‹ Chronique de Grégoire de ToursChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SOMMAIRE

Les ambassadeurs de Childebert sont mallraités à Carlhage-. Expédition de Childebert en Italie. — Ambassade du roi des Lombards. — Aventure de Cnppan. — Guerre de Bretagne. — Frédégonde envoie des secours aux Créions. — 31orl de Leppolène. — AVaroch et Ebrachaire font la paix. — Passage de la Vilaine. — Déroute des Francs. — Chandon , accusé d'avoir tué un buffle dans la forêt royale. — Combat judiciaire. — Maladie de Clotaire II. — Tentative contre la vie de Childebert. — Frédégonde accusée de ce nouveau crime. — Supplice horrible de Sonnégisile. — l'Lgidius esl poursuivi. — Il est condamné à l'exil, — Querelle élevée entre les habitants de Tournai et des Francs. — Comment Frédégonde la termine. — Elle recherche l'alliance de Contran. — Contran se rend à Paris. — Baptême deClolaire II.

La quinzième année du règne de Childebert , Grippon revint de son ambassade aupi^ès de Tempereur Maurice. Il raconta que l'année précédente il avait été forcé de relâcher à Carlhage, avec ses compagnons Bodégisile de Soissons et Evance d'Arles. Ils attendaient dans ce lieu qu'on leur fournît les moyens de continuer leur voyage , quand un des serviteurs d'Evance déroba quelque objet à un marchand, et l'emporta à son logis. Ce marchand le poursuivit en vain; mais rayant un jour rencontré sur la place , il le saisit par SCS vêtements , en lui disant : « Je ne le

lâcherai pas que lu ne m'aies rendu ce que tu m'as pris. »lc Franc, après avoir fait d'inutiles eil'orts pour se dégager, tire son épée , et tue le marchand; puis il rentre au logis, sans dire à personne ce qui s'était passé. Les ambassadeurs , qui venaient de finir leur repas, s'étaient alors livrés au sommeil. Quand le gouverneur de la ville eut appris ce qu'avait fait un de leurs serviteurs, il envova vers leur demeure des soldats, qui furent bientôt suivis de tout le peuple en armes. Les ambassadeurs réveillée tout à coup sont frappés d'étonnement en voyant ce qui se passe. Celui qui était h la tète de ce rassemblement leur cria : « Déposez les armes et sortez , afin que nous examinions paisiblement comment ce meurtre a eu lieu; nous jurons que vous n'avez rien a craindre. «Sur cette assurance Evance et Bodégisile se hasardèrent h sortir; mais à peine eurent-ils fait quelques pas hors de la maison, qu'ils furent assaillis h coups d'épées et tués devant la porte. Alors Grippon arma tous ses gens, et s'avançant vers la foule il leur dit : « Nous ignorons ce qui s'est passé , et voici que mes deux compagnons d'ambassade ont été massacrés par vous contre le droit des gens. JNous sommes venus pour apporter la paix et une alliance utile à votre pays , et votre action vient de rompre désormais toute paix et toute alliance entre votre empereur et le roi notre maître. » Ce discours calma l'eiTervescence de la multitude

qui se dispersa aussitôt. Le préfet s'efforça d'apaiser le mécontentement de Grippon, et lui fournit avec empressement tout ce qui était nécessaire pour son voyage. Arrivé à Constanlinople , Grippon fit à l'empereur de libres et menaçantes plaintes. Maurice fut profondément affligé, et promit de venger la mort des ambassadeurs de Childebert, de la manière que ce prince le désirerait. Grippon , après avoir reçu des présents , prit congé de l'empereur et s'en retourna.

Quand il eut rendu compte au roi de son ambassade, celui-ci s'empressa de faire marcher son armée contre l'Italie. ^ ingtducs la commandaient. Je n'ai pas jugé nécessaire de les nommer tous; les principaux étaient Andovald, Ollon et Cédin. La marche de cette nombreuse armée avait été signalée dans son propre pays par toutes sortes de déprédations et de désordres. Quand ils arrivèrent sur les frontières de l'Italie , Andovald avec six ducs se dirigea sur la droite , du côté de Milan ; ils campèrent dans une plaine à quelque distance de la ville. Le duc Ollon, s'étant approché du château de Bellinzone, fut frappé d'un trait au-dessous de la mamelle, et tomba mort. Les soldats, qui sortaient du camp pour aller fourrager et chercher des vivres, étaient attaqués par es Lombards et tués isolément. Non loin de Milan est un lac nommé Gorèse,*

~ Coresium. Peut-être faut-il lire Comesium , et appliquer ce passage au lac de Côme, siué en effet dans le territoire de Milan et traversé par l'Adda.

d'où sort une rivière étroite et profonde. C'était en ce lieu que s'étaient arrêtés les Lombards. Au moment où l'armée des Francs approchait de la rivière, un guerrier lombard, couvert de ses armes, se montra seul et témérairement sur le rivage opposé, défiant les Francs , et criant: «Le jour est venu qn'on va reconnaître à qui Dieu veut accorder la victoire. » C'était comme un présage aux yeux des Lombards , et comme une épreuve de leur fortune. Alors quelques guerriers francs traversèrent la rivière, attaquèrent le Lombard et le tuèrent ; aussitôt toute l'armée ennemie prit la fuite. Bientôt l'armée des Francs passa elle-même ; mais elle ne trouva plus que l'enceinte et les traces du camp des ennemis, et reconnut seulement la place qu'avaient occupée leurs tentes, et où ils avaient allumé leurs feux. N'ayant pu faire même un seul prisonnier, les Francs revinrent à leur campement.

Des députés de l'empereur * vinrent les y trouver, annonçant que l'armée impériale marchait pour se réunir h eux, et qu'elle arriverait dans trois jours. « Voici, dirent les envoyés, quel sera le signal de notre venue. Quand vous verrez brûler le village qui est sur cette montagne , et quand vous apercevrez la flamme ou la fumée de l'incendie s'élancer vers le ciel, vous saurez que nous sommes là avec l'armée que nous

* Ou plutôt de l'exarque de Ravennes , qui commandail le s troupes impériales. C'était alors Srnaraegde , qui avait remplacé Longin , successeur de >'arsès.

VOUS promettons. » On attendit six jours, au lieu de trois , et l'on n'aperçut aucun signal de l'arrivée des Grecs.

Cédin, avec treize ducs, avait pénétré dans ritalic, en prenant sa route à gauche. Il s'empara de cinq forteresses , dont il exigea le serment de fidélité. Cependant la dyssenterie , occasionnée par la chaleur d'un climat auquel les soldats n'étaient point accoutumés, faisait de grands ravages dans son armée. Enfin le vent s'éleva, une pluie bienfaisante vint rafraîchir l'atmosphère, et la maladie disparut. Pendant trois mois cette armée parcourut l'Italfe , sans rencontrer d'ennemis , car ils s'étaient retirés dans les forteresses les plus sures , et sans pouvoir atteindre le roi , qui s'était enfermé dans Pavie. Cé- Jin, voyant son armée affaiblie par la maladie, épuisée par la famine et accablée de fatigues , résolut de rétrograder. Il soumit toutefois à l'autorité du roi le pays qui avait jadis appartenu à son père ; il en exigea le serment , et en enleva des captifs et du butin.

Au retour , l'armée fut tellement tourmentée par la famine, que les soldats avant d'arriver dans leur pays furent obligés de vendre leurs armes et leurs vêtements pour acheter des vi- Trcs.

Aptacaire , roi des Lombards , envoya une députation au roi Contran; les députés parlèrent ainsi : « Pioi très-pieux , nous désirons rester

soumis et fidèles h vous et h voire race , comme nous l'avons été à vos pères. Nous n'avous point violé le serment que nos prédécesseurs ont l'ait aux vôtres. Cessez donc de nous accabler; que la paix et la concorde régnent en Ire nous, afin que quand il sera nécessaire nous nous prêtions un mutuel secours contre nos ennemis , et que cette union, qui ii,arantira notre sûrelé et la vôtre, jette parmi les adversaires qui nous environnent «ne terreur plus grande que la joie que leur ont causée nos discordes. » Gontran écouta ces paroles de paix avec bienveillance , il fit un accueil iavorable aux ambassadeurs , et les envoya auprès de son neveu Childebert. Ils lui tinrent le même discours; mais, avant qu'ils eussent quitté la résidence royale , arrivèrent d'autres ambassadeurs annonçant la mort d'Aptacaire * , et l'élévation de Paul **, son successeur. Ces nouveaux ambassadeurs étaient char2;és d'un message semblable à celui des envoyés d'Aptacaire. Childebert fixa aux ambassadeurs un terme pour leur faire connaître sa résolution, puis il les congédia.

Authaiis, qui régna de 5Si à 591.

On a remarqué que les liistoriens ne font aucune nien- Aion de ce Paul , cl (juc le successeur d'Aulharis fut Agiluf, duc de Turin, élevé au trône par le choix de Théodelindc , veuve d'Aulharis, et du peuple lomliard; mais, comme il était arien, que!(|ues hisloriens prétendent que sa femme Théodeiînde le ramena à la foi catholique , qu'il fui baptisé et prit alors le nom de Paul. C'est là sans doute le fait (jui a donné lieu à l'assertion de Grégoire de Tours. Du reste , ce fait est demeuré douteux.

Maurice envoya, les mains liées etchargés de chaînes au roi Chiklebert, douze des Carthaginois qui , l'année précédente , avaient tué ses ambassadeurs, lui donnant toute liberté de les faire mourir, s'il le voulait; mais s'il voulait les relâcher pour une rançon, il promettait de lui donner trois cents pièces d'or pour chacun d'eux. Il lui demandait de choisir , afin que tout sujet de querelle étant assoupi, il ne s'élevât plus entre eux aucun motif de haine. Mais le roi Childebert refusa de recevoir ces hommes , et il dit : « Nous ne savons pas si les hommes que vous nous amenez sont vraiment les meurtriers; ce sont peut-être des esclaves, tandis que ceux des nôtres qui ont été massacrés chez vous étaient bien de race libre. » Grippon surtout, qui avait fait partie de l'ambassade, insistait pour la recherche des vrais coupables. Il offrit même de se rendre sur les lieux, déclarant qu'il reconnaîtrait ceux qui avaient tué ses compagnons , et sur lesquels devait retomber la vengeance. Le roi étant convenu d'un terme pour envoyer après eux vers l'empereur, leur donna ordre de s'en retourner.

En ces jours-là, Cuppan , qui avait été autrefois comte des écuries du roi Chilpéric, fit irruption sur le territoire de la ville de Tours , et se livrant au pillage voulut enlever les troupeaux et plusieurs autres objets de prix. Mais les habi-

tants, prévenus, se rassemblèrent en foule pour le poursuivre. Le butin fut repris , deux de ses serviteurs furent tués, deux autres pris, et luimême s'enfuit tout nu. On envoya les deux prisonniers au roi Childebert, qui les fit jeter en prison et ordonna qu'ils fussent interrogés , afin de savoir par l'aide de qui Cuppan s'était échappé et n'était pas tombé entre les mains de ceux qui lepoursuivaient.Ils répondirent que cela avaiteu lieu par l'artifice du vicaire Animodius qui exerçait l'autorité judiciaire dans le pays. Aussitôt le roi adressa des lettres au comte de la ville, avec ordre de le lui envoyer enchaîné, que s'il voulait résister, le roi ordonnait au comte de le saisir par force et de le tuer , s'il voulait obtenir ses bonnes grâces. Mais Animodius ne fît aucune résistance, il donna caution et se rendit où il lui était ordonné. Il alla trouver le domestique Flavien *, fut mis en cause avec Cuppan , son coaccusé, et n'ayant point été trouvé coupable, fut absous ainsi que lui , et mis en liberté , après avoir cependant fait auparavant des présents au domestique **.

Ce même Cuppan, ayant de nouveau réuni

* Nous avons déjà dit que ce mot domestique désignait tout olTicier employé au service de la maison du roi. Ainsi le cornes stabuli , comte de l'élable , connétable , le major-domûs, majordomC; maire du palais, étaient des domestiques.

*'' Cette dernière circonstance explique la sécurité d'Animodius ; on doit remar(juer l'influence qu'avaient déjà prise les domestiques , ou officiers de la maison des rois.

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quelques-uns des siens, voulut enlever, pour en Taire son épouse, la fille de défunt Bodégisile, évéque du Mans. Dans celte intention, il tomba une nuit avec ses compagnons sur le village de Marolles. Mais Magnatrude , mère de la jeune fille, avertie de celle altaque, sortit contre lui avec ses serviteurs, le repoussa par la force, et blessa plusieurs d'enlre eux; Cuppan s'en retourna plein de confusion.

Pendant ce temps-là , les Bretons commirent de 2:randes cruautés autour des villes de Nantes et de Prennes. Le roi Gonlran ordonna de faire marcher contre eux une armée dont il confia le commandement à Beppolène et à Ebrachairc. Mais Ebrachaire craignant que s'il obtenait la victoire avec Beppolène , celui-ci ne fût mis en j)ossession de son duché , se prit d'inimitié contre lui, et pendant toute la route ils s'accable^ rent d'insultes, d'injures et demalédictions. Dans le chemin qu'ils parcoururent, ils commirent un grand nombre d'incendies , de meurtres , de pillages et beaucoup d'autres crimes. Ils arrivèrent à la rivière de la \ i laine , et l'ayant passée ils vinrent h celle de fOurde ; 15, ayant détruit les maisons du voisinage, ils firent un pont sur la rivière, et toulefarmée passa. Alors un cerlain ])rêlre vint trouver Beppolène et lui ofîVit de le conduire au camp de A\ aroch , où il trouverait » tous les Bretons réunis.

Frédcgonde , depuis longtemps ennemie de Beppolène, ayant appris qu'il allait faire cette campagne , avait envoyé au secours de Waroch des Saxons de Bayeux, qui portaient les cheveux coupés comme les Bretons et des vêtements semblables. Beppolène s'avança donc avec ceux qui avaient consenti h le suivre, commença le combat , et pendant deux jours tua beaucoup de Bretons et de Saxons. Ebrachaire était resté en arrière avec la plus grande partie de l'armée , et il ne voulut pas aller à lui qu'il n'eut appris sa mort. Le troisième jour ceux qui avaient accompagné Beppolène étaient tués pour la plupart , et il combattait encore quoique blessé lui-même d'un coup de lance ; alors Waroch , avec ceux dont j'ai parlé, tomba sur lui et le tua. Les Francs se trouvaient enfermés entre des passages étroits vi des marais , où ils périrent plutôt dans la boue que tués par le glaive. Ebrachaire arriva jusqu'il la ville de Vannes ; l'évêque Régal avait envoyé à sa rencontre ses clercs, qui le conduisirentà la ville avec la croix et en chantant des psaumes. On rapportait alors que W aroch ayant voulu fuir avec des navires chargés d'or et d'argent et de ses autres effets , lorsqu'il eut pris le large , le vent s'éleva , ses navires furent submergés , et il perdit tout ce qu'il y avait mis. Cependant il vint trouver Ebrachaire, lui demanda la paix, lui donna des otages et beaucoup de présents, et promit de ne rien fiûre à l'avenir contre les intérêts du roi Contran.

Après son départ , l'évêquc Régal , son clergé et le peuple de sa cité prêtèrent le même serment , disant : « Nous ne sommes en rien coupables envers nos seigneurs les rois; jamais nous n'avons été contraires à leur intérêt, ni ne leur avons résisté avec orgueil ; mais nous sommes retenus en captivité par les Bretons et accablés d'un joug pesant. »

La paix se conclut donc entre A\aroch et Ebrachaire. ^^'arocb dit : « Allez-vous en maintenant, car j'aurai soin d'accomplir de moimême tout ce qu'ordonnera le roi , et afin que vous ajoutiez plus de foi à mes paroles, je vous remettrai mon neveu en otage.» Il le fit ainsi et la guerre cessa. Cependant il y avait eu une grande multitude d'hommes tués , tant de l'armée royale que de celle des Bretons.

Quand l'armée sortit de Bretagne et voulut passer le fleuve , les plus forts le firent sans difficulté; mais les faibles et les pauvres qui étaient avec eux ne purent passer en même temps. Tandis qu'ils restaient sur le bord de la Yilaine, A^ aroch, oubliant son serment et l'otage qu'il avait donné, envoya Conan son fils avec une jirméy, et celui-ci, ayant pris les hommes qu'il trouva sur le rivage, les chargea de liens et tua ceux qui résistaient ; plusieurs , qui voidurent passer la rivière à cheval, furent emportés à la mer par l'impétuosité du courant. Dans la suite plusieurs furent renvoyés libres par la femme

de A\ aroch et retournèrent chez eux. L'armée, n'osant pas retourner par le chemin qu'elle avait pris en venant, de peur qu'on ne lui rendît le mal qu'elle avait fait, se dh^igea vers la ville d'Angers , pour gagner le pont placé sur la Mayenne; mais une petite troupe, qui passa lu première, fut dépouillée, maltraitée et rédiiilc aux dernières ignominies. En passant sur le territoire de Tours, ils pillèrent et dépouillèrent beaucoup de gens, parce qu'ils avaient surpris les habitants à l'improviste. Plusieurs de ccUc armée revinrent vers le roi Contran, disant que le duc Ebrachaire et le comte^^\ iiliachaire avaient reçu de l'argent de ^\ aroch pour faire périr l'armée. C'est pourquoi Ebrachaire fut appelé devant le roi, qui, après l'avoir accablé d'injures, lui ordonna de se retirer de sa présence; Iv comte ^\ iiliachaire s'enfuit et se cacha en divers lieux.

La quinzième année du règne de Childebcrt , qui était la vingt neuvième du règne de Contran, celui-ci, chassant dans la foret des Vosges, y trouva les restes d'un buflle qu'on avait tué. Il interrogea sévèrement le garde de la forêt, pour savoir qui avait eu l'audace de tuer unbufile dans la forêt royale. Le garde dénonça Chaudon , chambellan du roi. Alors Contran ordonna quM fut saisi et conduit à Châlons chargé de liens. L'un et l'autre ayant été confrontés en la présence du roi , et Chaudon prétendant quil n a-

vait jamais commis l'action dont on Taccnsait, le roi ordonna le combat en champ clos. Alors le chambellan présenta son neveu pom combattre à sa place , et les deux champions se rendirent sur le champ. Le jeune homme lança un javelot sur le garde des forêts , et lui perça le pied. Celui-ci tomba aussitôt en arrière; mais, au moment où le jeune homme ayant tiré le couteau qui pendait à sa ceinture , tâchait de couper la gorge du blessé, ce dernier lui perça le ventre de son couteau. Tous deux tombèrent morts. A cette vue Chaudon prit la fuite pour gagner la basilique de Saint-Marcel; mais le roi s'écriant qu'on l'arrêtât avant qu'il n'atteignît le seuil de l'édifice sacré , il fut pris , lié k un tronc d'arbre et lapidé. Le roi eut ensuite un grand repentir de s'être laissé emporter si promplement à la colère , et d'avoir fait mourir avec tant de précipitation, pour une petite faute, un homme qui lui était fidèle et nécessaire.

Clotaire II, fils de Chilpéric , fut attaqué d'une maladie dangereuse et parut tellement désespéré qu'on annonça sa mort au roi Contran , ce qui le détermina à partir de Châlons pour se rendre à Paris ^ mais, arrivé sur les confins du territoire de Sens , il apprit que Clotaire se portait mieux, et il revint sur ses pas. Quand sa mère Frédégonde l'avait vu désespéré, elle avait voté inie grande somme d'argent à la basilique de Saint- Martin , et dès lors on vit la santé de

son fils s'améliorer. Elle envoya aussi des messagers h Waroch , afin qu'il délivrât , pour racheter la vie h son fils , les hommes qu'il retenait encore en Bretagne , de l'armée du roi Contran. Waroch consentit h sa demande ; d'où il fat manifeste que c'était par la connivence de cette femme que Beppolène avait été tué et l'armée détruite.

Vers ce temps-là, le roi Childebertll entrant dans l'oratoire de sa maison de Marlheim, ses serviteurs virent de loin un homme inconnu qui se tenait debout, et lui dirent : « Qui es-tu ? d'où viens-tu? que fais-tu? nous ne te connaissons pas. )) Il leur répondit : « Je suis un de vous ; "» ils le jetèrent aussitôt hors de l'oratoire , et il fut interrogé. Il avoua, sans tarder, que la reine Frédégonde favait envoyé pour tuer le roi , et il dit : « iNous sommes douze qu'elle a envoyés comme moi; six sont arrivés ici, et six sont demeurés à Soissons pour surprendre le fils du roi; et moi, comme j'attendais l'occasion de frapper le roi Childebert dans cet oratoire, j'ai été saisi de crainte, et je ne me suis point déterminée ce que j'avais projeté. » Après avoir ainsi parlé, il fut livré à de cruels supplices, et il nomma ses divers associés. On alla les chercher partout où ils se trouvaient; les uns furent condamnés à la prison, d'autres eurent les mains coupées ; on coupa le nez et les oreilles à plusieurs, et on les livra dans cet état à la risée pu-

blique. Plusieurs de ceux qui avaient été pris, craignant le genre de supplice auquel ils pouvaient être condamnés, se percèrent eux-mêmes avec leur épée. Plusieurs périrent dans les tourments, afin que le roi fut vengé.

Sonnégésile fut de nouveau livré aux tourments , et frappé chaque jour à coups de verges et de courroies. Quand ses plaies venaient à suppurer, et qu'après le premier écoulement, elles commençaient à se fermer, on recommençait son supplice. Au milieu de ces tourments, ils'avoua coupable, non-seulement de la mort du roi Cliilpéric , mais encore de divers autres crimes. Dans ces aveux il ajouta qu'Egidius, évêque de Reims, était associé de Piauchingue, d'Ursion et de Bertefried dans le complot qu'ils avaient formé pour tuer le roi Chiidebert. Egidius fut enlevé aussitôt, et conduit h Metz, puis, sur l'observation des autres évêques, on lui permit de retourner à Picims jusqu'au moment de son procès. Le roi convoqua une assemblée générale de tous les évêques de son royaume pour juger Egidius. Les principaux chefs d'accusation étaient: i*" d'avoir entretenu des liaisons avec le roi Clîilpéric , au préjudice du roi Chiidebert; *i° d'avoir fabriqué de fausses chartes pour s'emparer do plusieurs des métairies du fisc; 5* d'avoir, dans sa correspondance avec Cliilpéric, écrit des injures contre Bruuehault, et d'à-

voir reçu de ce prince des lettres pour l'engager cl faire périr cette princesse ; 4° enfin , d'avoir pendant la minorité de Childebert , fait en son nom un traité d'alliance avec Chilpéric , dans lequel on était convenu de chasser Contran de son royaume et de le partager , ce qui occasionna une guerre civile , le pillage et la dévastation de plusieurs pays et de plusieurs villes , ainsi que la mort d'un grand nombre de personnes. On accorda trois jours h l'évêquc pour préparer sa défense; ce délai expiré, Egidius se présenta de nouveau dans l'assemblée, et s'avouant coupable sur tous les chefs, demanda lui-même sa condamnation. Après cet aveu, les évêques, tout en déplorant l'opprobre de leur frère, obtinrent qu'on lui conservât la vie; ensuite ils le dépouillèrent de la dignité du sacerdoce , et le condamnèrent à l'exil. Il fut conduit dans la ville à'Argentoras, aujourd'hui Strasbourg.

Les habitants de Tournai et les Francs eurent entre eux une grande querelle , parce que le fds de l'un d'eux reprochait souvent avec colère au fils d'un autre , qui avait épousé sa sœur, d'abandonner sa femme pour de viles prostituées. Comme il ne changeait point sa mauvaise conduite, i'emporlement du jeune homme fut lel, qu'il se jeta sur son beau-frère et le tua , avec l'aide des siens; il fut tué lui-même par ceux avec lesquels était venu son adversaire , et des

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deux troupes , il ne resta qu'un seul homme qui avait manqué d'ennemi pour le frapper. Alors les parents des deux cotés s'élevèrent les uns contre les autres. La reine Frédégonde les engagea plusieurs ibis à renoncer à leur inimitié et à faire la paix, de peur que l'obstination de leur querelle n'entraînât à de plus grands désordres. Mais ne pouvant les calmer par des paroles de douceur, elle eut recours à la hache pour les apaiser. Elle invita un grand nombre de personnes à un festin , où furent aussi conviés les trois principaux chefs des familles ennemies, qui se nommaient Cliarivald, Landovald et^Valdin. Elle les fit asseoir tous trois sur un même banc. Le repas se prolongea jusqu'à ce que la Buit eut obscurci la terre ; on enleva les tables, selon la coutume des Francs , et les convives demeurèrent assis sur les bancs où ils avaient été placés, continuant de causer et de boire. Après avoir pris beaucoup de vin, tout le monde en vAail tellement appesanti , que les serviteurs ivres s'endormirent dans tous les coins de la maison où ils étaient tombés; alors cette femme ordonna h trois hommes de venir avec des haches derrière les trois dont j'ai parlé, et, comme ils s'entretenaient ensemble, en un même moment, et pour ainsi dire d'un seul mouvement, les exécuteurs de la reine firent tomber leurs haches , et abattirent la tête de ces trois hommes. On quitta aussitôt le festin, et on courut porter cette non-

vellc aux parents de ceux qui venaient d'èlrc tués d'une manière si extraordinaire. Il y eut un soulèvement général, on s'empara de Frédégonde, et elle fut étroitement gardée. Les parents de ceux qu'elle avait fait mourir s'empressèrent d'envoyer des messagers au roi Childebert, pour lui offrir de la lui livrer, afin qu'il lui fît subir la mort qu'elle avait tant de fois méritée; mais, pendant les délais de cette affaire, elle eut l'adresse de faire soulever le peuple de Champagne en sa faveur, et, délivrée par son secours, elle se hâta de quitter Tournai , et de se retirer dans un autre lieu.

Après cet événement, elle fit partir des envoyés pour aller trouver le roi Contran , et lui dire : « Que le roi, mon seigneur, vienne jusqu'à Paris ; qu'il y fasse venir mon fils son neveu ; qu'il le fasse sanctifier par la grâce du baptême , et que, le tenant lui-même sur les fonts sacrés , il daigne le regarder comme son propre enfant. » Le roi ayant entendu cette requête, donna ordre à .Ethérius, évêque de Lyon, à Syagrius , évêque d'Autun , à Flavius , évêque de Chàlons , et h quelque autres personnes encore, de se rendre à Paris, pour annoncer sa prochaine arrivée. Il vint aussi à cette assemblée beaucoup d'hommes de son royaume , tant domestiques que comtes , pour faire les préparatifs nécessaires à la dépense de la maison royale ; mais, au mo-

ment où le roi se préparait à partir, il fut retenu par une douîeur aux pieds. Dès qu'il fut guéri , il vint à Paris ; de la il se rendit a sa maison de Rueil, où il fit venir l'enfant, et ordonna qu'on préparât son baptême dans le bourg deNanterre. Sur ces entrefaites il arriva vers lui des envoyés du roi Childebert qui lui dirent : « Ce n'est pas là ce que tu avais promis dernièrement h ton neveu le roi Childebert, que tu te lierais d'amitié avec ses ennemis; car, autant que nous pouvons l'apercevoir , tu ne gardes nullement ta parole; mais plutôt tu transgresses ce que tu avais promis , et tu élèves cet enfant sur le trône dans la ville de Paris. Dieu te jugera , parce que tu oublies tes promesses. » Le roi leur répondit : ((Je tiens toujours à la promesse que j'ai faite au roi Childebert mon neveu, et je n'y manque point. Qu'il ne se formalise point si je tiens sur les fonts sacrés du baptême son cousin , le fds de mon frère ; car c'est une requête h. laquelle aucun chrétien ne doit se refuser. J'y ai consenti, et je veux agir dans cette occasion, comme Dieu le sait très- certainement, sans aucune fraude et dans la simplicité d'un cœur pur, parce que je crains d'olfcnser le Seigneur. Il n'y a rien dans cette action qui blesse l'honneur ou la dignité de notre race. Car, si les maîtres tiennent sur les fonts sacrés leurs serviteurs mêmes, pourquoi ne me serait-il pas permis d'en faire autant pour un proche parent, et de le reconnaître pourmon fils

spirituel parla grâce du baptême? Retirez-vous maintenant et rapportez ces paroles h votre maître : « Je veux observer inviolablement le traité que j'ai fait avec toi. »

Lorsqu'il eut ainsi parlé , les ambassadeurs se retirèrent, et le roi, s'étant rendu aux fonts sacrés , présenta l'enfant au baptême. Il lui donna le nom de Clotaire , et dit : « Que cet enfant croisse, et qu'il accomplisse les promesses de ce nom , et qu'il parvienne h la même puissance que celui qui l'a autrefois porté. » Le mystère célébré, il invita l'enfant h un festin, et le combla de beaucoup de présents. Le roi en fut invité îi son tour, et le quitta après en avoir reçu plusieurs dons, puis il retourna h la ville deChâlons.

FLN.

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