‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 31 sur 36 · CHASSE · texte numérisé non relu

CHASSE

<Î 0 irtnu»nt tw Comte Cf}arlfO-lC'l00n.

L’tcuss d(w St-Sauveur étant devenu catliédrale, nulle autre ne méritait à plus juste titre de posséder les restes de Charles-le-Bon, l’aneienne eathcdrale de St-Donat, où îl avait été assassiné, n’existant plus. La châsse, de forme gothique , est de très-bon goût ; l’on y a déposé les cendres de ce prince , ami du peuple. La chasse et 1 autel dont l’architecture s’harmonise si bien avec ce monument de la piété de nos pères , prouvent tout le soin que l’on prend de perpétuer le souvenir d’un homme dont la vie entière fut consacrée à de bonnes œuvres et qui mourut martyr de son amour pour la justice. C’est le 2 mars 1127 qu’il fut lâchement assassiné dans l’église de St-Donat sur le Bourg.

Par l’ordre de Jean, évêque de Térouanne et allié à la famille de Charles, Gualter ou Walter, chanoine de l’église de cette ville , écrivit avec beaucoup de sagacité la vie de ce souverain. 11 n’était pas à Bruges lorsque le crime se commit; mais , trois années auparavant, il s’était trouvé à Ypres avec le comte ; il rapporte une conversation curieuse qu’il y eut avec lui , sur le pressentiment do sa mort.

Il écrivit sa relation d’après les rapports de témoins oculaires tant laïcs qu’ecclésiastiques, et mit au jour »oa travail peu de mois après l’événement. L’église de

St-Donat, Fabbaye dca Dunes et le monastère de St-Mar> tin à Tournay , possédaient des copies de cette narration.

Galbcrt , notaire public à Bruges , écrivit une autre vie du comte Charles. Il nous apprend lui-même qu’il fut témoin de presque tout ce qu’il rapporte. Cette vie a été' anciennement traduite en français. Pierre Scriverius affirme en avoir eu un exemplaire manuscrit dans sa bibliothèque. Sans aucun doute , Galbert écrivit en latin, langue employée généralement alors dans tous les actes publics; cependant Scriverius pense que l’original fut composé en français.

Suger, abbé de St-Denys, près de Paris, qui mourut en llo2, inséra un abrégé des événements arrivés à' l’occasion de l'assassinat de Charles , dans une Fie de Louis-le-Gros , roi de France.

Jean iperius, abbé de St-Bertin à St-Omer , dans une chronique de son monastère, a aussi consacré è l’histoire de cc menrtre la deuxième partie du quatrième chapitre de son travail , dans lequel il y a , sur cet événement , des renseignements passés sous silence par les autres auteurs.

Mirœus nous apprend que les restes du comte Charles se cgnservaient religieusement chez les chanoines de la cathédrale de St-Donat (1). 11 paraîtrait que cc prince était d’une très grande taille , et avait bien neuf pieds de haut, ainsi que prouvaient scs ossements, que l’on voyait encore du temps de l’auteur que nous venons de citer. Molanus dit que c’était la coutume que les fiévreux vinssent boire de l’eau dans le crâne du martyr, afin d’obtenir leur guérison.

En général , les historiens se sont trompés sur les faits

(I) Il fut mis au nombre des bicnhcurcni , et son nom est porté dans le martyrologe bel^c au 2 mars, jour de sa mort.

^ concernent l'histoire de cette époque et le meurtre dé Charles-le-Bon, sans en excepter Meyer, Oudegherst j Molanus, Jacques Marchand et Sanderns. On a cru et répété assez généralement qu’une puissante famille dii nom de Van der Straeten, trama la mort du prince, quoiqu'aucun auteur ancien n'ait dit Un mot qui ait pu autoriser cette assertion. On peut voir au tonie premier du mois de mars, des Actà sanclorUm de BoUandus, page 1S6 et suivantes , le relevé des erreurs dans lesquels les auteurs sont tombés à ce sujet.

Cependant cette catastrophe et ce qui la suivit forment un des épisodes les plus remarquables de l’histoire de la Flandre, et, de tous les événements du xii” siècle, aucun ne fut si fécond en résultats.

C’est avec raison que M. Polain a dit que de la mort du comte Charles daté le développement de la démocratie en Flandre, car il se montra constamment le protecteur des petits contre les grands , lorsqu’ailleurs le peuple était encore foulé aux pieds par l’aristocratie féodale.

C’est aussi ce qui causa sa mort;

Un prévôt de Bruges, nommé Berthuif, ët son frère, châtelain dans la même ville, ainsi que leurs parents Bouchard, Robert et Albert furent les chefs de cette conspiration, parce qu’ils voulaient se soustraire au pouvoir du comte , et sc faire émanciper , car ils étaient nés dans la condition des serfs de Charles.

Peu de jours avant l’exécution du crime qu’ils avaient médité, les principaux conjurés se réunirent dans une grande salle de la maison du prévôt; là, pendant que Berthuif lui-méme veillait sur la porte, de crainte de surprise , ils joignirent les mains en signe d’alliance , et jurèrent tous la perte du comte , en se liant par les plus âBreux serments, et après s’étre distribué les rôles

SM

que ghacun avait à remplir, ili retournèrent chez eux,

Isaac (1), revenu au logis, feignit d'aller se reposer, attendant le silence de la nuit. Alors montant à cheval, il retourna au Bourg, descendit chez Bouchard, et alla secrètement avec lui et quelques affidés dans une maison a l’écart, appartenant à un chevalier nommé Walter. Quand ils furent entrés, ils éteignirent avec soin le feq et les lumières^, pour qu’on ne s’aperçut point que., contre l’habitude, et à cette heure de la nuit, il y avait encore quelqu’un éveillé dans la maison. Ainsi, au milieu l’obscurité, ils s’entretinrent de leur complot, et réso^ ^rent de con^mencer l’exécution dès l’aurore. Pour cq crime, on choisit les plus animés et les plus audacieux de la famille de Bouchard , auxquels on promit beaucoup d’or. Les chevaliers qui porteraient les premiers coups au comte, devaient recevoir d’abord quatre marcs, et ceux qui les aideraient , deux marcs. Ils passèrent le reste du temps à s’affermir dans leur résolution. Enfin, Isaac les ayant tous excités par ses conseils à une prompte, exécution , se retira chez lui vers le point dn jour.

Ce jour désastreux se. leva soinbre et chargé de brouih lards si épais , qu’un ne pouvait apercevoir un objet quelconque à la longueur d’une pique.

Bouchard envoya secrètement de ses serviteurs aux environs du palais du comte , afin d’épier le moment oq il sortirait pour se rendre à l’église.

Le prince s’était levé de très-bonne heure , et après avoir distribué des aumônes aux paqvres, qelon sa coutume, il se rendit à l’église de St-Donat.

Il avait passé une nuit très-agitée , comme le rapporT

(I) Ce parent du prévôt était un dos camérieri du piiup?.

tèrent seà chapelains. Plein d’une vague inquiétude , une foule de pensées diverses et d’images confuses se présentaient à son esprit. Pour les éloigner , tantôt il se tournait d’un côté puis de l’autre, jusqu’à ce que, fatigué d’un repos plus cruel que l'insomnie , il se leva.

Dès qu’il sortit, les serviteurs du prévôt, qui attendaient ce «moment, coururent de suite annoncer aux conjurés que le comte était monté à la galerie de l’église , et qu’il se trouvait accompagné de peu de personnes. Aussitôt Bouchard , le cœur plein de colère , le suivit dans cette galerie avec ses adhérents et ses domestiques , tous cachant des glaives nus sous leurs manteaux.

Ils se divisèrent en deux bandes et se postèrent à chacune des entrées , afin que personne ne pût s’échapper.

Le pieux comte s’était agenouillé, et, en attendant la première messe, distribuait des aumônes, tandis qu’il lisait attentivement les psaumes. Un de ses chapelains était chargé de placer près de lui plusieurs pièces d’argent qu’il donnait pendant ses prières. Au uioraent où l’on commençait le Pater, que Charles récitait toujours à haute voix, les assassins se jetèrent sur lui, et le perçant de leurs épées à coups répétés, le laissèrent pour mort. C’est ainsi que , lavé de ses péchés dans son propre sang, il termina son existence au milieu des bonnes œuvres et de la prière , et reçut de Dieu la palme du martyre.

Le grand coup étant frappé , les conjurés m<assacrèrent inhumainement les autres personnes de la suite de Charles, qui se trouvaient dans la galerie , et poursuivaient mémo par la ville ceux qui tâchaient de s’échapper. Le peuple et le clergé s’étaient r.-issemblés en foule sur le Bourg, à la nouvelle do cct épouvantable evenement , et chacun

courait çà et là , dans le plus grand désordre , ne sachant que faire ui quel parti prendre.

Gervais , caracrier du comte , fut le premier qui , abandonnant la ville , se rendit à cheval en toute diligence, auprès de plusieurs de ses parents qui habitaient la Flandre, leur portant cette triste nouvelle. Un autre serviteur, nommé Jean, suivant des chemins détournés, parvint jusqu’à Ypres, vers le midi, et y annonça également le meurtre.

Justement alors se tenait une foire en cette ville et des marchands de tous les pays voisins affluaient dans son enceinte. On peut se figurer le désordre que répandit cette annonce dans cette foule de monde. Chacun emballant en hâte ses marchandises, quittait précipitamment la ville. Le reste du jour et pendant toute la nuit , les rues furent encombrées de chariots, do chevaux et de gens se dirigeant de divers côtés.

Cependant le cadavre de Charles avait été laissé tout sanglant à la même place où il avait péri. Enfin, avec la permission du prévôt et du consentement du clergé, il fut enveloppé dans un linceul , placé sur une estrade au milieu du chœur , et quatre flambeaux furent allumés aux quatre coins de ce triste et lugubre lit de parade.

Sur ces entrefaites, le prévôt, le châtelain et les conjurés tinrent conseil, et il fut résolu qu’on enverrait prier l’abbé de Gand , de faire prendre le corps afin de l’inhumer en cette ville.

La nuit suivante , le prévôt ordonna que 1 église fut environnée de soldats bien armées, dans l’intention de s’y réfugier avec scs partisans , si par hasard il était attaqu é par les bourgeois. Des gardes furent introduites dans la galerie pour veiller sur rentrée de la tour, et des sentinelles sc relevaient continuellement, car il pou-

^ait arriver que dès le lendemain les conjurés eussent à soutenir un assaut.

Cette même nuit les conjurés se réuniswnt dans l’église, prennent tous place autour du cercueil sur lequel ils posent une coupe remplie de pain et de cervoûe, et puis chacun à son tour porte la coupe à ses lèvres. C’était un usage païen employé dans les enchantements, afln de s’assurer l’impunité d’un crime. Ils voulaient d’ailleurs témoigner pay-là que tou^ assumaient une responsabilité égale, et que leur sort devait être le même.

Simon, évêque de Nimègue , frère utérin ^e Vépouse du comte, ayant appris la nouvelle ^e la catostrophe, lança l’anathème contre l’église du Bourg à Bruges , ainsi que contre les auteurs sacrilèges du meurtre, défendant aévèreraent qu’aucun fidèle leur prêtât secours , et youant aux peines éternelles tous ceux qui le feraient, de quelque manière que ce fût.

Berthuif sentait bien que les choses ne pouvaient pas rester dans cet état; il se mit donc, ainsi que son parti, à travailler sans relâche, par dons et promesses , à ^e faire des créatures j puis il manda à Guillaume d’Ypres qu il le reconnaîtrait pour comte de Flandre , s’il voulait lui enyoyef des secours. Il commanda aussi auif Brugeois de fortifier par des haies et des fossés les environs de la ville. Cet ordre fut exécuté, mais dans une intention bien différente, comme on le vit par la suite, car quoique le peuple craignit le prévôt , il détestait son orgueil et surfout le crime qu’il venait d’avoir commis,

Le 7 mars , le chevalier Qervais , camérler du comte çt l’un de ses plus fidèles serviteurs , qui était parvenu à réunir une petite année, s’approcha de Bruges, après avoir incendié Ravenschot, au pouvoir des rebelles. Cette pouvelle frappa de terreur le prévôt et scs adhérents , qui

retranchèrent dans le Itour^, cnlas^nt dçrrièrp tes portes, de la terre, des pierres, du fom;er, et bajpricadant avec soin toutes les issues.

Les assiégés se maintinrent pendant plusieurs jonrs daip^ le Bourg. 4 chaquQ instant il y avait des combats sanglants. Presque sans discontinuer les rebelles faisaient des sor-^ ties pendant la nuit, afin qu’on ne les reconnût point, et que parveqaqt à se sauver d’une manièrp ou d’autre, personne ne sût qu’ils avaient trempé dans le crime.

De nombreux renforts arrivaient journellement pour, appuyer Gervais , entre autres Damien de Termonde, l’un des barons de la Flandre; Richard de Woldman, Thierry , châtelain de Di^mude , Gautier ou Walter , bouteiller du comte (1), Daniel, un des plus puissants chevaliers du comté, et Sigier, clmtelaiq de Gapd.

Lçs troupes de Gervais ej des autres p^efs, affaiblies par la mésintelligence et la discorde qui s'étaient glissées dans leurs rangs, avaient livrées plus d'pn assaut, mais avaient toujours été repoussées.

Le 16 mars, la comtesse de Hollande vint aussi rejoin* dre les assiégeants , avec son fils et une suite très-nombreuse. Elle avait l’espoir que ceur qui dirigeaient le siège, choisiraient son fils pour comte, même les bourgeois et plusieurs d’entre les chefs le lui avaient laissé entrevoir ; aussi était-elle très-affable à chacun , et mettait-elle tout en œuvre pour gagner l’amitié des seigneurs de Flandre ^ n’épargnant ni les présents, ni les promesses.

Sur ces entrefaites , se passa une de ces scènes dont le moyen-âge seul présente des exemples. Le 17 mars, au

(1) En flamand hulelier, bouteiller pu ëchanaon. Hincmar et d’autre^ le aei'vcnl de ce mol pour aignificr économe, intendant de 1a meisoa"

milieu des haines qui animaient les deux partis , et après que déjà tant do fols, de sanglants combats eurent moissonné les plus raillants d’entre eux, tout- à -coup, sans convention préalable, et se fiant au respect des masses pour les choses saintes , et pour les hommes de la religion, les chanoines de St-Donat montèrent sur les murailles , à l’aide d’échelles , pour emporter les châsses , les ustensiles sacrés et autres objets précieux de l’église. Ils s’aranoèrent en silence et le visage empreint d’une profonde tristesse jusqu’au pied de l’église dont l’entrée fut interdite à tous, excepté au clergé et à un petit nombre d’autres personnes , car des deux côtés l’on était sous les armes, plein de défiance et de précautions. Les vases sacrés, les tapis, les habillements de laine et de soie, les robes servant au service divin , les ornements du temple , une masse de livres , enfin tous les objets de prix appartenant à St-Donat, furent chargés sur des civières et transportés dans l’église de St-Christophe sur la Grand’Place. II était vraiment étrange et digne de réflexion de voir passer une pareille procession , en de pareilles circonstances. L’église de St-Donat se trouva ainsi vide et déserte, abandonné aux conjurés qui la fais.aient servir à tout ce qu’il y a de honteux, et l’avaient presque convertie en un lieu de débauche et d’orgie, sans respect pour le corps du comte Charles qui y était resté.

Enfin, les préparatifs pour livrer un assaut général étant terminés, le 18 mars on amena les échelles sous les murailles du Bourg, et de part et d’autres on commença à s’attaquer à coups de pierres et de flèches. Ceux qui portaient les échelles s’avançaient défendus par des boucliers et couverts de cuirasses, une foule de monde suivait pour aider en cas de besoin , car les échelles fuites de bois vert et encore tout humides, étaient très-lourdes. L’échelle

inférieure avait environ soixante pieds de hauteur et douze de largeur; celle qui devait glisser sur cette pr&mière, était plus étroite, mais plus longue. Pendant qu’on les traînait vers les divers points où elles devaient être placées , les battements de mains et les cris de joie de la multitude retentissaient au loin dans les airs, et annonçaient aux assiégés le peu de sympathie sur lequel ils pouvaient compter parmi leurs concitoyens.

D’abord les plus animés et les plus audacieux de l’armée assiégeante , placèrent contre les murs de moindres échelles que dix hommes pouvaient porter, et y montèrent un à un , mais les révoltés les renversèrent à coups de hache , de bâton et de pique , et l’on dut renoncer à ce moyen. On combattit avec fureur de part et d’autre. .Quantité de morts et de mourants gisaient au pied des murs. La nuit seule put mettre fin à l’attaque que l’on résolut de recommencer le lendemain.

Une entreprise hardie, exécutée avec bonheur, livra enfin le Bourg aux assiégeants. On était au 19 mars. Les ombres de la nuit n’avaient point encore été dissipées par le point du jour. Les assiégés reposaient leurs membres fatigués par le combat de la veille. Les sentinelles un peu rassurés par une attaque aussi vaillamment soutenue , étaient entrés dans le palais du comte pour se chauffer , car le froid était rigoureux et les vents soufflaient avec violence. La place du Bourg était demeurée vide. Quelques soldats de Gervais, munis d’échelles qu’un seul homme pouvait porter , escaladèrent les murs du côté méridional, et se dirigèrent sans bruit vers les portes du Bourg, pour en ôter les amas de terre et de pierres, afin de donner entrée à ceux qui étaient au dehors. Les assiégés, pour se réserver le pouvoir «le laisser sortir et d’admettre ceux (ju’ils voudraient, n’avaient point encombré la porte à

soo

d’occident , mais s’étaient contentés de la fermer avec de. grands clous et une forte serrure de fer. Les assaillants l’ouvrirent de suite à coup de hache et de sabre , et pou^ aèrent de grandes clameurs pour appeler leurs camarade^ qui ignoraient encore cette ruse. Les rebelles, plongés dans ûn profond sommeil , s’éveillèrent en sursant par la tumulte , les cris répétés et la terreur répandue de toute part , car les assiégeants s’étaient précipités en foule dans le Bourg par la voie qui s’offrait, et égorgaient le petit nombre d’ennemis qui se trouvaient sur leur passage.

Les rebelles, comme on devait s’y attendre, s’étaient retranchés dans le palais du comte. Les soldats montent, le glaive nu , les marches qui y conduisaient , brisent les portes a coups de hache , arrivent au lieu où ils étaient rassemblés , et les forcent à battre en retraite à travers le palais, jusqu’au passage par où le comte avait coutume de se rendre de chez lui à l’église de St-Donat. Ce passage çst construit en pierre. Là se livre un combat affreux. Le bruit des armes qui s’entrechoquent retentit sourdement. Le. désespoir anime les assiégés, qui soutiennent l’attaque, immobiles comme des murs; mais pour chaque homme des assaillants qui tombe , dix autres se présentent aussitôt. Enfin la multitude se rue en masse et d’un commun accord sur l’enne.mi, sans coup férir. Alors Bouchard, toujours si cruel et si emporté, si audacieux et si fier de sa force prodigieuse. Bouchard se retourne et fuit. Les siens le suivent jusque dans la galerie de l’église où ils s’enferment et se barricadent. Les vengeurs du comte ne poursuivent point leur succès, mais se précipitent de tous côtés dans le palais, dans la maison du prévôt, dans les dortoirs du couvent, à travers les cloîtres, et s’abandonnent au pillage. Cet exemple fut suivi par tous ceux qui ^taient entrés dans le Bourg. Les tapis, le linge, les lits,

toi

les armoires, les sièges, les riches habits des chanoines et des clercs , les vases , devinrent la proie de cette multitude furieuse , excitée par l’appât du butin , sans parler de la quantité de grain , de viande , de vin et de cervoise qu’ils trouvèrent dans les celliers du comte, du prévôt et des chanoines. Même on arracha les gouttières en plomb i

Cependant les assassins ne cessaient de combattre: du haut de la tour de l’église , ils jetaient continuellement des pierres , du plomb , du fer , tout ce qui leur tombait sous la main , sur la foule qui courait çà et là dans le Bourg ; ils blessèrent et tuèrent de la sorte un grand nombre de personnes.

La nuit vint mettre un terne à cette sanglante tragé^’ die ; mais la lutte se renouvelle le lendemain plus terrible encore. L’église est envahie et les assiégés se retranchent fen partie dans la galerie , en partie dans la tour. Le premier de CCS retranchements est enlevé. Bouchard et leS âiens sont cernés dans leur dernier asile;

Ils se soutinrent dans ce lieu jusqu’au 20 avril. Sur cés entrefaites, le roi de France était arrivé à Bruges, accompagné de Guillaume de Normandie, qu’il avait désigné comine comte de Flandre.

Pour en finir avec les révoltés , on avait pris le parti de saper la tour de l’église i ce travail était très-avancé et le danger imminent , car à chaque coup de pioche ou de marteau, le contre coup se faisait sentir jusqu’au sommet de la tour. Les assiégés, pleins de terreur, résolurent de se livrer plutôt que d’étre écrasés sous les débris. Comme il n’y avait plus aucune issue , ils sortirent un à un par la fenêtre au nombre de vingt-sept. Ils étaient tous pâles , livides , défigurés par les souffrances

ilu corps et de l’esprit , et portant sur la figure le sceau de la trahison.

Le lendemain, 21 avril, on prépara une peau de cerf, pour y mettre le corps du comte assassiné , et un cercueil pour l’y enfermer avec soin. Ces saintes dépouilles furent transportés avec solennité, au milieu de la douleur et des lamentations générales , dans l’église de St-Christophe , où l’évêque célébra l’office des morts. Le roi de France assista à cette triste cérémonie.

A quelque temps de là, Louis-le-Gros et le nouveau comte arrêtèrent que les traîtres, qu’on avait enchaînés et jetés en prison , seraient précipités du haut du palais. Des soldats allèrent les chercher un à un , les mains liés derrière le dos , les conduisirent à travers les corridors , annonçant faussement qne le roi allait leur donner des preuves de sa clémence , et parvenus à la partie la plus élevée de la tour, les jetèrent du haut en bas. Tous curent le même sort, et leurs corps fracassés demeurèrent étendus sur le pavé jusqu’au lendemain. Ayant été excommuniés ils ne purent être enterrés dans un cimetière , c’est pourquoi les cadavres furent enfouis de côte et d’autres dans les campagnes (1).

Les rebelles avaient soutenus pendant cinq semaines les attaques d’une multitude nombreuse, aguerrie; et pour les dompter, il avait fallu la présence des plus puissants seigneurs de la Flandre et du roi de France lui-même.

Un peu plus tard, Guillaume de Normandie, le nou-

(1) Lernutius, dans sei jinnale», et d’autres auteurs, rapportent que, par ordre du roi, ils furent transportés à St-André, et que là ils servirent longtemps de hideux spectacle aux passants.

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