‹ Chronique de Grégoire de ToursChapitre 7 sur 25 · CHAPiTRE IV · texte numérisé non relu

CHAPiTRE IV

S03IMÂinE.

î/auleur se plaint d'avoir à raconter encore les guerres civiles des rois tVancs. — Suites de l'assassinat de Sigebert. — Son lils Ghildeberl II est enlevé de Paris et proclamé roi en Aus- Irasie. — Mérovéc, fils de Chilpcric, éi)0usc Eruneliaull, veuve de son oncle Sigeherl. — Mécontentement de Ghijpéric. — Godin attaque Soissons. — Aventure de Rauchingue.

— Gontran-lîoson se réfugie à Tours dans l'église de Saint- Martin. — Piocolènc est envoyé pour l'arracher de cet asile.

— Sa mort. — Gliilpéric veut faire ordonner prèlre son fds Mérovée. — Ge prince s'échappe et se relire dans la basilique de Saint-Martin. — Son séjour dans cet asile. — Mérovée consulte le sort des saints. — 11 quitte Tours. — Il se retire en Ghanjpagne. — Il est tué par ordre de Frédégonde. — Troubles en Bretagne. — Contran adopte son neveu Ghildeberl II. — Procès de Prétextai, évcque de Piouen. — Mort d'un des fils de Ghilpéric. — Expédition contre la Bretagne. — Recensement ordonné par Ghilpéric. ■ — Ravages commis par les Bretons. — Une fenmie à Paris est accusée d'adultère; suites de cette accusation. — IMaladie contagieuse. — Mort d'Austrégisilde, femme du roi Gontran — Frédégonde accuse Glovis d'avoir causé la mort de ses fils. — Il est assassiné par ses ordreS: — Décret de Ghilpéric sur la Trinité.

Qu'il est pénible pour moi d'avoir h raconter cette multitude de guerres civiles qui ont déchiré si longtemps la nation des Francs ! Ne dirait-on pas que nous sommes arrivés au temps prédit par le Seigneur : Le père se lève contre le fds , le fds contre le père, le frère contre le frère, le parent contre son parent? Plût à Dieu, o rois,

que VOUS eussiez exercé voire valeur dans des guerres semblables h celles que faisaient vos ancêtres ! Les étrangers , effrayés de votre concorde , ne pourraient résister h vos forces réunies. Quand Clovis , votre aïeul , a fiiit la conquête de l'empire qu'il vous a laissé , il n'attaquait que des nations ennemies; et, pour opérer de si grandes choses, il n'avait pas de trésors remplis d'or et d'argent comme le sont aujourd'hui les vôtres. On conçoit que , pour acquérir des richesses , et étendre son pouvoir, on s'engage dans des guerres môme injustes. Mais vous , ô rois , que vous manque-t-il h présent? Que voulez-vous? Que cherchez-vous? Vous avez de tout en abondance; les délices inondent vos palais. \ os celliers, vos greniers regorgent de blé, de vin et d'huile. Des monceaux d'or et d'argent remplissent les coffres de votre épargne. Une seule chose vous manque , c'est la grâce de Dieu que vos discordes ont éloignée. Mais prenez-y garde, suivant la pensée de l'apôtre saint Paul, en vous déchirant les uns les autres, vous vous préparez la ruine a tous.

Tandis que Sigebert succombait h Vitry sous le fer des assassins, la reine Brunehault était restée h Paris avec ses enfants. En apprenant cette affreuse nouvelle , la douleur qui s'empara d'elle lui troubla en quelque sorte la raison , et la rendit incapable de prendre une résolution dans une telle extrémité. Les esprits avaient aussi

changé avec sa fortune , et cette reine , naguère au faîte de la puissance , se trouva captive dans Paris avec ses deux filles , et son fils âgé de cinq ans. Cependant quelques serviteurs fidèles lui restaient encore ; parmi eux était le duc Gondebaud qui avait combattu, sans succès, il est vrai, Théodebcrt h Poitiers.

Gondebaud médita et exécuta une résolution hardie. Il pénétra dans la prison où l'on tenait enfermé le jeune fds de Sigebert, et au milieu d'une nuit profonde, il l'enveloppa dans une corbeille, et le fit courageusement glisser le long du mur du donjon. Après l'avoir ainsi arraché à une mort certaine , il eut le bonheur de le transporter sain et sauf jusque dans le pays qui avait été soumis à la domination de son père. Les peuples le reconnurent pour leur roi , et il fut proclamé solennellement le jour de Noèl 075, sous le nom de Childebert II. Il avait à peine atteint sa cinquième année.

Chilpéric arriva bientôt à Paris , s'empara des trésors qu'avait apportés Brunehault , et exila cette reine h Piouen , et ses fdles à Melun.

Il envoya ensuite son fils Mérovée à la tête d'une armée pour soumettre le Poitou. Mais ce prince, mettant tout à coup de côté les ordres de son père , quitta son armée qui fit beaucoup de dégâts dans le pays, vint passer les fêtes de Pâques h Tours, et de là, feignant d'aller voir sa mère Andovèrc , retirée au Mans , il se rendit a

Rouen , où bientôt 11 épousa la reine Bruneliault.

A celte nouvelle, Cliilpéric, extrêmement irrité, accourut sans délai à Rouen. Il voulait faire rompre ce mariage , sachant bien qu'il avait été contracté contre les dispositions de la loi canonique , qui défendait expressément à un homme d'épouser la veuve de son oncle.

Les deux époux, instruits de l'intention où l'on était de les séparer , allèrent chercher un asile dans une église de Saint-Martin bâtie en bois sur les murs de la ville. Le roi employa toutes sortes de ruses et de promesses pour les engager à sortir; mais il ne put vaincre leur défiance. Enfin il eut recours h un serment solennel , conçu en ces termes : » Que, puisque c'était la volonté de Dieu , il ne les forcerait point à se séparer. » Rassurés par ce serment, ils sortirent de l'église. Le roi les accueillit avec bienveillance , les combla de caresses et leur donna des fêtes. Quelques jours après il emmena Mérovée à Soissons.

Tandis qu'ils étaient encore h Rouen, Godin qui avait autrefois quitté îe parti de Sigebert pour celui de Cliilpéric , et qui en avait été comblé de présents, abandonnant alors son nouveau maître, levait à la hâte des hommes armés en Champagne, et arrivait sous les murs de Soissons. La reine Frédégonde et Clovis, fils de Chilpéric, se hâtèrent de prendre la fuite. Les Champenois n'en continuèrent pas moins d'assiéger Soissons.

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Chilpéric s'empresse d'arriver avec une armée; mais avant de comballre il fit proposer aux en- 3ieniis qu'ils consentissent à se retirer et à ne pas s'obstiner dans une attaque sans but , où l'on souffrirait des deuxparts d'inutiles etnombreuses pertes. Godin méprisa ces offres , et préféra de combattre. L'action s'engage; mais la victoire se déclare bientôt pour Chilpéric : f armée ennemie prend la fuite , et les plus braves de ses guerriers trouvèrent la mort. Après cet heureux succès , le roi entra dans Soissons.

Cet événement rendit Mérovée suspect au roi son père ; se défiant de lui depuis son mariage avec Brunehault , il disait hautement que sa méchanceté avait suscité cette 2;uerre. Il lui ôta ses armes, et lui donna des gardes qui eurent ordre de veiller sur lui ; il remit à décider plus tard de son sort.

Godin, l'auteur de cette guerre, avait pris la l'uitc le premier. Le roi confisqua tous les biens qu'il possédait sur le territoire de Soissons, et les donna à l'église de Saint-Médard. Peu de temps après , Godin lui-même mourut subitement.

Godin laissait une veuve jeune et belle , que Rauchingue, homme de ruse et de violence , homme gonflé d'orgueil et de vanité, épousa. Il exerçait sur ses serviteurs des cruautés telles , qu'on peut dire que cet homme n'avait rien d'humain , et qu'il poussait jusqu'au dernier degré

tout ce que peut imaginer de mal , la méchanceté la plus diabolique. Quelquefois dans ses festins, lorsqu'un serviteur portait devant lui, selon l'usage, un flambeau de cire, il le forçait h l'éteindre , en appliquant la flamme sur sa jambe nue, puis il le rallumait, et le faisait recommencer jusqu'à ce que toute la peau des jambes du malheureux fût horriblement brûlée. S'il poussait un cri, s'il faisait un mouvement, aussitôt il le menaçait de son scramasax. Le malheureux pleurait en silence , et ces larmes faisaient tressaillir de joie ce monstre féroce.

On raconte de lui une histoire plus horrible encore. Parmi ses serviteurs se trouvaient un jeune homme et une jeune fille, qui, comme cela arrive souvent, avaient conçu de l'amour l'un pour l'autre. Cet attachement mutuel durait depuis plus de deux ans, lorsque la crainte d'être découverts, la certitude qu'on les séparerait et les châtierait , leur persuadèrent de fuir et de chercher un asile dans l'église voisine. Rauchinguc en fut bientôt averti , et il accourut redemander aux prêtres ses deux esclaves échappés de chez lui. Le prêtre lui répondit : « Tu connais le respect que tu dois aux églises de Dieu ; lu sais que tu ne peux reprendre tes serviteurs si tu n'as juré de maintenir l'union sacrée qu'ils viennent de contracter, et de les exempter de tout châtiment corporel. » Lui, ces paroles entendues, resta d'abord en suspens; après quoi, s'étant re-

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cueilli, il étendit ses mains sur l'autel et jura, (lisant : « Qu'il ne les séparerait points et prendrait soin , au contraire , qu ils fussent unis perpétuellement. Quoique ce qui s est passé ait eu lieu sans mon consentement, et que j'aie droit de m'en plaindre, cependant je consens à cette union , parce qu'ils ne se sont point mariés à des esclaves d'un autre maître. » Le prêtre jugeant sincère et satisfaisante la promesse de ce fourbe, lui rendit ses deux serviteurs. Sitôt qu'il les eut en sa possession, il fit abattre un arbre , dont on creusa le tronc; puis il fît ouvrir une fosse de trois ou quatre pieds de profondeur , au fond de laquelle fut placé l'arbre creusé. Ensuite on coucha la jeune fille dans cette espèce de cercueil ^ et après elle le malheureux qu'elle aimait. Une planche referma l'étroite ouverture de l'arbre, et l'on rejeta sur eux de la terre qui emplit la fosse et la nivela, et ainsi ils furent ensevelis tout vivants. « Je n'ai point manqué à mon serment, disait Rauchingue; jamais ils ne seront séparés. » Le prêtre en eut avis ; il se hâta d'accourir, et accablant Rauchingue de reproches , il finit, quoique difficilement, par obtenir qu'ils fussent déterrés. Malheureusement il était trop tard; le serviteur fut retiré vivant delà terre; mais la jeune fille était morte.

Telles étaient les horreurs auxquelles se livrait l'infâme Rauchingue, et auxquelles il prenait un abominable plaisir. Enfin il trouva une mort

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digne d'une telle vie , ainsi que nous- le verrons dans la suite.

Un grand nombre de seigneurs du parti de Chilpéric Tabandonnèrent pour suivre celui de Childebertll, entre autres, Syggon qui avait été référendaire du roi Sigebcrt, et h qui Chilpéric avait offert les mêmes fonctions auprès de lui. Après sa défection, tous les biens qu'il possédait dans le royaume de Soissons furent confisqués, et donnés à Answald.

Parmi les seigneurs qui demeurèrent fidèles à Childebert II , se trouvait aussi Gontran-Boson, celui qui partageait avec Godégisile le commandement de l'armée de Sigebert, quand Théodebertfut défait, et à qui même on attribuait la mort de ce prince. Craignant la vengeance de Chilpéric , il s'était réfugié dans Téglise de Saint- Martin h Tours.

Bientôt Rocolène envoyé par Chilpéric arriva devant Tours , et campa en face de la ville sur la rive droite de la Loire. Aussitôt il nous * envoya un messager plein d'arrogance pour nous demander d'arracher Gontran-Boson de l'église, et de le lui livrer, sinon qu'il brûlerait la ville et les faubourgs. Nous lui répondîmes, qu'il n'y avait point d'exemples dans les temps anciens d'une chose semblable à celle qu'il exigeait ; quepournousrien ne pourrait jamais nous enga-

* Grégoire élait alors évèque de Tours.

géra permettre qu'on violât la basilique sacrée; que si malgré nous, cet ordre impie était exécuté , il en arriverait malheur h lui et au roi.

Rocolène, méprisant nos avertissements, commença par démolir une maison appartenant à l'église, et qui était située au-delh de la Loire. Ceux du Mans qu'il avait amenés avec lui furent chargés de renverser cette maison ; ils remplirent des sacs des ferrements et des clous qu'ils arrachèrent, puis ils brûlèrent les récoltes, et commirent toutes sortes de dégâts. Au milieu de ces dévastations, la main de Dieu frappa Rocolène; il fut tout à coup attaqué de la jaunisse, ce qui ne l'empêchapas de renouveler ses menaces, disant qu'il n'accordait plus qu'un jour pour chasser Contran de son asile, et que, ce jour écoulé, il ravagerait à tel point les campagnes autourde la ville, qu'on pourrait y passer la charrue.

Cependant l'Epiphanie approchait , et le mal de Rocolène faisait de nouveaux progrès. La fête venue, il traverse le fleuve, et entre dans la ville. Tandis que les prêtres sortis de la cathédrale se rendaient h la basilique en chantant des psaumes, Rocolène monté sur son cheval, se mêle à la foule qui suivait la procession. Mais à peine a-t-il touché le seuil de la basilique sacrée, que toute sa fureur si menaçante l'abandonne et s'évanouit; il sort de l'église sans pouvoir parler ni presque respirer; de toute cette journée il ne put prendre aucune nourriture. Bientôt il

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abandonne Tours et se rend h Poitiers ; mais au moment où il se préparait à tourmenter les habitants de cette ville, il mourut.

Mérovée languissait en prison. Enfin son père lui fit couper les cheveux, et prendre l'habit de clerc ; ensuite il le contraignit à recevoir l'ordination, puis il l'envoya au monastère de Saint- Calais dans le Mans , pour y apprendre les devoirs et les règles du sacerdoce.

Gontran-Boson, qui n'avait pas quitté Tasilc de Saint-Martin , ayant appris le sort de Mérovée, lui envoya le sous-diacre Ricalphe pour lui donner secrètement conseil de chercher à se réfugier dans la basilique de Saint-Martin. Mérovée saisit avidement cette espérance, la seule qui lui restât. Tandis qu'il se rendait, accompagné d'une faible escorte , à Saint-Calais où l'envoyait son père, Gaïlenus , un de ses serviteurs qui était dans la confidence, se jeta sur ceux qui conduisaient son maître et les dispersa; Mérovée libre révêtit aussitôt ses habits séculiers, et il prit en toute hâte le chemin de Tours. Le prince y arriva sans obstacle, et il entra dans l'éghse de Saint- Martin pendant que je célébrais la sainte messe. Il y avait alors avec moi Raguemode , évêque de Paris, successeur de saint Germain. La messe achevée, le prince se fit connaître , et nous demanda les eulogies. * Nom

* On appelait Eulogies du pain, du se!, du vin, ou tout

(jS CHRONIQUE

répoadîmes d'abord par un refus ; mais il s'écria qu'on ne pouvait pas le retrancher ainsi sans jugement delà communion des fidèles. Après avoir examiné sa demande d'après le droit canonique, du consentement de mon collègue qui m'assistait, je lui donnai les eulogies.

Cet événement causa de grands malheurs à la ville de Tours. J'envoyai mon diacre, accompagné de mon neveu Nicétus , que ses affaires particulières appelaient à Soissons, pour informer le roi Chilpéric de la fuite de Mérovée. En les voyant, Frédégonde les traita d'espions, qui n'étaient venus que pour savoir ce que faisait le roi , et le rapporter ensuite à Mérovée. Elle les fît aussitôt saisir, dépouiller et condamner à l'exil , où ils restèrent sept mois. Le roi h son tour m'envoya des messagers porteurs d'un ordre ainsi conçu : « Jetez cet apostat hors de la sainte basilique; sinon j'irai mettre h feu et à sang tout le pays. » Je lui répondis a qu'on ne pouvait faire en un temps chrétien ce que l'hérésie, en son temps, n'avait osé faire. » Chilpéric, de plus en plus irrité , fit marcher une armée en Touraine.

Mérovée , connaissant les intentions de son père , méditait avec Contran de s'enfuir auprès

autre objet de ce genre qui avait été bénit el qui se distribuait aux catéchumènes , ou aux fidèles qui ne communiaient pas sacramenlcllemen!. Ces eulogies rappelaient les agapes des ^)reniicrs chréiiens; elles ont été remplacées par le pain bénit qu'on distribue encore aux fidèles. Le mot Eulogie signifie bénédiclion. Les personnes qui avaient encouru l'excommunication ne pouvaient recevoir les eulogies.

de Brunehault. « Je ne veux pas, dit-il un jour, qu'à cause de moi , l'église de Saint-Martin soit violée, ou que cette contrée éprouve quelque dommage. » Puis il entra dans la basilique , y passa la nuit en veilles et en prières. Il offrit au tombeau du saint Pontife , tout ce qu'il avait sur lui , et le conjura de venir k son secours , et d'obtenir de Dieu par son intercession, d'être rétabli dans sa première dignité.

Leudaste était alors comte de Tours ; dévoué à' Frédégonde , il tendait toutes sortes d'embûches h Mérovée. Chaque jour, quand ses gens s'éloignaient de la basilique, ceux du comte les attaquaient h coups d'épées et de bâtons; plusieurs furent tués ainsi , et le prince lui-même n'eût pas été épargné , si Leudaste en eût trouvé l'occasion. Mérovée désirait ardemment se venger , et exercer quelques représailles sur des gens dévoués à la reine. Marileïfe, premier médecin du roi , se rendant de Soissons à Poitiers, passa par hasard dans ce moment h Tours. Contran Boson conseilla à Mérovée de faire arrêter ce personnage. Il réussit à s'en emparer; on lui enleva tout l'or et l'argent qu'il portait , ensuite on lui ôta ses habits, et le plus ignominieux traitement lui fut infligé. On l'aurait fait périr certainement, s'il n'était parvenu à s'échapper des mains de ceux qui le frappaient, et à gagner l'église. Là, je lui procurai des vêtements , et lui ayant assuré une libre sortie, je lui donnai la facilité de gagner Poitiers.

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Mérovée s'emportait souvent en discours té méraircs contre son père et contre sa belle-mère Frédégonde, les accusant hautement de crimes et de forfaits; quoique ce qu'il disait fut en partie vrai , je ne crois pas qitela révélation de pareilles choses sorties de la bouche d'un fils, fut une action agréable à Dieu, comme j'ai eu lieu de m'en convaincre plus tard. Un jour, que j'avais été invité h sa table, il me supplia de lui lire quelques passages des livres saints pour rinstruC" tion de son âme. J'ouvris le livre des proverbes de Salomon , et je lus au hasard le premier verset qui se rencontra sous mes yeux ; c'était celui-ci: « Que l'œil de celui qui outrage son père soit arraché par les corbeaux des toiirents , et que les fils de Caigle en fassent leur proie. » { Prov. chap. 3o, v. 17. ) Je considérai en moi-même ce verset comme une sentence du ciel; toutefois il ne l'entendit pas.

Il y avait alors h Tours une femme qui faisait profession de prédire l'avenir. Gontran-Boson , qui l'avait connue au temps du roi Charibert , lui envoya un de ses serviteurs pour qu'elle lui dît ce qu'il pouvait craindre ou espérer. Il avait grande confiance en elle , car il assurait qu'elle lui avait prédit non-seulement l'année , mais le jour et l'heure de la mort de Charibert. La réponse de la prétendue prophétesse ne se fit pas attendre. « Chilpéric mourrait dans l'année, Mérovée seul lui succéderait, Contran gouvcr-

lierait le royaume pendant cinq ans. La sixième année, il serait évêqvie de l'une des villes situées sur le cours de la Loire , et il mourrait plein de jours. » Aussitôt qu'il eut reçu celle réponse , gonflé de vanité , et comme s'il eut été déjà assis sur le siège de Tours , il vint avec empressement me la communiquer. Je ne pus m'empêcher de rire de sa folie, et de lui dire : « C'est h Dieu seul qu'il appartient de découvrir l'avenir. On ne doit pas se fier aux promesses du démon , car il est le père du mensonge. » Il se retira tout confus.

Une nuit, après avoir célébré les vigiles dans îa basilique de Saint-Martin, je venais de me livrer au sommeil , quand je vis en songe un ange qui traversait les airs. En passant au-dessus de la sainte basilique , il criait d'une voix sinistre et retentissante. «Hélas ! hélas ! Dieu a frappé Chilpéric , et avec lui tous ses fils , et il n'en restera aucun de ceux qui existentpour régner après lui. » Il avait alors de diverses femmes , quatre fils , sans compter les filles.

Pendant le séjour du prince et de Gontran- Boson dans la basilique de Saint- Martin, Frédégonde qui protégeait déjà Contran, parce qu'il était fauteur de la mort de Théodebert, lui envoya un message secret par lequel elle lui demandait de persuader à Mérovée de sortir de la basilique. « Elle paierait généreusement ce service, et de riches dons en seraient le prix. » Il changea

aussitôt de conduite et de langage avec Mérovée, Croyant les assassins de Frédégonde appostés dans le voisinage , il dit au prince : a Pourquoi languir ici dans l'oisiveté, et nous tenir timidement renfermés dans l'étroite enceinte de la basilique ? Faisons plutôt venir nos chevaux, prenons nos faucons et nos chiens , allons nous exercer à la chasse, et nous divertir dans des lieux plus spacieux et plus gais. » Mérovée se laissa séduire; son inclination et l'ennui de sa captivité aidaient aux sollicitations de Contran, homme habile, et qui n'était pas dépourvu de bonnes qualités, mais ami perfide, et toujours prêt à se parjurer. Ils sortirent donc de la basilique, et s'avancèrent jusqu'à Joué , maison de campagne à peu de distance de la ville; mais personne n'attaqua Mérovée qui sortit du piège, sans l'avoir même soupçonné.

Contran, ainsi que nous l'avons déjà dit, était accusé d'avoir tué Théodebert. Le roi Chilpéric , qui avait à cœur de le poursuivre pour ce fait, imagina d'écrire solennellement au tombeau de Saint-Martin une lettre dans laquelle il demandait h ce saint pontife, s'il permettrait ou non d'arracher Contran à cet asile. Le diacre Baudin, porteur de la lettre du roi, la déposa au tombeau du saint, avec des feuilles de papier blanc destinées à recevoir sa réponse. Il attendit trois jours, et voyant qu'il ne recevait aucune réponse, il retourna auprès de Ghilpéric. Le roi alors envoya

d'autres personnes pour demander h Contran de promettre par serment qu'il ne sortirait pas de la basilique sans lui en donner connaissance. Contran s'empressa de jurer sur le voile de l'autel, qu'il ne s'en irait pas sans l'ordre du roi.

Mérovée ne se fiait point aux promesses de la prophétesse consultée par Contran - Boson ; il voulut connaître par l'épreuve du sort des saints ce qui devait lui arriver. Il plaça sur le tombeau de Saint-Martin le livre des psaumes , celui des rois et celui des évangiles. Il passa trois jours et trois nuits en veilles, en jeûnes et en prières. Alors il prit sur le tombeau le livre des rois , où il lut ce verset qui s'offrit le premier à ses yeux : Parce que vous avez abandonné le Seigneur votre Dieu pour suivre des dieux étrangers , le Seigneur vous a livré entre les mains de vos ennemis. » * Dans le livre des psaumes il trouva ce passage : « A cause de leur perfidie , ô Dieu, vous les avez renversés dans le temps même qu'ils s'élevaient. O comment sont-ils tombés dans la dernière désolation ? Ils ont manqué tout d'un coup, et ils ont péri à cause de leur iniquité **. )^

Dans l'Evangile il lut ces mots : « Fous savez que dans deux jours on célèbre la Pâque , et que le Fils de l'homme doit être livré pour être crucifié ***. »

* Rois, liv. 3. chap. 9.

** Psaume 72, v. 18. 19.

*' Evangile selon saint Matthieu, chap. 26 v. 2.

Accablé par ces réponses , Mérovée, fondit en larmes, et resta longtemps prosterné devant le tombeau. Enfin, prenant une résolution décisive, il partit accompagné de Gontran-Boson et de plus de cinq cents hommes. Arrivés h Auxerre , ville qui dépendait de son oncle le roi Contran , ils furent arrêtés par Erpon, gouverneur de cette vilie. Mérovée parvint, je ne sais comment, h s'échapper , et à trouver un asile dans l'église de Saint-Germain. En apprenant cette nouvelle, le roi Gontran entra dans une grande colère contre Erpon ; il le condamna à une amende de sept cents pièces d'or et à perdre sa place, en lui adressant ce reproche : « Puisque tu l'arrêtais , il fallait me l'amener sur-le-champ ; et puisque tu ne devf.is pas le retenir, il ne fallait pas l'arrêter. ))

Pendant ce temps-là, l'armée de Chilpéric s'avançant jusqu'à Tours, pillait, brûlait et ravavageait toute la contrée : les soldats n'épargnèrent pas même ce qui appartenait au bienheureux saint Martin, et sans aucun respect, sans aucune crainte de Dieu , ils prirent tout ce qui se trouva sous leurs mains.

Mérovée resta près de deux mois dans l'église de Saint- Germain. Enfin il quitta encore cet asile , et suivant toujours son premier dessein , il parvint jusqu'auprès de la reine Brunehault , qui était retournée dans les états de son fils. Mais les Austrasicns ne voulurent pas recevoir Mérovée. Son père entra en Champagne avec une ar-

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niée , pensant qu'il était caché dans ce pays; ne l'y trouvant pas, il se relira, sans avoir causé aucun dommage à la contrée.

Quelque temps après, le bruit courut que Mérovée cherchait a gagner de nouveau la basilique de Saint-Martin. Chilpéric fit entourer l'église et fit fermer toutes les issues. Les gardes ne laissaient libre qu'une seule entrée, par laquelle passait unpetit^iombrede clercs pour se rendre à l'office. Toutes les autres portes étaient fermées, ce qui contrariait beaucoup le peuple.

Dans le temps que je me trouvais à Paris , on vit des signes dans le ciel. Vingt rayons lumineux parurent au nord, et s'avancèrent de l'orient à foccident. L'un d'eux plus grand et plus brillant que les autres, s'étant élevé plus haut, disparut bientôt : les autres s'évanouirent ensuite de la même manière. Je pense que ces signes présageaient la mort de Mérovée.

Comme ce prince se tenait caché dans la Champagne Rémoise , n'osant se fier ouvertement aux Austrasiens , il lut découvert par les habitants de Thérouanne. Ils envoyèrent vers lui , pour lui dire qu'il vînt sur leurs terres , qu'ils abjureraient l'obéissance de Chilpéric, et qu'ils se soumettraient hla sienne. Mérovée, se fîantàces promesses, partit accompagné d'un petit nombre de ses plus dévoués et de ses plus braves serviteurs. Pour cacher leur ruse , les habitants de Thérouanne le firent entrer dans une ferme, qui fut aussi-

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tôt investie d'une troupe de gens armés. Au même instant , des messagers se mirent en route pour porter cette nouvelle à Chilpéric. En la recevant, le roi s'empressa de partir pour se rendre luimême sur les lieux. Mais dès que^Mérovée s'aperçut qu'il était prisonnier , craignant que la vengeance de ses ennemis ne s'exerçât sur lui par de longs supplices, il appela son fidèle Gaïlénus et lui dit : a Nous n'avons jamais eu qu'une âme et qu'une pensée; je te demande de ne pas souffrir que je tombe vivant entre les mains de mes ennemis , c'est pourquoi je te prie de me percer de ton épée. » Gaïlénus lui obéit, sans hésiter. Quand Chilpéric arriva , son lîls venait d'expirer. Beaucoup de personnes assurent que ces paroles de Mérovée que nous venons de rapporter , sont une fable inventée par la reine Frédégonde , et que c'est elle-même qui donna secrètement l'ordre de le tuer. Cependant Gaïlénus fut arrêté par ses ordres. On lui coupa les mains , les pieds , les oreilles et les narines , et on le fît périr dans les plus barbares tourments. Grindion finit ses jours sur la roue. On trancha la tête à Gucilian , qui avait été maire du palais de Sigebert. La plupart de ceux qui avaient accompagné Mérovée, périrent par différents supplices également cruels. On disait aussi qu'Égidius, évêque de Reims, etGontran-Boson avaient dirigé les embûches tendues à cemalheureuxprince, parce que le premier était lié depuis longtemps avec Frédégonde , et que le

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second jouissait secrètement de son amitié pour avoir tué Théodebert.

Voici ce qui se passa en Bretagne en ce tempslà ( 577 — 579 ). Ce pays était divisé en deux états gouvernés chacun par un comte. Deux de ces comtes nommés l'un Malô et l'autre Bodic , avaient fait entre eux, sous la foi du serment, un traité par lequel celui des deux qui survivrait s'engageait à protéger les enfants de l'autre , comme les siens propres. Bodic mourut le premier, laissant un fils nommé Théodoric. Malô oubliant son serment, le chassa de sa patrie , et s'empara des états de son père. Théodoric resta longtemps errant et fugitif. Dieu enfin eut pitié de lui. 11 réunit un grand nombre de Bretons, et attaqua Malo. Celui-ci périt dans le combat avec un de ses fds nommé Jacob. Théodoric victorieux remit sous sa puissance la portion de la Bretagne qui avait appartenu a son père, et laissa l'autre partie à AVarroch, fds de Malô.

Le roi Contran fit tuer les fds de Magnachairc, à cause des propos infâmes qu'ils tenaient contre la reine Austrigilde et ses enfants; et leurs biens furent confisqués au profit du trésor royal. 11 perdit presque en même temps ses deux fils atteints d'une maladie qui les emporta promptçment. Cet événement, qui le privait de postérité , lui causa un profond chagrin.

Le roi Contran envoya une ambassade à son

neveu Childcbertll , poiirluiolTrirson alliance, et lui demander une entrevue. Lesgrandsd'Austrasic acceptèrent avec empressement pour le jeune roi, etraccompagnèrent à cette entrevue. La rencontre des deux princes eut lieu au Pont-de-Pierre , sur laMeuse * Contran embrassa tendrement son neveu; ensuite il dit : « C'est en punition de mes péchés que je me trouve aujourd'hui privé d'enlants; maintenant je demande que mon neveu devienne mon fils. » S'interrompant ii ces mots, il le fit asseoir sur son propre siège, et l'installa en ces termes : « Qu'un même bouclier nous protège ! qu'une même lance nous défende ! Si je dois de nouveau avoir des fds , je ne t'en compterai pas moins comme un d'entre eux. afin qu'il règue entre vous la même affection que je te promets ici devant Dieu. )> Les grands de Childcbert firent en son nom des promesses semblables. Ils mangèrent et burent ensemble, ils l'honorèrent par des présents dignes de leur rang, après quoi ils se séparèrent en paix. Ils envoyèrent ensuite à Chilpérîc une légalion, pour lui demander de rendre ce qu'il avait enlevé au royaume d'Austrasie , ou de se préparer au combat. Mais Chilpéric, méprisant cette sommation . fit bâtir des cirques h Soissons et h Paris , et y donna des spectacles au peuple.

En ce temps-là', Chilpérîc manda auprès de

" Village entre Lannolhe et Ncurhàleau.

lui Prétextât , évêqiie de Rouen , qu'on accusait de faire des largesses au peuple pour l'exciter contre lui. Après l'avoir interrogé , le roi reconnut qu'il avait eu en sa possession des objets que lui avait confiés la reine Brunehault. On lui enleva ces objets, et il fut rélégué dans un lieu où le roi le fit garder jusqu'au moment où il serait jugé par l'assemblée des évêques. Le concile se réunit à Paris dans la basilique de saint Pierre , et Prétextât y fut amené. Le roi , prenant luimême la parole au milieu de l'assemblée , dit au prélat accusé : « Quel a été ton dessein , ô Évoque, en mariant mon ennemi Mérovée, qui devait être mon fils, avec la femme qu'il aimait , c'est-a-dire avec l'épouse de son oncle ? Ignorais-tu les dispositions des saints canons à ce sujet ? ce n'est pas le seul crime que j'ai h te reprocher, car il sera prouvé que tu as conspiré avec lui, en employant la corruption , pour attenter à ma vie. Tu as rendu le fils ennemi du père, tu as séduit le peuple par des largesses pour qu'il ne me gardât point la fidélité qu'il me devait; tu as voulu enfin livrer mon royaume h un autre. » En entendant cette accusation , lesFrancs frémissaient d'indignation , et la foule assemblée au dehors voulait rompre les portes de l'église, en arracher Prétextât et le lapider. Le roi cependant contint la fureur de la multitude.

Prétextât nia les derniers faits qui lui étaient reprochés. On fit venir alors de faux témoins qui

montrèrent les présents qu'ils avaient reçus de l'évêque pour engager leur foi à Mérovée. Lui , au contraire, affirmait qu'il n'avait jamais détourné ces hommes de leurs devoirs envers Chilpéric, et que les présents dont ils abusaient pour l'accuser, n'étaient que le retour et l'échange de ceux qu'ils lui avaient eux-mêmes apportés.

Le roi se retira alors en son logis , et nous allâmes siéger dans la sacristie de l'église de Saint- Pierre. Tandis que nous étions à conférer ensemble, tout à coup Aiétius, archidiacre de Paris, se présenta à nous, et nous ayant salués il nous dit : « Ecoutez-moi, ministres du Seigneur, qui êtes assemblés en ce lieu; voici le temps où vous pouvez honorer votre nom , et lui donner une gloire éclatante, ou bien vous exposer à n'être plus regardés comme les prêtres du Seigneur si vous n'agissiez pas judicieusement et si vous laissiez périr votre frère. » Mais on se taisait et personne ne répondait à Aétius, tant était grande la crainte des ressentiments de Frédégonde , qui par ses intrigues dirigeait toute cette affaire.

\ oyant que tout le monde gardait un silence profond, je pris la parole. « Ecoutez-moi, je vous prie , leur dis-jc , ministres sacrés du Seigneur , et vous surtout qui avez un accès plus familier auprès du roi. Donnez-lui un conseil salutaire et digne du caractère sacerdotal. Obtenez de ce prince qu'il ne s'abandonne pas à sa colère contre un prêtre de Dieu, de peur qu'il

ne perde son âme et sa gloire. » On se tut encore , et voyant que personne ne prenait la parole , j'ajoutai : «Souvenez-vous, prêtres de mon Dieu, de ces paroles du prophète : SI celui qui est chargé de veiller , voit Les iniquités de l'homme et ne les découvre pas, il sera coupable de la perte de cette âme. Rompez donc le silence, avertissez et prêchez, car c'est votre devoir. Montrez au roi ses fautes , découvrez-lui ses dangers , afin qu'il ne lui arrive aucun mal et que vous n'ayez pas à répondre de son âme. Nous avons vu périr Clodomer, pour avoir préféré la vengeance aux sages exhortations d'Avitus. La main de Dieu châtia Maxime pour ses violences contre saint Martin. Craignez donc pour vous-mêmes les suites de votre coupahle silence. » On se tut encore pour la troisième fois, et tout le monde paraissait frappé de stupeur.

Cependant il se trouva parmi les membres de l'assemblée, deux flatteurs, nom qu'il m'est douloureux de donner h des évêques , qui allèrent me dénoncer au roi comme le plus grand ennemi de sa cause. Aussitôt il m'envoya un de ses courtisans avec ordre de me présenter, à l'instant devant lui. Lorsque j'arrivai, je trouvai le roi dans une cabane de ramée. Il avait à sa droite Bertrand évêque de Bordeaux, et à sa gauche Raguemode évêque de Paris; devant eux était une table chargée de pain et de différents mets. En me voyant , le roi me dit : « 0 évêque,

tu dois rendre la justice à tous, et voilà que je ne puis l'obtenir de toi ; mais je le vois , tu consens à l'iniquité et tues la preuve de ce proverbe que le corbeau n'arrache point les yeux au corbeau. » Je répondis : « Si quelqu'un de nous, ô roi , voulait s'écarter du sentier de la justice , tu as le pouvoir de le punir; mais si tu t'en écartes toi-même qui te punira ? nous n'avons d'autre pouvoir que celui de la parole , mais tu l'écoutés si tu veux ; si tu ne le veux pas , personne n'a le droit de te condamner que celui qui a dit qu'il est la justice même. » Excité par ses flatteurs , il reprit : « Puisque je ne puis obtenir de toi la justice que je réclame, voici ce que je ferai : j'irai à Tours, j'assemblerai le peuple et je lui dirai : Elevez-vous contre Grégoire, car c'est un homme injuste. Il me refuse, à moi, qui suis roi, la justice que je lui demande, comment vous la rendra-t-il à vous-même qui êtes au-dessous de moi ? » Roi , répondis-je , tu ne le sais pas si je suis injuste. Celui-là seul le sait qui connaît le fonds de ma conscience et qui sonde les replis les plus secrets des cœurs. Si le peuple t'écoute et m'accuse, ces faussetés retomberont sur toi, qui les auras excitées. Consulte les lois et les saints canons. Le jugement de Dieu te sera redoutable si tu t'en écartes. » A ces mots Chilpéric changeant de ton , adoucit son langage, croyant sans doute que je ne remarquerais pas sa ruse, il m'offritunmets qui

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se trouvait sur la table en disant d'un air affable : « J'ai lait préparer ce mets pour toi; il n'y a que quelques volailles et un peu de pois. » Mais j'insistai en ajoutant : u Notre nourriture est de faire la volonté de Dieu , et non de savourer tes délices. Toi , qui doutes de notre justice, promets donc , afin de ne pas faire douter de la tienne, que tu ne t'écarteras ni de la loi ni des saints canons. » Alors le roi leva la main , et jura par le Dieu tout-puissant qu'il ne transgresserait ni les canons ni les lois. Satisfait de ce serment j'acceptai du pain et du vin , et je me retirai.

Mais au milieu de la nuit, au moment où je venais de réciter les matines , j'entendis frapper à coups redoublés à la porte de la maison que j'habitais. J'envoyai un serviteur qui m'annonça que c'étaient des messagers de la reine Frédégonde. Je les fis entrer, et ils me saluèrent de la part de la reine; ensuite ils me sollicitèrent de n'être point contraire à sa cause, et m'offrirent de sa part deux cents livres d'argent si je consentais k la condamnation de Prétextât. Ils ajoutèrent qu'ils avaient déjà reçu la promesse de tous les évéques , et que j'étais le seul opposant, a Vous m'en donneriez mille et d'argent et d'or, leur répondis- je, que je ne ferais autre chose que suivre l'ordre de Dieu. Je ne promets qu'une chose, c'est de m'unir aux évêques en tout ce qui sera décidé suivant les canons. » Ne comprenant pas ce que je leur disais, ils se re-

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tirèrent en me remerciant. Le matin , quelques évêques vinrent m'apporter un semblable message; je leur fis la même réponse.

Ce jour-là quand nous fûmes rassemblés dans la basilique de saint Pierre , le roi se présenta de nouveau et nous dit : « Les canons décident qu'un évêque, convaincu de vol, sera privé de ses fonctions. » Nous lui demandâmes h quel évêque était imputé ce crime. Il répondit : (c \ous avez vu les objets qui m'ont été dérobés. )) Effectivement il nous avait montré, trois jours auparavant, deux coffres remplis d'effets précieux, dont on portait la valeur à plus de trois mille sous d'or, et un sac contenant environ deux mille pièces de même métal. Le roi prétendait que l'évêque lui avait volé ces objets.

L' évêque, repoussant cette imputation, répondit aussitôt : « Vous devez vous rappeler, ôRoi, qu'à l'époque où la reine Brunehault quitta Rouen, je suis allé vous trouver, et je vous ai dit que la reine m'avait confié en dépôt cinq paquets remplis d'objets de grande valeur. Quand elle m'envoya ses serviteurs me les redemander , je ne voulus pas les rendre sans votre permission. \ous me répondîtes : «Rends à cette femme tout ce qui lui appartient , de peur que de nouvelles inimitiés ne s'élèvent entre moi et mon neveu Childebcrt à ce sujet. » Je remis alors un seul paquet aux envoyés delà reine , car ils ne pouvaient en emporter davantage. Quand ils revinrent

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chercher le reste, je vous consultai encore, et vous me fîtes la même réponse. Je leur délivrai deux autres coffres. Les deux qui sont restés entre mes mains étaient ceux qu'ils n'avaient pas encore retirés. Pourquoi donc m'accusezvous d'avoir volé des objets qui ne se sont trouvés chez moi que parce qu'ils y étaient à titre de dépôt ? »

Chilpéric, insistant toujours, dit à Prétextât: « Si tu étais dépositaire de ces choses, pourquoi en as-tu détourné des franges tissues d'or, et pourquoi as-tu distribué ces franges à ceux que tu voulais animer contre moi? L'évêque reprit : « J'ai déjà fait connaître le motif des présents que vous me reprochez. J'ai disposé de ces franges, parce que c'étaient les seuls effets précieux que j'eusse alors en mes mains pour récompenser ceux qui me gratifiaient de leurs dons. J'ai cru pouvoir en disposer comme d'une propriété personnelle parce qu'elles appartenaient à mon fils Mérovée, h qui j'ai servi de père au baptême. » Chilpéric humilié sortit à l'instant du concile.

L'embarras de ce prince était grand, car il voyait le peu de succès de ses calomnies. Vaincu par les réponses de l'accusé, il ne savait plus quel moyen employer pour satisfaire au désir de la reine. Enfin, il conçut le projet de séduire Prétextât lui-même. Il appela quelques-uns de ses affidés , et leur dit : « Allez ,• feignez de lui porter intérêt, et de lui donner des conseils

comme de vous-même ; dites-lui : « le roi Chilpéric est bon et n'est pas inaccessible à la prière. Fléchis afin qu'il fléchisse. Humilie-toi, consens à ce qu'il demande. Nous , alors nous nous pros ternerons à ses pieds , et il ne nous refusera pas ton pardon. » Les affîdés du roi lui obéirent exactement, et Prétextai séduit par leurs promesses , promit de suivre leur conseil.

Le jour suivant, nous nous assemblâmes au lieu ordinaire de nos séances. Le roi se présenta au concile et dit ù l'évêquc : a Quand tu as distribué tes présents, si ce n'était que pour t'acquilter de ceux que tu recevais, pourquoi as-tu sollicité les personnes qui en obtenaient de faire serment de fidélité h Mérovéç ?» — « On te trompe , répondit l'évêque, je ne leur ai pas demandé leur fidélité, mais leur amitié. Ton fils était mon fils spirituel; c'est moi qui l'ai apporté au baptême. Je lui cherchais des amis parmi les hommes; je lui en eusse cherché parmi les anp;es du ciel, si cela m'eût été possible. »

La dispute allait recommencer avec plus d'anîmosité; mais tout à coup on vit Prétextât se jeter sur la terre, et il s'écria : « J'ai péché ! j'ai péché contre le ciel et contre toi, ô roi très-miséricordieux ! mon cœur a médité l'homicide; j'ai voulu placertonfils sur ton trône avant qu'il fut temps. «» Quand il eut cessé de parler, le roi se prosterna aux pieds des évêques : « Entendez , s'écria Chilpéric; pieux évêques, enten-

dez. La voix dn coupable vient elle-même de confesser le détestable crime. » Pour nous , fondant en larmes, nous relevâmes le roi, qui fit sortir aussitôt Prétextât de l'église. Lui-même se retira dans son logis. Il envoya au concile le livre des canons où il est dit que l'évêc/uc pris eu homicide, sera dépouillé du sacerdoce. Le roi demanda de plus que la robe de Prétextât fut lacérée, ou qu'on récitât sur sa tête le cent huitième psaume, qui contient les malédictions prononcées contre Iscariote, ou enfin qu'il fut rendu un jugemcntqui prononçât contrelui une excommunication perpétuelle. Je m'opposai h ces demandes , en rappelant au roi son serment , par lequel il s'était engagé h ne rien faire que ce qui serait ordonné par les canons. Alors Prétextât fut arrêté en notre présence, et remis entre les mains des gardes. Comme il essaya de s'enfuir pendant la nuit, il fut frappé avec violence, et rélégué dans une île de la Manche (Jersey) .

En ce temps-lci, un breton nommé AVinnoch qui vivait dans une grande austérité, vint à Tours , se rendant en pèlerinage à Jérusalem. Ses vêtements étaient faits de peaux de brebis, sans laine. Comme il me parut un saint prêtre , je le reçus avec honneur pour l'engager à prolonger son séjour.

Dans le même temps, Samson, le plus jeune fils de Chilpéric, mourut de la dyssenterie. 11

Il8 CHRONIQUE

était né à Tournay , à l'époque où Chilpéric y était assiégé par son frère. A sa naissance Frédégonde craignant de mourir elle-même, éloigna d'elle cet enfant et voulut le faire périr; mais le roi s'opposa à cette action criminelle, et le fit baptiser. Il fut tenu sur les fonds par l'évêque lui-même; mais il ne vécut pas tout à fait cinq ans. La mère, Frédégonde, fut aussi grièvement malade ces jours-là , mais elle revint en santé.

Gonlran-Boson vint à Tours avec une petite troupe de gens armés, enleva par force ses filles qu'il avait laissées dans l'église sainte, et les emmena a Poitiers, ville qui dépendait du roi Childebert IL Le roi Chilpéric s'empara ensuite de Poitiers; ses troupes chassèrent celles de son neveu , et amenèrent au roi Énnodius , comte de cette ville. Chilpéric l'exila et confisqua ses biens; mais un an après il fut rappelé, et ses biens lui furent rendus. Gontran-Boson se sauva vers le roi Childebertll , laissant ses filles dans l'église de saint Hilaire.

La même année les habitants de Tours, de Poitiers, de Bayeux, du Mans, d'Angers, avec plusieurs autres, entrèrent en Bretagne par les ordres du roi Chilpéric , et s'étabfirent sur la Vilaine pour faire la guerre à Warroch , fils de Malô. Mais celui-ci surprit pendant la nuit les Saxons de Bayeux , et en tua la plus grande partie. Le troisième jour, il fit la paix avec les ducs

du roi Chilpéric; il leur donna son fils en otage, et il s'obligea par serment à être fidèle au roi. Il restitua aussi la ville de Vannes , sous condition cependant que s'il se montrait digne de la gouverner au nom du roi, il en paierait chaque année les tributs et toutes les redevances , sans attendre de sommation. Les troupes se retirèrent ensuite, et Chilpéric ordonna qu'on levât les bans sur les pauvres et les serviteurs do l'église qui n'avaient pas marché à farmée. Ce n'était pourtant pas l'usage qu'ils s'acquittassent d'aucune des fonctions publiques. Bientôt Warroch oubliant ses promesses , et voulant rompre le traité qu'il avait fait, envoya Eon, évêque de Vannes , auprès de Chilpéric pour cet objet. Le roi irrité, adressa a l'évêque de sanglants reproches , et le fit mener en exil.

La quatrième année du règne de Childebert II, qui était la dix- huitième du règne de Contran et de Chilpéric , ce dernier fit faire dans tout son royaume un recensement nouveau et onéreux ; pour cette cause , plusieurs abandonnèrent leurs cités et leurs propriétés, se réfugiant dans d'autres royaumes , préférant vivre loin de chez eux en étrangers, plutôt que de souffrir une telle oppression. En effet , il était ordonné que chaque propriétaire paierait une amphore de vin par arpent pour sa propre terre. D'autres charges nombreuses étaient encore imposées, tant sur

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le reste des terres que sur les esclaves , en sorte qu'on ne pouvait y suffire. Le peuple de Limoges, accablé d'un tel fardeau, s'étant assemblé aux Ralendes de mars (le i"), voulut tuer le référendaire Marc, qui était chargé de cette opération ; et il l'eût fait sans doute , si l'évoque Ferriol n'avait soustrait cet homme à un péril si imminent. La multitude rassemblée brida du moins les livres du recensement. Le roi en fut fort irrité. Il fît partir d'auprès de lui des personnes qui affligèrent ce peuple par d'immenses dommages, et qui répandirent la terreur par des tourments et des supplices capitaux. On assure que des prêtres et des abbés furent alors liés à des poteaux et soumis h différents châtiments , parce que les envoyés du roi les avaient accusés d'avoir excité le peuple a la sédition et h l'incendie des livres de compte. Ils établirent ensuite des tributs plus pesants que les précédents.

Les Bretons ravagèrent le territoire de Rennes, et y commirent d'effroyables dévastations. Leurs excursions s'étendirent jusqu'à Saint-Aubin-du- Cormier. Le roi révoqua l'exil de lévéque Eon ; mais il lui prescrivit de résider à Angers, et lui défendit de retourner à Vannes. Puis il envoya contre les Bretons, le duc Bappolène, qui exerça dans quelques endroits , des représailles de destruction , qui n'eurent d'autre effet que de redoubler la haine du peuple. Les Bretons se

vengèrent sur le territoire de Nantes et sur celui de Rennes. Ils ravagèrent les moissons , brûlèrent les fermes , dépouillèrent les vignes de leurs fruits, et emmenèrent les habitants en captivité. L'évéque Félix leur envoya une députa tion pour leur reprocher leur conduite. Ils promirent de changer, mais ils n'en firent rien.

A Paris , celte annéc-lh , une certaine femme fut accusée d'avoir abandonné son mari pour suivre un autre homme. Les parents du mari allèrent trouver le père de la femme, et lui dirent : « Faites connaître que votre fille est innocente, ou qu'elle soit punie de mort, afin que sa mauvaise conduite ne déshonore pas notre race. » — « Je sais , répondit le père , que ma fille est parfaitement innocente , et que les prcpps tenus contre elle ne sont qu'une calomnie des méchants. Pour les confondre, je garantirai par serment l'innocence de ma fiJIe. » Ils lui demandèrent de faire ce serment sur le tombeau de saint Denys; le père y consentit. Après cette convention , ils se rendirent à la basilique du saint martyr ; alors le père, élevant les mains sur l'autel, jura que sa fille n'était pas coupable. Les parents du mari, jurèrent de leur côté que le père était parjure. Une querelle s'élève aussitôt, les glaives sont tirés; ils se jettent les uns sur les autres, et s'égorgent devant l'autel même. C'étaient des personnages de haut rang, et des

preDiiers de la cour de Chilpéric. Plusieurs furent grièvement blessés ; le sang humain arrosa le pavé de l'église ; les portes du temple conservèrent les traces des coups d'épées et de javelots, et le tombeau même du saint fut témoin de l'acharnement impie des combattants. On eut bien de la peine à les apaiser ; le service divin lut suspendu jusqu'à ce que le roi eût été instruit de ce qui s'était passé. Les parties intéressées se rendirent avec empressement auprès du roi ; mais il refusa de les recevoir, et les renvoya à l'évéquc du lieu, qu'il chargea de reconnaître s'ils étaient coupables ou non , et dans ce dernier cas de les recevoir à la communion. Alors ils s'accusèrent de leurs fautes , en firent pénitence , et furent reçus par l'évêque Raguemode, qui gouvernait l'église de Paris, dans la communion des fidèles. Quelques jours après, la femme qui avait donné lieu à ce débat , fut jugée et condamnée h être pendue.

La cinquième année du règne de Childebert II, il y eut en Auvergne une inondation qui causa de grands ravages. La pluie avait duré douze jours consécutifs, et la Limagne fut tellement couverte d'eau, qu'un grand nombre de cultivateurs ne purent ensemencer leurs terres. La Loire , l'Allier et les autres affluents de ces rivières , s'enflèrent teUement qu'ils franchirent les bornes que jusque-là ils n'avaient jamais dé-

passées. Il y eut une perte énorme de bétail et de moissons, et un grand nombre d'édifices lurent renversés. En même temps le Rhône et la Saône , sortant de leurs lits , causèrent de grands dommages aux populations voisines, et renversèrent une partie des murailles de la ville de Lyon. Les pluies ayant cessé , les arbres fleurirent de nouveau , quoique ce fût au mois de septembre.

A Tours , le matin avant le lever de l'aurore , un éclair parcourut le ciel, et disparut du côté de l'orient. En même temps on entendit dans toute la contrée , un bruit semblable au craquement que produit la chute d'un arbre. La ville de Bordeaux fut ébranlée par un tremblement de terre; ses remparts faillirent être renversés, et la population effrayée s'empressa de sortir de la ville dans la crainte d'être engloutie avec elle. Ln grand nombre d'habitants se retirèrent dans les villes voisines. Ce tremblement de terre se fit sentir jusqu'en Espagne , mais avec moins de force. Cependant d'immenses rochers se déta obèrent des Pyrénées , et écrasèrent dans leur chute des hommes et des troupeaux. Dans les environs de Bordeaux, des villages et des récoltes furent brûlés , sans qu'on ait pu attribuer à cet incendie d'autre cause que la volonté de Dieu. La ville d'Orléans fut aussi la proie d'un incendie tellement violent, que les plus riches ne purent rien sauver des flammes ; et si quel-

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ques-uns parvinrent à leur arracher quelque chose , ces objets devinrent la proie des voleurs.

A tant d'aflreuses calamités, succéda une maladie terrible. Pendant que les rois étaient divisés , et qu'ils se préparaient de nouveau h la guerre civile , une espèce de dyssenterie se répandît dans presque toute la Gaule. Ceux qui en étaient attaqués étaient tourmentés d'une fièvre violente , accompagnée de vomissements ; ils éprouvaient une grande douleur de reins , et une pesanteur de tête accablante. Ce qu'on rendait par la bouche était jaune ou verdâtre ; bien des personnes pensaient que c'était un poison secret, et le vulgaire l'appelait le feu de Saint- Antoine, Ce qu'il y a de certain , c'est que quand on appliquait des ventouses aux épaules ou aux jambes , les ampoules qui en provenaient rendaient une matière purulente. Ce remède suffisait souvent pour guérir les malades, et les herbes, qu'on emploie ordinairement pour contre-poison, prises en décoction , produisaient un grand soulagement. Cette maladie commença au mois d'août; elle attaqua d'abord les petits enfants , et en fit périr un grand nombre. Nous perdîmes dans cette circonstance nos chers et bien-aimés petits enfants que nous avions portés dans nos bras, que nous avions élevés et nourris avec tant de soin ; mais essuyant nos larmes, nous nous écriâmes avec Job : « Le Seigneur nous les a donnes, le

Seigneur nous les a enlevés. Que sa sainte volonté s'accomplisse , et que son nom soit bcnl à ja-

mais ! * n

En ces jonrs-lii, le roi Chilpéric, atteint de cette maladie, tomba en danger de mort. Il commençait à se rétablir, quand le plus jeune de sesfils, qui n'avait pas encore été baptisé, tomba malade. Le voyant à l'extrémité , on le baptisa ; il y eut alors quelque relâche , mais en ce moment son frère aîné , nommé Clodebert , fut surpris des mêmes souffrances et menacé de la même mort. En voyant le péril qui menaçait ses enfants , Frédégonde fut agitée d'un repentir tardif. Elle alla vers le roi , et lui dit : « Longtemps la bonté divine nous a supportés, malgré nos péchés. Mais voilà que sa main s'est appesantie sur nous , et nous n'avons pas écouté les avertissements qu'il nous a donnés par tant de maladies et de calamités. Nous allons perdre nos fils; ce sont les larmes des pauvres, les lamentations des veuves , les soupirs des orphelins qui tuent nos enfants. Pour qui thésaurisons-nous désormais ? Ces trésors que les rapines et les malédictions ont remplis vont manquer de possesseurs. Nos celliers regorgent de vin , nos greniers croulent sous le poids du froment; l'or, Targent, les pierres précieuses abondent dans notre trésor ; et voilh que nous allons perdre ce

* Job, chap. 1. Y. 31.

que nous avons de plus précieux. Venez , je vous en prie ; brûlons ces registres de malheur et d'oppression , et contentons-nous de ce qui a suffi au roi Clotaire notre père. » Tout en parlant ainsi , la reine se frappait la poitrine ; elle se fît apporter les rôles des villes dont le revenu lui était assigné , et que Marc avait envoyés; elle les jeta au feu , et s'adressant au roi : « Qu'attendezvous, lui dit-elle? Faites ce que vous me voyez faire, afin du moins que si nous perdons nos enfants , nous échappions aux supplices éternels. » Le roi ne résista pins; il fit brûler tous les registres, et donna des ordres pour supprimera l'avenir ce genre d'impôts.

Cependant le plus jeune de leurs enfants , affaibli par ses souffrances , expira. On le porta , en grand deuil , de Braine à Paris , et il fut enterré dans la basilique de Saint-Denis.

On mit Glodebert dans une litière , et on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saînt- Médard. Le roi et la reine firent des vœux pour lui, en le plaçant devant le tombeau du saint. Mais l'enfant, dont le corps était déjh épuisé et presque sans vie , expira au milieu de la nuit. Ils lui firent donner la sépulture dans l'église de Saint-Crépin et Saint-Crépinien. Le convoi était composé d'hommes et de femmes vêtus d'habits de deuil , qui se frappaient la poitrine , et poussaient des cris de douleur, comme s'ils eussent assisté aux funérailles de leurs plus proches pa-

rents. Le roi Chilpéric fit en cette occasion de grands présents aux églises , et de grandes aumônes aux pauvres.

Dans le même temps, la reine Austrégilde , femme du roi Contran , mourut de la même maladie ; mais avant d'expirer , cette méchante femme, voyant qu'elle ne pouvait échapper à la mort, et qu'elle était sur le point de rendre le dernier soupir, ne voulut pas mourir seule , et désira que d'autres funérailles accompagnassent les siennes. Remplie de l'esprit qui animait Hérode , elle appela le roi et lui dit : « Je devais vivre encore longtemps, si je n'avais été tuée par la scélératesse des médecins. Ce sont leurs remèdes qui m'ont ôté si promptement la vie. C'est pourquoi , ne voulant pas mourir sans être vengée , je vous prie , et je veux que vous juriez par serment , de les faire périr par le glaive, aussitôt que je serai morte. » Le roi eut la faiblesse de jurer, et la reine rendit à l'instant son âme perverse. Les funérailles terminées , il se crut obligé en conscience d'accomplir l'engagement inique que son épouse lui avait fait contracter. Les deux médecins qui avaient soigné la reine pendant sa maladie, furent mis h mort par l'ordre de Contran; la peur du parjure le fit meurtrier.

Après la mort de leurs fils, Chilpéric et Frédégonde, accablés de chagrin , se retirèrent pen-

dant le mois d'oclobrc, dans le château situé au milieu de la forêt de Villers-Colterels. La reine détermina son mari h. envoyer son fils Clovis h Braine; elle espérait qu'il n'échapperait pas h la mort , car la maladie qui avait fait mourir les jeunes princes ses frères, y régnait alors avec une violence extrême. Mais la contagion l'épargna, et il ne l'ut nullement incommodé.

Le roi vint ensuite à Chelles , bourgade des environs de Paris; quelques jours après son arrivée dans celle résidence , il rappela Clovis auprès de lui.

Je vais raconter maintenant comment mourut ce jeune prince. Pendant qu'il était h Chelles avec son père, il tenait des discours imprudents, et laissait échapper des paroles indiscrètes et présomptueuses : « Que la mort de ses frères lui assurait la royauté sans partage; que la Gaule tout entière lui serait soumise; que son empire y serait sans bornes et universel; que ses ennemis tombaient enfui dans ses mains, et que leur sort dépendrait de sa volonté. » Allant même encore plus avant , il nommait ouvertement sa bellemère Frédégonde, et lui prodiguait les reproches et les dillamations. La reine apprit ces propos ; elle en fut effrayée , et elle résolut de prévenir l'effet de ces menaces.

Quelques jours après, quelqu'un h qui ce rôle avait sans doute été confié, vint trouver la reine avec un feint empressement, et lui dit : « O

DE GRÉGOIRE DE TOURS. î'iQ

reîne, si lu as perdu tes enfants, tu ne dois imputer ce malheur qu'au crime de Clovis. Il aime une de tes femmes, dont la mère adonnée à la magie, a fait mourir tes enfants par ses maléfices. Je te donne cet avertissement dont tu pourras profiter, car tu ne dois pas espérer un meilleur sort que celui qu'on a fait subir h tes enfants. »

Aussitôt Frédégonde , feignant d'être frappée de crainte, mais étant plutôt enflammée de fureur, fait saisir la jeune fille sur laquelle Clovis avait jeté les yeux. Elle la fait dépouiller, la fait battre de verges, lui fait couper les cheveux qu'elle avait fort beaux. Ensuite elle attache cette longue chevelure au bout d'une perche, et la fait planter en face du logement de Clovis. La mère de cette jeune fille fut aussitôt jetée en prison , puis livrée à la torture , et la violence des tourments lui arracha l'aveu que l'accusation portée contre elle était vraie.

Frédégonde accourut aussitôt auprès de Chilpéric; tour à tour humble et hautaine , suppliant et commandant à la fois, elle obtint d'être vengée de Clovis. Le roi partit pour la chasse, et envoya dire h Clovis de venir le rejoindre. Quand le jeune prince arriva , les ducs Didier et Bobon , selon l'ordre qu'ils en avaient reçu , se précipitèrent sur lui , et le désarmèrent. Ensuite on lui ôta ses habits; on lui en donna de grossiers; on le chargea de liens, et on le conduisit ainsi à la reine.

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Frédégonde le retint trois jours en prison, essayant si par artifice , elle ne pourrait pas en arracher quelque aveu qui donnât plus de force à l'accusation. Mais le prince nia avec indignation et persévérance , seulement il fît connaître un grand nombre d'amis dont il s'était ménagé l'affection.

Les trois jours écoulés , Frédégonde le fit charger de chaînes et transporter au-delà de la Marne , dans la ville de Nogent. Dès qu'il fut arrivé dans la prison où il devait être gardé, on lui plongea un couteau dans le cœur, et on l'enterra h l'endroit même où il avait été tué. Cependant des messagers vinrent annoncer au roi que son fils s'était lui-même percé le cœur , ajoutant que le couteau dont il s'était frappé était encore dans la plaie. Trompé par ces rapports , Chilpéric ne versa pas une larme sur celui qu'il avait pour ainsi dire livré à la mort h l'instigation de la reine. Tous ceux qui lui avaient été attachés furent recherchés et poursuivis de tous côtés. Sa mère Audovère , enfermée au Mans , dans un couvent, fut arrachée de cet asile, et mise à mort au milieu des supplices. Sa sœur, Childérinde, fut conduite dans un monastère par les pages de la reine ; on la fît changer de vêtements , et on fenfrrma dans ce couvent où elle est encore. Tous les trésors de ces deux princesses furent confisqués au profit de la reine.

La femme à qui la torture avait arraché des

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paroles accusatrices contre Clovis, fut condamnée à être brûlée. En allant au supplice, la malheureuse protestait de son innocence et de celle de Clovis, en disant que ses prétendus aveux n'étaient que des mensonges. Muis ses protestations furent vaines ; on la lia h an poteau, et elle fut brûlée vive. Le trésorier de Clovis fut arrêté à Bourges par Cappan , comte des écuries du roi , garrotté et amené à la reine. Il allait être exposé à différents supplices, lorsqu'à ma prière, la reine lui fît grâce.

Dans le même temps , Cliiipéric rendit un décret par lequel il ordonnait que la Sainte-Trinité fût simplement appelée Dieu, sans distinction des personnes , disant qu'il était indigne de donner à Dieu un nom de personne comme à un homme de chair, et affirmant que la personne du Fils était la même que celle du Père , et celle du Saint-Esprit, la même que celle du Père et du Fils; qu'ainsi l'avaient cru les patriarches et les prophètes, qu'ainsi l'avait déclaré la loi. Il me fit lire ce décret, et me dit ensuite : «J'entends que ce soit là désormais la règle de ta foi et de celle des autres docteurs. » Je lui répondis : « 0 roi, abandonnez une telle croyance, et suivez ce que nous ont enseigné les apôtres, et après eux les docteurs de lEglise; ce qu'Hilaire et Eusèbe nous ont appris , ce que vous avez confessé vousmême dans votre baptême. Prenez garde de

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loniber dans l'hérésie, et soyez bien convaincu que la personne du Père est autre que la personne du Fils, autre que la personne du Saint-Espril. Ce n'est ni le Père, ni le Saint-Esprit qui s'est fait homme, mais le Fils; c'est le Fils de Dieu qui , pour la rédemption du genre humain , a voulu naître d'une vierge. Ce n'est pas le Père qui a souffert, ni le Saint-Esprit , c'est le Fils. En ce que vous dites des personnes, il ne le faut point entendre corporellement , mais spirituellement. Ces trois personnes réunissent en elles une même gloire , une même éternité , une même puissance. » Le roi mécontent me dit : « Je ferai voir mon décret à des gens plus sages que toi, qui s'accorderont à mon opinion. » Et il me quitta tout irrité.

Quelques jours après, arriva Salvius , évêquc d'Albi ; il commanda qu'on lui lût son décret, en le priant de se ranger de son avis. Mais l'évêque fut tellement indigné , que s'il eut tenu le papier sur lequel était écrit ce décret, ill'aurait mis en pièces. Dès lors le roi abandonna son dessein.

Chilpéric écrivit des livres de poésie, a la manière de Sédulius; mais les règles de la versification et de la mesure y sont h chaque instant violées. Il lui prit aussi fantaisie d'ajouter des lettres h notre alphabet; ce sont l'w, des Grecs, puis ae , ihe, \vi , qui devaient être représentés par les caractères suivants : n , M , z, n. Il envoya des

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ordres dans toutes les villes, pour qu'on en montrât l'usage aux enfants; il voulut qu'on eflaçât avec de la pierre ponce tous les anciens manuscrits, pour en faire d'autres copies, où seraient employés les nouveaux signes.

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