‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 32 sur 36 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

veau comte de Flandre, fut chassé, parcequ’il foulait aux pieds les franchises qu’il avait juré de maintenir, et le seigneur français fut remplacé par Thierry d’Alsace , le fondateur des libertés flamandes.

Avant de terminer cet exposé concis de ce qui se passa à la mort du comte Charles , nous pensons que le lecteur ne sera peut-être pas lâché de connaître la manière dont périt le prévôt Berthulf, le premier moteur de l’assassinat.

Trois jours avant la prise du Bourg, il s’échappa par le balcon ou espèce de galerie extérieure de sa demeure, à l’aide de cordes auxquelles il se suspendit. Il avait donné 40 marcs d’argent à un nommé Walter pour l’aider à fuir ; mais cet homme se contenta de le conduire jusque dans les marais qui se trouvent sur le territoire d’Aerdenbourg , et l’y abandonna sans lui donner aucune indication pour se diriger dans sa fuite ni sur ce qu’il avait à craindre. Après s’étre tenu caché quelque temps , il se procura un cheval et parvint, marchant toujours de nuit, jusque près de Kciem, dans les environs de Dixmude.

Des hommes d’armes nombreux étaient à sa poursuite, aussi fut-il obligé d’abandonner son cheval , et il se dirigea vers Fumes, où s’était retiré sa femme, mais il ne put parvenir .à s’y cacher, et prit la route de Warneton , errant à travers les champs pour éviter les chemins battus, harassé de fatigue, plein d’une cruelle anxiété et les pieds meurtris et sanglants.

Cependant Guillaume d’Ypres qui était fortement soupçonné , et non sans raison , d’avoir trempé dans la conspiration , dans l’espoir de succéder nu comte Charles , voyant que les conjurés avaient le dessous , mettait la plus grande activité à découvrir Berthulf, afin de rétablir

ta réputàtibii par la vengeance qn’il se proposait de tirer de celui qui était regardé cotnnie le plus grand coùpàblè;

En6n, le 11 avril, lé prévôt fut découvert et livre A Guillaumé. Lorsqu’il fut amené à Ypfesj une si grandè foule d’habitants de cette ville et des campagnes voisines environnait le priSOiiilier , qu il est impossible de donner une idée dé la rumeur Ct du tumulte occasionnés par cet événement. La multitude le précédait et le suivait, sautant et battant deS mains. Chacun Voulant avoir part à la capture, on l’avait attaché, de droite et de gauche, avec de longes cordes , et ori le traînait ainsi , plutôi qu’on ne le conduisait , entre deux flles d’une populace exaspérée. Pour traiter encdre pluS ignominieusement cet ex-chanchelier de Flandre, naguère si fier et si puissant, ort ne lüi avait laissé que ses hauts-de-chausses , et on lui jetait continuellement de la boue et Une grêlé de pierres.

Accablé de tànt d’opprobre , il attendait avec impatience l’heure de son supplice. Il put alors se rappeler avec amertume le souvenir de tous ce qu’il avait fait; comment usurpant les fonctions de prévôt, il Supplanta injustement son prédécesseur , comment trafiquant dès prébendes et des bénéfices par Une honteuse Sitnonie, il endurcit ses parents à tous les crimes, avec les revenus de l’église ; comment enfin il avait tramé la mort du très noble et très pieux comte, son souverain.

II put aussi se représenter à l’esprit de combien d’hob' neurs , de richesses , de puissance , de respect , Dieu l’avait environné, faveurs qu’il oublia, dans son orgueil, pour suivre le chemin du crime.

Le visage tourné vers la terre, il invoquait peut être le Seigneur dont la main s’était appesantie sur lui d’une manière si terrible , lorsqu’un de ceux qui le poursuivaient ,

le frappant d'un bâton : O le plus orgueilleux des hommes, lui dit-il , pourquoi dédaignes-tu de lever les yeux et d’implorer la compassion de tes maîtres , puisque ta vie est en nos mains? Le malheureux ne 6t aucune attention à ces paroles , et continua sa marche en gardant le silence.

Arrivé sur la Place du Marché, on le mit tout-à-fait nu, afin d’augmenter la honte de sa mort, puis on le suspendit à un gibet , comme un voleur , les bras étendus en croix, et la tête passée dans une ouverture pratiquée à la partie supérieure de l’instrument de supplice , afin que le corps n’eut d’autre appui et qu’il expirât suffoqué , sans l’aide de cordes.

En ce moment, voici venir à lui , à travera la foule qui ne cessait de lancer des pierres , Guillaume d’Ypres. Il imposa silence à la plebe mugissante et cria au coupable : << Dis-moi, ô prévôt, sur le salut de ton âme, dis-moi qirels sont , outre toi , Isaac et les traîtres publiquement reconnus comme tels, les autres individus qui ont trempé dans le meurtre de monseigneur le comte Charles? » — « Tu le sais aussi bien que moi, » répondit Berthuif, auquel la lâcheté do cet homme rendit un moment d’énergie. Guillaume, transporté de fureur d’entendre cette accusation jetée ainsi au milieu de la foule, donna l’ordre qu’on en finit avec le prévôt.

Aussitôt les marchands de poissons , se servant de leurs crocs de fer, de bâtons et d’autres instruments, assailbrent leur victime et, après une foule de cruautés ignominieuses, mirent fin à ses jours.

Ainsi mourut ce puissant chancelier de Flandre , dont l’orgueil intolérable et l’ambition sans bornes furent brisés , lorsque , par un coup d’état , il croyait être parvenu au comble de scs vœux !

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