‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 33 sur 36 · DERNIÈRE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE

Li 3 Mai 1749.

Le 14 novembre 1748 arriva à Bruges l’heureuse nouvelle du traité de paix conclu à Aix-la-Chapelle, par suite duquel la majeure partie de la Belgique rentrait sous l’obéissance de l’Autriche, après avoir été soumise aux Français pendant trois ans et demi.

Suivant la tradition populaire , l’année 1748 était l’anniversaire séculaire de l’époque mémorable où le comte de Flandre était venu déposer à Bruges une partie du précieux Sang du Christ , reçue comme témoignage d’admiration de la part des princes Croisés , pour la valeur déployée en Terre-Sainte par le chef des phalanges flamandes.

On saisit l’occasion des réjouissances qui allaient avoir lieu pour la paix , afin de donner un jubilé magnifique. La confrérie du St-Sang s’entendit pour les dépenses avec les magistrats et les doyens des principaux métiers.

Or , la procession du St-Sang avec son ancienne pompe et ses spectacles divers ne s’était plus renouvellée depuis l’an 1698, ce qui faisait que les géants, les chars de triomphe et autres objets semblables étaient entièrement pourris et ne pouvaient plus servir.

Afin que chacun contribua selon ses moyens à l’omement de celte fête, les quatre commissaires de la con-

frérie du Saint-Sang, Charles - François Custis, Robert Coppieters , Macaire Legillon et Pierre Auchemant se rendirent officiellement, précédés du bédeau de la chapelle, revêtu de ses insignes et portant une baguette noire surmontée d’un pélican en argent , aux assemblées des divers métiers convoqués à cet effet par les doyens. Dc-là, ils allèrent chez les Dominicains, les Augustins, les Carmes, les Récollets et les Capucins pour prier les supérieurs de ces communautés , de faire élever des arcsde-triomphe et autres décorations. Enfin, toujours accompagnés du bedeau , ils firent tout le tour de la procession, priant, de maison en maison, que chacun voulut bien, selon ses moyens , orner la rue et la façade de sa demeure.

Le résultat dépassa l’attente des commissaires. Le zèle était si grand et chacun faisait de tels préparatifs , qu’on ne pouvait plus trouver d’ouvriers , particulièrement parmi les peintres , au point qu’on fut obligé d’en faire venir des autres villes.

Les magistrats prirent aussi des mesures avec l’autorité ecclésiastique, pour régler les cérémonies et maintenir le bon ordre. Le 17 avril, l’évêque fit publier un mandement qui donnait à connaître que sa sainteté Benoit XIV ayant daigné accorder une indulgence plénière le 3 mai et les quatorze jours suivants -, dans la chapelle de St-Basile : il avait été résolu , pour donner plus de magnificence à la fête , de régler le service divin de la manière que voici :

«La veille depuis huit jusqu’à neuf heures du soir, toutes les cloches des églises et des monastères, tant d’hommes que de femmes, sonneront à pleine volée. La grand’messe sera chantée à la cathédrale de St-Donat, le premier et le dernier jour, à huit heures. La procession sortira à neuf heures et demie. Les autres jours , les différents

ordres du clergé devront faire une fois , à scj)t heures du matin , le tour ordinaire de la procession , après quoi ils viendront à St-Donat , pour aeeompagner les chanoines de la cathédrale et chercher avec eux le saint Sang , qui sera placé sur le maître-autel. Puis ils resteront au chœur pour entendre la grand’-raesse. Chaque fois qu’on apportera le saint Sang à la cathédrale, il devra être accompagné des quitre chapelains , de deux conseillers de l’administration et de quatre confrères de la confrérié de St-Basile, le flambeau à la main. »

Le magistrat fit publier, le 29. avril, que, sous peine de cent florins d’amende, nulle voiture ne pourrait se trouver dans les rues de la procession, le 3 et le 18 du mois de mai, depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir. Défense était egalement faite à chacun de laisser monter dans les gouttières , sur les toits ou sur les façades des maisons , et l’on exhortait tous les habitans à mettre le plus de lumière possible à leurs fenêtres.

Ces précautions étaient d'une nécessité indispensable , car l’affluence du monde, accourU de tous les points de la Belgique et même de l’étranger , était telle , que dès la fin d’avril toutes les maisons étaient encombrées et qu’il était impossible de trouver place dans les auberges.

Enfin , le 3 mai , après le service divin , la procession commença son tour ordinaire , dans l’ordre suivant , chacun de ceux qui l’accompagnaient portant un flambeau allumé :

La pauvre école des filles, La pauvre école des garçons, Les oiseleurs.

Les aubergistes ,

Les marchauds de tabac,

Les ouvriers de la grue, dits Craene-Kinder» ,

Ceux du pont des Carmes ,

Ceux du pont d’Eeckoute,

Ceux du pont de Marie,

Qsux du pont des bandsU,

Les brasseurs,

Les jardiniers,

Les ouvriers du pont des moulins , Ceux (lu pont de St-Jean ,

Lps dtiohaceeurs de vin ,

Les por^nrs.c^e qhau* ,

Lps maçons ,

Lçs charpentiers.

Les constructeurs de vaisseatu, Les couvreurs.

Las plombiers,

Lps scieurs,

Les sculpteurs,

Les tonneliers ,

Les charrons ,

Les tourneurs.

Les menujaiocs,

Les faiseurs d'arcs,

Lçs oordiera.

Les pottiers.

Les mariSchaiix,

Les orfèvres ,

Les armuriers.

Les étainiors.

Les drapiers ,

Les fuulons,

Les teinturiers.

Les bouchers.

Les gagne- petits,

Los poissonuiera,

Les cordonniers.

Les corroyeurs.

Les tanneurs,

Les gantiers.

Les fabricants de bas,

Les tailleurs.

Les fripiers.

Les boutangOM,

Les porte-faix ,

Les iqesureurs de grain ,

Les meuniers.

Les chapeliers ,

Les vanniers,

Les fabricants de coutil ,

Les blanchisseurs ,

Les chirurgiens,

Les ferblantiers,

Les marchands de fruits ,

Les fabricants de chandelles ,

Les Toitnriess ,

Les bateliers.

Les courtiers ,

Les capucins, ‘ .

Les recollets.

Les carmes.

Les auguslins ,

Les dominicains ,

L’abbé d'Eeckhoute,

Le chapitre de St-Sauveur aveo les ecclésiastiques des églises paroissiales de Ste-Walburge et de St-Jaoques,

Le chapitre de Notre-Dame avec les ecclésiastiques des églises paroissiales de St-Gilles et de Stp- Catherine,

Le chapitre de l'église cathédrale de $t-Donat,

Le prévôt de Notre-Dame et les abbés.

L’évêque de Bruges ,

La châsse du St-Sang ,

Les membres de la confrérie du ' St-Sang,

Les magistrats de la ville de Bruges.

Cette procession ne rentra que vers midi et demi ; à une heure en sortit une autre que nous allons décrire , et qui était dirigée par les Jésuites.

D’abord s’avançait une cavalcade , suivie par plusieurs chars-de-triomphe donnés par différents corps de métiers. Puis l’on voyait une troupe de musiciens au milieu desquels un jeune homme à cheval , représentant la Rénommée, était accompagné des Anget gardiens de la ville et du collège des Jésuites. Six autres chars-de-triomphe, à quatre chevaux , donnés par la ville , suivaient. Sur le premier étaient représentés Joseph d’Arimathie et Nicodème, recueillant le saint Sang à la descente de la croix, et le déposant dans un vase de cristal. Autour de cotte scène on voyait à genoux quelques -un des premiers chrétiens , et derrière , un ange écartait de son épée les incrédules et les ennemis de Jésus-Christ.

Sur le second char était Thierri d’Alsace, au milieu des emblèmes des victoires remportées par lui en Terre Sainte sur les Sarrasins.

On remarquait dans le troisième char, Baudouin, roi de Jérusalem, à qui le patriarche remet une partie du saint Sang , en récompense de la victoire remportée par ce comte de Flandre (1).

Le quatrième char figurait le comte Thierri qui, par le conseil de Léonius , abbé de St-Bertin , remet ce précieux gage à la garde de la ville de Bruges , représentée par une jeune vierge vêtue de blanc et couronnée de roses. Derrière elle étaient à genoux les quatre chapelains du saint Sang.

(1) Il y avait iol uno de ces erreurs historiques si fVéquentes dans les erabléroes du xtii® et xvni® siècle. Voir nos Annalea rfe Bruges , etVAlbiim piHorcsque , comiernant rhistoiro du sain! Sang.

su

Le cinquième obàr offrait la représentation du pillage des églises et du brisement des images. On voyait dans un coin Ferez de Malvenda à genoux devant un petit coffret , caobé à l’intérieur de la muraille , où , pendant les troubles de religion , il garda oe trésor inestimable.

Enfin, on admirait sur le sixième cbar la Pucelle de Bruges {de Maegd van Brugge ) , assise sur un trône magnifique et portant le reliquaire sur ses genoux. Aux quatre coins étaient figurées les quatres parties du monde , aveo l’inscription : Pretium salutis universi populi.

Suivait une cavalcade de jeunes gens sous le costume des comtes de Flandre qui avaient particulièrement honoré le saint Sang. Chacun d’eux avait à sa suite quatre gentilshommes à cheval, l’un portant le bâton de commandement, l’autre la couronne, le troisième un étendard avec le nom de son prince, et le quatrième une inscription historique.

Derrière oe cortège marchaient une foule de seigneurs de la cour de Vienne, et à leur tête son altesse royale le duo Charles de Lorraine , gouverneur général des Pays-Bas , et l’archiduc Joseph , accompagné de gentilshommes habillés à la mode de Hongrie.

On voyait après cela s’avancer un char plus magnifique que tous les autres , ot attelé de six chevaux blancs. La reine y était assise, couronnée par la Pais et par la Justice. Au pied de son trône se trouvaient les dix provinces catholiques, avec le commeroe et l’agriculture, et au dessus dominait la Concorde, tenant sous ses pieds le dieu de la guerre.

Cette première partie de la procession était suivie par les chars allégoriques fournis par les divers corps de métier avec leurs emblèmes.

ils s’avançaient dans l’ordre suivant t

Une troupe de muHcieiii;

La repréaentatioB de la maison de Zachée où logea Jésus-Christ. Don des aubergistes;

Saint Luc sur un boeuf ailé, fait aux frais des libraires et des maîtres d’école;

Saint Victor armé de pied en cap et à cheral , offert par les meuniers; Les boulangers avaient fourni un superbe et immense pélican ;

Les maçons, un aigle;

Les fripiers, un cigne;

Les peintres, les tourneurs et les menuisiers , un phœnii ;

Les maréchaux, une autruche;

Les blanchisseurs, un rossignol;

Les tanneurs, un bœuf;

Les cordonniers, corroyeurs et gantiers, un cerf;

Les orfèvres, un lion d’argent;

Les bouchers , un lion noir ;

Les chirurgiens , un tigre ;

Les plombiers , un éléphant ;

La chambre de commerce, un rhinocéros:

Les couveurs, un crocodile;

Les poissonniers , une baleine;

Les apothicaires et les herboristes, une licorne;

Les fruitiers, un char surmonté d’un beau jardin rempli de fleurs et de fruits;

Les marchands de tabac, un char planté de plantes de tabac ;

Les drapiers , un char chargé de sauvages ;

Les tonneliers , un char où Bacchus, entourré de faunes, était assis sur une tonne ;

Les tailleurs , un cheval portant les quatre fils Aymon;

Les marchands de toile, la belle Floriana, fille d’un géant;

Les merciers, la géante Fidelia;

Les brasseurs, le géant fiermanus , et finalerpent

Les bateliers , un immense vaisseau avec toutes ses voiles et agrès.

Le cortège était fermé par la cenfrérie des gladiateurs , qui faisaient leurs exercices en plusieurs endroits , lorsque la procession, à cause de sa longueur, devait s’arrêter quelques minutes.

SIS

Nous ferons connaître maintenant les ornements placés sur le chemin de la procession par les couTents, les auto* rilës ou les habitants.

D'ahord on avait placé devant l’hotel-de-ville , un bel arc-de-triomphe sur lequel avait été peint tonte rhistoire du St-Sang. Sept personnages , peints sur bob , soutenaient les sept pilastres de cet arc, avec les inscriptions suivantes sous chaque personnage :

CHKISTCS xrrvDiT,

JOSEPHCS UCEPIT.

BALOinaCS DEDIT.

THEODOHICCS OBTISCIT. . -

LEOniDS TBASSTDLIT.

FEKEZ SERVAVIT.

BBCGA CCSTOOIT.

Après la cérémonie, ces figures furent transportées dans le chœur de la chapelle de St-Basile, pour y être conservées en commémoration de ce brillant jubilé.

Le chapitre de St-Donat avait fait placer un arc-detriomphe devant la porte de son église ; l’hutel du Franc était nouvellement repeint et orné de guirlandes de verdures et de fleurs, ainsi que l’hôtel de la Prévôté.

Devant la Halle, le voisinage avait élevé à ses frais un arc-de-triomphe dont le faite était de niveau avec la statue de la Vierge qui se trouve placée près de la première galerie en maçonnerie.

La maison do la corporation des charpentiers qui était dans la rue des Pierres, avait revêtue une architecture temporaire tout nouvelle, faite en planches artisteinent travaillées. La boucherie avait également un nouveau frontispice, entre quatre arcs-de-triomphe en verdure, sous lesquels pouvaient passer les géants.

su

En6n, les corps de métiers, les coarents et les bour> geois, avaient tellement multiplié les ornements de tons genres dans les mes, que la ville était méconnaissable et ressemblait à un immense jardin. De quelque côté qu’un tournât les yeux, on ne voyait que fleurs, feuillage, tentures de toutes couleurs, sable symétriquement arrangé en parterres de pâquerettes, de pivoines, de roses marines etc.

Le soir les maisons forent illuminées, toutes les cloches sonnèrent depuis huit heures jusqu’à neuf, et l’on tira trois salves d’artillerie.

Ce fut la dernière fois que tant de pompe fut déployée à l’occasion de la procession do St-Sang, qui continua néanmoins à amener une foule immense, et qui chaque année, depuis son rétablissement, attire les étrangers et donne un aspect de fête aux rues de Bmges , généralement si paisibles et si solitaires.

D ESTINÉES

DE

Page 1