JADIS
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Ce bâtiment , qui a conservé à-peu-près sa forme ancienne, remonte au xrv” siècle.
L’ours en pierre , qui est placé à l’un des coins de l'édifice , rappelle la fameuse société de l’Ours Blanc , une des plus anciennes parmi celles qui, au moyen-âge, avaient pour but de se divertir par des joutes et tournois. Le chef de cette confrérie, ou plutôt celui qui remportait le prix de la valeur et de l’adresse à manier les armes, était qualifié du nom de forestier, pendant l’exercice de ses fonctions, qui duraient un an. Nos ancêtres organisèrent cette association en mémoire des anciens gouverneurs de la Flandre, que les rois de France, qui les tenaient sous leur domination, avaient revêtu de ce titre.
Les chroniques du temps nous apprennent que les joutes de cette société avaient lieu tous les ans vers Pâques.
Ces exercices chevaleresques étaient tombés en désuétude, lorsqu’en 1417 les bourgmestres, échevins, conseillers, trésoriers, chefs-hommes et autres notables do Bruges, avec les sociétaires de l’Ours Blanc, se réunirent le 13 mars à la Loge des Bourgeois et arrêtèrent de
remettre en honneur la dignité de forestier du tournoi de VOurs Blanc.
Quelques années après, au même jour, la grande salle de réception de ce bâtiment présentait le plus brillant spectacle. Au pied d’une estrade couverte de drap écarlate, et surmontée d’un dais où étincelaient les armes de Flandre, d’or au lion de sable, supportées par deux anges peints en or, se tenait debout un jeune homme de 16 à 17 ans, armé de pied en cap. Son heaume avait pour cimier une tête et col de bélier d’argent, accorné d’or entre un vol d’hermine de trois rangs d’argent , avec achement et bourrelet d’argent et de gueules. On pouvait à ces insignes reconnaître un Gruthuyse.
C’était en effet un membre de cette illustre famille, une de celles qui ont le plus contribué par leurs talents et les droits que leur donnait leur haute naissance, à la gloire de la ville dont ils tiraient leur origine.
Selon l’usage où étaient les jeunes nobles à cette époque , de commencer de 16 à 18 ans, à s’exercer dans les tournois au maniement de la lance et de l’épée, Louis de Bruges , seigneur de Gruthuyse , d’Oostcamp , de Beveren , etc. , allait faire ses premières armes dans une joute qu’avait organisée la confrérie à cet effet.
A côté de lui se tenait son héraut d’armes , revêtu d’une cotte de velours armorié de l’écu de son seigneur , et portant la divise : Plus est en vous.
Derrière eux, deux trompettes devaient annoncer le moment de se mettre en marche.
Mher Jan Van Dudieele, Jacques Van der Beursc, Jacques Braderie, Guillaume Geerolf, Hector Van der Gracht, Félix de Steenhuyse, Ivon Van Stracten, Jean de Teraseke , Arnould Van Zweveghem , et une foule d’autres seigneurs , nobles ou magistrats en riches costu-
mes , étaient disséminés par groupes dans la salle. Les pages, portant les bannières, occupaient en cercle le fond, et l’on apercevaient à travers les hautes croisées, décorées de superbes vitraux peints, la foule ondoyante et pressée qu’avait attirée la cércuionie.
Tout-à-coup les fanfares retentirent à l’extérieur; les trompettes dans la salle répondirent à cet appel , et tout le cortège descendit de la Loge des Bourgeois , pour se diriger à cheval vers la Grand’lMace. Une nombreuse et brillante cavalcade suivait, portant des costumes de fantaisie, et la marche était fermée par une compagnie de jeunes gens habillés en Maures , les mains et le visage noircis, pour imiter la couleur des habitants de l’.Afrique.
Au milieu de la place était préparé un champ clos , aux deux extrémités duquel on avait construit deux hourdies, l’une pour les dames, l’autre pour les juges du combat. Ces hourdies ou échafauds, construits en forme de tours, étaient partagés en loges et en gradins, magniCquement décorés de riches tapis.
Tous les tournoyeurs n’avaient que des armes courtoises, c’est-à-dire des épées à fil rabattu , et des lances à pointe émoussée. Scion les lois de la chevalerie toujours loyale, il était défendu de frapper les chevaux de ses adversaires, et de toucher son ennemi du moment , autrement qu’en face.
Avant que la joute commençât, des hérauts d’armes allèrent tour-à-tour présenter aux juges, puis aux dames, les heaumes, les timbres, les lances et les épées des tournoyeurs, afin de faire subir aux armes l’inspection d’usage.
La place offrait le plus riant aspect. Toutes les fenêtres étaient décorées de draperies, de banderolles et de verdure; les dames de Bruges, dont la beauté était si
justement célèbre, faisaient do ce circuit un parterre enchanteur. Une foule de seigneurs et de dames étaient venus, pour ce tournoi, d’un grand nombre de villes du pays. La richesse et la variété des étoffes et des pierreries relevaient encore Féelat du spectacle , et quantité de ménetriers avec toutes sortes d’instruments étaient prêts à célébrer les prouesses des vainqueurs.
La famille de Gruthuyse avait l’affection des Bourgeois, qui employèrent son influence dans toutes les circonstances où leurs fréquents soulèvements les forçaient de recourir à la clémence de leurs princes.
Le carillon, cet immense orgue jouant au haut des airs, ayant fait entendre ses sons harmonieux, les deux troupes de chevaliers qui devaient prendre part au tournoi, parurent aux deux bouts de la lice. Les juges du camp donnèrent le signal, et les hérauts d’armes ayant ouvert les barrières, crièrent; Laissez aller les bons chetaliert.
Le combat s’engagea aussitôt. Le sire de Braderie combattait contre le sire de Gruthuyse , Hector Van der Gracht contre Félix de Steenhuyse , ainsi tous les autres , un contre un, et la foule attentive prenait un tel intérêt à ce tournoi, qu’on n’entendait que le choc des armes et les hennissements des chevaux. Dès la première course plusieurs chevaliers furent désarmés ; leurs écuyers, toujours présents pour venir à l’aide de leurs maîtres, leur présentèrent de nouvelles lances. Louis de Gruthuyse fut le seul qui demeura ferme sur les arçons et n’eut nul besoin de ses écuyers.
Cette première course terminée, il y eut un pas d’armes, c’est-à-dire un exercice représentant toutes les manœuvres usitées à la guerre , soit pour l’attaque , soit pour la défense', enfin, des courses à la foule ou évolutions générales de tous les combattants, furent
suivies d’un grand estoiir (1) qui termina le tournoi.
Louis de Bruges , pendant toute sa durée , s’était montré le plus adroit et le plus habile , aussi méritaitil le prix. C’était l’usage que les dames l’adjugeassent comme souveraines du tournoi. A cause de sa jeunesse, de son rang et surtout de sa qualité d’étrangère, on avait fait choix, pour le décerner en cette occasion, de Marguerite de Borssele, fille de Henri de Borssele, amiral de Hollande et chevalier de la Toison d’or. Les officiers d’armes conduisirent donc Louis de Gruthuyse devant elle, et Marguerite, en le félicitant sur ses prouesses, lui mit autour du cou une chaîne d’or, à laquelle était suspendu un petit ours en argent, insigne de sa qualité actuelle de forestier ou chef de la société de l’Ours Blanc. Par une singulière coïncidence, ce fut cette meme Marguerite, issue d’une ancienne famille de Zélande , que Louis de Bruges épousa en l-4âi5.
Le retour du vaimjueur à la Lf»ge des Bourgeois fut comme une marche triomphale. La cavalcade défila par la rue Flamande et à travers la place de la Bourse, Des flots de peuple l’accompagnaient avec de grandes acclamations. Des hérauts et des juges d’armes publièrent, dans tous les quartiers de la ville sa victoire au son des instruments. Arrivé au local de la société, les magistrats conduisirent l’heureux chevalier .à la salle du festin, et le repas fut terminé par des chants qui rappelaient les cx])loits et les aventures des anciens preux de la Flandre. Voilà ce qui se passa dans le bâtiment dont nous nous occupons , au mois de mars de l’année 1443.
(1) Mêlée f choc, d’où est venu le verbe étourdir.
Ces joutes de la société de l’Ours Blanc cessèrent en 1480, disent les chroniepes de l’époque. Au commencement du xvm” siècle, cette confrérie existait encore, mais elle était tombée en décadence. Le 13 mai 1717, quelques amateurs des beaux-arts se réunirent, et érigèrent a frais communs dans le même local , l’académie gratuite de dessin, de peinture et de sculpture. Dès l’origine, les magistrats accordèrent des privilèges de divers genres à cette institution, qui fut honorée de la protection de Marie -Thérèse , ainsi que de Joseph II, et obtint le titre d’académie royale. Elle a produit une foule d’artistes du premier mérite. En trente-six ans, six des élèves de cette académie ont remporté le grand prix à Paris: Suvée en 1771; Duvivier en 1788; Kinson en 1799; Odevaere en 180-4; le sculpteur Calloigne en 1807 , et Suys, aujourd’hui architecte du Roi des Belges, en 1812.