‹ Chronique de J. de Lalain (volume 3)Chapitre 106 sur 110 · CHAPITRE C · texte numérisé non relu

CHAPITRE C

Comment missire Jacques DE-LAULiir^ icF»s» cb qp'iii

EUT PRIS Lk PLACE D'AuOENOHEy ALLA DBy<eR8 LE DUC AU SIÈGE DEVANT PoUCQVESy QU PlTEUSBltSHT U;PIKA SES JOURS (AR LE JET d'uN CANON.

i^P&ès ce qu'icelle place fut arse et démoli«vinc^$îi^ Jacques de Lalain s'en retourna devers le duc so» souverain seigneur qui tenoit le siège devairiiia forteresse de Poucques; et fut le troisième jeur de juillet au soir que le bon chevalier arriva au si^e de Poucques,etle lendemain matin il alla ouïr trois messes sans bouger, en la tente du duc, et pailaà nn notable docteur de Tordre des Frères prêcheurs nommé maître Guy de Dodzj en confession: car il faisoit conscience du feu qu'il avoit par Pordonnance du duc fait bouter en la forteresse de Audenone. Après icelles messes dites et célébrées, messire Jacques monta à cheval, pour ce qu'il étoit un peu blessé en une jambe, et alla voir une bombarde que le duc faisoit jeter pour abattre et démolir la muraille dUcelui châtel de Poucques, c'est à sçavoir entre la porte et une tour qui étoit très forte, et aussi d'autres engins à poudre, et autres veuglaires (armes à feu) comme de petits canons. Le seigneur de Saveuses et autres seigneurs avoientfait faire des tranchées et approches en plusieurs lieux, et étoit la place fort approchée et battue: messire Jacques de

Lalain regardant ces besognes, choisit Toisoti-d^Or duquel il étoit très fort accointéi et dit tout en souriant à Toison-d'Or, ainsi comme par farce et abattement, la manière et comment il avoitpris la forte resse de Audenone; et puis quand messire Jacques eut vu les approches, et bonne espace soi dévisé à Toison-d'Or, cdui Toison lui dit: «Messire Jacques, il est temps d'aller reposer votre jambe: car maître JeanCaudetle chirurgien de monseigneur leduc,dit qu'elle veut le l^pos. » Lors messire Jacques répondit qu'il s'en alloit dîner, et à l'après dîner ne se bôug^oit de son logis pour le repos de sa jambe, en laquelle comme dessus est dit avoit été un peu blessé. Mais la perverse et maudite fortune ne le voulut souffrir, car quand ce vint environ quatre heures après midi, le dit messire Jacques monta à eheval et s'en retourna voir les approches, où il trouva de rechef Toison-d'Or au lieu et place où le matin il l'a voit trouvé. Et s'étoit mis celui messire Jacques tout à cheval à couvert d'un gros arbre, et' là regardoit Pabatture qu^aVoit fait la bombarde dedans la muraille de la dite forteresse de Poucques. Lors Toison-d'Or s'approcha d'icelui messire Jacques, et se pritàdeviserà lui et lui dit: «Monseigneuir commentvous vousdeviez reposer votre jambe, et ne deviez point partir de votre logis cet après dîner. » Le bon chevalier regarda Toison-d'Or en souriant, et lui dit qu'il lui commençoit à ennuyer d'avoir été en son logis si grand espace.

Or advint, ainsicomme messire Jacques de Lalain faisoit devises à Toison-d'Or, alla venir messire AdoU

phedcClèves seigneur de Rayestain, lequel tout droit s^en alla grand' allure soi bouter tout droit dessous la manteau d^une bombarde pour la doute du trait de ceux de la forteresse j après lui yenoit le bâtard de Bourgogne yêtu d'un paletot (manteau) d'un très riche drap d'or cramoisi, et portoit sous son bras un crennequin^^'^ctavoit ceint un carquois garni de traits. Lors quand messire Jacques de Lalaiu vit les deux seigneurs dessus nommés, lesquels s'étoient mis dessous le manteau de la bombarde, descendit de son cheval et s'en alla deviser avec les dits seigneurs de Ravestain et le bâtard de Bourgogne; et était Toison-d'or assez après.

Or estvéritéque on fait aux deux cotés d'unebom« bardeet d'un manteau, tranchées et fossés pour être à €ouyert,tant pour aviser Tabatturequela bombarde fait, comme aussi pour le cannonier prendre sa visée; maisà icelle bombarde n'étoient encores faits les tranchées et fossés, et y a voit àdeux cotés du manteau quatre pavois, c'est à sçavoir à chacun câtédeux.

Le seigneur de Ravestain, le bâtard de Bourgogne et messire Jacques de Lalain se prirent à regarder Tabatture que faisoit la bombarde contre la dite muraille de la forteresse de Poucques,et tous trois cuidoient (croyoiént) bien être taudis(couverts) contre le trait de la place: mais messire Jacques de Lalain «toit dehors le manteau de la bombarde au couvert d'un pavois regardant la place. Si advint à cette henre qu'un cannonier étant dedans l'une des tours

(i) Sorte d'^armtire de t^te. J. A. B.

delà dite forteresse avoitaSusté un veuglaire^'^pour battre le manteau de la bombarde, qui d^aventure avoit son veuglaire chargé; si y bouta le feu , et férit la pierre du dit veuglaire, le pavois, derrière lequel étoit messire Jacques de Lalain; et là fut féru eh la fête de l'éclat d^une pièce de bois, qui étoit ad devant du pavois au dextre côté, et au dessus de Toreille, tellement qu*il eut le coin de la tête emporté , et partie de la cerveSe, et chut à la renverse tout étendu par terre, sans que oncques il remuât pied nî jambe. Alors un frère Carme alla à lui, et moult dévotement lui raraenoit et mettoit en mémoire Dieu et la glorieuse Vierge Marie. Et quand mes* sire Jacques de Lalain ouït parler de Dieu et de la Vierge Marie, que tant avoit aimée, que pour Ta» mour d^eOe il avoit pris le mot et devise de la nompareille^ il tourna son en'tendeinent devers le dit Carme cuidant (croyant) parler, mais il étoit si op* pressé de la mort,qu*il ne pouvoit former parole par manière qu*on le put entendre. Toutes fois il join* dît (joignit) les mains, et mettoit peine à parler et avoit entendement, comme disoit le Carme.

Et né demeura guère, que le bon chevalier fîna ises jours, qui fut moulf grand dommage, car pour le temps qu^il régna au monde, pareil de lui on n'eût sçu, ni pu trouver en nulle terre, plus parfait, plus preux, plus vaillant, iii plus hardi cheva* lier. Et quant est à parler de ses vertus, il n*est langue humaine, tant soit facondieuse, qui au long

{i) Sorte dWme» k feu. J# A. B-

les sçût décrire. Il fut chevalier doux, humble, amiable et courtois, large aumônier et pitoyable. Tout son temps aida les pauvres veuves et orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons. Et premièrement c'étoit la fleur des chevaliers j il fut beaa comme Paris le Troyen : il fut pieux comme Énée; il fut sage comme Ulisse le Grec: quand il se trou- Yoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le Troyen , mais quand il se véoit ou sentoit être au dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire, ni plus humble. Dommage fut que plus long temps ne régna: car quand mort le prit, il n*avoit qu'environ trentedeux ans d'âge. A sa mort perdirent moult ses amis, en spécial un sien frère qu'il aimoit moult chère* ment, pour ce qu^il véoit être en lui grande apparence et beau commencement, car tous €QS faits, dits, et mœurs tournoient tous à vaillance et bonnes vertus. Et doncques, pour la belle apparence que véoit messire Jacques de Lalain en son frère Philippe, il avoit du tout conclu en soi, que les guerres de Frandre achevées, pour la grand'amour qu'il avoit à icelui son frère, lui donner tout tel droit et action qu'il lui pouvoit écheoir après le trépas du seigneur de Làlain son père, c'est à savoir la seigneurie de jLalain : car tout sou vouloir si étoit de s'en aller user sa vie et exposer son corps au service de notre seigneur, et de soi tenir eu frontières sur les marches des infidèles» sans jamais plus retourner par deçà , en retenant certaine pension d'argent pour son état entretenir, tel que parle seigneur de Lalain son père et ses prochains parents

^t amis et été avisé et conclu ensemble, mais à jDieu ne plut qu'ainsi se fit.

Pour la mort du bon chevalier, dont ci est faite mention fat mené grand deuil, et grand bruit par tout Fost du bon duc Philippe de Bourgogne, lequel quand il en fut averti, en pleura moult tenr drement, et lui churent les larmes des yeux si très abondamment tout contreval de la face, et en eut le coeur si très étraint, qu'un seul mot de sa bouche ne pQuvoit issir. Moult grand deuil en fut mené par tout Fost, et n'est point à croire les pleurs et regrets que tous faisoientjcar à les voir, sembloit à chacun avoit perdu leur meilleur ami. Si est assez à croire que quand un grand ost est joint ensemble, on oit (entend) la noise et le bruit de trompettes, de hommes et de chevaux, de tambours, de flûtes et de plusieurs autres choses, bien d'une bonne lieue loin: mais pour la mort du bon chevalier, Fost fut tellement accoisé, (silencieux) qued^un trait d'arc arrière onnesefût aperçu qu'il y eût eu personne, tant étoient tristes et déplaisants de la mort du bon chevalier. ^

Laquelle mort venue à la connoissance du seigneur et de la dame de Lalain , leur fut moult dure à porter j et est bien à croire que ses trois oncles, le seigneur de Créquy , messire Simon et messire Sanche de Lalain, lesquels pour lors étoient en Fost, furent moult tristes et déplaisants, quand ils furent avertis de sa mort^ et non sans cause, car tous pou-^ yoient dire et affirmer, que jamais telle perte il$ p'avoienteue. Nonobstant la perte, si se devoient-il$

réconforter^ car tant que livres dureront , sa bonne renommée et ses nc^Ies et hauts faits reluiront sur terre.

Après la mort du bon chevalier, par ses bons, et loyaux serviteurs, son corps fut mis et appareiUéà grands pleurs et regrets sur un chariot couvert de noir bien attelé de bon chevaux, et mené et conduit jusquesàLalain, auquel lieu à sa venue, le deuil s'encommença moult grand, tant du seigneur de Lalain comme de la bonne dame, laquelle démena telle douleur^ que tous ceux qui la véoient furent contraints die partir (prendre part) à ses larmes: car tant Faimoient chèrement que leur deuil ne pouvoit cesser: mais un chacun jour continuoient de faire regrets et complaintes de la piteuse mort de leur cher fils.

Le corps du vaillant chevalier fut mis jus de la litière, et porté en la grande salle de Lalain, où il fut posé et mis jusques à ce qu'il fût porté enTc- ^lise où sa sépulture éloit élue pour l'enterrer. Vigiles et ijraisons furent cette nuit chantées et dites moult dévotement: puis le lendemain, le service divin accompli, ainsi comme au corps appartenoit, fut à grandes pleurs et lamentations mis en terre; Et du dessus du corps fut fait un moult notable sépulchre et riche, où étoient xichement empreintes et entaillées les trente-deux bannières et enseignes de tous ses côtés, et dont il étoit issu et au dessus, un épitaphe écrite^ et entaillée ea pierrci dont la teneur s'ensuit.

Cy g[ist abscons en close sépulture Cil dont jadis ses montres fit nature , Et dont la terre en ombreuse clôture Resplend du corps , plus qu or fin en peinture.

Cy gfist celluy, dont des pleurs le ciel s euvre , Et est pitié qnaud terre mort le cuevre , Et qu engloutie en soy contient telle œuvre , Dont au monde est disette du recuevre.

Cy gist d'honneur Texemplaire assouvie , Le miroir clair de haute et noble vie , Des bons spectacle, et l'aiguisoir d'envie. Par avoir trop gloire en soy deservie.

Cy gist l'honneur des hautes cours royales, L'assemblement des vertus triomphales , La lampe ardente en chambres, et en sales , Dont tout œil prit clartés espéciales.

Cy gist le fond d'humilité parfondc, Vestu de fer, l'un des fiers corps du monde. Et dont parfelle à enfondre s'abonde :

C'estoit des preux une image seconde.

Cy gist celluy, qui clair plus que d'ivoire j Prit chasteté pour pilier de sa gloire , Et pour atteindre à louable victoire , Scachant qu'ordure y est contradictoire.

Cy gist celuy qui fut des bons Texemple, Revèrendeur de Dieu et de son temple , Vray, sobre et large^ et tel, quand le contemple, Que son los vaut que terre et ciel s'en emple.

Cy g^st celuy qui soubs trente ans d'âge . Dix et huit fois fit armes non par gage , Dont de tel âge et de tel personnage, Le monde avoit en merveille Touvrage.

Gy gist celuy, qui telle avoit audace , Qu'en bataille onc de fer ne couvrit face: Mais attempréde froideur comme glace, l'oujours rtionneur emporta de la place.

Cy gist celuy, qui es guerres Gantoises, Acquit d*honuéur autant que mains Grégeoises Entre Troyens, durants leurs felles noises. Et dont gloire a survolant mille toises.

Cy gist celuy, qui attenta fortune.

Et ne ^raigiioit tii mal ni infortune:

Mais jlerdi^e konneiir, et porter famé brune te resoigiioit tant qu^bomme soubs la lUne.

Cy gist celldy qui estoit perle élite Des vaillants corpë, en d tirée petite, tit dont n'est bouche àii monde qui s'acquité A luy donner son los selon niérite.

Cy gist celuy , qui en seule personne Tint Pas d'un an à Chàlons sur là ^onne: Dont dtt haull los ^ué bouche lui en donne^ L'air s'enrichit^ et lé ciel eii résonne.

Cy gist celluy, qui France et Angleterre > Caistille, Ecosse, Italie et Navarre, Portugal tout parvoyagea par terré, Quérant les bons pour los entre eux àcqùèrre,

MESSIKE JACQUES DE LALAIN. Sgi

Cy gist cduy d'un immortel renom, Le Chevalier 9 qui de Lalain eut nom^ Lequel Gantois subit, mais par bel , non , Firent chéoir sous le coup d'un canon.

Cy gist celluy que toute humaine gorge Doit extaller comme fin or sur orge^ Sa gloire et bruire en palais non en porge> (i) Car meilleur fut , que nul escrit de George (^).

(i) Porgc pour porche, portique.

(q) Georges Ghastellain signe ordiDairement ainsi J. A.B.

tous ses écrits

Fin.

Page 1