est pas à toi qui, par tes conseils perfides et tes parjures, as fait brûler mes provinces l'année passée ; toi qui n'as jamais gardé ta foi à aucun homme; toi dont les fraudes s'étendent partout, et qui te montres, non point en prêtre , mais en ennemi de notre royaume. » L'évêque irrité ne répondit rien h ce discours; mais un autre des députés dit : «Ton neveu Childebert te supplie d'ordonner qu'on lui rende les cités que son père a possédées. » A quoi le roi répondit : « Je vous ai déjà dit auparavant que les conventions me les ont conférées , en sorte que je ne veux point les rendre. » Un autre député prit la parole, et dit : « Ton neveu de-
mande que tu ordonnes qu'on lui livre cette Frédégonde criminelle, qui a fait périr tant de rois, afin qu'il venge la mort de son père, de son oncle et de ses cousins. » Contran reprit : « Je ne saurais la livrer en sa puissance puisque son fils à elle-même est roi; d'ailleurs, je ne crois point vraies les choses que vous alléguez contre elle. )) Après tous ceux-là, Gontran-Boson s'approcha du roi , comme s'il avait quelque chose à dire; mais comme le bruit s'était déjà répandu que Gondovald avait été proclamé roi, Contran le prévint et lui dit : « 0 toi, l'ennemi de ce pays et de notre royaume, tu es allé en Orient il y a quelques années, pour en faire venir ceBallomer (c'est ainsi que le roi appelait toujours Condo vald) et le conduire dans nos états ; toujours tu fus perfide , et tu n'as jamais gardé une seule de tes promesses. » Boson répondit : « Tu es seigneur et roi, et tu sièges sur le trône, en sorte que personne n'ose répondre aux choses que tu avances. Je proteste seulement que je suis innocent de tout ce que tu viens de me dire; mais si quelqu'un de même rang que moi m'a accusé en secret de ces crimes , qu'il vienne à présent au grand jour, et qu'il parle; et toi, ô roi trèspieux, tu soumettras cette cause au jugement de Dieu , afin qu'il décide entre nous , lorsque nous combattrons au champ-clos. » Chacun gardant alors le silence, le roi reprit : « C'est une cause qui devrait enflammer le cœur de tout le
monde , pour repousser de nos frontières cet homme dont le père était meunier; car c'est une vérité, son père a cardé la laine. » Or, quoiqu'il eût été possible que le même homme eût fait les deux métiers , quelqu'un des députés répondit aux reproches du roi : « Quoi donc ! selon ce que tu affirmes, cet homme a eu deux pères , l'un meunier et l'autre cardeur de laine. Prends donc garde , ô roi , de quelle manière tu parles, car nous n'avons point encore entendu dire que, excepté dans une cause spirituelle, un fils pût avoir deux pères en même temps. » A ces mots, plusieurs éclatèrent de rire; après quoi un autre député lui dit : (( Nous prenons congé de toi , ô roi ; car puisque tu n'as point voulu rendre les cités qui appartiennent à ton neveu , nous savons que la hache qui a frappé la tête de tes deux frères est encore entière ; elle abattra la tienne plutôt encore. » Ils partirent ainsi avec scandale. Le roi, irrité de leurs paroles , ordonna qu'on leur jetât h la tête le fumier des chevaux, la paille, le foin pourri et les boues de la ville. Ils se retirèrent avec leurs habits tout tachés; l'alïront et l'injure qu'ils reçurent furent immenses.
Frédégonde s'était retirée dans l'église cathédrale de Paris. Tandis qu'elle était dans cet asile, un des officiers de sa maison nommé Léonard, arriva de Toulouse , et vint lui raconter ce que
le duc Didier avait fait à sa fdlc; qu'il retenait prisonnière, et dont il avait enlevé les trésors. En apprenant ces nouvelles, Frédégonde entra en fureur; elle fit dépouiller dans l'église même le malheureux messager, lui enleva le baudrier que Chilpéric lui avait donné , et le chassa honteusement. Elle fit arrêter également les cuisiniers, les boulangers et tous ceux qui avaient quitté sa fille pendant son voyage et qu elle put découvrir. Ils furent par ses ordres dépouillés et battus jusqu'à en perdre l'usage des membres.
Elle tenta aussi de perdre , par d'infâmes accusations , l'évéque Nectain , frère de Baudégisile, affirmant h Contran qu'il avait soustrait une partie des trésors du roi Chilpéric , et lui demandant de le charger de chaînes et de le jeter dans une prison obscure. Mais la prudence du roi et le crédit de Baudégisile empêchèrent l'exécution de ses projets. Elle ne montrait nulle crainte de Dieu , dans son église même où elle était venue chercher un asile.
Elle ne reçut qu'avec peine l'évéque Prétextât, que les habitants de Rouen avaient rappelé de 1 exil après la mort de Chilpéric , et qu'ils avaient ramené dans leur ville avec honneur et avec la joie la plus vive. Après son retour il était venu à Paris, et s'était présenté au roi Contran, le priant instamment d'ordonner la révision de son procès. La reine soutenait qu'on ne devait pas
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recevoir un homine qui avait été dégradé de l'épiscopat dans une assemblée composée de quarantecinq évêques. Le roi voulait convoquer un synode pour juger de nouveau cette affaire; mais l'évêque de Paris, Ragaemodc, parlant au nom de tous ses collègues , fit observer que cette mesure était inutile, que les évêques n'avaient infligé à Prétextât qu'une pénitence à laquelle il s'était soumis, mais qu'il n'avait point été décliu du titre d'évêque. Cette réponse satisfit le roi; il reçut Prétextât , l'admit à sa table , et lui permit de retourner dans sa ville épiscopale.
Un jour que le roi était encore à Paris , un mendiant s'approcha de lui, et lui dit : «Ecoute, ô roi, et ne méprise pas mes paroles. Apprends donc que Faraulf, un des domestiques de ton frère Chilpéric , cherche à te tuer. Il a formé le dessein , et je l'ai entendu , lorsque tu iras à l'église pour l'office du matin, de te frapper de son poignard ou de sa lance. » Le roi effrayé fit venir Faraulf; il nia tout, mais le roi augmenta le nombre de ses gardes, qui ne le quittaient pas dès qu'il sortait. Faraulf mourut quelque temps après.
Contran ordonna à Frédégonde de se retirer dans le domaine dePiueil, qui était dans le territoire de Rouen. Elle fut accompagnée par les Crands du royaume de Chilpéric, qui, après lui avoir promis de grands soins pour la personne et
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pour l'éducation de son fds , retournèrent vers le jeune prince. Il ne resta avec elle que Mêlanius qui avait autrefois remplacé Prétextât à Rouen , et qui avait été obligé de lui céder la place à son tour.
Frédégonde ne pouvait supporter son exil; elle était surtout affligée d'avoir perdu une partie de son pouvoir ^ et sa fureur se tournait contre Brunehault, qui maintenant était dans une condition bien préférable à la sienne. Elle songea alors à se défaire de sa rivale. Elle avait auprès d'elle un clerc qui lui était entièrement dévoué. Elle lui communiqua ses projets, et le détermina à se rendre à Melz, auprès de la reine Brunehault, a tâcher de s'introduire dans sa maison , à gagner adroitement sa confiance , et enfin à la poignarder. Le clerc part aussitôt. Arrivé auprès de Brunehault, il en obtient une audience, et se jetant à ses genoux, il lui dit en suppliant : « O reine, je fuis de devant la face de Frédégonde, irritée contre moi, et j'implore votre appui. » Ses premiers artifices eurent du succès. Il se montra si humble , si soumis , qu'il gagna peu h peu la confiance de Brunehault; mais peu de temps après on eut des soupçons que toute sa conduite n'était que ruse et trahison. On l'arrêta , on le flagella ; il avoua tout, et Brunehault lui permit de retourner vers sa maîtresse. Quand il eut rendu compte k celle-ci du peu de succès de sa commission , Frédégonde ,
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pour le punir, lui fit couper les pieds et les mains.
Le roi Contran, de retour h Châlons-sur- Saône, s'occupa avec ardeur de faire des enquêtes sur la mort de son frère. La reine fit tomber les soupçons sur Ebérulf , l'un des domestiques de Ghilpéric. Après la mort du roi elle avait engagé cet Ebérulf h venir demeurer avec elle; mais il l'avait refusé. Elle re2;arda ce refus comme un outrage, et pour s'en venger, elle affirma h Contran que c'était lui qui avait tué Ghilpéric ; qu'il avait enlevé beaucoup de trésors , et s'était retiré h Tours; qu'ainsi, s'il voulait venger la mort de son frère , c'était cet homme à qui il fallait l'imputer. Le roi jura a^ors, devant tous lesCrandsde sa cour, que s'il trouvait Ebérulf coupable , il l'exterminerait, lui et les siens jusqu'à la neuvième génération, afin d'abolir, par cette punition sévère , l'abominable coutume qui s'était introduite , de tuer les rois.
Ebérulf instruit des desseins de Contran et de l'accusation portée contre lui , se retira dans l'église de Saint-Martin, dont il avait souvent violé les privilèges. On établit une garde pour veiller sur lui. Cette garde fut confiée aux Orléanais et aux Blaisois, qui se relevaient tour à tour. Au bout de quinze jours, ils s'en retournèrent en emmenant avec eux des chevaux, des bestiaux, et tout ce qu'ils purent emporter. Les Orléanais surtout commirent le plus de dégâts.
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Cependant toutes les propriétés d'Ebérulf furent saisies , confisquées et distribuées. D'autres furent pillées, car une maison qu'il avait à Tours, et qu'il avait enlevée au domaine de l'église, était remplie de grains, de vins et de provisions de toute espèce; elle fut pillée et saccagée de fond en comble, et il ne resta que les quatre murailles.
A cette occas'on , Ebérulf eut des soupçons contre moi, me menaçant que s'il rentrait en grâce auprès du roi , il se vengerait sur moi de ce qu'il souffrait aujourd'hui. Dieu qui connaît le secret des cœurs, sait combien cette accusation était injuste, et avec quelle pureté d'intention je me suis toujours conduit envers lui, lui donnant toutes les consolations qui pouvaient dépendre de notre ministère. Mais je crois que ce malheureux était son plus grand ennemi à lui-même, car il n'avait aucun respect pour les choses saintes, il était emporté , livré h la débauche, h l'ivrognerie, h l'habitude du meurtre, au point qu'il a commis plusieurs homicides dans l'enceinte même qui lui servait d'asile.
La dixième année du règne de Childebert, Gontran rassemble une grande armée de diverses provinces de son royaume. La plus grande partie de cette armée , composée des troupes de l'Orléanais et du Berry, fut dirigée sur Poitiers, dont les habitants avaient déjà rompu le
serment qu'ils avaient fait au roi. On leur envoya d'abord des députés pour savoir s'ils voulaient rentrer dans l'obéissance de Contran; mais l'évêque de cette ville , Mérovée , refusa de les écouter. Alors l'armée entra dans le territoire de Poitiers , et les pillages, les incendies, les massacres commencèrent. Le territoire de Tours ne fut pas exempt, quoique soumis. Les soldats qui transportaient le butin qu'ils avaient fait en Poitou, le grossissaient encore de celui qu'ils prenaient en passant dans la Touraine; des églises même furent brûlées , et ces désordres durèrent jusqu'h ce qu'enfin les Poitevins, quoique à regret, offrirent de se soumettre. Quand ils virent tout le pays ravagé , et l'armée au pied de leurs murailles, ils envoyèrent une députation pour offrir un nouveau serment d'obéissance à Contran , et ils reçurent les troupes dans la ville. Les soldats saisirent l'évêque , et se préparaient à le maltraiter, en l'appelant parjure. Il n'eut d'autres moyens de se racheter, lui et son peuple, que de mettre en pièces les calices d'or de son église , et de leur en faire le partage.
Condovald aurait bien voulu venir à Poitiers , mais la crainte le retint, quand il apprit que l'armée qui marchait contre lui s'était emparée de cette ville. Lorsqu'il s'approchait des cités qui avaient appartenu au roi Sigebert, il recevait leur serment au nom de Childebert IL Dans les
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autres, qui appartenaient à Contran ou h CIotaire II ; il recevait le serment en son nom propre. C'est ainsi qu'il entra à Angoulême, dont il reçut le serment, et après avoir fait des présents aux principaux de la ville , il se rendit de là à Pcrigueux, où il fut également accueilli, excepte par l'évêque, qui montra de l'opposition , ce qui l'exposa à de mauvais traitements de la part de Gondcvald. Il se dirigea ensuite sur Toulouse, précédé d'une députalion pour l'évéquc Magnulf. Mais l'évêque, qui n'avait pas oublié ce qu'il avait souffert autrefois de Sigulf, qui prétendait aussi à la royauté, assembla les habitants et leur dit : « Nous savons que Contran et Ghildebert sont rois ; nous ne connaissons pas celui-ci, prenez donc garde à ce que vous ferez. Si le duc Didier veut attirer sur nous cette calamité , qu'il périsse comme a péri Sigulf, et que sa mort serve d'avertissement et d'exemple, afin qu'aucun étranger ne soit désormais assez téméraire pour entreprendre de violer le trône des Francs. » Les habitants, persuadés par ces conseils, se préparèrent d'abord à la résistance; mais à la vue de la nombreuse armée deCondovald, ils désespérèrent du succès, et consentirent à le recevoir. Condovald entra donc dans la ville avec son armée.
Peu de temps après , l'évêque se trouvant assis h la table de Condovald, il osa lui parler ainsi : « Tu te dis le fils de Clotaire; nous ignorons si cela est vrai ou non; mais ce que nous croyons
bien fermement, c'est que tu ne réussiras pas dans ton entreprise. « Gondevald répondit : « Je suis fils de Clotairc; je réclame la part qui m'appartient de son royaume; bientôt j'irai à Paris, et j'en ferai ma capitale. » L'évêque reprit : « Si tu accomplis tes desseins, ne sera-t-il pas vrai de dire qu'il ne reste plus personne de la vaillante race des Francs? « Mummolus entendant ces paroles audacieuses, donna un soufflet à l'évêque , en lui disant : « N'est-ce pas toi plutôt qui es dégénéré de ta race, toi qui n'as pas honte de parler avec tant d'insolence à un si grand roi ? » Mais quand le duc Didier apprit ce qui s'était passé, il fut transporté de colère; il fit surle-champ saisir l'évêque; on le chargea de liens, on le frappa avec le bois d'une lance; on lui donna des coups de pieds et des coups de poings; enfin il fut condamné à l'exil et dépouillé de tous ses biens.
Waddon , ancien maire du palais, qui avait accompagné la princesse Rigonlhe, se réunit aux partisans de Gondovald. Les autres qui restaient encore de son escorte prirent la fuite.
L'armée de Contran , qui se trouvait h Poitiers, se mit alors en marche pour aller à la poursuite de Gondovald. Elle s'avança jusqu'aux bords de la Dordogne, où elle campa, en attendant des nouvelles de l'ennemi.
Les principaux chefs qui avaient embrassé le parti de Gondovald étaient le duc Didier, Bla-
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daste , WacMon , Mummoliis et l'évêque Sagîtthaire. Déjà le siège épiscopal de Toulouse était promis à ce dernier.
Sur ces entrefaites , Contran chargea un nommé Claudius , de tâcher par rnse de faire sortir Ebérulf de l'asile sacré où il s'était retiré et de le tuer, ou de lui amener garrotté, lui promettant de grandes récompenses s'il réussissait dans cette entreprise; mais il lui recommanda surtout de respecter l'église de Saint- Martin. Claudius, qui était dominé par l'orgueil et par l'avarice, accourut promptement à Paris, laissant sa femme à Meaux, où elle était née. Il réfléchit alors que la commission dont il était chargé pourrait lui valoir encore quelque récompense de la reine Frédégonde , ennemie déclarée d'Ebérulf. Il alla donc la trouver, et il en obtint de magnifiques promesses en cas de succès.
Arrivé h Châteaudun, il demanda au comte de cette ville trois cents hommes d'armes pour garder les portes de Tours. Le comte les lui donna , et avec eux il se rendit à Tours; quand il fut entré dans cette ville, il laissa derrière lui ces hommes, et entra seul dans la basilique. Il s'approcha aussitôt d'Ebérulf, et il l'assura par serment de son dévouement et de son attachement pour lui, car le misérable Claudius s'était dit h lui-même qu'il n'avait d'autres moyens que le parjure pour
pouvoir tromper Ebérulf. Celui-ci le voyant prêter serment dans la basilique même , et jurer par les reliques des saints , et par tout ce que cette église renferme de plus sacré et de plus vénérable, que ce qu'il lui disait était véritable, eut le malheur de se fier h ses promesses perfides.
Le lendemain , comme j'étais dans une maison de campagne à près de dix lieues de Tours , Claudius vint dîner avec lui et quelques habitants de la ville dans la maison de l'église. Il avait choisi cet instant pour le frapper , mais la présence des serviteurs d'Ebérulf le retint. Après le repas , ils se promenèrent ensemble dans la cour de l'église, se promettant l'un à l'autre par serment, foi et amitié. Dans la conversation, Claudius demanda à Ebérulf s'il avait quelques vins aromatisés, témoignant le désir d'en boire ; Ebérulf s'empressa d'envoyer ses serviteurs chercher les meilleurs vins qu'il avait chez lui. Quand Claudius le vit seul , il leva la main vers l'église, et fit cette prière : « 0 bienheureux saint Martin , faites que je revoie bientôt ma femme et mes enfants. » Le malheureux , au moment de commettre un meurtre dans la cour même de son église , redoutait encore la vertu de saint Martin. A un signal donné, un des plus vigoureux hommes de Claudius, saisit Ebérulf par derrière , et le tenant fortement enlacé dans ses bras, il laissa sa poitrine à découvert et prête à recevoir le coup mortel. Claudius tire
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aussitôt soji épée du fourreau et s'avance contre lui; mais Ebérulf a pu saisir son poignard à sa ceinture, et il attend son ennemi, en le menaçant. Au moment où Claudius lève le bras pour lui enfoncer son épée dans la poitrine , Ebérulf le frappe sous l'aisselle , et en retirant son poignard lui coupe le pouce. Les serviteurs de Claudius accourent l'épée à la main , et blessent Ebérulf de plusieurs coups. Il parvient un instant à leur échapper, mais tandis qu'il fait un dernier effort pour s'enfuir, les coups d'épées redoublent sur sa tête et lui ouvrent le crâne, sa cervelle s'échappe avec sa vie. Ainsi mourut Ebérulf qui ne mérita point la protection de celui qu'il n avait jamais invoqué sincèrement.
Claudius, elïrayé, se retira promptementdans la cellule de l'abbé, venant réclamer un appui à celui dont il venait d'offenser aussi grièvement le saint patron. Il lui dit en entrant : « Ln crime énorme vient d'être commis; je suis en danger de perdre la vie si vous ne me secourez. » Il parlait encore, quand arriva une troupe de gens d'Ebérulf, armées d'épées , de lances et de javelots. Trouvant les portes fermées, ils brisèrent les vitres et lancèrent une grêle de javelots par les croisées. Claudius, déjà demi-mort de frayeur et delà blessure que lui avait fait Ebérulf, tomba percé d'un trait. Ceuxqui l'accompagnaient secachèrent derrière les portes et sous les lits. L'abbé, enlevé par deux clercs , put h peine être arraché
vivant du milieu de cette mêlée. Les portes sont enfoncées et les hommes armés s'y précipitent en foule , suivis d'un grand nombre de marj^uilliers, de pauvres, de gens du peuples qui arrivaient armés de bâtons et de pierres pour venger l'outrage inouï qui venait d'être fait à saint Martin. On arracha de leurs retraites ceux des gens d'Ebérulf qui avaient cherché à se cacher, et on les égorgea sans pitié. Le pavé de la cellule de l'abbé était inondé de sang. Quand ils eurent été massacrés , on les dépouilla , et on jeta dehors leurs cadavres tout nus. La nuit suivante, les meurtriers chargés du butin de ceux qui avaient succombé, prirent la fuite.
Ainsi la vengeance de Dieu frappa sur-lechamp ceux qui avaient souillé de sang humain l'enceinte sacrée; mais on doit penser que ce n'était pas un léger crime que celui de l'homme que le saint évêque ne protégea pas contre un pareil sort. Le roi fut d'abord très-mécontent de ce qui s'était passé, mais quand il eut connu toutes les circonstances il s'apaisa. Il distribua tous les meubles et immeubles d'Ebérulf h ses fidèles; sa veuve laissée dans le plus entier dénuement, continua d'habiter l'église sainte. Les parents de Claudius enlevèrent son corps et celui de ses compagnons , et ils les ensevelirent dans leur pays.
Gondovald envoya uses partisans ieux clercs,
igO CHRONIQUE
avec des dépêches. L'un d'eux, abbé de Cahors, fut surpris par les soldais de Contran. Ses lettres, qu'il avait cachées dans des tablettes creuses , furent découvertes. Amené en présence du roi , il fut rigoureusement puni et enfermé dans une prison.
Gondovald se trouvait en ce moment à Bordeaux dont l'évêque Bertrand avait embrassé sa cause avec chaleur; il s'y était approprié une relique de saint Serge, sur la protection de laquelle il comptait plus que sur les plus puissantes armées.
Après cela, Gondovald envoya à Contran deux ambassadeurs, portant avec eux des baguettes consacrées qui , selon l'usage des Francs devaient être une inviolable sauvegarde , et leur permettre de remplir leur mission en toute sécurité. Mais ces hommes imprudents eurent l'indiscrétion de révéler à plusieurs personnes l'objet de leur ambassade, avant d'avoir obtenu une audience du roi. Ils furent en conséquence arrêtés et amenés chargés déchaînes en présence du roi, alors ils ne laissèrent pas de remplir leur commission, et ils dirent à Contran : « Condovald, récemment venu d'Orient, affirme qu'il est fils de votre père , le roi Clolaire; il nous a envoyés vers vous pour vous dem ander la portion du royaume qui lui revient. Si vous refusez delà lui rendre, il viendra lui-même la réclamer à la tête de son armée. Les plus braves guerriers du pays situé
au-delà de la Dordogne sont avec lui , et il nous charge de vous dire ces paroles : Quand nous serons au champ de bataille. Dieu jugera si je suis ou non fils de Clotaire. » Le roi, offensé de ce langage, les fit mettre a la torture, afin de leur arracher, s'il le pouvait, de nouvelles révélations. Ils avouèrent en effet que les trésors enlevés à sa nièce Piigonlhc, lui avaient été rendus par ordre de Gondovald , et que tous les Grands du royaume de Childebert d'Austrasie, le favorisaient et l'avaient provoqué à prendre le titre de roi. Ils ajoutèrent que Gontran-Boson était allé effectivement, comme le bruit en avait couru, à Constantinople pour l'engager à venir dans la Gaule.
Après ces déclarations, les ambassadeurs furent renvoyés en prison; Gontran s'empressa alors de mander à son neveu Childebert, de venir le trouver, pour entendre ces hommes, et conférer ensuite ensemble sur ce qu'ils auraient à faire. Childebert vint trouver son oncle , et les ambassadeurs de Gondovald répétèrent exactement devant les deux rois ce qu'ils avaient dit devant Gontran, que tous les Grands du royaume d'Austrasie avaient embrassé la cause de Gondovald.
Gontran * envoya ensuite les Grands de son
* Gontran, pendant son long règne, change à chaque inslant ses affeclions, ou ses alliances, suivant ses craintes ou ses intérêts. Nous l'avons vu tour à tour partisan de Sigeberl
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royaume, et en leur présence ayant mis sa lance dans la main du roi Childebert II , il lui dit à haute voix : « Ceci est le signe que je te donne tout mon royaume. Va, maintenant, parcours toutes mes villes; elles sont à toi, et reçois leur serment. Nos péchés sont cause qu'il ne reste personne de notre race , excepté toi qui es le fils de mon frère. Tu seras mon seul héritier h. l'exclusion de tout autre. » Il quitte ensuite l'assemblée, et emmenant son neveu, il eut avec lui une longue conférence particulière , lui recommandant expressément de ne rien révéler à qui que ce soit de ce qu'il allait lui dire. Dans cet entretien secret, Contran fît connaître à Childebert ceux qu'il devait appeler à son conseil et ceux qu'il devait en éloigner , ceux à qui il pouvait se fier, et qu'il pouvait appeler aux honneurs, ceux, au contraire, qu'il devait craindre, et qu'il fallait dépouiller de leurs emplois. Il lui signala surtout l'évcque Egidius , comme un homme indigne de toute confiance , et qui le trahissait comme il avait trahi son père. Après cette conférence, les deux rois se rendirent à la salle du festin; mais auparavant Contran pré-
ei de Chilpéric; nous le voyons mainlonant passer lanlot du fils de Chilpéric au fils de Sigebert. 3Iais ici il avail le plus grand iulérèl à gagner l'affeclion de son neveu Childcberl, et à le détacher des grands de son royaume, car Gondovald élait déjà maître de toute l'Aquitaine, et secondé par les grands d'Austrasie , il aurait facilement accablé Contran , si l'adroite politique de ce dernier n'eût éié chercher à la source même du mal le remède qu'il devait y appliquer.
senta son fils à toute l'armée , et dit : « Voyez , braves guerriers, que mon fils Cliildebcrt est maintenant un homme, ne le regardez donc plus comme un enfant. Préservez-vous de malicieuses croyances que l'on vous suggère , car c'est lui qui est désormais voire roi, et vous devez lui obéir. ))
Cette cérémonie fut suivie de trois jours dc^ festins et de iétes; les rois échangèrent entre eux de nombreux présents, et se séparèrent avec de grandes dém(»nstrations d'amitié. Dans cette circonstance, Gonlran rendit à Ghildebert tout ce qui avait appartenu h son père Sigebert , mais^ il exigea de lui qu'il évitât de voir sa mère Brunehauit, de peur qu'elle ne pénétrât leurs desseins et n'en fît avertir Gondovald.
Quand Gondovaîd apprit que l'armée de Contran s'approchait, il passa la Garonne, suivi do l'évéque Sagittaire, des ducs Mummoîus et Blendasle, et de AVaddon, l'ancien maire du paîais ; et il se dirigea sur Comminges. Déjà lo duc Didier l'avait abandonné , ce qui pouvait lui faire craindre d'autres défections. La vilie de Comminges est une cité forte , placée au sommet d'une montagne isolée, et dont aucune autre montagne n'est voisine. Du pied de la montagne sort une source abondante, défendue par une forte tour. On y descend de la ville par une vole souterraine, ouverte dans l'intérieur du roc , et
l'on peut puiser de l'eau sans aucun danger. Gondovald avait fait dans cette ville des approvisionnements si considérables , qu'il eût été facile de s'y défendre pendant plusieurs années. Pour ajouter encore à ces précautions et à ces ressources , on avait mis hors de la ville tous les habitants.
Les chefs de l'armée de Gontran apprirent alors que Gondevald était au-delà de la Garonne avec une nombreuse armée , et qu'il avait emporté avec lui les trésors de Rigonthe. Ils se jetèrent aussitôt a sa poursuite , et firent passer la Garonne h la nage à leur cavalerie ; plusieurs chevaux et soldats furent noyés dans le trajet ; mais ils ne purent atteindre que quelques bêtes de somme richement chargées , et quelques chevaux que la fatigue avait forcés de rester en arrière. Quand ils surent que Gondovald s'était retiré h Comminges , ils laissèrent en arrière leurs chariots, leurs bagages, et tout ce qui pouvait les embarrasser , et, prenant avec eux leurs meilleurs soldats, ils se mirent à sa poursuite. Dans leur marche rapide ils arrivèrent à Saint-Vincent, sur le territoire d'Agen ; ils brûlèrent et pillèrent la ville et l'église.
Quand l'armée de Gontran fut arrivée à Comminges, elle campa dans la campagne située au-dessous de la ville, et ravagea toute la contrée voisine. Quelquessoldats poussés par l'amour du pillage, s'étant trop écartés furent tués par les habitants du pays.
Ln grand nombre de soldats, montant h Tenvi sur les crêtes les plus élevées de la montagne , provoquaient Gondovald et l'accablaient de leurs outrages. «Qui es-tu? lui demandaientils ; n'es-tu pas celui qui, du temps du roi Clotaire , gagnais ta vie à peindre les voûtes et les parvis des églises? N'es-tu pas celui que dans toute la Gaule on nommait Ballomer; qui pour les mêmes prétentions que tu montres encore aujourd'hui, as été tant de fois exilé et privé de ta chevelure par les rois Francs ? Qui t'a donné la hardiesse de violer les frontières de leur royaume ? Si tu as été appelé par quelqu'un , fais-le connaître à haute voix. Voici ta mort qui s'apprête ; voici ta fosse qui s'ouvre et où tu seras précipité. »
Gondovald ne se montrait point irrité de leurs injures. Il venait au contraire sur le rempart, et, se flattant peut-être de leur inspirer des sentiments moins défavorables, il leur contait avec bienveillance et simplicité son origine , ses droits, ses malheurs: « Qu'il était connu de tout le monde que son père avait conçu de la haine pour lui; qu'à leur tour quelques-uns de ses frères l'avaient repoussé ; mais qu'on interrogeât Radegonde à Poitiers , ïngeltrudeàTours; que les pieuses reines savaient la vérité et ne craindraient pas de la dire; que Narsès n'avait point hésité à lui donner un asile en Italie ; que les empereurs de Censtantinop le l'avaient comblé
igG ciinoMQUE
de biens et d'honneurs; qu'il n'était venu que parce que les grands du royaume de Cliildebert l'avaient appelé. Reconnaissez donc maintenant, ^jouta-t-il , que je suis roi, comme mon frère Contran, comme mon neveu Cliildebert. Si votre aversion pour moi est si profonde, conduisez-moi du moins vers mon frère Contran , qui îîe pourrait, en me voyant, refuser de me reconnaître; si vous ne voulez pas consentir à cette -épreuve , laissez-moi retourner dans le pays d'où Boson m'a fait sortir à force de trahisons et d'in- Irigues. » On ne répondit à ces paroles que par de nouvelles injures.
Le quinzième jour du siège, Leudégisile, qui commandait l'armée de Contran, avait achevé ses préparatifs pour attaquer la ville. Ses soldats, couverts par de fortes claies, menèrent les béliers jusqu'au pied des remparts ; mais ils ne purent ni les ouvrir ni les ébranler. De tous côtés lombaiont sur eux l'huile et la poix enflammées, une grêle de traits et de pierres , de lon- 2:nes et pesantes poutres armées de fer. La nuit ienle mit fm au combat, et les assaillants rentrèrent dans leur camp.
Il V avait auprès de Condovald un homme fort riche et très-puissant nommé Cariulf. Ses niao-asins immenses avaient surtout contribué à Tapprovisionncment de la ville.
hiadasle, voyant ce qui se passait, et craignant que, malgré la résistance opiniâtre des assiégés.
Leiulégislle s'emparât de la ville et ne les fit tous périr, mit le feu dans la maison voisine de. l'ëglise, et, pendant que la foule se portait en tumulte sur ce point pour arrêter 1 incendie ,. il s'enfuit par la porte opposée.
Le matin l'altaque fut renouvelée. A Torient de la ville , se trouvait un fossé large et profond; les soldats y apportèrent dénormes tas de fascines pour essayer de le niveler; mais ce moyen n'obtint pas un plus heareux succès.
Leudégisile, jugeant qu'il ne pouvait désormais réussir parla force, entreprit d'y suppléer par la trahison. Il envova en secret des émissaires ii Mummolus , qui lui dirent : « Pourquoi t'es-tu. séparé de ton maître ? Quelle espérance t'attacha h un inconnu? Voilà quêta femme et tes enfants sont déjà en captivité. Peut-être que Contran va ordonner la mort de tes fds. Renonce à cette entreprise insensée ; quel autre moyen as-tu de prévenir la raine? » Ce langage ébranla Mummolus. (( Allez, leur dit-il; il se peut que noire puissance soit a son déclin ; rapportez-moi de sincères garanties pour ma sûreté, et je vous épargnerai de longs travaux, w
Quand les émissaires furent partis, Mummolus fît part de leurs propositions à l'évêque Sagittaire, à Cariulf et à ^\ addon ; ils se rendirent sur-le-champ à l'église, et, la main sur faulel, ils firent serment l'un h l'autre , de rester unis , et de traiter ensemble de leur vie, au prix de la liberté de Gondovald.
iqS chronique
Les émissaires revinrent , et la convention se conclut. On convint que les quatre chefs livreraient Gonclovald h Leudégisile , et que celui-ci , à son tour, si le roi Contran refusait leur grâce, les conduirait dans un saint asile où nul n'osât attenter à leur sûreté. On confirma par des serments celte double promesse , et l'on en commença aussitôt l'exécution. L'évêque, Mummolus et Waddon allèrent vers Gondovald et lui dirent : « Tu sais quelle fidélité nous t'avons gardée: écoute maintenant notre conseil; tu as souvent demandé d'être conduit h ton frère; le temps Gstvenn. Nous avons parlé à des serviteurs de Leudégisile ; ils disent que Contran ne veut point ta perte, parce qu'il n'est resté que peu de rejetons de sa race. Sors donc de la ville, tu ne rencontreras point de périls. )) Condovald, soupçonnant leur trahison, leur dit, les larmes aux yeux : « C'est par vos conseils, c'est par suite de votre invitation pressante , que je suis venu dans les Caules. J'ai apporté avec moi des trésors immenses. Une partie m'a été enlevée par Boson, le reste est enfermé dans Avignon. C'est en vous, après Dieu, que j'avais mis toutes mes espérances; j'ai suivi tous vos avis; c'est par vous seul que je voulais toujours régner. Maintenant j'en appelle a. la justice de Dieu; si vous m'avez trompé, c'est lui qui jugera ma cause et qui vous condamnera. » — Notre bouche , répondit Mummolus , n'a point profé-
ré de mensonge. Viens , les hommes de Leiidégisile t'attendent à la porte. Sois sans crainte , quitte cependant ce baudrier d'or, dont la vue pourrait les offenser. » Gondovald témoignait encore quelque inquiétude ; mais Mummolus lui affirma par serment qu'il ne lui serait fait aucun mal.
Ils sortirent donc , et a la porte de la ville ils trouvèrent Olbon, comte de Bourges, et Gontran-Boson qui étaient venus pour recevoir Gondovald. Après l'avoir livré, Mummolus et les autres rentrèrent promplement dans la ville et en fermèrent les portes. Et lui , quand il se vit au pouvoir de ses ennemis , levant les mains et les yeux vers le ciel : « Juge éternel, s'écria-t-il, Dieu de justice et de vérité , protecteur de l'innocence opprimée 5 ennemi du mensonge et de la fourberie, c'est en toi que je remets ma cause; venge-moi des traîtres qui m'ont vendu a mes ennemis. » Après avoir dit , il fit le signe de la croix, et se mit à marcher. La montagne est escarpée et la descente rapide. Parvenu à une faible distance de la porte , Olbon poussa Gondovald et le renversa, en criant: « Voilà votre Ballomerqui se dit frèreet fils de roi. )) En même temps il le frappa de sa lance ; mais la cuirasse amortit le coup , et la lance ne pénétra point. Gondovald s'était relevé , et s'efforçait de remonter vers la ville , mais une pierre que lui lança Boson le frappa mortellement à la tête.
Bientôt les soldats accoururent ; ils percèrerjt de coups de lance son cadavre ; ils lui lièrent les pieds avec une corde , et le traînèrent avec dérision à l'en tour du camp. Ils lui arrachèrent ensuite la chevelure et la harbe, le ramenèrent au lieu où il était tombé, et l'y abandonnèrent sans prendre aucun soin de sa sépulture.
On profita de la nuit pour enlever de la ville les trésors qui y étaient enfermés. Le jour venu, les portes s'ouvrirent et l'armée s'y précipita. Tout fut passé au fil de Fépée; les prêtres mêmes ne lurent pas épargnés; quand il ne resta plus un être vivant , on mit le icu aux édifices ; tout fut détruit , et de cette cité il ne resta que le sol désert *.
Mummolus, Sagittaire, Cariulf et '\\addon, s'étaient réfugiés au camp de Leudégisile. Celuici envoya secrètement demander à Contran ce •qu'il voulait qu'on fît d'eux. « Qu'on les fasse mourir, répondit Contran. » W addon et Cariulf n'attendirent pas la réponse du roi ; ils laissèrent leurs enfants en otage, et quittèrent l'armée de Leudégisile. Sur quelque bruit qui vint h Mummolus du danger qui le menaçait, il s'arme et va trouver Leudégisile. Celui-ci en le voyant, lui dit : « Qu'as-tu donc ? pourquoi viens ta ici
* Celte ville a été rebâtie, cinq cents ans après cet évcnemenl, par le sainî évèipie Ik'rlrand, d'où elle a reçu le nom <le Saint-Bertrand de Commingcs.
DE GRÉGOIRE DE TOtRS. 201
comme un fugitif? » — u Je le vois bien, dit Mummolus , on méprise la foi jurée. J'entends que ma perte est résolue , et déjà tes soldats me menacent. » — « Je vais sortir , dit Leudégisile, et je les aurai bientôt appaisés. » 11 sortit en effet , mais pour ordonner aux soldats d'entourer la tente , d*y pénétrer et de tuer Mummolas. Le patrice se défendit longlemps , et avec une grande vigueur ; mais au moment où il voulait sortir , deux soldats l'ayant frappé de leurs lances, il tomba et mourut aussitôt. L'évêque Sagittaire avait été témoin de la mort de Mummolus ; tremblant pour lui-même , il tenta de fuir. Il s'était voilé le visage et cherchait à gagner la forêt voisine, où il eût réussi peut-être à se dérober; maison vit sa fuite et on le suivit. Bientôt enveloppé et atteint, on lui trancha la tête îi l'instant.
Dans ce temps-là, Frédégonde envoya à Toulouse Guppan , pour tâcher de lui ramener sa fille. Mais beaucoup de personnes pensent que ce n'était là qu'un prétexte , et que ce messager était destiné à Gondovald, et qu'il était chargé de lui faire les plus brillantes promesses au nom de la reine; mais quand Cuppan arriva , Gondovald n'existait plus. Il ramena alors Pvigonthe , dans un appareil bien différent de celui qui avait signalé son départ de Paris.
Didier s'élait mis en sûreté avec ses trésors ; A^ addon s'élait retiré auprès de Brunchault,
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qui l'accueillit et lui fit des présents. Cariulf parvint h se réfugier dans la basilique de Saint- Martin.
Cette année-là une famine horrible fit d'affreux ravages dans toute la Gaule. Un grand nombre furent réduits à manger des pépins de raisin , ou des fleurs de noisetier ; d'autres faisaient du pain avec de la racine de fougère desséchée, réduite en poudre et mêlée avec un peu de farine. D'autres encore coupaient le blé en herbe , et essayaient également d'en faire du pain. Beaucoup, qui n'avaient point de farine, mangèrent de l'herbe des champs; leur corps enfla, el les uns moururent de maladie, et les autres de faim. Les spéculateurs , les usuriers, profitèrent de la misère publique pour dépouiller le peuple. Us vendaient la mesure du blé ou de vin trois fois plus cher qu'elle ne valait. Les pauvres se vendaient eux-mêmes et se soumettaient à l'esclavage , seulement pour un peu de nourriture.
FIN DU SIXIliME CHAPITRE.