C.Iolairc étant mort, son fils Dagobert lui succéda et
continua à traiter saint Eloi avec toute l’amitié que méritaient scs qualités , au point qu’il excita la jalousie des courtisans; mais sa charité, sa douceur, son humilité et sa patience finissaient par étouffer tout sentiment d’inimitié. Réservé dans .scs gestes, grave dans .sa démarche, modeste dans son air, il parlait peu, quoique doué d’une éloquence persuasive, et passait des jours entiers à prier.
Il avait la grâce des larmes , dit le légendaire.
‘Ce qu’il gagnait par le travail de scs mains, il le consacrait à racheter les esclaves. Romains, Gaulois,
Rrctons, Maures, tous les hommes étaient scs frères; il rendait souvent la liberté à vingt, trente et quarante malheureux à la fois. Les Saxons surtout qui, à cette éj)oquc , étaient arrachés à leurs foyers et chassés par le ' monde comme des troupeaux de bêtes, attiraient sa sollicitude. Aussi sa réputation s'étendit bientôt au loin. Quiconque arrivait à la cour du roi des Froncs, R.arbare ou Romain, .allait d’abord le visiter. Combien dé fois ne
donna-t-il pas ses propres bracelets d’or, sa riche ceinture, sa bourse ornée de pierreries et jusqu’à sa chaussure, à ceux qui étaient dans le besoin! Quand des étrangers demandaient la demeure de ce saint homme: Allez, répondait-on, et là où vous trouverez une foule de pauvres rassemblés, vous êtes sûr d’y voir saint £loi. En effet, de même que les abeilles entourent la ruche, de même il était constamment environné de pauvres. En un mot, il suivait à la lettre le précepte de l’apôtre: Habentct victuum et vestitum, his contenti simus.
Au commencement, pour paraître en public, il était richement vêtu. Une robe de soie brodée en or, et une ceinture d’or ornée de diamants, d’où pendait une bourse également travaillée en or et en pierreries , composaient son costume. Cependant il portait toujours un cilice sur le corps. Dans la suite, il quitta ce luxe, sacrifia ces ornements au profit des nécessiteux, se ceignit d’une corde, se couvrit d’habits grossiers et souvent il marchait pieds-nus.
Dagobert chérissait tellement saint Éloi, que parfois il quittait les princes, les grands et les évêques et allait s’enfcniicr dans la petite chambre de son favori, pour jouir de sa conversation et de ses conseils.
Enfin Clovis H monta sur le trône, après la mort de son père Dagobert , et peu après , saint Éloi fut nommé évêque de ISoyon. 11 se mit aussitôt à parcourir les villes dont la direction spirituelle lui était confiée. Les Flamands (1),
(1) Aucun écrivain avant saint Ouen ne fait mention de la Flandre. Wastclain pense qu’alors ce nom ne s’appliquait qu'au territoire do Bruges, d'après les termes mêmes de cc passage. Jusqu'au ix" siècle, les Flamands n’occupèrent que le territoire où s'élèvent aujourd’hui Bruges, l'Ecluse, Damme, Aerdeubourg, Middclbourg et Iscudjk, fuit
les Anversois , les Frisons , les Suèves et les Barbares , habitant les côtes de la mer, le reçurent d’abord en ennemi ; mais rien n’était capable de refroidir son ardeur. Toujours patient et humble , il subjuguait ces hommes à moitié sauvages , en répondant par des prières à leurs injures et à leurs coups, et en montrant en même temps la fermeté qu’exigeait sa mission. Malgré les dangers qui l’environnaient , il faisait renverser les temples des idoles, et les remplaçait par de pieuses fondations.
La Flandre surtout fut l’objet de sa sollicitude. H parlant peu-à-peu à adoucir les caractères farouches auxquels il prêchait le christianisme , et bientôt des champs auparavant stériles et incultes se couvrirent de moissons, car il savait que le travail du corps est le premier pas vers l’amélioration de l’esprit. Des volumes ne contiendraient pas les détails de tous les bienfaits qu’il répandit sur le pays , et de tout ce qu’il eut à souffrir durant ses prédications.
Enfin sentant sa fin approcher , il réunit autour de lui ses serviteurs et ses disciples et, dans un discours touchant, leur fit ses derniers adieux, au milieu des cris et des sanglots des assistants. Le saint homme les consolait eux-mêmes au lieu de recevoir d’eux des consolations, et tandis qu’il récitait une prière pour appeler sur son troupeau la protection du Seigneur , son âme s’envola vers le ciel, et les chœurs des anges la reçurent au milieu d’une divine harmonie.
Le lendemain une multitude considérable afflua dans la
observer Henichenius, ( voyes Acta soHctorum Belgii ttlecta, t. I, p. 465. ) Cet auteur croit que Rodenbourg , maintenant Aerdenbourg, fnt anciennement la capitale de la Flandre.
lôs
ville de Noyon , afin d’assister à ses fanérailles. La pins profonde douleur régnait sur tous les visages, on eut dit que chacun avait perdu un père. La princesse Bathilde elle-même y vint avec ses fils. Elle eut bien voulu qu’on transportât le corps au monastère de Chelles, mais le peuple de Noyon tenait tellement à le garder, qu’il y eut presque une révolte à cette occasion.
Un cortège immense suivit le cercueil. Oûoiqti’il Y eut un lieu très-marécageux à traverser, pour porter les dépouilles mortelles à leur dernière demeure, la princesse ne voulut point monter à cheval , et marcha tout le chemin, affrontant la rigueur de la saison d’hiver, et le vent glacé qui régnait (1).
Les gémissements et les sanglots du peuple s’élevaient jusqu’au ciel , au point qu’on entendait à peine les cantiques funèbres chantés par les ecclésiastiques. Tel fut l’homme qui vint enseigner la parole de vie à nos barbares ancêtres et qui fonda l’église sur l’emplacement de laquelle fut bâtie Saint-Sauveur.
Comme il devait arriver souvent, alors que les églises n’étaient construites qu’en bois (2), des incendies venaient
(1) Bathilde, Anglo-Saxonne de naissance, fut emmenée encore bien jeune dans la Gaule et vendue comme esclave à Erchinoalde, majordome du roi. Clovis II , frappé de sa beauté, en fit son épouse et en eut trois fils qui, quoiqu'adolescenfs, gouvernèrent l'un la Neustrie et Bourgogne, l'autre l'Austrasie. Bathilde fut longtemps la tutrice de ses fils couronnés et déploya une grande sagesse dans sa conduite. Renonçant ensuite aux vanités de ce monde, elle se retira au monastère de Chelles qu'elle avait fondé , et y mourut en 680. Elle fut mise au rang des saintes.
(2) Un grand nombre d'auteurs ont soutenu que c'est à ces constructions xyloïdiques qu'on doit attribuer l'origine de l'architectui'e appelé» gothique. Nous noos rappelons avoir lu dans l’JSssai tur la italitliqu»
détruire ce qui avait coûté tant de peine à fonder; mais heureusement , une fois que la piété des fidèles avait pris un lieu en vénération, aucun sacrifice ne paraissait trop grand , en ces temps de ferveurs , pour y maintenir ce qui en était l’objet. Aussi il n’est peut-être pas d’exemple qu’aucune de ces premières églises ait disparu. On les agrandit, on les reconstruisit plus tard en briques ou en pierres, mais la tradition de la fondation se perpétuait, et la chapelle ou l’église avait beau être détruite par le fer on par le feu, elle surgissait constamment de ses cendres, et traversait les siècles comme un immortel témoin des généreux efforts des premiers apôtres du christianisme pour civiliser l’Europe.
L’église de St-Sauveur ayant été brûlée, on saisit, en 1127, l’occasion de la présence de l’évêque de Tournai, du roi de France et d’un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques du pays, réunis pour les obsèques du malheureux Charles-le-Bon , qui eurent lieu en grande pompe à l’église de St-Christophe sur la place, où l’on avait transporté le cadavre à cet efiet, on saisit, disons-nous, cette occasion pour bénir de nouveau St-Sauveur qui venait d’avoir été reconstruit.
Plus de deux siècles s’écoulent sans qu’aucun événement remarquable nous soit transmis sur cette église , lorsqu’on 1358, des ouvriers plombiers qui travaillaient à réparer les gouttières , occasionnèrent un nouveau malheur. Ayant quitté leur ouvrage pour aller boire dans un cabaret voisin , ils eurent l’imprudence de laisser là leurs réchaux
anciennt de la Belgique, par M. le baron de Reiffenberg, qne dan* an ouvrage anglais *ur cette matière, on montrait, à l’aide d’une luite de planche* , la transition des construction* en boi», aux forme* de l’architecture gothique.
allumés. La chaleur eut bientôt fondu le plomb qui mit le feu a la charpente, de sorte qu’en revenant, les ouvrière trouvèrent une partie du toit déjà dévorée par les flammes. Malgré tous leurs eflbrts, l’incendie 'se propagea rapidement et consuma l’edifice presque en entier. ‘ ‘
Ce n était encore à cette époque qu’une simple église paroissiale; ce ne fut qu’en 1601, qu’elle devint eollégiale.
C’est à Saint-Sauvenr, que, le 80 avril U78, l’archiduc Maximilien, époux de Marie de Bourgogne, tint un chapitre solennel de l’ordre de la Toison d’Or.
II y avait à l'église de St-Sauveur, le dimanche des Rameaux, une procession célèbre. Depuis 1667, elle était accompagnée d’une multitude de pénitents trainant de grands boulets de fer attachés à des chaînes ; d’autres étaient chargés de grands croix de bois ; d’autres avaient la tète couverte de sacs de différentes couleurs. On en voyait habillés à la romaine , pour imiter la garde qui accompagna Jésus, et plusieurs représentaient des génies chantans des psaumes de pénitence ou déclamant des vers flamands. Une rangée d’hommes, portant des torches allumées, bordait de chaque côté ce cortège, qui se terminait par une nombreuse cavalcade composée de gens vêtus en soldats romains représentants la garde de Pilate. On portait aussi dans eette procession plusieurs statues des souverains de Flandre, entre autres celle de Philippele-Bel.
Marie-Thérèse, par un édit du 2 mars 1778, supprima ce cortège , et il fut défendu , sous peine d’emprisonnement , de porter autre chose que la Vierge-aux-septdouleurs.
A Anvers et à Louvain , une procession à-peu-près semblable avait également lieu le jour des Rameaux.
L’intérieur de l'église de St-Sauveur est d’un aspect
très-imposant. On admire surtout, en entrant au cbœuf , la superbe statue en marbre blanc , représentant Dieu la père. Ce morceau de sculpture, dû au ciseau de Quellyn , fut posé le U novembre 1682, L’emplacement est parfaitement choisi.
Tbisrkt d’Abace avait trente-huit ans lorsqu'il perdit sa première femme Marguerite, veuve de Charles-le-Bon. h’Europe en armes courait de nouveau vers la Terre Sainte pour reconquérir le pays qui avait vu mourir le Sauveur du monde (1).
Le comte de Flandre , voyant que son peuple jouissait 4’assez de trancpiillité pour lui permettre tme absence momentanée, et voulant saisir l’occasion de donner une qoble distraction à la douleur qu’il éprouvait de la mort d’une épouse chérie , prit la croi:^ avec trois cents cheva-
(1) La plus grande alTaire de l'Europe au xii« siède, l'entreprise qui occupa le plus uniTersellement les cours elles peuples, fut la conquête de la Terre Sainte. Il y avait eu une première croisade à la fin du xi* siècle, une seconde au milieu et une troisième à l'époque dont nous parlons. La quatrième, projetée en 1195. prêchée en 1902 par Foulques, curé de Neuilly, amena pour principal résultat la prise de Constantinople par les croisés. Le comte de Flandre, Baudouin, fut déclaré empereur d'Orient. Les événements de cette croisade , par rapport aux comtes do Flandre et à la noblesse do ce pays, ont été rassemblés par le père d’Outreman , dans sa Corutanttnopolis Belgica, Tournay, un vol. in-4®. Ducange en a beaucoup profilé, et la plupart des historiens ont ignoré cet écrivain. Gibbon déclare lui-même iju'il n'a pu s'en procurer un exemplaire.
Voyei à ce sujet VHistoirB îles croisade», par Michand, tome iii , p. 96. Soit dit en passant, il y a dans le livre d’Outreman, une mine féconde non cucoie explorée, pour les historiens de la Belgique,
liera belges et s’embarqua pour l’Orient, Tous les historiens parlent de la valeur qu’il déploya en Syrie et en Egypte. Il prit plusieurs forteresses, remporta maintes victoires, et les chefs croisés , Anglais , Allemands , Français , avouant tous la supériorité de bravoure de Thierry , s’accordèrent à lui conférer le titre de seigneur de Damas, titre qui avait occasionné de grandes dissensions dans l’armée des chrétiens, à cause' de l’importance de cette place.
Le roi de Jérusalem nè‘ sachant de quelle manière témoigner au comte de Flandre, au moment de son retour dans sa patrie , combien il lui avait d’obligations pour tous les services qu’il avait rendus durant cette croisade , résolut, de commun accord avec le patriarche de Jérusalem, de lui donner un trésor d’une valeur inappréciable , c’està-dire , une partie du Sang de notre Sauveur , que Joseph d’Arimathie et Nicodème avaient exprimé de l’éponge avec laquelle ils lavèrent le Christ, après l’avoir descendu de la croix.
Le jour fut fixé pour la réunion de tous, les princes croisés, dans l’église du saint Sépulcre. Là, en présence de l’empereur Conrard , du roi de France, Louis-le-Jeune , et d’une foule d’autres chefs puissants, le patriarche, ayant versé quelques gouttes de ce précieux Sang dans un petit cylindre de cristal , recouvert d’un étui de velours lamé d’or, et attaché à une chaîne d’or, passa la chaîne au cou du comte. Celui-ci, se crut indigne de porter un trésor aussi rare, alors que son glaive fumait encore du sang des ennemis tombés sous ses coups, remit la relique révérée à Léonius, abbé de St-Bertin, le chargea d en prendre soin durant le voyage , et de ne la quitter ni le jour ni la nuit.
Apràs que, dans un festin splendide, scs compagnons
d’armei lui eurent fait leurs adieux, Thierry a’erabarqu* pour revenir en Flandre.
Si l’on en croit Vredius, Meyer et Sanderusi(l) ,, ce fut en IISO qu’il rentra dans ses états. Dans toutes les villes qu’il dut traverser , il Ait reçu avec les plus grands honneurs. Le peuple ayant appris le rare trésor qu’il ramenait, se précipitait en foule sur son passage.
Lorsque , le 7 avril , il s’approcha de Bruges , toutes les cloches furent mises en hranle, et les bourgeois, en grande procession, précédés par le olergé, la noblesse et 'les magistrats , sortirent de la ville pour aller à la rencontre de leur souverain hien-aimé. De toute part on ne lisait sur les visages que joie, bonheur, ivresse. Chacun oubliait pour le moment, qui un frère, qui un ami , qui un père, tombé victime des Musulmans, durant cette croisade. La multitude ne songeait qu’à la précieuse relique que rapportait le comte de Flandre , comme gage de sa valeur.
Les rues étaient pavoisées , ornées de verdure , et tellement remplies de monde qu'à peine le cortège pouvait-il avancer. On était monté jusque sur les toits pour admirer cette entrée solennelle. Tous les yeux étaient fixés sur les traits fiers et satisfaits de Thierry , monté sur un cheval hianc que conduisait par la bride deux religieux marchant les pieds nus. Il était précédé par l’abbé de St-Bertin, qui portait toujours, comme en quittant la Terre Sainte, la relique suspendue à son cou par une chaîne d’or.
Lorsque le cortège fut arrivé au palais du comte, Léonius remit le saint Sang à Thierry , qui ordonna de le déposer dans la chapelle de St-Basile sur le Bourg. Quatre
(1) Dan* «on preminr volume de la premitra édition, sjr dan* la leuonde il enl d’un autre avi«.
chapelains et un clerc furent nommés pour prendre soin de ce dépôt incomparable, et plus tard les privilèges accordés à cette chapelle furent beaucoup étendus (1). Quelques auteurs pensent que ces chapelains avaient le titre de chanoines.
Le 3 mai 1311 , une procession fut instituée pour perpë* tuer la mémoire de cet événement, et la dévotion pour la relique fut telle , que de toutes parts des dons furent faits à la chapelle , non seulement par des particuliers , mais par des princes et des souverains , afin que le trésor qu’elle renfermait fût environné de tous les honneurs qu’il méritait : bientôt l’argent, l’or et les pierres vinrent lui donner un éclat qui surpassa tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Cette châsse est aujourd’hui une pièce d’orfèvrerie très-remarquable, elle pèse 769 onces, et fut exécutée, en 1617, par Jean Crabbe, échevin de la ville de Bruges. L’architecture de ce morceau d’art, en forme de temple, appartient par son style et sa délicatesse aux plus beaux ouvrages de cette époque. 11 est orné de perles et de pierres précieuses. Les six faces qu’il présente, sont incrustées d’armoiries émaillées, au nombre de 32; plusieurs bas-reliefs et quelques autres parties de la châsse sont en or massif. Cette superbe pièce a été dessinée et coloriée avec le plus grand soin par P. De Malo , notaire apostolique , en dix feuilles , afin de donner avec exactitude tous les détails. Ces dessins appartiennent à M. Van Heurne de Puyenbeke, qui a bien voulu avoir la complaisance de nous laisser prendre une copie de l’ensemble.
(1) Voye»î3’**‘ticle ooncerDant la chapelle de St-Basile, dans notre GuiiU dans Bruges, i^éiUtion , 1838.
L’histuire rapporte que tous les vendredis la saint Sang SC liquéfiait, mais le 18 avril 1810, ce miracle cessa, et ne se renouvella qu’en 1388. Dans oet intervalle, on l’avait transvasé dans une autre fiole qui fut enchâssée dans une espèce de tube en or, pesant trente~six onces et enrichi de pierres précieuses .
La révolution française fit cesser la procession, et la châsse fut enlevée et cachée. Elle ne fut restituée qu’en 1820 et, par arrêté royal du 12 octobre de la même année , la chapelle de St-Basile fut de nouveau consacrée au culte catholique, et la procession reprit sa tournée •aocoutumée, quoique ce ne fût plus avec son ancien éclat, les temps, les mœurs et les institutions étant bien changés (1).
Il n’est peut-être pas hors de propos de donner ici la description de cette procession , telle qu’elle avait lieu à l’époque de sa plus grande splendeur.
La veille de la cérémonie , tous les musiciens des divers corps de métiers se réunissent devant la chapelle de St-Basile, et chacun, à son tour, va chanter une hymne sur l’escalier le plus élevé. Ensuite tous les maîtres de musique de Bruges entonnent les vêpres , dans le chœur de l’église. A minuit^ on expose le saint Sang aux regards du public. A une heure, les béguines, ayant leur curé en tête , et suivies par une foule de peuple , commencent une procession autour des remparts de la ville , en chan-.
(1) Dans la collection diplomatique deFoppens, tome i, p. 553, on trouve qu'eu 1187 ; Phitippu^, cornes Flandriœ , confirmât et ampliat fondationem capella sacri Cruoris, Tome iii ,p. 156 , que : Clemens t'y papa, teslatur reritatem hujus sacri Cruoris tune adhuc liquescentis , et tome ii, p. 1030, qu'il y eut en 1588: Fisitatio solemnis saori Cruoris per adminütrationem eccksiœ Tornacensis,
tant des chants sacrés , et reriennent , vers cinq heures du matin , à l’cglise de St-Basile où toutes à la file vont fléchir le genou devant la relique et j imprimer leurs lèvres , puis reçoivent la hcnédiction.
A sept heures , la grosse cloche de la Halle fait retentir dans les airs , une heure durant , sa voix solennelle , afin de prévenir chacun de se rendre à son poste, au lieu désigné. A dix heures, elle recommence, et aussitôt l’on voit sortir processionnellement de leur Gilde et défiler par le Bourg , les confréries d’archers , leurs étendards déployés. Les confrères se rendent sur la Grand’Place et vont s’asseoir devant la Halle sur des bancs préparés exprès pour eux , afin de former la haie, lorsque le cortège passera, et d’empêcher la foule d’en interrompre la marche. Alors s’avancent les corps de métiers et d’ouvriers de toute espèee , ayant en tète les insignes de la corporation , la croix , et plusieurs musiciens faisant retentir l’air des sons variés qu’ils tirent de trompettes en argent massif. On voit dans Damhüudere que ces corporations d’ouvriers et d’artisans étaient au nombre de plus de cent) on peut juger par-là quelle multitude de personnes composaient cette partie du cortège, aussi était-on obligé de les distribuer par section aux environs de la Grand’Place.
Vers l’heure de midi tout le clergé de la cathédrale de St-Donat , et tous les magistrats de la ville se dirigent vers la chapelle de St-Basilo . Sur le maître-autel est exposé le saint Sang , que l’on enferme dans un riche coflTret dont la clef est confiée au bourgmestre de la commune. Ensuite la relique est placée sur les épaules de deux des chanoines de St-Basilc, qui, entourés parles membres de la confrérie du saint Sang, la portent jusqu’au maitre-autel de la cathédrale, où ils la déposent, jusqu’à ce que les ordres religeux et quelques autres associations aient eu le temps
de défiler et de prendre leur rang dans la procession. Pendant tout ce temps une foule de musiciens, i4unis sur le Bourg, ne cessent do jouer différents morceaux.
Un nouveau spectacle s’offre encore aux yeux à l’intérieur de l’église. Plusieurs évêques et abbés , vêtus d’habillements où se mêlent la soie, l’or et l’argent, entrent solennellement dans le chœur, le chef couvert de mitres magnifiques; ils vont fléehir le genou devant la relique, et s’asseoir en demi-cercle autour de l’autel , en attendant que le signal de partir soit donné.
Alors se mettent en marche six sergents de police , six garçons do ville, deux huissiers et d’autres servitenrs, quatre des pensionnaires, le bourgmestre de la commune, douze conseillers , et les porte-croix de tous les corps de métier , au nombre de près de deux cent.
Enfin le greffier criminel avertit les évêques qu’il est temps de partir , deux d’entre eux se chargent du cofiret renfermant la relique. Cinq musiciens les précèdent; une quarantaine de flambeaux allumés, portes par des personnes vêtus aux couleurs de la ville , les entourent, et quatre chanoines de St-Basile les suivent.
Après cela, s’avancent plusieurs sergents de police et huissiers , six pensionnaires , le bourgmestre des échevins, portant sur le bras les clefs de la ville, douze échevins, et les autres magistrats, le grand hailli de la ville, l’écoutête, l’amman, les huissiers, etc.
La marche de cette partie de la procession est fermée par la confrérie de St-Michel ou de l’escrime, par celle des arquebusiers, de la petite arbalète, de St-George ou de la grande arbalète, et finalement par les archers de St-Sébastien ou de l’arc-.à-roain.
Plusieurs représentations symboliques formaient une espèce de seconde partie de cette hnmense procession,
telles que le géant Goliath, le cheval de Troie, Adam et Eve tentés par le serpent dans le paradis terrestre, la Ste-Cène et les douze apôtres; differentes scènes de la passion du Christ, et une espèce de spectacle de l’enfer, composés de vingt-quatre dénions assis autour d’une chaudière remplie de damnés. On y voyait les sept péehés capitaux représentés par Lucifer, Mammon, Asinodée, Belzebut, Bclial, Léviathan et Béhemoth,
Plus tard , afin d’attirer plus de monde à cette cérémonie publique, les magistrats, dans l’intérêt de la ville et d’accord avec le clergé, y introduisirent encore d’autres spectacles semblables, tels que Pbaraôn poursuivant, avec ses soldats, les Israélites à travers la mer Rouge, le temple de Jérusalem dont Jésus chasse les marchands toute espèce, etc.
La procession se dirigeait de l’église de St-Donat, à travers la Grand’Place et la rue des Pierres, vers l’hospice de St-Julien , où les magistrats s’arrêtaient pour prendre un succulent dîner préparé pour eux, tandis que la relique , portée alternativement par les chanoines de St-Basile et par ceux de St-Donat, continuait ce qu’on nomme en flamand den Orngang, çntre les deux remparts , accompagnée de flots de peuple, et d’une compagnie d’hoimnes à cheval,
La procession revenait, par l’autre rempart, à la chapelle de St-Julien, et la châsse du saint Sang, ayant été déposée quelques instants sur l’autel à l’adoration des fidèles, était reportée avec le inênic cérémonial, à la chapelle de St-Basile. Là, pendant que plus de cent musiciens faisaient retentir l’air de leurs fanfares, sur le Bourg, l’évêque ou le prévôt recevait du bourgmestre do la commune la clef du cofi’ret dans lequel avait été placé Je précieux don de Thierry , et ou le remettait dan» là
superbe châsse dont nous avons donné plus haut la description, et qui restait exposée aux regards jusqu’au lendemain à midi.
Pendant toute la nuit un concours innombrable de personnes de tout sexe et de tout âge, ne cessait d’encombrer la petite église du saint Sang, et chacun était admis à déposer un baiser respectueux sur le cristal qui renfermait la sainte relique»