‹ Chronique de Grégoire de ToursChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SOMMAIRE

On (ente d'assassiner le roi Contran. — Gonlran-Boson clicr- «hc à rentrer en giàce. — Conspiralion des grands d'Austrasie. — Rauchinguc est mis à morl. — Révolte d'Ursion et de Rerliiefried. — Entrevue de Contran et de Childebert. — Conlran-Boson est condamné à mort. — Traité d'Andlaw enlre Contran , Childebert cl Brunehaidt. — Ursion et Berlhefried sont attaqués et tués. — Récarède embrasse la religion catholique. — Crégoire de Tours et révè<[ue Féliv sont envoyés comme ambassadeurs par Childebert à son oncle Contran. — Détails sur cette ambassade. — Peste de Marseille. — Expédition malheureuse de Childebert contre les Lombards. — Mort de la reine Ingoberge. — Nouveaux projets d'attaque de Childebert contre la Lombardie. — Expédition de Contran en Septimanie. — Malheurs de celte expédition; mécontentement de Contran contre son neveu Childeberl. — Une scène en're Frédégonde et sa fdle Rigonihe. — Conjuration contre Childebert découverte. — Punition des coupables.

Après la mort dcLeuvigild,roî d'Espagne, sou fils Récarède rccheixha l'aJlcction et les conseils de Gonsuinthe, veuve de son père, et la regarda comme sa propre mère. Elle était mère de Brunebaiilt, et aïeule de Childebert IL Récarède était fils d'une autre l'emme de Leuvigild. Elle le détermina à envoyer des ambassadeurs aux rois Contran et Childebert pour rechercher la paix. Ceux qui devaient aller vers Contran reçurent ordre, de la part de ce roi, de s'arrêter

à Mâcon. Il envoya savoir quel était l'objet de leur mission , mais il refusa de les recevoir. Les ambassadeurs envoyés à Childebert furent accueillis avec amitié ; ils donnèrent et reçurent des présents , et se retirèrent avec une réponse favorable à la paix.

A la fête de Saint-Marcel qui se célèbre à Châlons au mois de septembre, le roi Contran, après avoir assisté a l'office solennel, se présenta au saint autel pour recevoir la communion. En ce moment un homme s'approcha de lui comme pour lui parler. En sehâtant d'avancer, il laissa échapper un couteau qu'il portait. A Tinstanton l'arrête, et l'on trouve sur lui un second couteau ouvert. Aussitôt il est entraîné hors de l'église , chargé de chaînes et appliqué h la torture. Il avoua dans les tourments qu'il avait été envoyé pour tuer le roi par quelqu'un qui savait que Contran était toujours entouré de gardes dans la crainte des assassins, excepté à l'église où il allait plein de sécurité, se fiant sur la protection du lieu saint. Plusieurs de ceux qu'il avait nommés furent pris et mis à mort. L'assassin fut battu de verges , mais le roi lui fit grâce de la vie , parce qu'il pensait qu'il n'était pas permis de faire périr un homme qu'on avait arraché de l'église, où il aurait dû trouver un asile inviolable.

C^tte année le roi Childebert eut un second

fîls, qui fut tenu sur les fonts de baptême par Véraaies , évêque de Châlons , et reçut le nom de Théodoric.

Gontran-Boson, se voyant dans la disgrâce de la reine , s'adressait aux évêques et aux grands pour obtenir, par leur intervention, le pardon de celle qu'il méprisait autrefois. Car, pendant la minorité de Childebert II , il avait souvent attaqué la reine Brunehault par des propos injurieux et piquants , et toujours il s'était montré le partisan des injustices ou des insultes dont elle était l'objet de la part de ses ennemis. Mais le roi, voulant venger sa mère , ordonna de le poursuivre et de le tuer. Dans un tel danger, le duc gagna l'église de Verdun, et implora la protection de i'évêque Agéric , qui avait tenu le roi sur les fonts sacrés du baptême. Le pontife se hâte d'aller trouver le roi, et implore la grâce de Boson. Childebert , qui ne pouvait rien refuser à l'évêque, lui accorda sa demande, et dit : a Qu'il vienne; qu'il donne caution, et qu'il aille ensuite vers mon oncle Contran; ce qu'il décidera, je l'accomplirai. » Alors on l'amena, sans armes et les mains liées, à la résidence du roi, à qui l'évêque de Verdun le présenta. Se prosternant aux pieds du roi , ii dit : « J'ai failli envers toi et envers ta mère , en méprisant ses ordres et les tiens , en agissant d'une manière contraire à votre volonté et au bien public. Je confesse mes

lautes , et je te prie de me les pardonner. » Le roi le fit relever, et, le rendant à l'évêque, il lui dit : « Je le remets en ta puissance, ô vénérable prélat; je te charge de le garder jusqu'à ce qu'il soit présenté au roi Contran. » A ces mots , il le

congédia.

Peu de temps après, le ducRauchingue, sousprétexte de quelques conventions proposées pour la sûreté des deux royaumes de Soissons et de Metz, s'était concerté avec les principaux du royaume de Clotaire II , et ils avaient ensemble arrêté le projet suivant. On devait tuer le roi Childebert. Rauchingue prendrait Tliéodebert, l'aîné de ses fils , et irait gouverner en son nom la Champagne; Lrsion et Berthefried s'empareraientdiiplus jeune, nommé Théodoric, renverseraient Gontran, et, sous le nom de leur prince, encore au berceau , ils régneraient dans tous les pays qui n'étaient pas atlribués à Rauchingue. Ils étaient surtout irrités contre Brunehault, qu'ils voulaient réduire à l'état d'abaissement où ils l'avaient tenue pendant la minorité de son fils.

Rauchingue, déjà enivré de la puissance suprême dont il allait être revêtu, et qui lui livrerait en quelque sorle le sceptre royal entre les mains, ne songeait plus qu'au moyen d'approcher de (Uiildebert, et d'exéculer le plan tracé par la conjuration. Mais la providence divine permit que Contran fût instruit de ces projets. Il

envoya aussitôt un messager à Childebert, pour le prévenir secrètement de toutes ces machinations; puis il l'engageait h une entrevue pour régler ensemble les mesures qu'exigeait ce nouveau péril.

Childebert voulut sur-le-champ approfondir les faits qui venaient de lui être révélés; il en eut bientôt acquis la preuve. Alors il manda Rauchingiie, et dès qu'il le sut arrivé, avant même de lui donner audience , il fit partir en secret des émissaires chargés de saisir ses biens dans tous les lieux où il en avait. Ensuite on l'introduisit auprès du roi ; celui-ci l'entretint de choses indifférentes , et enfin le congédia. Au moment où Rauchingue sortait , h la porte même de la chambre, deux gardes le saisirent précipitamment par les jambes, et le renversèrent. 11 tomba sur l'escalier , de manière qu'il avait une partie du corps dans l'appartement, et l'antre au dehors. Au même moment, des soldats apostés le frappèrent à coups redoublés sur la têle , et le tuèrent. Aussitôt on le dépouilla, on le jeta par la fenêtre , et enfin on l'ensevelit. Il était léger dans ses mœurs; sa cupidité était effrénée, et son ambition égalait sa cupidité. Il voulait se faire passer , comme Gondovald , pour un fils de Clolairc. On lui trouva des richesses immenses.

Aj)rès sa mort, un do ses serviteurs courut promplement porter celte nouvelle h sa iemme.

Au moment où il arriva, elle traversait la place de Soissons pour se rendre à l'église de Saint- Crépin et Saint-Crépinien , dont on célébrait la fête ce jour-là. Elle était magnifiquement parée de riches vêtements ornés de pierres précieuses; elle était à cheval, précédée et suivie d'une foule de serviteurs. En apercevant celui qui lui apportait de si tristes nouvelles, elle» arracha ses brillantes parures et les jeta à terre , puis elle se retira dans l'église de Saint-Médard, espérant trouver un refuge sous la protection de ce saint confesseur.

Les serviteurs, envoyés parle roi pour s'emparer de ses richesses , en trouvèrent plus qu'on n'en eût trouvé même dans le trésor public. Tout fat confisqué au profit du roi.

Le jour de la mort de Rauchingue , il y avait auprès du roi un grand nombre d'habitants de Tours et de Poitiers. Si le complot contre la vie du roi eût pu s'exécuter, on devait détourner sur eux le soupçon du crime ; on les eût fait promptement périr dans les tourments , et les conjurés eux-mêmes se seraient montrés hardiment comme les zélés vengeurs de la mort du roi. Mais le Seigneur confondit leurs perfides desseins, et ainsi s'accomplit cette parole de l'Ecriture : Ta tomberas toi-même dans la fosse que ta auras creusée pour ion frère.

Déjà Lrsion et Berthefried, ne doutant point

DE GREGOIRE DE TOURS. 'îSq

que Raiichingue n'eût accompli le projet dont ils étaient convenus ensemble, s'avançaient avec une armée. Mais, en apprenant la mort de Rauchingue , ils virent bien que le complot était découvert; alors ils augmentèrent epcore le nombre de leurs soldats, et se retirèrent, avec toutes leurs richesses , dans la forteresse de Vaivres , non loin de la maison de campagne d'Ursîon , résolus de s'y défendre contre les attaques de Childebert. C'était Ursion qui avait conçu et dirigé la conjuration; aussi la reine Brunehault envoya en secret vers Berthefried, et lui fit dire « qu'il se séparât d'Ursion s'il voulait conserver la vie; que s'il refusait il périrait avec lui. » La reine d'ailleurs voulait du bien îi Berthefried , dont elle avait tenu la fille sur les fonts baptismaux. Berthefried repoussa ce moyen de salut. « Je puis en effet être séparé de lui, dit-il, mais par la mort seulement. »

Pendant que ces choses se passaient, le roi Gontran envoya de nouveau auprès de son neveu pour lui demander une prompte entrevue, devenue indispensable, afin d'aviser ensemble aux mesures qu'il serait nécessaire de prendre, tant pour leur sûreté personnelle que dans l'intérêt public. Childebert ne différa point , et vint au-devant de son oncle; sa mère, sa femme et sa sœur étaient avec lui. Magueric, évêque de Trêves , s'y trouvait aussi , ainsi que Gontran-

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Boson, qui avait été confié X la garde d'Agéric , évoque de Verdun. Celui-ci ne parut point , parce qu'il avait été convenu que Gontran-Boson se présenterait seul et sans défenseur devant le roi. qui devait prononcer sur son sort. Mais, quand les deux rois furent réunis, ils décidèrent qu'il méritait la mort, à cause des nombreuses trahisons dont il s'était rendu coupable. Lui , dès qu'il fut informé de sa condamnation , se réliigia dans la maison de Margueric; il l'enferme avec lui dans une chambre , loin de ses clercs et de ses serviteurs, et, tenant h la main son épée nue, il dit à l'évéque : « Tu es en grand honneur auprès des deux rois; tu as présenté l'aîné des fils de Chiîdebcrt au baptême , ils ne refuseront rien à tes prières. Obtiens d'eux ma vie, ou tu mour ras de ma mort. Voici que ceux qui ont été envoyés pour me tuer sont déjà à ta porte. Si tu ne me garantis pas de la mort, je te tuerai ; ensuite je sortirai et j'irai mourir. Reste donc bien convaincu que nous mourrons ensemble , ou que nous vivrons. » L'évéque , troublé d'un pareil discours, lui dit: « Que puis-je faire si tu me tiens enfermé ici ? laisse-moi donc sortir, afin que j aille implorer la miséricorde des rois. » — <( INe res])ère point, reprit le duc; envoie tes abbés et tes vicaires , et qu'ils fassent connaître la demande que je t'aijadressée. » Ceux-ci allèrent en effet , mais ils ne rap})oiièrent pas exactement au roi comment les choses sélaient passées. Ils

dirent simplement que l'évêque demandait la grâce de Gonlran-Boson. Le roi, irrité, leur dit : « Si l'évéque ne veut pas sortir de sa maison , qu'il périsse et partage le sort du misérable auteur de ces trahisons. » Magueric envoya untseconde fois vers Contran ; mais le prince , toujours inflexible : « Mettez le feu, cria-t-il, et si l'évéque s'obstine, qu il bride avec lui. »

Cet ordre s'exécuta; toutefois les clercs, brisant les portes de la maison, réussirent à en arracher l'évéque. Alors le malheureux Boson, se voyant enveloppé par les flammes qui faisaient de rapides progrès , ceignit son épée, et s'avança vers la porte; mais au moment qu'il touchait le seuil , un trait lancé par un soldat le frappa au front. Saisi d'un subit étourdîssement , il s'arrêta , cherchant h tirer son épée; aussitôt il est assailli et percé de coups par une si grande quantité de lances et de javelots, que son corps, ne put tomber sur la terre, ctresia debout, soutenu par le bois des lances dont les pointes élaienl enfoncées dans ses flancs. On tua aussi un petit nombre de gens qui l'avaient accompagné. Leurs corps , ainsi que celui de Boson , furent exposés dans un champ, et l'on n'obtint que très-difficilement des rois la permission de les recouvrir dv terre.

Telle fut la fm de Gontran-Boson , homme intrigant, ambitieux, avare, toujours disposé à prêter serment à tout le monde, et ne gardani

vlI^i chronique

il personne ni promesse , ni serment. Sa femme et ses enfants furent exilés , et ses biens confisqués. On trouva dans ses trésors une grande quantité d'or, d'argent et de toutes sortes de richesses ; on en découvrit aussi qu'il avait enfouies dans la terre, par une précaution que justifiait sa mauvaise conduite. Il avait souvent recours aux sorcières et aux devins pour connaître l'avenir , qui n'en demeura pas moins caché pour lui.

Le roi Contran renouvela l'alliance avec son neveu et les deux reines, ils se donnèrent mutuellement des présents , et fixèrent leurs droits réciproques par un traité *. Le roi Contran ne cessait de répéter cette prière : « Je vous rends grâce, ô mon Dieu^ d'avoir permis que je voie les enfants de mon fds Childehert; j'ose croire que vous ne m'avez point abandonné, puisque vous m'avez accordé cette faveur. »

Childebert reçut h son service les ducs Dynaaiius et Lupus qui s'étaient rendus auprès de lui.

Avant de se séparer, les rois et les princesses mangèrent ensemble, et se donnèrent des témoignages d'amitié et de satisfaction. Après avoir rendu grâce h Dieu et avoir signé le traité , ils s'embrassèrent, et retournèrent chacun dans la capitale de leurs états.

^ Ce traité est connu sous le nom de traité d'Andlaw. C'est sans contredit le plus ancien monument de la diplomatie française. Voir plus bas le texte et l'analyse de ce traité.

Le roi Childebert envoya alors une armée vers l'endroit où Ursion et Berthefried se tenaient enfermés. Une montagne escarpée dominait le village de Vaivres. Au sommet de ce rocher, et à ce qu'on croit, sur les ruines d'un ancien château , avait été construite une église dédiée à saint Martin ; on n'avait rien fait pour défendre cette position, mais la nature l'avait fortifiée elle-même. Berthefried et Ursion se retirèrent dans cette église avec leurs femmes et leurs enfants. L'armée , envoyée pour les attaquer, pilla et brûla, avant d'arriver, toutes les maisons et les propriétés qui appartenaient aux deux ducs , et qui se trouvaient sur son chemin. Parvenus à Vaivres , les soldats gravirent la montagne et entourèrent l'église. Cette armée était commandée par Godégisile, gendre du duc Lupus. Voyant qu'il ne pouvait les arracher de ce lieu par la force , il résolut d'y mettre le feu. Ursion sortit et fit un effroyable carnage. Tout ce qui tardait Il fuir tombait et mourait. Trudulfe , comte du palais, y fut tué avec beaucoup d'autres. Personne n'osait plus se présenter devant Ursion, lorsqu'une flèche lancée de loin l'atteignit à la cuisse , et lui fit perdre son sang et sa force. Il tomba , on se précipita sur lui , et il reçut enfin la mort.

Godégisile le voyant succomber , s'écria aussitôt : <( Qu'on cesse le combat, voilà que le plus mortel ennemi de nos souverains est tombé mort ;

laissons la vie h Berlheiried. » Toute la multitude se porta aussitôt vers l'église pour piller les richesses qui y étaient amoncelées, et Berthefried, au milieu de la confusion, monta à cheval et s'enfuit à ^ erdun. Arrivé dans cette ville , il se réfugia dans l'oratoire de la maison épiscopale, asile qu'il regardait comme d'autant plus sacré, que c'était la résidence de l'évêque Agéric. Mais quand Childebert eut appris l'évasion de Berthefried , il fut saisi de colère, et s'écria : a Si Berlheiried échappe h la mort, Godégisile n'échappera pas à ma vengeance. » Le roi ignorait qu'il 5e fût retiré dans une église, il croyait qu'il avait ^agné un pays étranger. Godégisile, effrayé de ces menaces du roi, marcha aussitôt à \ erdun avec son armée. L'évêque refusa de rendre Berthefried ; alors les soldats montèrent sur l'oratoire, en défoncèrent la toiture, et de ses débris ils accablèrent Berthefried et trois serviteurs qui se trouvaient avec lui.

L'évêque fit des plaintes amères non-seulement de ce qu'on avait violé le droit sacré d'asile, mais encore de ce que le lieu où il avait coutume âc prier, où se trouvaient réunies les reliques des saints , avait été souillé par le meurtre. Le roi Childebert lui envoya des présents pour l'apaiser, mais il ne put y parvenir.

La crainte acheva d'étouffer celte conjuration. Beaucoup de seigneurs s'enfuirent dans d'autres royaumes; plusieurs furent dégradés de

leurs dignités , et remplaces par d'autres sur la fidélité desquels le roi pouvait compter.

Egidius , évcque de Pieims , était aussi soupçonné d'avoir pris part a la conjuration; mais il était venu vers Childebert, lui avait apporté de riches présents, et il avait réussi h rentrer en grâce. Il s'était aussi réconcilié avec le duc Lupus, qui, par son instigation , avait été chassé du gouvernement de la Champagne , comme nous l'avons raconté plus haut. Le roi Contran lut très- mécontent dans cette circonstance delà conduite de Lupus, qui lui avait promis qu'il ne se réconcilierait jamais avec Egidius, parce qu'il avait été l'ennemi déclaré du roi.

En ce temps-lh , le roi Récarède , touché de la grâce d'en haut, convoqua h Tolède les évoques ariens et catholiques de ses états. Après plusieurs conférences , auxquelles il assista , le roi, reconnaissant de quel côté était la vérité, se déclara catholique, confessa la Trinité , et reçut l'onction du saint chrême. Les peuples d'Espagne et ceux delà province deNarbonne suivirent son exemple.

Il envoya alors des ambassadeurs h Contran et à Childebert, pour leur demander la paix; il leur faisait dire qu'étant désormais uni avec eux: par la foi , il désirait aussi l'être par l'amitié et la concorde. Mais Contran repoussa les ambassadeurs, et dit : « Quelle fidélité pourrais-je en at-

tendre ? comment ont-ils gardé les promesses faites h ma nièce Ingondc ? C'est par leur perfidie qu'elle a perdu le trône, son mari et la liberté. Non^ je ne recevrai point les envoyés de Récarède, avant d'avoir obtenu vengeance de ces trahisons. »

Après cette réponse , les ambassadeurs se rendirent auprès du roi Ghildebert. Celui-ci les accueillit avec bienveillance. Ils lui proposèrent de lui prouver par serment ou de toute autre manière que Récarède n'avait eu aucune part h la mort d'Ingonde- Ils lui offrirent ensuite dix mille sous d'or pour montrer le désir que leur maître avait d'obtenir son amitié. Ces propositions furent acceptées par Chiidebert et la reine Brunehault, et la paix se fit. Ces présents furent échangés de part et d'autre, et alors les ambassadeurs déclarèrent que le roi , leur seigneur , les avait en outre chargés de demander en mariage Chlodosinde , sœur de Chiidebert , afin d'assurer , d'une manière encore plus stable, la paix et falliance qu'ils venaient de contracter. Brunehault et son fds ne repoussèrent point cette demande; mais ils évitèrent de s'y engager en alléguant la nécessité d'obtenir l'assentiment de Contran, et la promesse qu'ils lui avaient faite de ne conclure aucune affaire importante sans avoir pris ses conseils.

La treizième année du résine de Chiidebert,

je me rendis auprès de lui dans la ville de Metz. Il nous envoya , l'évêque Félix et moi , en qualité d'ambassadeurs , au roi Contran, qui se trouvait alors à Ghâlons. Nous lui parlâmes ainsi :

« 0 illustre roi, ton glorieux nevea Childebert te salue et te rend d'infinies actions de grâces pour les bons conseils que tu ne cesses de lui donner, afin qu'il ne fasse rien qui ne soit agréable à Dieu et avantageux à son peuple. Nous t'apportons l'assurance qu'il ne violera point ses engagements , et que de sa part tout ce qui a été réglé entre vous s'exécutera. )) Le roi répondit:

« Je ne rends point de mon côté d'actions de grâces h mon neveu , qui , déjà a rompu les traités. On ne m'a point rendu la part qui me revenait de la ville de Senlis; on n'a pas accordé le passage à des hommes qui agissaient contre moi , et que j'expulsais de mon royaume. Comment pouvez-vous dire après cela que mon très-cher neveu ne veut pas violer nos conventions ? •» Nous nous empressâmes de lui répondre : « Envoie à l'instant, et ce qui te revient pour Senlis te sera livré ; donne le nom des hommes que tu chasses, et les passages leur seront ouverts. »

Alors Contran s'apaisa et ordonna la lecture du traité ainsi conçu :

« Au nom de Jésus-Christ, les très-excellents seigneurs rois, Contran et Childebert, et la trèsglorieuse reine Brunehault, s'étant réunis à And-

law , dans un esprit d'union et de paix , pour résoudre et terminer par une mûre délibération , tout ce qui pourrait occasionner entre eux quelque difficulté ou contestation ; en présence et avec l'aide des évoques et des grands de leurs royaumes , et sous la protection de Dieu , il a été arrêté, voulu et convenu entre eux que pendant toute leur vie ils conserveraient l'un pour l'autre une fidélité et une amitié pures et sincères. »

Les principales choses que réglait ce traité , dont nous allons donner l'analyse, étaient la succession de Contran; la possession des villes que Sigebert avait autrefois obtenues dans le partage de la succession de Charibert ; la possession de celles qu'avait la reine Galsuinthe , et qui furent depuis sa mort attribuées à Brunehault. Outre cela, des assurances de protection de la part de Childeberten faveur de Glotilde , fille de Gontran, et delà part de Gontran en faveur de Théodebert , deThéodoric, de Brunehault , de Faïleubeet de Chlodosinde ; puis des dispositions relatives aux leudes des deux royaumes et aux dons faits à l'église; puis enfin une clause de peine et de garantie contre les transgressions du traité.

Il était établi que le survivant des deux rois hériterait du royaume de l'autre, si celui-ci n'avait point de fils. * Gontran retiendrait la troi-

* Ed igitur comUtione servatâ, ut quem Deus de ipsis re-

sièmepartie delà cite de Paris , avecChâtcaudiia et Vendôme, et tout ce que Sigebert avait possédé dans le pays d'Élampes et de Chartres. r4hildebert aurait Melun et Senlis, Tours, Poitiers, Avranclies , Conserans , Aire, Bayonne et Albî. Au lieu de la part qui lui revenait dans la cité de Senlis, Contran recevrait la part qui appartenait à Childebert dans la cité de Piosson. Des villes qu'avait possédées Calsuinthe, lune, Cahors , serait remise immédiatement h. Brunehault; les autres, Bordeaux, Limoges, Lescar et Bigorrc, lui seraient remises aussi , mais après la mort de Contran. Si Contran mourait le premier, sa fille Clotildc serait maintenue par Childebert dans la pleine et libre possession des biens qu'elle aurait reçus de son père. Que si c'était Childebert , Contran prendrait sous sa tutelle Théodebert , Théodoric, et les autres enfants qu'il pourrait avoir encore; et sous sa protection Brunehault, Faileube et Chlodosinde. Les leudes transfuges seraient chassés dans les deux royaumes, des lieux où ils s'étaient retirés. Les donations faites aux églises seraient respectées. Enfin, si l'on violait le traité. Fauteur de l'infraction perdrait sans

fjibus supersiitem esse prœeeperit , regnum illius on abs- VLE FiLiis, de prœsentis seculi luce migraverit , ad se in integritatemjure perpétua deheat revocare, et posterissuis^ Domino auxiliante , relinquere. ( Conventus apud Andelaœm.) Cette clause du trailé , conforme aux principes de la loi salique , n'en étail pas la première application ; à la mort de Childebert pi, qui n'avait laissé que des filles, son royaume lui partagé entre ses frères.

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retour les avantages qu'il lui assurait. Puis venait la formule du serment ainsi conçue : « Tout étant ainsi réglé et terminé, les parties jurent par le nom du Dieu tout-puissant, par l'indivisible Trinité, par tout ce qu'il y a de plus sacré , et par le redoutable jour du jugement, qu'elles observeront inviolablement les conventions cidessus écrites et sans aucun esprit de dol ou de fraude. Fait et convenu le quatre des calendes de décembre , la vingt-sixième année du règne du roi Gontran, et la douzième du règne du roi Childebert II *. »

Après avoir entendu cette lecture , le roi s'écria: « Que je sois frappé du jugement de Dieu, si j'ai enfreint aucune clause de ce traité. «S'adressant ensuite à Félix, mon collègue d'ambassade :« Dis-moi, Félix, lui demanda-t-il , on rapporte que tu as formé de grandes liaisons d'amilié entre ma sœur Brunehault, et cette Frédésonde, l'ennemie de Dieu et des hommes? » Félix répondit qu'il n'en était rien ; alors je pris la parole : « Leur amitié est la même que celle qui existe depuis longues années; c'est-à-dire que la haine qui règne entre elles, s'entretient toujours aussi vive et ne diminue en rien. Plut à Dieu,

* 28 novembre 587. Il reste peu de monuments de celle épocpie qui portent une date aussi précise, et cependant plusieurs historiens se sont trompes en la livant. Verlol assigne pour date à ce traité l'année 501 , et M. Sismondi l'année 585. Or, Gontran régnait depuis 501, et Childebert depuis 575 ; ainsi la vingt-sixième année du règne de l'un, et la douzième année du règne de l'autre, répondcn! à 587.

DE GRÉGOIRE DE TOURS. sSl

ô roi très-glorieux, que lu n'eusses pas toi-même plus de bienveillance et cVinclinalion pour Frédégonde I car ses ambassadeurs obtiennent de toi un bien plus favorable accueil que les nôtres. » — ^ Saclie , me répondit Contran , sache, ô prêtre de Dieu , que je ne reçois ain.si ses ambassadeurs que dans l'intérêt même de mon neveu Ghildebert. Jamais je ne me lierai d'amitié avec celle qui a si souvent envoyé des gens chargés de m'ôter la vie. « Félix prit alors la parole et dit : « Votre honneur a sans doute appris que Récarède avait envoyé h votre neveu des ambassadeurs pour demander en mariage votre nièce C4hlodosinde. MaisChildebert n'a rien vouhi promettre sans vous consulter. » — «Il ne sera pas bon pour Chlodosinde , répondit le roi de se mettre au pouvoir de ceux qui ont fait mourir sa sœur ; il ne sera pas glorieux pour nous que la mort d'ingonde reste sans vengeance.» — « IL-; se disent innocents , répliqua Félix, et offrent de le prouver par serment ou de quelque manière que vous ordonnerez ; donnez seulement votre consentement au mariage proposé. •» — Le roi reprit : a Si mon neveu remplit exactement toutes les conditions du traité , je consens volontiers a sa demande. » Nous promîmes au nom de Childebert qu'il ne manquerait en rien aux conventions existantes.

Félix ajouta ensuite : « Ghildebert vous fait une autre prière. Il demande que vous lui prêtiez

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secours coDlre les Lombards; car il a formé le dessein de les chasser de l'Italie , d'v recouvrer tout ce que possédait son père, et d'abandonner le reste à l'empereur grec. » — « Je ne puis , répondit Contran, envoyer mon armée en Italie ; oc serait la livrer à la mort; car une afl'reuse contagion désole cette contrée. »

Je parlai alors au roi d'un autre sujet : «\ous avez demandé à votre neveu de faire rassembler en un seul synode tous les évêques de son royaume , parce qu'il y a beaucoup d'affaires à résoudre; mais votre glorieux neveu désirerait que, d'après l'usage établi par les canons, chaque métropolitain se réunît avec les évêqaes de sa province , et que les conciles provinciaux réformassent tous les abus qui se seraient établis dans le pays soumis à la juridiction métropolitaine. Car quel motif y a-l-il de réunir un si grand nombre d'évéques en un seul concile ? La loi catholique ne court aucun danger; aucune hérésie nouvelle ne s'élève. Je ne vois pas, je le répèle, la nécessité d'une si nombreuse réunion. » — a II y a, répondit le roi , un grand nombre de causes à juger tant publiques que particulières. Mais la cause principale, la plus importante de toutes , est la cause de Dieu; car vous aurez à informer sur le meurtre de Prétextât , et a rechercher qui a dirigé le glaive, qui a frappé un évêque dans l'église, et au pied des autels. Vous aurez aussi à examiner la cause de plusieurs ecclésiastiques

accusés do divers crimes, afin que, s'ils sont trouvés coupables, ils soient condamnés par un jugement ecclésiastique , ou s'ils sont innocents , que cette innocence soit publiquement reconnue *. » Il déclara alors que ce synode aurait lieu le i" juin suivant.

Cette audience terminée , nous nous rendîmes à l'église; c'était le saint jour de la Pvésurrection de Notre Seigneur. Après avoir célébré les messes , le roi nous invita h manger h sa table. Ce repas fut non moins remarquable par rabondancc des mets que par la gaîté qui y régna. Le roi parlait sans cesse de Dieu , de la construction des églises, de la protection due aux pauvres ; de tempsen temps il riait d'un motspirituel échappé dans la conversation, et lui-même par ses saillies excitait la gaîté générale. Pendant ce repas, il nous dit, entre autres choses, ces paroles : « Que mon neveu garde ses promesses, et tout ce que je possède est à lui. S il est mécontent que je reçoive les députés de Clotaire, qu'il sache que je ne suis pas assez insensé, pouvant étouffer les désordres, pour chercher à les exciter. D'un instant h l'autre la guerre peut éclater entre eux, et je dois chercher moyen de la prévenir. Je donnerai à Clotaire , si je le reconnais pour mon ne-

* On a pu remarquer, dans cet cnlrclien, que les ambassadeurs s'adrepsenl au roi tanlôt au singulier lanlôl au pluriel ; nous avons conservé scrupuleusement ces diverses formes de langage employées tour à tour par l'auteur , et qui sont bien plus extraordinaires en lalin qu'en français.

veu, deux ou trois cités, afin qu'il ne paraisse pas déshérité de mon royaume , et qu'il ne cherche pas querelle à Childebert pour ce que je lui laisserai. »

Le repas terminé, le roi nous pressa afFeclueusement sur son cœur, nous combla de présents, et nous congédia , en nous recommandant de ne donner jamais au roi Childebert que de salutaires conseils.

Théodore , évêque de Marseille, vint dans ces jours-là auprès du roi Childebert, pour se plaindre du palrice Nicetius ; mais le roi n'ayant pas accueilli les réclamations de l'évêque, il s'en retourna. Pendant ce voyage de Théodore, un navire venant d'Espagne était entré dans le port de Marseille pour y trafiquer. Malheureusement ce navire avait la peste à bord, et la communiqua bientôt à ceux qui achetèrent de ses marchandises. Lue maison habitée par huit personnes resta en un instant vide par l'effet de la con tagion. Cette affreuse maladie ne se répandit pas d'abord dans toutes les maisons ; elle resta quelque temps comme étouffée, puis, semblable h un léu allumé dans un champ de blé, elle courut embraser toute la ville. Cependant l'évêque arriva dans sa ville , et se tint renfermé dans l'enceinte de la basilique de Saint- Victor , avec un petit nombre de personnes qui étaient restées avec lui. Là, il passait tout son temps en veilles

et en prières, implorant la miséricorde divine pour arrêter le fléau qui allligeait le peuple.

La maladie cessa au bout de deux mois. Les habitants qui avaient quitté la ville rentrèrent pleins de sécurité; mais la contagion reparut avec une nouvelle activité , et les atteignit h leur tour. Plusieurs fois depuis ce temps-là, cette ville a été attaquée de cette maladie.

Agéric, évéque de ^ erdun, était accablé d'une mortelle douleur depuis que Gontran-Boson , pour qui il s'était porté caution , avait été mis à mort. L'amertume de sa douleur augmenta encore quand Berthefried eut été tué dans l'oratoire delà maison épiscopale. Chaque jour quand. il voyait les enfants de Boson qui étaient restés auprès de lui, il fondait en larmes et leur disait : K C'est par un effet de la haine qu'on me porte , que vous êtes aujourd'hui de pauvres orphelins abandonnés. » Sa mélancolie, qui s'augmentait de jour en jour, et la faiblesse où le réduisait une trop grande abstinence, le conduisirent en peu de temps au tombeau.

Le roi Childebcrt, sur la demande que lui en avaient faite les ambassadeurs du roi desLombards (Aulharis) , avait promis sa sœur en mariage à ce prince. Il en avait même reçu des présents ; mais Récarède, roi des Golhs, a) ant abjuré l'arianisme , avait h son tour proposé d'épouser

SOG CHRONIQUE

Chlodosinue , et Childebcrt avait accueilli avec laveur cette nouvelle proposition. Déterminé à rompre la paix, il envoya des ambassadeurs à l'empereur grec, pour lui demander des secours afin de l'aider h expulser les Lombards de l'Italie. Aussitôt il fit partir son armée pour l'expédition d'Italie. Les chefs qui la commandaient livrèrent une bataille aux ennemis; mais nos troupes furent taillées en pièces ; une partie périt sur le champ de bataille; un grand nombre fut fait prisonniers , et ceux qui se dérobèrent par la fuite à l'esclavage ou h la mort, ne parvinrent que difficilement à gagner leur pays. Les pertes de l'armée des Francs furent telles, qu'on ne se souvient pas qu'ils en aient jamais fait de si grandes.

La quatorzième année du règne de Childebcrt, la reine logoberge qui avait été femme du roi Charibert, mourut au milieu des pratiques d'une vie sainte et pleine de bonnes œuvres. Elle était, à ce que je crois, âgée de soixante-dix ans. Quelques mois avant sa mort elle m'avait lait appeler pour me demander conseil sur ce qu'elle se proposait de faire pour servir de remèdes spirituels ii son âme. Quand je fus introduit auprès d'elle , je trouvai une femme pleine décourage, de résignation et de crainte de Dieu. Déjà ses dernières volontés étaient consignées dans un écrit rédigé d'avance. Après avoir conféré

DE GRÉGOIRE DE TOURS. sS^

quelque temps ensemble, elle fit appeler un notaire; elle légua quelque chose a l'église de Tours, à la basilique de Saint-Martin et h. l'église du Mans. A sa mort elle donna la liberté à un grand nombre d'esclaves.

Le roi Childebert fait de nouveau marcher son armée et se prépare à recommencer la guerre en Italie contre les Lombards. Ceux-ci envoyèrent au roi des ambassadeurs pour offrir la paix, et même un tribut, et un traité d'alliance offensive et dél'ensive. Childebert envoya aussitôt Taire part de ces propositions au roi Contran. Loin d'être opposé à la paix, il donna le conseil h son neveu d'accepter en toute hâte les propositions qu'on lui Taisait. Childebert arrêta la marche de ses troupes, et envoya des députés au roi des Lombards pour lui dire que, s'il donnait des garanties de ses promesses, il ferait rétrograder son armée. Mais ces préliminaires n'eurent aucun résultat.

Cependant le roi Contran envoya son armée on Septimanie. Austrovald, qui en commandait une partie, s'avança jusqu'à Carcassonne, s'en empara, fit prêter serment de fidélité au roi, et soumit toute la contrée. Le roi envoya Boson avec Antestiiis pour s'emparer des autres villes. Ce dernier arriva plein d'orgueil, méprisant Austrovald, le blâmant de ce qu'il avait eu la témérité d'attaquer sans lui Carcassonne. Il marcha

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vers cette ville avec les troupes de Saintes , de Périgueux, de Bordeaux, d'Agen et de Toulouse. Comme il s'avançait ainsi plein d'arrogance, les Goths, instruits de ce qui se passait, se préparèrent à lui dresser des embuch.es. Il campa sur une petite rivière, à quelque distance delà ville. Là, négligeant la discipline, il se livrait habituellement aux plus méprisables débauches. Un jour, il fit un festin et s'enivra , s'emportant contre les Goths en injures grossières; mais voilh que tout h coup les Goths surviennent, et se jettent sur les Francs qu'ils surprennent au milieu de leur repas. Ceux-ci poussent un cri , et se préparent à les repousser. Les Goths résistent quelque temps, puis feignent de prendre la fuite. Les Francs les poursuivent pleins d'ardeur et de confiance ; mais bientôt une troupe d'ennemis, qui se tenaient en embuscade , s'élance sur eux, les enveloppe, et en fait un grand carnage. Il n'échappa, et encore avec beaucoup de difficultés, que quelques cavaliers qui abandonnèrent tout , armes et bagages , heureux de pouvoir conserver la vie. Les Gotlis, qui les suivaient de près, firent un grand butin, et emmenèrent prisonniers tous les fantassins qui avaient échappé à la mort pendant le combat. On évalue h cinq mille le nombre des hommes tués dans cette rencontre , et a plus de deux mille celui des prisonniers; mais plusieurs de ces derniers furent relâchés et rendus à la liberté.

Quand Gonlran apprit cette fatale nouvelle, il fut saisi d'une violente colère. Il défendit le passage par son royaume d'aucun des sujets de son neveu Childebert, accusant ce prince, qui avait fait des traités avec Récarède, d'être la cause de la deslruction de son armée. Une circonstance ajoutait encore a son mécontentement; il savait que Childebert avait dessein de placer son fils aîné à Soissons , et il prétendait que de là il se dirigerait sur Paris et s'emparerait de son royaume. Pour moi, je suis persuadé que jamais Childebert n'a eu une pareille pensée. Il se plaignait aussi beaucoup de Bruneliault; il l'accusait de diriger son fds dans tout ce qu'il faisait; il lui attribuait de coupables correspondances avec les deux fils de Gondovald. Il convoqua même un synode; mais Brunehault attesta avec serment la fausseté de ces accusations. Contran s'apaisa ; il renonça au synode , et rouvrit le passage sur son territoire aux sujets de Childebert.

Rigonthe, fdle de Chiîpéric et de Frédégonde, qui avait été autrefois fiancée h Piécarède, accablait sa mère d'injures et de calomnies. Elle se disait la maîtresse , et prétendait que sa mère n'était que sa servante. Souvent leurs querelles se terminaient par des soufflets ou des coups de poing. Ln jour, Frédégonde dit à sa fille : «Pourquoi me chagrines-tu sans cesse ? voici les ri-

chesses que ton père m'a laissées ; prends-les , et disposes-en à ton gré. » Et étant entrée dans sa chambre , elle ouvrit un coffre plein de bijoux et d'ornements d'un grand prix. Après en avoir tiré un grand nombre d'objets qu'elle présentait à sa fille, elle lui dit : « Je suis lasse; mets toimême la main dans ce coffre, et tire ce que lu trouveras. » Au moment où Piigonthe se baissa pour introduire son bras dans le coffre, sa mère abattit le couvercle sur sa tête, et lui pressa le cou avec une telle violence que ses yeux étaient près de sortir de leur orbite. Alors une des femmes de Rigonthe qui se trouvait la jeta de grands cris , en appelant au secours de sa maîtresse que sa mère allait étrangler. Les personnes qui se trouvaient en dehors de l'appartement accoururent, et arrachèrent la princesse au danger qu'elle courait. La haine qui existait entre la mère et la fille ne fit que s'accroître, et les querelles et les coups ne devinrent que plus fréquents.

La même année du rè2:ne de Childebert, ce prince se trouvait h Strasbourg avec sa femme et sa mère, lorsque arrivèrent des députés choisis parmiles citoyens les plus distingués des villes de Soissons et de Melun , pour lui demander un de ses fds pour régner sur elles *. Le roi les accueil-

" Sorssons, rancicnno capitale du royaume de Chilpéric , avaU r(^soIu, comme on voit , de se soustraire à la domina-

lit avec joie, et leur accorda pour roi son fils aîné Théodebert. On lui donna des comtes, des gouverneurs, des domestiques, un maire du palais , et tous les gens nécessaires pour composer le service d'un roi. Au mois d'août de la même année, Théodcbert partit pour son nouveau royaume. Le peuple le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et en priant le ciel d'accorder une longue vie au père et au fils.

Faiîeube était malade des suites d'un accoucliement avant terme. Dans l'abattement que lui causaient ses souffrances, elle recueillit quelques mots d'une conversation qui avait lieu en sa présence, mais qu'on ne la soupçonnait pas capable d'entendre. Elle apprit ainsi qu'il se tramait un complot contre elle et contre la reine Brunehault. Quand elle fut rétablie, e!lc vint trouver le roi , et lui révéla ainsi qu'à sa mère tout ce qu'elle avait entendu, \oici quel était le sujet de cette conversation , et ce qu'elle en avait pu savoir.

Septimîne, gouvernante de ses enfants , devait persuader au roi d'exiler sa mère , de répudier la reine , et de prendre une autre femme , par l'inlluence de laquelle les conjurés pourraient obte-

tion de Frédégondc. Mclun faisait partie du royaume d'Aus- Irasie, mais elle aspirait à lormer un nouveau royaume avec Soissons. Childeherl était vraisemblablement le provocateur de cette démarche qui allait ainsi aftaiblir le royaume el la puissance de Frédégonde cl de sou fils.

nir et faire tout ce qu'ils voudraient. Si le roi ré sislait , on le ferait mourir par des moyens lents et mystérieux; on élèverait les jeunes princes au trône ; on chasserait également leur mère et leur aïeule , et on régnerait sous le nom de ces enfants. Les auteurs de cette conjuration étaient avec Septimine , Sonnégîsile comte des Écuries, le référendaire Gallomagne, et Droctulf, gouverneur des jeunes princes. Septimine et Droctulf furent arrêtés les premiers; Gallomagne et Sonnégisile se réfugièrent dans une église. Septimine confessa tout ce qu'avait déclaré la reine. Elle avoua Tiiême qu'elle avait fait mourir son mari Jovf.as , pour entretenir plus librement des liaisons coupables avec Droctulf; elle nomma également ses complices Gallomagne et Sonnégisile. Ceux-ci à leur tour confirmèrent tous les détails du complot ; ils avouèrent que des proposi^ lions leur avaient été faites pour s'y engager ; mais ils en avaient eu horreur , disaient-ils , et ils les avaient repoussées. Le roi leur répondit que s'ils n'avaient eu aucune intention coupable , ils l'auraient averti du danger qu'il courait , et leur silence dans cette circonstance était une preuve de leur participation. Cependant l'asile où ils s'étaient renfermés protégeant leur vie , on se contenta de les envoyer en exil , et de leur reprendre les biens qu'ils tenaient du fisc. On épargna même la vie de Droctulf et de Septimine, mais ils perdirent leurs biens et leur liberté. On brida le

visage de Septimine avec des lames ardentes* et on la condamna à tourner la meule. Pour Droctulf, il eut les cheveux et les oreilles coupés , et il fut condamné h bêcher la vigne.

" Ce supplice de Septimine ferait supposer , ce que ne dit pas Grégoire de Tours, qu'elle était la femme même qu'on aurait proposée pour remplacer Faileube ; sans doute elle était belle , et le genre de tourment qu'on lui fit souffrir annonce Dien la vengeance d'une femme outragée.

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