CHAPITRE F
Rie 5 n’est si ndces^saire que l’ordre dans les choses humaines (car quant aux choses divines personne ne doute qu’elles ne soient des mieux réglées), j’entends par-là que tout ce que l’on fait, de même que tout ce que l’on écrit, doit avoir un commencement, un milieu et une fin convenables. Afin donc de pouvoir mettre de l’ordre dans le récit de ce qui s’est passé dans notre monastère, je vais narrer ici quelques faits qui, quoiqu’on puisse les croire peu en rapport avec le sujet, sont néanmoins nécessaires comme le lecteur intelligent pourra facilement le remarquer plus tard.
L’an de l’incarnation de Notre Seigneur 1096, le souverain Pontife Urbain II gouvernait la chrétienté. Déjà plusieurs fois on lui avait fait le récit de l’état désolant où se trouvait la Terre sainte: ces lieux si célèbres par tout l’univers, étaient une terre étrangère pour les fidèles adorateurs du Christ ; elle était devenue presqu’inaccessible vers cette époque, tant à cause du joug ignominieux que les infidèles fesaient peser sur cette malheureuse contrée, que par l’improbité intolérable do leur conduite envers les chrétiens.
D’abord ce saint pontife, plein de compassion, fut douloureusement affecté de ces récits , et à l’effet de pouvoir apporter quelque soulagement à un état de choses
si désespérant, il résolnt enfin de convoquer on concile général à Clermont, ville de France.
Ce fut un saint ermite, nommé Pierre, natif de la Germanie inférieure , qui l’engagea le plus fortement à en agir ainsi.
Excité par un sentiment de dévotion , il avait parcouru les saints lieux, et ainsi non seulement il avait entendu raconter la misère et la désolation des habitants, mais il l’avait vu de ses propres yeux. Alors nuit et jour il avait offert au Dieu tout-puissant ses prières et ses larmes , le suppliant qu’il daignât venir au secours d’une terre qu’avaient consacré la naissance de notre Sauveur, ses saints discours , la gloire de ses miracles , sa mort et sa résurrection. Enfin par une inspiration d’en haut, il fut charge d’intimer à tous les princes de la chrétienté que s’ils se liguaient pour obtenir la délivrance des lieux saints , le succès était assuré à leurs armes. A cette prédiction, le saint père, plein d’espoir, réunit, comme nous l’avons dit, tous ces princes dans un concile. Là par un discours des plus énergiques , il excita leur enthousiasme , les engagea à commencer au plus tôt cette entreprise , en y mettant toute l’ardeur de gens affamés pour se procurer la nourriture.
Le souverain pontife touché de la dévotion et de la ferveur de ceux auxquels il s’adressait, promU des indulgences et des privilèges tout particuliers aux croisés, même à ceux qui, par des secours quelconques, contribueraient au succès de l’entreprise. /
11 recommanda aussi instamment aux prélats, de ne point différer d’intimer la même chose à tous ceux qui étaient sous leurs ordres.
11 résulta de ces dispositions que la chrétienté entière se prépara à cette très-sainte croisade comme pour un
bnnquet. Ni l’âge, ni le sexe, ni les infirmités no purent détourner de ce projet , ceux qui trouvèrent la moindre occasion de quitter leurs foyers.
En conséquence une armée venue de toutes les parties de l’Europe, et qui surpassait de beaucoup en nombro et en courage aucune de celles qu’on avait vues jusqu’alors, se trouva bientôt sur pied.
Antbonin et plusieurs autres historiens , en portent lo nombre à plus de six millions de personnes de tout sexe et de toute condition.
A la tète de cette armée, conduite au nom de Dieu, marchaient les très-nobles ducs et princes Godefroi duo de Lotharingie , et ses deux frères Eustache et Baudouin , Robert de Frise le jeune, comte de Flandre, Baudouin comte de Mons , Étienne comte de Blois , Hugue-le-Grand , frère de Philippe roi de France, Robert comte des Normands, Raimond comte de St-Gilles, Hoamond duo d’Apulie, Tancrède neveu de ce dernier, et une foule d’autres.
Haymar, évêque du Puy, se chargea de la conduite spirituelle de tous ces croisés, et cet homme excellent leur fut très-utile par sa science et ses conseils, jusqu’après la prise d’Antioche. Car appelé alors par le Seigneur, il paya sa dette à la mort.
Pierre l’ermite, dont nous avons parlé plus haut, rendit aussi les plus grands services, jusqu’à l’époque OÙ l’on s’empara de Jérusalem.