‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 22 sur 36 · VIEILLE HALLE · texte numérisé non relu

VIEILLE HALLE

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La belle et vaste Grand’Place de Bruges, outre plusieurs constructions très-pittoresques, avait surtout deux bâtiments publics remarquables, la Halle au drap et la Vieille Halle. La première fut aussi appelée JV ater- /fa//e , parcequ’elle était construite sur le canal. C’était un entrepôt très-commode, les bateaux marchands y ayant accès sous des galeries voûtées , pour y déposer ou prendre leur chargement. En 1787 ce bâtiment, dont plusieurs peintures et gravures nous ont conservé la forme, fut remplacé par le vaste édifice moderne qui occupe en entier le côté Est de la place.

La Vieille Halle, surmontée d’une superbe tour, d’un beau style, haute de 108 mètres, existait peut-etre déjà avant le xin" siècle, car il est fait mention à la fin de cette époque, sous le nom de Nieuwer Halle ou halle nouvelle, de l’entrepôt de marchandises dont nous venons de parler.

La tradition rapporte que, dans l'origine, un énorme dragon couronnait le faîte de cette tour. Elle ajoute qu’en 1200, les Brugeois qui avaient suivi Baudouin à la croisade, reçurent de lui, comme un gage d’estime pour leur courage, un grand dragon en cuivre doré qui ornait la coupole de Ste-Sopliie à Constantinople; qu’à leur retour ils le placèrent comme une glorieuse dépouille de l’empire grec, au haut de la tour de la

Halle; qu'enfin les Gantois l’enlevèrent lors du sac de Bruges par la petite armée de Philippe Arteveldé, en 1381 , et en décorèrent leur beffroi où on le voit encore.

Quoiqu’il en soit, d’après le chroniqueur Despars, la tour de Bruges n’était qu’en bois au xni* siècle. Un incendie la consuma en grande partie, ainsi que la Halle, le 18 août 1280, et détruisit les privilèges de la ville qui y étaient renfermés. Cet accdient eut de graves conséquences. La commune, hère des droits que lui garantissaient ces privilèges, ht prier le comte Gui de Dampierre de renouveler les titres que les hammes avaient dévorés.

Celui-ci sachant bien que les Bruge'ois faisaient trop souvent usages de ces pièces pour s’opposer à ce qu’exigeait le souverain, ne voulut point accorder cette requête. Il pensa même que la circonstance était favorable pour augmenter son autorité par la publication d’édits nouveaux. Comme ils étaient en opposition avec les anciennes coutumes du pays, et que d’ailleurs le peuple de Bruges était irascible et turbulent, il fut résolu de s’opposer par la force à cette usurpation. Sur cea entrefaites des commissaires étant venus , au nom de Gui de Dampierre, demander aux magistrats de rendre leurs comptes, la bourgeoisie et les métiers coururent aux armes, se réunirent sur la place, et prétendirent que c'était à eux seuls que les magistrats avaient à rendre compte des deniers de la commune. Après un grand tumulte, les commissaires furent mis à mort par le peuple.

Aussitôt que Gui eut appris cet attentat, il se rendit à Bruges avec une armée, ht saisir cinq des chefs de la révolte, qui furent décapités le lendemain hors de la porte de Bouverye , et leurs corps enterrés à l’abbaye

de St-André. En outre une amende de 100,000 florin* .fut imposée à la ville au profit du souverain, et une autre do 4,000 florins pour réparer les dbmmage* occasionnés par cette émeute. A peine le comte fut-il parti, que pareil au feu couvé sous les cendres, la révolté recommença, et Thierry Franckesone, accusé d’avoir augmenté la colère du comte par ses rapports, paya de la vie sa prétendue trahison. Gui, appuyé de forces imposantes, reparut plein de courroux, jurant que ce serait la dernière fois qu’il pardonnerait et que l’on se souviendrait longtemps de lui, si la ville osait de nouveau montrer les moindres symptômes de réhellion. Il fit de nouveau payer 24,000 florins comme amende, 3,000 pour réparation de dommage et 100 livres parisis peur le meurtre de son serviteur. La force rendant inutile toute résistance, la commune dut subir sa punition.

Dix ans après ces événements l’on commença la construction d’une nouvelle tour , que cette fois l’on eut soin de faire en briques, et une petite salle voûtée, à fortes grilles de fer, y fut pratiqué , pour y renfermer les privilèges et autres documents importants de la ville.

Le cofire aux archives était fermé par dix serrures. Une des clefs était confiée au collège des bourgmestres et échevins , et les neuf autres aux neuf doyens des grands métiers. Outre les privilèges, ce coffre contenait encore le grand sceau de la ville [zegel van verband), de sorte que chaque fois que ces doyens et la commune avaient consenti à quelque levée d’argent ou autres contributions, le collège était obligé de les convoquer tous ensemble pour obtenir leur clef respective, afin de pouvoir apposer le sceau, sans lequel la décision eut été de nulle valeur.

En ce temps, l’ëdifice qui supporte la tour était isolé. Ce ne fut qu’en 1364 qu’on ajouta les ailes ou corps de bâtiments latéraux.

C’était du haut du balcon, qu’on voit au-dessus de la grande porte d’entrée de la façade , que se proclamaient les lois, reglements, traités de paix et autres publications importantes concernant les intérêts de la commune.

Le 23 janvier 1493 , un orage terrible éclata sur la ville , et la foudre mit le feu aux ouvrages en bois de la tour. Toutes les cloches se fondirent par la violence de l’incendie. On peut se figurer l’ardeur des flammes, lorsqu’on saura que le plomb qui recouvrait une partie du toit de la prison sur le Bourg, descendit en ruisseaux dans la rue. La statue de l’archange Michel, qui était au haut de la tour, fut renversée et tomba sur la place en mille éclats. Ce ne fut qu’en 1302 que tous les dégâts causes par ce malheur, furent réparés, et l’on plaça un énorme lion sur la flèche , au lieu de la figure de l’archange,.

Les deux incendies dont nous venons de parler ne présentèrent rien d’atissi terrible que celui que la foudre produisit encore une fois en 1741. Le 80 avril, vers midi, on commença à voir poindre les flammes qui bientôt s’élancèrent en tourbillons avec tant de force qu’à une heure la flèche en bois était déjà consumée. Les charbons ardents volaient jusqu’au Dyver et mirent le feu à plusieurs maisons. Le péril était imminent pour la Halle tout entière. Le carillon (1), à peine arrangé à neuf l’année précé-

(1) Le carillon, aujourd’hui composé de qnaranfe-sept cloches, est très-ancien , car déjà il en est fait mention dans des comptes de U ville de 1509. On ignore l’époque précise où il fut fait.

dente, fut complètement détruit. Le métal fondu dei cloches tomba sur la voûte de la salle des archives. On était dans les plus grandes alarmes qu’elle ne s’enfonçât, car la cloche seule dite du Saint-Sang, pesait 22,000 livres.

Les magistrats, dès le commencement de l’incendie, s’étaient rendus dans la maison ùïte het Viskooper$-huys, près de la Grand’Place, pour encourager ceux qui travaillaient à l’éteindre, et y restèrent jusqu’à cinq heures du lendemain matin sans quitter leur poste. Une collecte fut faite pour réparer les dégâts considérables produits par ce malheur, et donna à peu près de quoi tout réparer ; mais cette fois la flèche ne fut plus reconstruite, on s’arrêta au couronnement octogone en balustrade qu’on voit encore aujourd’hui.

Maintenant que nous avons fait connaître les vicissitudes subies par cet édifice, nous croyons pouvoir entrer dans quelques détails sur les événements de tous genres dont il fut pour ainsi dire le témoin, et qui ne peuvent manquer de frapper l’esprit de celui qui, initié à notre tragique histoire, se promène le soir, au milieu du silence, sur cette grande place, si pittoresque et si riche en souvenirs.

Nous sommes en 1398. Entendez-vous ces fanfares? Elles annoncent le brillant tournoi où Jean de Gruthuyse, avec quarante-neuf chevaliers, combattit contre le seigneur de Ghistelles soutenu par quarante-huit autres chevaliers, tous issus des premières familles du pays, tournoi dont la description, faite par Louis de Gruthuyse, pour honorer la mémoire de son pèro , servit de modèle pour la composition des joutes que donna le roi de France Charles VIII; ce fut aussi d’après l’ordre et les formes qu’on y dbserva que Réné d’.Vnjou, roi de Sicile, grand

amateur de spectacles et de fêtes , composa un traité des tournois, dans lequel il réunit les lois, réglements, usages, cérémonies et autres détails observés dans ces exercices.

A peu près un demi-siècle plus tard, la scène était bien changée. La torpeur du désespoir règne dans la foule qui entoure un immeuse échafaud , dressé vis-à-vis de la Ha’lo, et quarante citoyens y sont décapités, les uns après les autres. C’est ainsi que se signale la vengeance do Philippe de Bourgogne , qui , malgré quatorze cents soldats qui l’accompagnaient , avait failli être tué dans la rue de Bouverye , par suite d’une révolte , et avait vu massacrer à ses côtés le seigneur de l’Isle-Adam, auquel on arracha la Toison d’Or dont il était décoré, et dont on traîna le corps dans les ruisseaux.

Mais en ces temps d’effervescence, ces terribles événements laissaient peu de traces dans l’imagination du peuple. Dix ans s'étaient à peine écoulés, et des flots de bourgeois, la joie au front, encombraient les avenues de cette même place, pour jouir du spectacle d’un combat entre le bon chevalier messire Jacques De Lalain , le plus adroit et le plus brave de l’époque , et un gentilhomme anglais qui quitta exprès son pays pour se mesurer avec ce valeureux adversaire. Philippe-le-Bon en personne assista à ee combat. La duchesse de Clèves, la comtesse d’Etampes et quantité de dames de haut rang , décoraient des estrades préparées exprès pour elles , tandis que les fenêtres des maisons A l’entour de la place pouvaient à peine contenir les spectateurs.

Nous ne parlerons pas du célèbre tournoi de l’Arbro d’or, qui fut tenu en ce lieu en 1-568, à l’occasion du mariage de Charles-le-Téméraire avec Marguerite d’York, dont les nôces se firent à Bruges avec une magnificence

jusqu’alors sans exemple , et qu’Olivier de la Marche a décrit dans le plus grand détail.

Transportons-nous maintenant en esprit à cette terrible année 1488, où, là encore, pendant plusieurs mois, presque chaque jour voyait quelques seigneurs de France, d’Allemagne ou de Flandre , poser sa tète sur le billot. Quel est ce chevalier aux éperons d’or dont le bonnet de velours écarlate est surmonté d’un panache ondoyant ? il est suivi de plusieurs cavaliers tous plus richement costumés que lui , et il écoute les discours d’une députation nombreuse.

La place est tellement remplie de monde qu’on n’aperçoit qu’une mer de têtes à travers des milliers de piques et de lances. C’est Maximilien, empereur des Romains, archiduc d’Autriche , époux de Marie de Bourgogne , duchesse de Brabant et comtesse de Flandre. Les députés de Gand, d’Ypres et de Bruges, entourés des drapeaux et bannières des métiers, des chefs-hommes des Sesden deelen et de toutes leurs compagnies armées, lui annoncent qu’il doit se constituer prisonnier dans la maison dite Craenenburg (1), et exposent leurs griefs. La stupeur du monarque fut grande; mais la résistance était inutile. Celui qui naguère faisait trembler la France, doit souffrir que des bourgeois viennent garnir ses croisées de barres de fer. Comme si l’humiliation n’eut pas été assez complète, on enferme une partie de sa suite, composée de seigneurs de haut rang, dans la prison het Steen, lui

(1) Cette maison construite en bois, était, selon Molinet, une boutique de jouaillier habité par un certain Henri Nieuland, Elle est aujourd’hui remplacée par une maison moderne et forme l'un des coins de la rue St-Amand.

refusant la faveur de les garder près de sa personne, Bien plus , il vit de sa prison le peuple apportant sur un large chafaud les instruments de torture auxquels on apj>lique plusieurs des magistrats accuses de malversation.

Voyez-vous cette femme éplorée se précipiter __ sur l’échafaud, tomber à genoux, et crier à la commune, en répandant des torrents de larmes, pitié! pitié! C’est l’épouse de Jacques de Gliistclies, seigneur de Dudzèle. S’il est vrai que son mari ait dilapidé les deniers de la ville, elle offre qu’on vende tous scs biens et ceux de son mari, promet de quitter la ville, avec sa famille, no , portant qu’une chemise pour tout vêtement , et d’aller errer par le pays comme de pauvres exilés; mais supplie qu’on laisse la vie à son mari , qu’on ne rende pas orphelins ses deux enfants en bas âge. Bien des spectateurs répandaient des larmes. Les révoltés, craignant que la pitié ne s’emparât des juges , se mirent à crier : Qu’on la mette a mort! qu’on la mette à mort! A ces vociférations la malheureuse femme tombe inanimée sur l’échafaud; on l’enlève, et lorsqu’elle reprend connaissance, la sentence a déjà été exécuté sans merci. D’autres fois les victimes sont tellement affaiblies par la torture qu’on est obligé de les asseoir sur une chaise pour que le bourreau puisse remplir ses fonctions , et souvent leur tête ne tombe qu’au troisième coup.

Voilà les scènes que Maximilien eut fréquemment sous les yeux durant sa captivité. A ces époques de tumulte quel calme a succédé! Le paisible citadin et le cultivateur qui vient vendre ses produits , foulent d’un pas tranquille ce meme sol, et jettent à peine un coup-d’œil sur ces gothiques édilioes. Maintenant la race flamande appelle sur elle un genre d’intérêt qu’elle n’a pu encore exciter. Sa cause s’est dégagée des cruautés antérieures, fout en

demeurant la bonne cause. Si l’éloignement des temps affaiblit la vive impression que produisent les malheurs d’alors, c’est qu’heureusement l’oubli cache eu partie, et décolore pour ainsi dire , les souffrances de ceux qui ne sont plus. En présence des Tieux documents où elles sont retracées avec détail , avec un accent de naïveté qui fait revivre les hommes d’autrefois, un sentiment de pitié s’éveille, et se mêle à l’impartialité de l’historien, pour la rendre plus humaine sans altérer son caractère do justice (1).

Nous dépasserions de beaucoup les bornes de cet article si nous voulions seulement indiquer les événements frappants de tous genres dont la majestueuse place de Bruges fut le témoin. Malgré les changements que ses constructions ont subis, il est encore impossible de ne point sentir se reveiller d’anciens souvenirs en considérant ces monuments du moyen-âge, qui nous reportent à ces temps où Bruges était le bazar de l’Europe et de l’Asie , et où les corporations flamandes luttaient avec avantage contre toutes les forces de la France.

(1) Thierry , Uittoire de la conquête d'Angleterre par lei Normandt, tome 1.

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