‹ Chronique de Grégoire de ToursChapitre 15 sur 25 · DES NOMS PROPRES · texte numérisé non relu

DES NOMS PROPRES

sifflantes, palatales, etc. , qui peuvent se trouver dans les langues étrangères et qui n'appartiennent pas à la nôtre; jamais un Français , s'il ne l'a entendu prononcer , ne se fera une idée du cil allemand, du th anglais, duy et du x espagnol. Comment donc prétendre lui représenter aujourd'hui la manière de prononcer des noms comme le faisaient les Francs il y a douze cents ans? Mais, dira-t-on , c'est ainsi que les Francs écrivaient ces noms, et les prononçaient au moment de la conquête. Je crois qu'il n'est guère possible de dire comment les Francs écrivaient à cette époque , car je suis persuadé qu'ils n'écrivaient pas du tout , et que depuis , le roi ou le chef d'une de leurs tribus, jusqu'au dernier de ces guerriers , il eût été difficile de rencontrer un seul homme capable de dire comment on devait orthographier son nom. Ces langues barbares n'avaient point de caractères propres; les historiens ou chroniqueurs de ce temps n'écrivaient qu'en latin, et se servaient pour les noms propres des caractères romains , en donnant toutefois à ces noms une désinence latine. Ainsi, Grégoire de Tours écrit Clilodovechus , Chrot'ddis, Brunechildis , etc. , dont la prononciation, en s'adoucissantj a produit Clovls, Clotilde ^ Brunehaidl. Tous les écrivains français ont ainsi orthographié ces noms, quand notre langue a'é té fixée. Bossuet, Fénélon, Racine, Montesquieu, Voltaire, ont dit et écrit Clovis, Clo-

tilde, Charlemagne , et je ne vois pas qn'ily ait le moindre inconvénient h les imiter.

C'est surtout ce beau nom de Charlemagne, qui rappelle l'époque la plus brillante de gloire et de puissance à laquelle se soit élevée la nation française, que je ne puis voir défigurer en celui de Rarle I", ou Karlc-le-Grand.

En suivant un pareil système, et pour être conséquent, nous devrons dire Charles cinq, au lieu de Charles-Quint; nous devrons aussi donner le nom de Carlos, à tous les rois d'Espagne que nous appelons Charles, et celui Williams, à tous les rois d'Angleterre que nous appelons Guillaume; nous devrons appeler Ulysse Odysscus , comme on fécrit en Grec , et cela avec d'autant plus de raison, que nous appelons Odyssée le poëme consacré h sa gloire ; nous devrions écrire et prononcer Kikero , au lieu de Cicéron , car c'est la vraie prononciation de ce nom.

Je suis loin de blâmer ces recherches savantes qui, pénétrant dans la nuit obscure du passé, y portent un flambeau qui nous découvre des trésors ignorés jusqu'alors. J'aime ix voir que Clodion vient de H lotie , qui signifie célèbre , que Mérovée vient de Méro-^vig, éminent guerrier; Childéric, de llilde-rik, fort ou brave au combat; Clovis, de lllod-wig, célèbre guerrier, et ainsi des autres. Mais tout cela, excellent dans une dissertation philologique, ne devait pas, ce

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me semble , conduire rauteur h vouloir nous forcer à changer tout à coup des noms que l'usage et les siècles ont consacrés. Si son système était adopté, il faudrait réformer toutes les éditions de nos au leurs français , ou ils deviendraient bientôt inintelligibles pour nous quand ils parleraient des personnages historiques de cette époque.

Nous voyons tous les jours ces changements dans les noms propres s'opérer encore. Combien de familles étrangères, en s'établissant en France, ont perdu peu à peu quelques lettres de leurs noms pour adopter une consonnancc plus française. Je n'en citerai qu'un exemple : la famille Bonaparte n'a-t-elle pas cessé d'écrire son nom Buonaparle, qui se prononçait et se prononce encore dans son pays Buonaparte ? Tous les écrivains d'aujourd'hui écrivent et prononcent Bonaparte , et il est probable que cette orthographe durera longtemps encore.

Mais si l'on veut rendre aux noms propres d'hommes leur ancienne orthographe, quand on écrit l'histoire de ces temps reculés, pourquoi ne pas en faire autant pour les noms des villes , des rivières, de tous les lieux, dont quelquesuns ont été tellement changés , qu'ils n'ont rien conservé de leur première forme. Pourquoi ne pas dire Arvcrna, au lieu de Clermont, Plctaviiim, au lieu de Poitiers , Burdigala, au lieu de Bordeaux, VArar, au lieu de la Saône, LIgerts,

au lieu de la Loire, et ainsi des autres. C'était ainsi que ces noms s'écrivaivaient, quand on disait : Hlod-wig, Hilderik, Karle, et que la langue latine et la langue tudesque étaient parlées simultanément dans les Gaules. Quand les deux peuples se sont confondus, quand des différents idiomes , dont ils se servaient , est sortie une langue commune h tous, les noms propres d'hommes , comme de villes ou de rivières ont subi des changements en rapport avec le nouveau langage. Pourquoi vouloir donner aujourd'hui aux noms tudesques seuls le privilège de se remontrer sous leur forme primitive , quand on ne l'accorde pas aux noms latins? Ainsi, nous disons Rémi, Didier, Grégoire, et non pas Remlgitis 3 Desiderlas, Gregorius ; pourquoi ne dirions-nous pas Clovis , Childeric , Charles ?

D'ailleurs , y a-t-il dans cette permutation de noms un profit pour la science historique ? nous ne le croyons pas. L'histoire se compose de faits accomplis par tels ou tels personnages. L'essentiel, c'est la connaissance de ces faits, du caractère et des actes de ces personnages. Quant aux noms, qu'importe qu'il y ait une légère différence dans la prononciation adoptée par telle ou telle nation, par telle ou telle époque, pourvu qu'il n'y en ait pas dans l'identité? Que je dise Mahomet, Jérusalem, je serai entendu de tout le monde , et chacun saura que je parle du fondateur de l'Islamisme , ou de la ^ille sainte des

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