‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Apeineles chrétiens, conformément à leur désir, étaientils maîtres de la ville, que trois jours après arriva, avec Une armée beaucoup plus nombreuse qu*on ne le disait, le puissant roi des Perses, dont nous avons parlé plus haut. Indigné d’apprendre que la ville eut été prise par les croisés , il l’investit si soigneusement que nul ne pouvait ni entrer ni sortir. 11 résulta de-là que la position des nôtres empira beaucoup, car comme on ne pouvait introduire aucune provision, la famine la plus terrible ne tarda pas à se déclarer. Le défaut de nourriture et l’aiguillon de la faim forcèrent le peuple à dévorer les objets les plus dégoutans. Il n’y avait aucune diflférence entre les mets des pauvres et ceux des plus délicats. On no faisait nulle distinction entre les choses immondes et celles dont on se nourrit ordinairement. C’était vraiment un spectacle digne de pitié , de voir des hommes aux membres robustes, la plupart de noble origine, parcourant les places et les carrefours en mendiant, affaiblis par l’cxccs de la faim, s’appuyant sur des bâtons, le regard inorne et le visage tourné vers la terre.

Nulle part on ne trouvait plus de quoi fournir la plus petite ration à. cette nombreuse population.

Que dirai-je de j)lus? Les chameaux, les chevaux, les mulets, les ânes, les chiens, les chats, et autres animaux

qnelqa’immondes qa'ils fussent, étaient regardés comme des objets de première délicatesse, chaque fois qu’on pouvait en trouver suffisamment pour* apaiser la faim qui rongeait les malheureux croisés.

Enfln les pieux chrétiens étaient plongés dans une si profonde misère, qu’il est impossible d’en présenter le tableau dans un résumé historique ; ces détails exigeraient un traité spécial.

Enfin réduits à la dernière extrémité, et n’espérant plus en aucun secours humain , ils commencèrent à croire que tout moyen de salut devenait impossible.

Mais le Dieu très-bon et très-puissant qui permet quelquefois que ses serviteurs soient dans l’afflietion, afin qu’ils n’aient point trop de confiance en leurs forces ou en leur courage, mais qu’au contraire ils deviennent d’autant plus reconnaissants, qu’ils se voient sauvés par une grâce spéciale , ce Dieu , dis-je , daigna leur prêter un appui tant désiré.

Une nuit le glorieux apôtre du Christ , et celui qui le premier suivit les traces du Fils de Dieu et fut son fidèle disciple, saint André apparut au très-noble et invincible prince, notre comte de Flandre, Robert -le- Frison , lui révéla , entr’autres choses , le lieu où se trouvait enterrée , dans l’église de St-Pierre, la lance avec laquelle le cÀiturion Longin perça le flanc de notre Seigneur; il ajouta qu’après l’avoir été chercher, accompagnés des autres princes chrétiens et de tous les croisés, il devait sans nulle crainte attaquer les ennemis qu’il vaincrait infailliblement. Ayant dit ces paroles, il disparut. Notre comte Robert, auquel cette vision avait rendu la joie et l’espérance, se levant dès le point du jour, commença par remercier du fond du cœur le Seigneur tout-puissant et son saint apôtre, de la grande faveur qui lui était

liute. Pdû il assembla tous les chefs de Farmëe chrëtiennc, et leur donna les détails de sa vision. A cette nouvelle tous versent des larmes de joie, ainsi qu’il arrive par suite d’une fervente dévotion, ou lorsqu’on échappe à un danger imminent. Ils offrent de sincères actions do grâce au Très-Haut et à leur fidèle appui, l’apôtre saint André. Ensuite ils courent précipitamment au lieu indicpié, creusent la terre et trouvent la lance du Christ, ainsi que la vision l’avait révélée.

Bientôt le plus grand enthousiasme se répand dans toute la ville, et déjà l’on ne pense plus qu’à la victoire certaine que l’on va remporter. On fixe le jour du combat, et tout ce qui peut être nécessaire aux combattans est préparé au milieu de transporta d’allégresse.

Chacun plein de dévotion et le cœur contrit, confesse ses péchés, accepte avec joie la pénitence qui lui est imposée, puis s’avance pour recevoir le précieux Corps et le Sang de Jesus-Christ, ce qui achève de relever leur énergie.

Dès le point du jour, les prêtres, vêtus de leurs habits sacerdotaux, célèbrent de tous côtés le service divin , même au milieu des rues , et donnent leur bénédiction à ce peuple qui est prêt à voler au combat.

11 résulta de là, pour les croisés, une telle confiance et une telle grâce leur fut inspirée d’en haut, que l’on vit s’élancer sur les places et dans les rues , se promettant l’un à l’autre la victoire , ceux qui , la veille , abattus et consternés, pouvaient à peine lever des yeux éteints par la privation de nourriture et les souffrances; car la famine les assiégeait depuis vingt-six jours.

Invoquant donc le secours divin, ils se formèrent en douze bataillons et s’avancèrent vers l’armée ennemie.

Lorsqu’ils sortirent de la ville, un événement digne

de mémoire, et an snjet daquel on rendit des actions de grâce à Dieu, étonna tout le monde. Une suave rosée descendit du ciel, et se répandit sur les croisés.

11 paraissait évident par-là que le Seigneur leur assurait sa grâce et sa bénédiction, car quiconque fut arrosé de cette légère pluie, fut doué d’une telle force de corps et d’une telle vivacité d’esprit, que durant tout le temps de l’expédition, il ne parut plus ressentir ni les fatigues ni la faim. Ce ne furent pas les hommes seulement qui éprouvèrent cet effet merveilleux, mais les chevaux mêmes reçurent un tel surcroît de vigueur, que ceux qui depuis plusieurs jours n’avaient mangé que des feuilles et des écorces d’arbres, nourriture inaccoutumée et malsaine, surpassèrent, pendant tout le jour, en agilité et en courage, les chevaux ennemis, quoique ceux-ci eussent été nourris d’avoine et d’orge.

Cependant le chef ennemi ayant appris que les nôtres étaient sortis de la ville, mit son armée en bataille.

Les croisés s’avançant d’abord lentement vers elle, se précipitent enfin, avec l’énergie et l’audace du lion, sur les Perses dont ils font un tel carnage , que de cette multitude innombr.able , quelques-uns à peine, cherchant leur salut dans la fuite, parvinrent à s’échapper.

11 ne convient pas à notre humilité ( pour ne rien dire de notre style) non seulement de détailler, mais même d’indiquer le nombre d’ennemis que mit à mort, avec l’aide de ses soldats, notre Bobcrt-le-Frison, le plus illustre des comtes, soutenu qu’il était dans ses exploits par là force que donnait la lance du Christ.

Les autres princes se conduisirent avec le même courage , tant pour la gloire divine que pour la leur propre.

Le combat terminé, les nôtres se dirigèrent vers le camp ennemi , où ils trouvèrent une si grande abondance

so

de proriBiens et une telle pro&uion de toutes les richesses de l’Orient, qu’il était impossible de compter ni d’estimer tout l’or, l'argent, les pierres précieuses et les Tête> mens de prix.

Ils s’emparèrent en outre de tant de chevaux et de bétail, qu’ils ne savaient plus quoi choisir de préférence, eux qui, il y a peu do temps, étaient privés de tout.

Nos princes remportèrent cette victoire l’an de l’incarsation de notre Seigneur 1098, le 28 juin.

Page 1