LE TRÉPAS DU DUC CHARLES
COaPLSISTl ALLtGOBIQl'B.
« Il n’y pas dix ans que au très-fructueux et opulent vignoble de Bourgogne, fleurissait un gros arbre de mirable altitude, fort aorné de précieuses vertus, par lequel non seulement le jardin, mais la maison, la cour, la chapelle et tout l’héritage en furent grandement faniez. Sa hauteur attaindoit les nues , sa profondeur persoit la terre , sa rondeur ombroit les champs, son ordeur traversoit les mers, et de faict il estendoit ses palmes et rainceaulx si avant sur les limites de ses voysins que iceulx ne pouvoient tollerer. Souvent se misrent en peine de
(1) Jean do Moltenda ittait bourfpnestre de la conimane à Brtijjes ( van den courpte) et pierre Aerls, marsuilller de l’esliae deNolie Dame, il devint ensuite trésorierde U ville. Ces deux personnes fuient char 5 ées de surveiller la construction du innusolée do Cliarics par lettres de sa majesté le roi, dépêchées au bureau des flnaiiccs à Sons, le 15 août 1558.
Fesbrancher, mais tousjours multiplioyent nouTçauU
Jectons, pourquoy les dictz voysins craignant d’avoir enfin
lenrs possessions occupées par succession de temps ,
jectèrent leurs regards vers les corps célestieulx, priant
à Dieu par vive afiection de coeur qu’il les voulust
délivrer de ce gros et puissant arbre. Et pour ce qu’il
donnait réfection aux amis, recrcance aux coeurs désoléx, \
protection aux envahys, et asseurance aux épouvantés, plusieurs gentilz compalgnons pastoureaulx et nobles bergeronnettes s’estoient logéz soubz ses ramyers lesquels comme loy croissoient , fleurissoient et fructifioient en honneur, louence et vertu.
U Les dieux assez reçois et memoratifs comme anciennement les forts géans avaient accumulé montaignes les unes sur les aultres pour les vouloir expulser de leurs throsnes, légièrement se consentirent aux requestes des supplians et donnèrent la commission du faict à Mars le grant dieu des batailles, et à Vulcanus le dieu du feu , maresefaal de l’ost de Juppiter , lesquels tellement exploiotèrent par une longue nuyit d’hyver que par force de feu et flaiaulx , de ferraille, de fulmination de foudres et de grandes tempestes, ce hault arbre fut abatu, brisé et renversé par terre, et ensemble plusieurs pastoureaulx assommez, dont la perte fut lamentable et angoisseuse aux nobles cuenrs. Si ce très-hault et puissant arbre se eust voulu ou daigné fleschir , ainsi comme font plusieurs jonc? et roseaulx qui ployent à tous vens, j’espère qu’il eut évité ce très-grief et mortel orage : mais il avait le cueur si vif, le tronc ai dur et l’escorce si ferme que luy ni ses branches fort roides ne se voulurent jamais ployer. Aucuns bons pellerins passans, voyans cette pitoyable désertion, considérans la sublimité de tel fort sumptueux chef, tant soubdaincment trèsbuclic, ne peurent contenir leurs larmes, et
vaincus de compassion amèrement le rcgreltoient ; le regrettant soupiroient, le soupirant plogruient et en pleurant proferoient ce qui s’en suyt :
Cy (pst san« paour le hardy conquérant,
Le champion grana triomphes querant.
Qui de regner aroit tel appétit Que se il eust \ecu en prospérant Ce monde grant luy estait trop petit.
Ci gist le corps pour qui dix mille testes,
Autant de bras, et de gens et de bestes Sont drarompus en portant ses fiiictt.
Dieu qui oongnoit des haulx princes les gestes Le mette en gloire et pardoient ses melTaictz.
Il Pour la décadence ruyneuse de ce hault sumptueux gros arbre , solatieux parement et récréanc e de la maison et jardin de Bourgogne, furept les nobles pastoureaulx , nourris et alimentés de son doulx ft-uiot , en lamentable desconfort: car ils trouvèrent bayes rompues, fosséz remplis , préaulx déflorez, parqneaulx delapidéz, plantes desrobéz, tellement que par les trouées entrèrent bestes sauvages et domestiques , gvec aucuns oyseaulx privés que Latins appellent Galli , lesquels tant du becq que des ongles esgratignèrent les fleurettes , cncillèrent les grains , en brnslant les herbages. Si ne demoura en son entier de la générosité et racine dudict hault arbre que un seul jeune estocq féminin fleurissant comme precieuse ente, lequel s’il n’eust été entretenu et curieusement gardé d’aucuns bons esperitz, il estoit en danger d’estre ravy et transporté en autre terre. Les bons loyaulx jardiniers qui l’héritage défendirent, désirant susciter la semence de ce fertile arhro abatu , duquel ils avoient gbusté le très-doulx fruict et subestanée, conservèrent la jeune plante de toutes mortelles bruyncs, etc., etc. »
TOMBEAU
PK
iltartr de ^Bourgogne,
Ce mausoléa est le phis ancien des deux ; il fut élevé immédiatement après la mort de la prineesse Marie, mais toutes les recherches ont été vaines pour en découvrir l’auteur. Il est plus beau d’exécution que celui du duo : Charles. La statue de l’ariihiduchesse , ainsi que celle de ■on père, sont en cidvre doré au feu. Elle est couchée sur son tombeau , les mains jointes et les pieds appuyés contre deux petita chiens. Les iigurinés en cuivre ciaelé et dore sont d’une finesse admirable. Elles soutiennent deux rameaux d’une arbre généalogique r dont les branches portent les nombreuses armoiries-, supérieurement émail' lées , des ancêtres paternels et maternels de la princesse.
Elle afiectionnait la ville de Bruges. En 1483, elle s’y ■ trouvait avec totute sa cour. C’était durant l’hiver. Aimant beaucoup lea exercices du corps , elle faisait des courses fréquentes à patins sur la glace , avec ses femmes , sur les fossés de la ville , hors des portes de Gand et de Stc-Croix , comme le rapportent les chroniqueurs. Elle avait en ' outre l’habitude de se promener souvent à cheval Ou de chasser. Vers le carnaval, eHe sortit avec ses gentils- ' hommes pour aller prendre le plaisir de la chasse au vol.
<■ Le jour commençait à pftindre et le ciel était pur : l’archiduc monta à cheval , et Marie ainsi que ses daines
d’honneur en firent de même. Atcc eux chevauchèrent hors des portes de Brugt», le duc de Nassau, les sires de Beveren , de la Gruthuyze , de Chimay et autres seigneurs. Madame Marie, entourée de ses fauconniers, tenait sur la main son oiseau de proie , prêt à être lancé dans les airs , tandis que l’archiduc la précédait à cheval avec ses chasseurs, à la poursuite du gibier. Tout en chevauchant, l’archiduchesse aperçut un héron abattu à terre, elle ordonne à ses fauconniers de lâcher leurs autours sur le héron : à peine cet ordre était-il donné et exécuté , que le malheureux oiseau était pris. Ils chassèrent ainsi pendant longtemps du côté des nouveaux fossés. Madame Marie était d’une humeur folâtre : tout-à-coup , elle aperçoit un second héron dans une prairie, et frappe légèrement de la main l’encoulure de sa haquence , pour lui faire presser le pas et franchir un fossé. Malheureusement le noble animal faillit du pied, se renverse sur lui -même et tombe, en le meurtrissant, sur le corps délicat de la jeune princesse. Grand fut l’effroi de tous, car semblable à une morte , elle était étendue sans connaissance. Les seigneurs accourent autour d’elle , sautant en bas de leurs coursiers et la secourent de leur mieux, mais elle avait fait une chute terrible , à en mourir, ils la relèvent et la portent près d’un bon feu dans la chaumière la plus proche. Cependant, ils font savoir à l’archiduc que la princesse était tombée de cheval . et qu’elle s’était grièvement blessée. A cette triste nouvelle , l’archiduc pique des deux et arrive en toute hâte auprès de son épouse qui était près du feu étendue sur des coussins. 11 ne put à ce spectacle contenir son émotion et son violent désespoir. Malgré son extrême faiblesse , Marie lui dit en le voyant dans cet état : K 0 monseigneur ! ayez bon courage : faites - moi placer sur une litière et transportez-moi à Bruges: cela
ira bien. » On lui obéit sans perdre de temps. Elle fut ramenée à Bruges dans une litière , en son hôtel et transportée ensuite dans sa chambre, où son médecin fut appelé et lui présenta une potion pour la rappeler à elle même : quand elle eût été doucement étendue dans son lit , on lui frotta tous les membres avec une huile précieuse pour guérir ses blessures. Cependant l’archiduc, profondément agité, maudit ce malheureux jour et l’heure à laquelle il était parti à cheval pour aller à la chasse au vol. « Eh! quoi! s’écriait-il , serai-je maintenant condamné à perdre la joie de ma vie et le bonheur du pays ! mes pauvres enfans , hélas ! si jeune encore , vont-ils rester orphelins ! ô Philippe mon fils, mon fils, et vous Marguerite, ma fille, si vous perdez votre mère, quel malheur et pour vous et pour tout le pays. » Monseigneur de Ravestein s’efforça de calmer sa douleur autant qu’il put et lui dit : « Seigneur reprenez courage: à moins que mon espoir ne me trompe, cet accident n’aura pas de suites fâcheuses: allons dans la chambre trouver madame Marie. » Maximilien va donc dans la chambre de sa femme , et lui dit : *0 Marie, tout mon amour et ma consolation, comment 'vous trouvez-vous?» «Monseigneur et prince, lui répondit la duchesse, j’ai l’espérance que la chose ira bien ; mais je vous en supplie , faites entrer ici les seigneurs de notre suite, car j’ai besoin de leur parler : tel est mon désir. » Maximilien se hâta d’accéder à sa prière et fit mander tous les seigneurs.
Marie , à son lit de mort adressa un discours touchant à ceux qui l’entouraient (1).
(1) Voir sur ce qui précède notre édition des guerre* de Maximilieo, Brux. Wablen 1839. ün vol. in-8®. avec figure*.
Sur son invitation, prononcée d’une voU défaillante, ils jurèrent de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang au service de l’époux chéri qu’elle allait quitter, à la défense des orphelins qu’elle laissait au berceau.
Le 27 mars, on fit à Bruges une procession générale pour obtenir du ciel sa guérison. Mais les prières du peuple, dont elle était adorée, furent inutiles. La fièvre étant survenue, elle mourut le même jour, âgée de 25 ans, et emportant les regrets de tous ses sujets. Elle les avait méritées par son afiabilité, sa douceur et toutes les qualités qui rendent les souverains chers à leurs peuples.
Le 2 avril , on célébra ses funérailles à grande pompe. Depuis la Cour du prince jusqu’à l’église de Notre-Dame , étaient rangés sur deux haies les doyens et les membres des diverses corporations, portant chacun un flambeau de cire blanche, du poids de quatre livres.
D’abord les frères de l’observance sortirent du palais, après eux marchaient les quatre ordres mendiants, puis les religieux de l’abbaye d’Eeckhoute avec tout le clergé de la ville.
Alors venaient cent cinquante pauvres , vêtus de noir et portant aussi un flambeau de cire blanche aux armes de la princesse.
Devant le corps marchaient douze héraults en grand costume. Le cercueil était surmonté d’un pavillon de velours noir j recouvert d’un drap d’or , et portait une couronne d’or, ornée de perles et de pierres précieuaes. Le marquis de Brandebourg, le marquis de Baden, le prince d’Orange, et le marquis de Briane , soutenaient les coins du poêle. Une grande quantité de nobles et de gentilshommes marchaient autour du convoi.
L’archiduc Maximilien et son fils Philippe suivaient.
vit
accompagnés des seigneurs de Ravestein, de Wynendaele, de Fienn^s, de Chiraay, de Gruthuyse, tous en grand deuil , avec de longs manteaux et des capuchons noirs.
Plusieurs nobles dames venaient ensuite , conduites par des gentilshommes de la cour.
Ejifin la marche était fermée par les prélats et les magistrats de la ville et du Franc, portant tous des flambeaux ardents (1).
En 1806, le cœur de Philippe-le-Beau, fils de Marie , fut rapporté d’Espagne et déposé dans le tombeau de sa mère.
Lorsqu’on mai 1810, Napoléon, accompagné de Marie Louise d’Autriche , vint à Bruges , il alla voir ces tombeaux célèbres, et donna une somme de 10,000 francs pour être employés à la restauration et à l’embellissement de la chapelle dans laquelle ils se trouvent. On commença l’ouvrage en 1812, d’après le plan de l’architecte Van Gierdegqm. Retardé par les circonstances il ne fut achevé qu’en 1816.
Le roi de France Louis-Philippe , ami éclairé des beaux arts, vient d’ordonner que les mausolées de Charles-le- Téméraire et de Marie sa fille, soient moulés, afin d’en faire couler une copie en plâtre, pour en orner sans doute un de ses magnifiques musées de Paris ou de Versailles.
(1) tcmcQurt , Description de l'église de Notre-Dame f 1773, un vol. in-4“.