‹ Chronique de l'abbaye de Saint-AndréChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ct qui t 0 t arrioé liane notre Couetnt %u tempe ^t 0 llrteurey avant que l’on eût eTu un abbé; pértebe qui romprtnb enoiron 87 annéee.

Lk premier prieur de ce monastère de St-André-lèi- Bruges, de l’ordre de St-Benoit, fut le vénérable Ludolf, moine du couvent d’ASlighem. Par ses discours et ses actions , il fit si bien observer la règle de notre ordre , et inculqua si efficacement les principes de notre institution à ses disciples, qui se soumirent constamment à lui avec la plus grande obéissance, que pendant de longues années, même encore sous le régime de nos abbés , on continua d’observer avec le plus grand soin les règles par lui prescrites.

Le très-pieux Ludolf remplissait dignement depuis quelque temps les fonctions de prieur, et le bruit de sa sainteté s’était déjà répandu au loin, lorsque le trèsvénérable Gundebaud, XXV1II° évêque d’ütrecht, fonda dans le faubourg , à l’orient de cette ville et dans un lieu marécageux, le monastère d’Oostbrouck (mot qui signifie marais à l’orient).

L’opinion des chroniqueurs sur l’année de la fondation de ce monastère est si incertaine, qu’on ne peut pas facilement reconnaître laquelle il -vaut mieux suivre.

Comme cela importe assez peu à notre sujet , je n’aurais point consacré beaucoup de temps à rechercher la date de cette fondation, si non que par-là il eut été plus facile de savoir pendant combien d’années notre premier prieur, le respectable Ludolf, avait été à la tête de notre monastère; car jusqu’à présent nous n’avons pu

trouver chez nous aucun indice sur ce point, non pins que sur les autres prieurs qui lui succédèrent.

Les frères du susdit couvent d’Oostbrouck ayant appris quelle était la sainte vie et la haute sagesse de Ludolf, notre prieur, le choisirent unanimement pour abbé, quoiqu’il fut absent, et qu'ils ne le connussent pas même de figure.

Malgré qu’il renonçât à de grands avantages , Ludolf, par soumission et obéissance, fut obligé d’accepter la dignité qu’on lui offrait, et il devint le premier abbé d’Oostbrouck. II y introduisit une si grande humilité et tant de rigueur dans l’observation de la règle , que pendant plusieurs années ce couvent passa pour la prison de l’ordre des Bénédictins. On voit clairement de-là combien cet homme fut digne d’éloge pour sa sagesse, et quelle vie vertueuse il mena dans son couvent d’Âfflighem, lui qui, dans la suite, organisa deux monastères.

L’orsqu’il fut obligé, comme nous venons de le dire, de quitter malgré lui notre couvent, il laissa une lettre pleine de foi, d’humilité et de charité, contenant la mention de l’origine de notre institution.

Nous croyons inutile de la rapporter ici, puisque nous en avons extrait une grande partie de ce que nous venons de raconter.

Xlu otncrable prrt 2Uarb, ecronh flrttur bu (Souotnt br

6t-3lnbrf,

Notbe pieux instituteur et père Ludolf nous ayant été enlevé, pour être promu à une plus haute dignité, le vénér.iblo père Alard lui succéda non seulement dans la direction du monastère, mais encore dans la sagesse

et la sainteté de sa conduite; il administra pendant plusieurs années notre couvent avec fermeté, et loi procura le moyen de s’enrichir d’un grand nombre de biens temporels.

Cet homme , plein d’activité , considérant qu’une exacte observance de la discipbne monastique ne peut subsister longtemps sans une ample provision de biens temporels, s’appliqua surtout à satisfaire sur ce point la sollicitude des frères. Parmi plusieurs autres traits de sa vie, nous rapporterons ici une démarche qui nous rend chère sa mémoire.

Il alla trouver le très-révérend évêque de Tournay et de Noyon, le seigneur Lambert, qui avait succédé à Baudry (dont nous avons parlé plus haut), et lui demanda de vouloir bien concéder à lui et à ses successeurs, l’église de Ghistelles, qui possédait des dîmes et d’autres revenus. Cette église jusqu’alors avait appartenu à l’évèché de Tournay, sous l’obligation d’une redevance annuelle. Par ses vives prières, il réussit à obtenir ce qu’il avait demandé, sous la condition de payer par an, et en trois termes, une somme de 18 marcs d’argent. A savoir six marcs à la fête de St-Remi, six autres le jour de la Purification de la Vierge Marie, et les six derniers la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul. De .plus, tous les avantages et bénéfices qui proviendraient soit de la grâce divine, soit du travail, soit de la générosité des fidèles, devaient aiissi nous appartenir.

Ces concessions eurent lieu, d’après le conseil et du consentement de Robert, archidiacre de l’évêque Lambert, et des autres clercs de l’église de Tournay, que la chose ' pouvait intéresser. Elles furent confirmées par lettres authentiques , ainsi que par l’autorité apostolique du pape Calixte, l’an de notre 5eigneur 1118.

Si

Elles furent confirmées de nouveau par Simon , ëvéque de Noyon et de Tournai, qui succéda au susdit Lambert.

Lorsque toute cette affaire eut ainsi été convenablement arrangée, un pieux moine de notre monastère, nommé Drogon , fut envoyé pour administrer les biens temporels et spirituels de l’église de Ghistclles , et s’acquitta très-bien et au grand avantage de notre église, de la charge qui lui était imposée.

A cette époque , de nombreux miracles commencèrent à avoir lieu au tombeau de la sainte martyre Godelieve, qui depuis peu de temps était montée au ciel, avec la palme du martyre.

A la pressante prière de ses paroissiens , Drogon écrivit la vie de Godelieve telle qu’il l’entendit raconter de la propre bouche de ceux qui avaient été témoins oculaires de la très-sainte vie et de la mort de cette innocente victime.

Pendant plus de quarante ans, les pères de notre monastère avaient administré d’une manière digne d’éloge l’église de Ghistelles, et par les soins et la sollicitude du vénérable Drogon et de nos moines ses successeurs, elle avait beaucoup augmenté ses dîmes et autres revenus , lorsque l’église de Tournai obtint un évêque particulier , nommé Anselme, lequel avait été abbé de St-Vincent de Laudun , de l’ordre de Citcaux.

Celui-ci considérant que les revenus de son église étaient assez faibles, tandis^e celle de Ghistelles s’était beaucoup enrichie, augmenta de neuf marcs d’argent la redevance de 18 marcs que nous payions déjà, sans égard pour les privilèges ' apostoliques , ni pour ceux que nous avaient accordés ses prédécesseurs.

Les pères de notre couvent, préférant supporter une privation temporelle, que d’entrer en procès, résolurent

de payer ce qu’on leur imposait, quoiqu’avec peu de justice. Ils reçurent de l’évêque Anselme et de ses successeurs Gcrald et Gaultier, des privilèges de cette nouvelle taxe de 27 marcs d’argent.

Lorsque Everard fut devenu évêque, excité par les propos pleins d’envie de quelques personnes mal intentionnées, il s’efforça de détruire tout ce que ses prédécesseurs avaient si louablement fait pour nous.

Dans l’intention même do nous enlever l’église de Ghistelles, il affirma que nous en étions injustement en possession, d’où il résulta entre lui et nos pères une très-vive controverse , au point que le souverain pontife Célestin If 1 , envoya pour examiner et décider la question , Pierre, prêtre de la sainte église romaine de St-Cbrysogone, cardinal-légat du saint siège.

Celui-ci ayant soigneusement examiné l’affaire, et du consentement des partis , porta la décision suivante :

Qu’Everard, évêque de Tournai, et ses successeurs recevraient par la suite, à leur profit, la moitié des revenus de l’église en question , et que l’autre moitié nous reviendrait sans que nous fussions tenus à l’avenir de payer aucune redevance.

Notre couvent possède encore les titres de cet arrangement fait entre le cardinal Pierre, le pape Célestiu et l’évêque Everard. Ils furent écrits l’an de notre Seigneur 117S, époque à laquelle le pieux père Gaultier, notre dernier prieur, était à la tête du monastère de St-André.

Maintenant je vais rapporter quelques faits qui se sont passés en partie les années précédentes.

L’an de l’incarnation 1111, le très-noble et tres-victorieux prince Robert-Ie-Jeune ou le Frison, comte de Flandre et fondateur de notre couvent, quitta sa dépouille mortelle la 20» année de son règne, et fut enterré au très-célèbre

et puissant monastère de St-Vaast, à Arras, le 3 des nones d’octobre.

II donna des preuves évidentes de son courage et do scs coimaissances dans l’art militaire, lors de l’expédition de la Terre sainte, par la prise de mainte villes et son infatigable ardeur à exterminer les païens. C’était au point que les Arabes eux-mêmes l’appelaient le fils de saint George, à cause de son invincible valeur, et le redoutaient comme la foudre et le tonnerre.

Son fils Baudouin, surnommé à la Hache, lui succéda dans son comte de Flandre, sous la tutèle de sa mère Clémence. 11 montra les mêmes vertus que son père, et donna des preuves , dans toute sa conduite , d’un courage et de qualités bien supérieures à son âge.

11 était très-habile dans l’art militaire, généreux, souverainement juste, bienveillant et miséricordieux envers les pauvres , les veuves et les orphelins. En outre , il protégea constamment les églises et les monastères , et se fit distinguer par sa piété.

Voici, entre plusieurs autres, un exemjple de sa munificence :

Ayant su que notre couvent, fondé par son père , n’avait pas reçu une assez forte dotation pour que les moines y fussent convenablement entretenus, il nous fit don de tout le territoire qui est cominuné- ^ ment appelé Bensebrouck , ainsi que de toutes ses appcndances, ce qui forme une propriété vaste et bien boisée.

Notre comte Baudouin, après avoir, pendant sept ans, dignement et louablement gouverné la Flandre, eut le malheur de tomber sur son bouclier dans une guerre contre les Normands, et se blessa grièvement I au front. Cette blessure ayant été mal soignée par les

chirurgiens, gagnes, comme on le rapporte, par le roi d’Angleterre , Henri , qui le craignait beaucoup , le comte languit quelque temps , et s’apercevant enfin qu’il ne pouvait échapper à la mort , il prit pieusement l’habit monastique dans le couvent de St-Bertin, renonçant aux choses de ce monde.

Comme il n’avait point d’enfant, il désigna pour son successeur au comté de Flandre , son cousin Charles , fils de Canut ou Knnt, roi de Danemarck et martyr. Après avoir passé dix mois dans ce monastère, il expira dans des sentiraens de grande dévotion , et munis de tous les sacremens. 11 fut enterre au même lieu, l’an du Seigneur 1118.

Charles , fils de Knut , martyr et roi des Danois , lui succéda au comté de Flandre, non pas tant a cause de la désignation qu’en avait faite Baudouin pour son héritier, que par le droit de parenté. Car Adèle , mère de Charles , était la sœur ainée de Robert père de Baudouin à la Hàche. Il est donc évident que le comté de Flandre lui revenait par le droit du sang.

Il gouverna son comté d’une manière digne déloge, et déploya un grand courage. Enfin percé de coups par des traîtres dans l’église de St-Donat, à Bruges, il succomba victime de sa justice , et alla au ciel recevoir la palme du martyre. De nombreux miracles prouvèrent la sainteté de sa vie , et 1 innocence de sa mort.

Ce digne souverain mourut la neuvième année de son règne, le six des nones de mars 1127.

Parmi les choses miraculeuses que le Dieu toutpuissant opéra par son intervention , il en est une que je rapporterai ici parce qu’elle est en rapport avec le sujet que je traite. Pour l’intelligence du fait, il

faut savoir que la 19* année de la fondation de notre monastère, du temps du vénérable j)ère A lard, notre second prieur, on amena à la porte du couvent pour demander l’aumône, un enfant qui, depuis sa ' naissance, avait les nerfs tellement paralysés que non seulement il ne pouvait marcher, mais il n'était pas même en état do se soulever de terre.

Notre prieur Alard, qui était très-charitable, touché do sa misère et de sa pauvreté, le fit entrer dans le monastère, et lui procura pendant huit ans de quoi se bien nourrir et vêtir. 11 est bon de nous arrêter un moment ici pour remarquer quelle perfection nos prédécesseurs introduisirent dans la vie monastique et combien ils pratiquèrent la charité.

Vivant dans une grande privation des biens temporels, ils trouvèrent cependant les moyens de uourrir, ipalgré leur pauvreté, leurs frères en Jesus-Christ, sachant bien que tout ce qui est donné à son intention, est restitué avec usure.

Les abbés de notre tems sont bien à plaindre , eux qui , maîtres de vastes propriétés et possesseurs de gran<les richesses, donnent à peine, pour un jour, à un pauvre, ce que nos prédécesseurs, vivant dans une sainte pauvreté, s’empressèrent de donner pendant plusieurs années.

Lorsque cet enfant, dont nous avojis parlé ci-dessus, eût été entretenu parmi nous, ainsi que nous l’avons dit, le vénérable père Alard, ayant compassion do son' malheur, lui fit faire une certaine machine, à l’aide de laquelle il pouvait sinon inarclicr , du moins se traîner.

Grâce à ce i)rocédé , ce mallicurcux se rciulit à Bruges, et y demeura pendant qucbpie temps dans

la raaison de Roger Tholenaer, où il reçut de fréquentes aumônes de la part du comte Charles.

Lorsque le bruit de sa mort inique se fut répandu de tous côtés, notre impotent versa des larmes amères à cause de la perte d’un patron aussi bienfaisant, et de son abominable assassinat. Excité par son affection, il se rendit à l’église de St-Donat, où ce crime épouvantable avait été commis, monta comme il put les dégrés et trouva le corps du bienheureux comte et martyr abandonné sur le sol et baigné dans son sang.

Le pauvre jeune homme demeura longtemps près du cadavre, poussant de profonds soupirs et ne cessant de faire retentir l’air de ses gémissemens sur le sort d’une aussi noble victime. Enfin , par amour pour le comte défunt, il essuya le sang qui eouvrait ses membres glacés, non qu’il eut quelqu’espoir , comme il l’avoua ensuite, de recouvrer la santé par ce moyen, mais poussé par un sentiment de piété et d’affection envers quelqu’un qui l’avait comblé de tant de bienfaits. Mais le Dieu tout-puissant voulant démontrer de quel prix était l’acte de celui qui pleurait «le défunt, lui rendit tout-à-coup la santé , bonheur que notre impotent n’aurait pas même osé espérer. Quittant aussitôt les instrumens à l’aide desquels il se traînait, il sauta au bas de l’escalier avec la vivacité d’une chèvre et se mettant à courir par la ville où il était très-connu à cause de son état misérable , il prouva à chacun qu’il avait pariaitement recouvré l'usage de scs membres. A cette vue les citoyens , pleins de joie de ce miracle , rendirent gloire à Dieu, le dispensateur de tout bien, et courant en foule vers le corps du comte assassiné, ils furent encore plus confirmés dans leur foi, par un grand nombre de nouvelles guérisons.

Le coussin irtcme sur lequel il s’était agenouillé avant le meutre , ôtait la fièvre à ceux qui le touchaient. Il arriva de là que ce qui causait la joie des fidèles et excitait leurs actions de grâces , inspira une confusion et une terreur incroyables aux assassins. Quoiqu’on puisse rapporter une foule de traits semblables, il inc paraît que ce que je viens de dire suffira. Ceux qui désireraient en savoir davantage, peuvent lire le livre qui a été écrit sur la vie exemplaire et la mort déplorable du martyr.

Cependant le monastère de St-André, grâce à ses privilèges , voyait de jour en jour accroître sa prospérité et s’affermir les bases de sa liberté. En peu de temps l’on vit s’établir un ordre parfait à l’intérieur, tandis que ses propriétés augmentaient chaque année en valeur. A cette époque, il y avait dans notre couvent un certain faux moine d’Afilighein , nommé Bernard , qui , par une sorte de déception réligieuse , était parvenu â tromper tellement ses frères , que tous , d’un commun accord , lui confièrent le soin et la garde des richesses de notre institution et de ses privilèges , croyant que ce serait le gardien le plus fiiïèle. Mais celui-ci, inspiré par un mauvais esprit, et excité, comme un peut aisément le croire , par les moines d’Adligbem , conçut le désir d’enrichir la mère des dépouilles de la fille. A cet effet, il enleva furtivement de l’armoire , dans laquelle on les conservait, les privilèges, donations apostoliques et autres pièces qui concernaient la liberté de notre monastère , les déchira en raorce.aux et les anéantit.

Bientôt après ce crime, il s’échappa et retourna en vainqueur au monastère d’Affliglicm. Ces moines pleins de joie, en apprenant la noiivcllc do cette fraude, reprirent leur première espérance de pouvoir nous

tenir sons le joug d'tine éternelle servitude. Mais le témoin et le juge des choses les plus secrettes ue souffrit pas qu’ils prolongeassent longtemps un jdaisir né de l’iniquité. Car le sacrilège, peu de jours après son crime, fut saisi d’une langueur incurable, et tombant dans le délire ( digne récompense de sa malice ) , il dévora de ses propres dents , les doigts qui avaient été les instruments de ce vol détestable , et mourut misérablement. Les pères du couvent de St-André, regrettant beaucoup la perte de leurs pri- • vilèges , allèrent trouver, pleins de douleur, l’abbé d’Afilighem, et se plaignirent à lui du mal que leur avait fait un faux frère.

Après a'voir écouté leurs plaintes, l’abbé, comme un bon et pieux pasteur , s’excusa du mieux qu’il le put , et affirma sous serment qu’il n’avait eu nulle connaissance du fait. Afin de prouver encore mieux son innocence et de donner pleine satisfaction aux plaignans, il jura de conserver les libertés de notre couvent de St-André. Après cette satisfaction , que les circonstances exigeaient, nos pères se retirèrent, l’esprit plus tranquille, et il ne fut plus question de cette affaire.

Le vénérable père Alard , second prieur de notre monastère , et qui avait veillé à ses intérêts , tant spirituels que temporels, pendant plusieurs années {car nous n’avons pu trouver jusqu’à présent le nombre exact d’années pendant lesquelles il en fut le chef ) , ce digne homme, dis-je, étant mort, nous ignorons qui lui succéda, et s’il y eut plusieurs prieurs ou seulement quelques-uns après lui. Tout ce que nous savons, c’est que le dernier, celui qui gouvernait la communauté lors de l’élection de notre premier abbé, s’appelait Walter ou Gaultier. Il était plutôt prévôt que prieur, d’où il

résulte clairement qne, par la suite du temps, notre prieurée fut changé en prévôté, et enfin en abbaye.

Cos courts renseigneraens sur les pères qui nous ont précédés, sur les prieurs et sur leurs actions, suffiront. D’ailleurs les autres faits, et, ce qui paraît singulier, les noms mêmes ont été effaces par le temps et par la négligence des moines qui s’embarrassèrent peu d’écrire les actes de nos prieurs et de nos abbés. J’ai appris d’un de nos plus anciens moines, que j’ai bien connu et qui avait porté l’habit monastique pendant plus de 62 ans, que c’est à sa négligence que nous devons l’ignorance dans laquelle nous sommes sur plusieurs choses importantes concernant notre abbaye.

Aujourd’hui du moins, nous recueillerons ce qui regarde les abbés qui ont gouverné notre monastère jusqu’au temps présent et nous rapporterons tout ce qui ne sera pas trop long et qui s’accordera avec l’exacte vérité.

CHAl‘ITRE Vf.

flur qurl moptn notre iHonaotrrt bt 0t>^nbré'lri-l3ru(|ce, bf l'orbrt be dt-0tnott, fut tUpé à la bignitc b’ûbbapt. — €lfftion bu premier obbé.

Biffteultco qu’elle ocraetonna ooant qu’elle put obtenir l’approbation flontificalc. — Beo aetiono be notre premier !2lbbe’.

L’a!» de l’incarnation de notre Seigneur 1187, la veille de la fête de notre glorieux patron l’apotre saint André , un grand nombre de personnes s’étaient rendues dans notre église, pour y entendre le service divin. Dans le nombre se trouvaient les officiaux et les clercs des trèsrévérends seigneurs l’arcbevéque de Rheims, l’évêque de Tournai et un certain Roger, évêque de Beaulieu. Tous connaissaient parfaitement notre institution, et savaient que nos privilèges avaient été volés et détruits quelques années auparavant par un faux frère, ainsi que nous l’avons raconté plus haut. La jdupart avaient appris cet événement par la punition divine qui frappa le sacrilège.

Après le service divin , les susdits officiaux témoignèrent^ leur étonnement de ce que l’abbé d’Affligbem (qui se prétendait le chef et directeur de notre couvent ) n’eut pas été présent à l’office, ainsi qu’il convenait. Tout-à-coup l’un des assistants s’écria :

« Pourquoi un tel bercail est-il sans pasteur? et l’on peut dire, en vérité, qu’il n’en a pas, ajouta la mémo voix, puisque l’abbé d’Alllighem , qui prétend en être le pasteur, ne s’embarrasse point d’y rappeler une brebis crranle. i>

A ces paroles, toutes les autres personnes présentes engagèrent les moines à se choisir un abbé qui leur fut propre, qui put les aider chaque jour dans leurs affaires spirituelles et temporelles , les représenter dignement et leur être utile.

Mais la plupart des moines se trouvèrent être trop pusillanimes et trop craintifs pour cette entreprise , tant à cause de leur petit nombre, que par suite du défaut d’énergie dans l’administration , et aussi à cause de la difliculté de conduire à bonne fin une pareille affaire.

A peine y avait -il deux moines dans le monastère que la vieillesse n'eut frappée de langueur, et c’estlà une blessure incurable. Les officiaux de l’archcvcque de Rhcims et de l’évêque de Tournai, Roger, abbé de Beaulieu, le magister Paris et Guillaume, l’archiprêtre , voyant la faiblesse, la pusillanimité et la crainte des moines, les excitaient de plus en plus, s’écriant:

«Choisissez, choisissez donc, nous nous chargeons des difficultés, avec notre secours et notre assistance, vous jouirez en paix et sans inquiétude de vos droits. » Les moines cédant enfin aux conseils des amis qui leur promettaient si vivement de les aider, se rendirent au chapitre, et se choisirent unanimement pour abbé un moine de leurs collègues, nommé Hugo, homme vénérable, et qui, quoique jeune encore par les années , avait déj.à les mœurs d’un vieillard. Le lendemain, dès l’aurore , accompagné de quelques-uns de ses adhérons , il monta à cheval, et alla trouver le noble comte de Flandre, Philippe d’Alsace, qui habitait pour lors le ch.âteau de Macle. Il lui demande conseil sur la manière dont il serait le plus facile de terminer l’aflairc coininencéc. Le nouvel élu fut yeçu avec bonté par le comte, ipii lui fit des

questions sur la cause et les conditions de son élection^ L’abbé Hugo, n’ayant point d’avocat avec lui, prit courage et développa avec ordre et vivacité tout ce qui s’était passe.

Le comte, après cela, donna son consentement aux justes demandes du nouvel abbé, et approuva ce qui avait eu lieu. En conséquence il expédia bientôt des lettres à l’évêque métropolitain et à celui de Tournai, les priant aSectueusement de daigner conflrmer l’élecUoit qui venait de se faire.

Plusieurs autres personnages respectables intervinrent aussi, entr’autres le révérend André, abbé d’Eeckliout, à Bruges, les seigneurs Gaultier et Nicolas, prêtres do l’église de St-Sauveur dans la même ville, et un grand, nombre d’autres.

Tous d’un commun accord, par conseils et promesses, avaient engagé nos pères à se choisir un abbé.

Enfin ce fait étant accompli , après bien des craintes de la part des moines 'de notre couvent, ils écrivirent aussitôt au révérend Guillaume archevêque de Rbeims et à scs ofüciaux: qui avaient été la cause et l’origine de ce qui venait de se passer. Voici la teneur de ces lettres:

« André abbé d’Ecckhout et Gaultier et Nicolas prêtres de St-Sauveur, à Guillaume, par la grâce de Dieu, archevêque de Rliciuis, cardinal titulaire de St-Sabinc, à Lambert de Bruges, son chancelier et à Philippe, son official, salut.

« La vérité expliquée, corrobore la sentence du juge. La veille de la fête de l’apôtre saint André , nous trouvant au couvent de St-André près de Bruges , nous avons vu et entendu que Roger, abbé de Beaulieu et maître Paris , s‘c liant à votre bonté, engageaient les moines du sus-

dit coQvcnt à so choisir un abbé qui) journellement au milieu d’eux, pût les aider dans les affaires tant spirituelles que temporelles ; car il était connu des clercs comme du peuple que l’église de St-André avait le plus grand besoin d’un pareil appui.

« Les moines craintifs et timides d’abord , se laissèrent enfin persuader de choisir un abbé, par les conseils et les promesses de l’abbé de Beaulieu et de maître Paris, lis n’agirent avec aucune présomption, se fiant pleinement aux promesses qu’on leur faisait.

« L’abbé de Beaulieu leur avait dit qu’avec une dépense peu considérable et pour de légers services, il leur procurerait l’assentiment et l’appui de l’abbé d’Afilighem et de son chapitre, et que le tout serait confirmé par un privilège du souverain pontife et do l’archevêque. De plus, qu’il n’exigerait rien d’eux pour prix de ce service , avant que l’élection de l’abbé ne fut confirmée de cette manière , et que les moines de St-André ne fussent mis en possession de ce qui leur appartenait, du consentement de l’église d’Afilighem et sous promesse d’en jouir en paix.

« Moi André, abbé d’Eeckhout, n’ayant mon sceau BOUS la main , j’ai prié le doyen de St-Donat d’apposer au présent le sceau de son chapitre. »

Pendant que ceci se passait , la rénommée , qui répand surtout le mal avec une rapidité sans pareille, se dirigea, de ses ailes envénimées vers les moines d’Afilighera pour leur apprendre ce qu’on tramait contre leur autorité.

Ceux-ci, profondément indignés et pleins de colère, vont trouver aussitôt leur abbé Godeschalk, et l’apostrophent dans les termes les plus durs, disant: Misérable vieillard, quels jours malheureux ont remplacé les temps où anciennement tu gouvernais avec fermeté notre abbaye !

voilà qu’à cause de toi, on le plus grand tort à notre ëglise; comment ôscs-tu te dire le pasteur d’un aussi vaste monastère, lorsque tu ne peux soumettre à tes lois trois vieux moines en délire?

Ces paroles n’étaient dites que pour nous faire honte, car à cette époque, il est constant que le couvent de St-André contenait plus de dix moines; mais il comparait ironiquement ce petit nombre à celui dont se composait leur monastère.

L’abbé d’Alllighcm irrité du discours violent de scs moines, et mécontent do ce qui avait eu lieu, réunit sur-le-champ toute la communauté dans la salle du chapitre et promulgua , dans les termes suivans , une sentence d’excommunication contre nos moines comme s’ils lui eussent été rebelles:

Il Godeschalk, par la grâce de Dieu, abbé d’Afflighem, et tout le monastère, à Gaultier, prévôt de St-André et aux autres frères qui y demeurent. II est évident que tous, tant que vous êtes, vous êtes nos subordonnés, et que la mort seule peut vous affranchir de l’obéissance que vous nous devez. Nous vous prévenons en conséquence que vous ayez à nous montrer l’obéissance qui nous est due, sinon, sachez que nous vous excommunions et que nous vous interdisons toute fonction ecclésiastique. »

Cette missive fut envoyée à notre couvent, et il dicta encore une autre lettre d’excommunication qu’il fit attacher aux portes des églises dans toute la Flandre et qui contenait ce qui suit :

» Nous dénonçons à tous l’orgueil et la présomption sans pareille de quelques traîtres. Profès de notre église, et ayant porté ce nom jusqu’à ce jour, ils ont violé leur serment par un abominable sacrilège,

ri

apostasie et simonie , souillé le monde par un parjure , et deshonoré ignominieusement notre église autant qu’il était en leur pouvoir de le faire.

« Nous avons possédé justement et paisiblement l’église de St-André, comme il est bien connu, pendant plus do quatre-vingts ans. Ces traitres qui nous sont soumis, bon gré malgré, se sont choisi un abbé avec une abominable audace, et veulent se séparer de nous: c’est pourquoi, forts de l’autorité (ÿii nous fut accordée par les privilèges apostoliques, et faisant usage enVers nos profès d’un droit légitime, nous les déclarons excommuniés de Dieu, et pour ainsi dire parjures, sacrilèges, simoniaques et traitres à notre mère l’Église; nous leur interdisons à jamais le Corps et le Sang de notre seigneur Jesus-Christ. Nous avertissons de plus tous les fidèles , qu’ils s’abstiennent de toute communication avec eux, et se rappellent, ce qu’ils savent sans doute , que quiconque a des relations avec un excommunié, encoure la meme punition.

Il Nous défendons qu’il se contracte aucune obligation , ou qu’il se fasse aucune aliénation concernant les biens de cette église , ni que personne les accepte eu gage ou à litre d’achat, afin que des propriétés rassemblées par les fidèles pour le service de Dieu, ne soient soustraits par des infidèles pour des menées diaboliques. »

Cette sentence d’excommunication impertinente et ridicule plutôt qu’effrayante, et dicteé plutôt par un mouvement de fureur que par le zèle pour ce qui est juste, consterna néanmoins extrêmement nos pères. Ils allèrent trouver Éverard, évêque de Tournai, qui nous était très - favorable , et le consultèrent sur ce qu’il y aurait de plus prudent à faire dans la présente conjoncture. Celui-ci prenant en considération l’injuste colère des moines d’AQlighem , révoqua aussitôt , de la manière

saivantc la stupide et inique sentence d’excommunication portée contre les pères de notre couvent.

« Éverard, par la grâce de Dieu évêque de Tournai, à son fils chéri Hugo , et au couvent de saint André près de Bruges, salut et amitié sincère dans le Seigneur.

« Nous avons appris que vous craignez l’excommunication que l’abbé et le couvent d’Alïlighem ont, dit-on, prononcée contre vous , dans leur chapitre , et de leur autorité privée. C’est pourquoi , afin de tranquilliser complètement vos consciences, nous vous «Signifions que nous déclarons qu’une semblable excommunication n’a nulle valeur , et que nous en absolvons votre communauté pour autant qu’elle ait été portée, i*

Les moines d’Afilighem ne se tenant point encore pour battus et ne prétendant nullement cesser la persécution injuste qu’ils exerçaient contre nos pères , excitèrent leur abbé par les discours les plus acerbes à monter immédiatement à cheval avec ses adhérons , à se rendre à notre église de St-André , pour en ramener enchaînés à Aflîighem tons les moines rebelles qu’il trouverait, et enfin, de détruire etde renverser notre église, plutôt que de permettre que ce qui avait été commencé à St-André , eut un heureux résultat. L’abbé d’Afflighem disposé à . suivre les conseils de ses moines, et désirant mettre à exécution tout ce que dictait leur infatigable fureur, se dirigea de suite vers notre église, et y fut reçu avec bonté par les moines , livrés tout entier au service de Dieu. Ils lui fournirent aussi en abondance tout ce qui pouvait lui être nécessaire, mais seulement en qualité d’hôte , et non plus comme étant leur abbé.

Après avoir passé trois jours dans notre monastère, et sachant que le très-noble comte de Flandre, Philippe d’Alsace , se trouvait dans son château de Maele , près de Bruges, l’abbé d’Afllighem alla lui porter ses plaintes, et

lé pria de lui permettre d’nserde violence envers les moines de St-André et de les mener à Afllîghem , pieds et mains liés.

A cette proposition, lo comte qui approuvait tout ce qui s’était passé , répondit à l’abbé : Je n’ai nulle part vu ni entendu dire que des moines puissent ou doivent être ramenés à la religion par des actes de violence, mais bien par des exhortations évangéliques et par les leçons des saints pères.

Lorsque l’abbé eut entendu cette réponse peu favorable, et si contraire à ce qu’il attendait, il renonça à l’espoir d’obtenir sa demande, et pria lo comte d’ordonner au moins aux moines de St-André de le recevoir à son retour avec bienveillance et de ne point loi refuser l’entrée du couvent, ce qui lui fut accordé.

Aussi , pour satisfaire à cette invitation du comte , nos pères reçurent avec distinction l’abbé et toute sa suite , et ils leurs fournirent , comme auparavant , tout ce dont ils pouvaient avoir besoin.

Mais l’abbé , oubliant la charité divine et humaine , et voyant qu’il lui était impossible d’employer la violence pour contraindre les moines de St-André, commença .à réflécliir aux moyens qu’il pourrait employer pour détruire leur monastère et leurs habitations.

Pour exécuter ce projet, tme perversité étrange lui suggéra d’appeler au plus tôt de son couvent d’Afllighem quelques-uns des moines qu’il savait être les plus propres à agir dans cette affaire, afin qu’appuyé par un grand nombre d’individus, il put détruire le monastère, dont les bâtimens n’étaient pas encore très-solides

Plus obéissants pour le mal, que la justiee ne l'exigeait, les moines d’Afllighom, instruits de l’intention de leur abbé, s’empressèrent démonter à cheval, et d’une course rapide arrivèrent en grand nombre à notre monastère.

KO

Frappant à coaps redoublés et violents à la porte, ils appellent le portier et lui ordonnent d’ouvrir au plus vite. Celui-ci, homme d’un grand âge, appuyé sur un bâton, fut effrayé d’abord par les cris qui venaient du dehors et par la vue du grand nombre de personnes qui se présentaient; mais ayant reconnu à leurs paroles leur intention, il leur répondit: Je voua le dis, en vérité, je ne vous connais pas , paroeque vous n’appartenez pas à ce bercail. A ces mots, l’un des moines d’Âiüighem, indigné au plus haut point , s’écria : Ouvre donc , ouvre , afin que nous puissions entrer. Le portier un peu irrité de ces paroles : Et toi aussi , dit-il, tu es de nos ennemis, car ton langage te fait reconnaître, et le gardien de cette porte n’obéira ni à toi , ni aux tiens.

Alors, un des jeunes moines d’Alfiighem, plein d’une audace juvénile, sauta sur la clôture en bois qui, au lieu de muraille, environnait et fortifiait notre monastère. Le portier, voyant cette attaque, la repoussa tellement de son bâton , que le présomptueux jeune homme , retombant en arrière , arriva à terre la tète la première.

Un autre moine d’une stature gigantesque , voyant ce qui venait d’arriver à son confrère et se fiant à ses forces , ouvrit violemment la petite fenêtre qui se trouvait dans la porte. Le vigilant portier ne s’en fut pas plutôt aperça qu’il fit jaillir le sang des doigts de l’aggresseur.

• Les moines d’Afilighem s’appercevant bien qu’ils ne pourraient vaincre , ni par le nombre ni par la force , le courage et l’énergie d’un faible vieillard, se retirèrent pleins de confusion et durent abandonner leurs espérances. Ils purent s’appliquer l’adage poétique : Sp«$ déficit , dominum fallit et ipsa (lacune).

Depuis, les moines d’Afflighem n’osèrent plus essayer la

violence envers nos pères , à cause du voisinage du comte de Flandre qui les favorisait, et furent forcés de se retirer chez eux , sans avoir obtenu le moindre résultat de leur expédition.

Pendant que tout ceci se passait dans notre monastère , le nouvel abbé, sentant tout le fardeau qui lui était imposé, et ayant reçu des lettres du très-noble comte de Flandre Philippe , se rendit de suite à Tournai , accompagné de deux de nos frères. Pendant le voyage , ayant fait la rencontre d’un certain clerc de la famille de l’évéque de Tournai, nommé Guillaume, et qu’il connaissait intimement, il envoya quelqu’un pour l’engager à vouloir bien l’accompagner jusqu’à Tournai; ce à quoi celui-ci consentit avec le plus grand plaisir. Chemin faisant , l’abbé fit connaître la cause de son voyage à son ami Guillaume et le pria d'intercéder en sa faveur auprès de l’évéque afin qu’il voulut bien approuver et confirmer son élection.

Allant ainsi de compagnie, ils arrivèrent avec leur suite à Tournai, vers le soir, le troisième jour après l’élection du nouvel abbé , qui remit aussitôt à l’évéque les lettres du comte de Flandre Philippe. L’évéque 'les ayant lues , ne s’expliqua que d’une manière fort sèche comme si l’élévation de notre couvent ne lui eut pas été agréable. Le lendemain matin, lorsque l’aurore commençait à jeter ses premières lueurs, l’évêque fit appeler le dit clerc Guillaume et lui dit ; Assieds toi ici un moment, et je vais t’apprendre une chose que tu ignores. Il y a ici un abbé. Les moines de St-André, près de Bruges, se sont choisi celui qui hier au soir était en conversation avec nous, et nous priait de lui accorder notre bénédiction. Guillaume feignant d’ignorer la chose, répondit, comme si cette nouvelle l’eut fort étonné, et comme s’il n’en eut eu nulle coimaissancc : Souvenez-vous,

dit-il, seigneur, des discours par lesquels vous avei souvent encouragé les moines de St-André ; si ce que vous dites est arrivé, vos vœux ont été exaucés. Ne vous rappelez-vous plus que vous avez souvent adressé vos prières à Dieu, à ee sujet, afin que l’on accordât un abbé aux moines de St-André, sous votre épiscopat, et avant que les liens de la mort se fussent appesantis sur vous et eussent mis un terme à votre existence. Voici que les regards de Dieu se sont tournés vers vous et que vos prières sont parvenus à son oreille } il vous a donné un fils adoptif; cet abbé tant désiré vous arrive.

Maintenant veillez à ce qu’il soit m^intentt dans son rang et à ce que son utilité soit reconnue, pour que le Seigneur ne vous dise point : J’ai écouté ta voix, je t’ai accordé celui que tu demandais, et voilà que tu le repousses.

L'évêque répondit à ce ccmseil : Tu dis vrai, c’est le Seigneur qui a conduit tout ceci. 11 m’a été donné un fils adoptif. Je suis donc préparé et non surpris ; je maintiendrai sa volonté. Va donc chercher le nouvel élu, et dis lui de se rendre près de nous au plus vite , parce que tout ce qu’il me demandera sera accordé, pour autant que mon pouvoir le permettra.

Charmé de la réponse de l’évêque, Guillaume alla trouver le nouvel abbé et lui dit: Réjouissez-vous, vous avez trouvé grâce aux yeux de monseigneur l’évêque. 11 se rqouit de votre élection , et rend de ferventes actions de grâces au Dispensateur de tout bien, au Dieu très-grand et très-puissant, de ce qu’il a accordé un pasteur en propre au couvent de St-André, et cela, sous son administration épiscopale.

Le nouvel abbé , jusqu’alors plein de chagrin et presqu’au désespoir, répondit en souriant légèrement: Plut

à Dien, mon cher Gmllanme, que la chose fat comme tu bouche me l'annonoe. Guillaume répartit: Ce que je dis est vrai, mais avant que nous allions trouver l’évêque, viens avec moi, et raconte>moi en secret comment s’est faite ton élection , aGn que nous paissions plus sûrement nous concerter ensemble.

Après que le nouvel élu eut tout raconté et qu’il eut dit comment l’archiprêtre Guillaume, Roger, abbé de Beaulieu et maitre Paris , avaient été la cause de l’élection et avaient fait de grandes promesses aux moines, Guillaume s’écria ; Combien vous avez été trqp simples et trop crédules! Tous, tant qu’ils sont, ce sont des trompeurs. Us promettent beaucoup, avec l’intention de tenir peu. Ils sont plus adroits et plus prompts à vider les poches des simples qu’à suivre les voies de la justice.

Le nouvel abbé étonné de ce discours et rougissant do honte , répliqua néanmoins qu’ayant tout lieu d’espérer qu’il réussirait , il avait le dessein de se rendre avec le susdit maître Paris auprès de l’évéque métropolitain , ponr en obtenir la conGrmation de son élection. Je te conseille, dit Guillaume , avant de te rendre auprès du métropolitain, de recevoir ici la bénédiction , parceque si tu trouves à Rheims quelqu’advcrsaire , il lui sera plus difficile de contrecarrer un abbé qui a reçu la bénédiction, que de repousser un nouvel élu.

Après cette conversation , ceux qui étaient venus avec l’abbé et avec maître Paris , s’étant réunis , ils se mirent à délibérer sur ce qu’il valait le mieux de demander à l’cvôque.

Ils c<Hivinrent enGn qu’ils le prieraient de leur accorder deux lettres, l’une pour le métropolitain, aGn qu’il daignât conGrmor l’élection et accorder sa bénédiction au nouvel élu : l’autre pour Désiré , évêque des Morins , aGu

que l'abbé put obtenir sa bénédiction, si par hasard l’archevêque de Rheims se trouvait tellement occupé qu’il ne pût remplir cette cérémonie.

On exécuta ce projet, et comme l’évêque de Tournai n’était pas en état de conférer lui-même la bénédiction tant désirée, à cause d’une infirmité grave, il se montra si disposé en faveur du nouvel élu et si bienveillant à son égard , qu’il se prêta à tout ce qu’on voulut. Eu conséquence maître Paris conseilla avec instance de hâter le voyage de Rheims parcequ’il avait dans cette ville quelques affaires particulières à terminer , et qu il tachait de faire la route aux frais du nouvel élu ) ce conseil fut suivi.

L’abbé de St-André étant arrivé à Rheims avec les siens , maître Paris reçut de lui des lettres pour les présenter a l’archevêque, et ajouter quelques mots favorables, ainsi qu’il l’avait promis.

Arrivés ensemble à la demeure de l’archevêque , maître Paris seul reçut la permission d’entrer , pareeque l’archevêque était alors fort occupé d’une affaire très-grave; car le pays de Jérusalem venait de tomber de nouveau au pouvoir des Sarrasins , qui le possèdent encore aujourd’hui.

Lorsque maître Paris eut conduit à bonne fin ce qu’il avait entrepris concernant ses propres affaires , il retourna vers l’abbé de St-André, et lui dit: Notre seigneur métropolitain est tellement accablé maintenant de toute espèce de tracasseries , qu’il dit être dans l’impossibilité do s’occuper de votre demande.

A ces paroles le nouvel élu se retira désolé , et abandonna toute espérance, vu qu’il n'avait pu obtenir la moindre faveur du métropolitain.

Do plus, un grand doute s’empara de l’esprit du nouvel

abbé et de ceux qui l’avaient accompagné, à savoir si maître Paris avait remis à l’archevêque les lettres du comte de Flandre et de l’évêque de Tournai , car ils ne purent jamais se procurer aucun indice certain sur ce point, qui est encore jusqu’à présent une chose ignorée.

Le nouvel élu qui avait toujours été appelé seigneur abbé par les moines ses confrères, commença alors, pour surcroît d’infortune, à ne plus être appelé que par son nom propre , à être considéré comme un simple moine , et l’on ne lui rendit ni plus d’honneur ni plus de respect qu’aux autres. Comme il se disposait, ainsi que ceux qui étaient venus avec lui, à retourner dans leur couvent, l’hiver devint si rigoureux qu’un des moines qui l’accompagnait , abattu et fatigué par le froid et la longueur du voyage , ne put se mettre en route qu’après avoir repris ses forces par quelques jours de repos. Mais le nouvel abbé , chagriné de ses vaines démarches , l’esprit affaissé par les contrariétés et cherchant à fuir l’aspect des hommes , retourna secrètement à Tournai , et envoya chercher son fidèle ami Guillaume dont nous avons parlé ci-dessus, afin que par ses discours et ses conseils il put lui apporter quelques consolations.

Dès qu’il fut arrivé , notre abbé lui dit : Pourquoi , mon cher, n’ai-je pas suivi ton avis? O combien j’ai été trompé par Paris ! Je reviens désespéré de la cour de Rheims ; l’espoir m’abandonne ; les promesses de Paris m’ont bien déçu ; la ruine de notre belle église est imminente. Nos ennemis apprendront ce qui est arrivé, ce sera un sujet de risée pour eux, nous serons l’opprobre des hommes et en butte au mépris du peuple. Cependant, l’abbé d’Aftlighcm dispersera les biens de notre église et il nous emmènera captifs comme des rebelles.

Guillaume répondit : Pourquoi te revois-je seul? où sont

tse

tes compagnons et tes serviteurs? Mes compagnons , replia qua l’abbé, ainsi que nos serviteurs, affaiblis par le froid, abattus par les malheurs des circonstances et fatigués par la longue route qu’ik ont faite, n’ont pu nous suivre à pied, ni trouver dos chevaux pour s’en servir. Ce seul religieux que voilà, m’a fidèlement et infatigablement assisté en toute occasion. Voilà le seul reste de bonheur que m’ait laissé la fortune. O Guillaume, toi, l’unique espérance dans mon désespoir, indique'moi ce qu’il me reste de mieux à faire. ^ ^ .

Celui-ci voyant la profonde tristesse du nouvel abbé, et compatisse nt à ses malheurs du fond de l’âme, rassembla toutes ses idées afin de lui être utile , puis il dit : 11 me psurait bon et nécessaire que ce religieux, qui connaît les secrets de votre couvent et les personnes qui vous sont favorables , se rende à Bruges , s’informe auprès de vos amis comment vont les choses au couvent de St-André , leur expose sommairement vos travaux et les difficultés que vous ave* rencontrées , et nous agirons ensuite d’après ce qu’il nous aura rapporté.

A son retour, qu’il n’oublie pas de ramener avec lui quelqu’un des moines, afin que vous n’ayiea pas l’air de parcourir le pays seul et fugitif. Pendant ce temps vous vous cacherez à Avelghem, dans le monastère de St-Pierre de Gand, auprès d’un moine qui y demeure.

Le moine qui était à la tète du dit couvent était le parent du nouvel abbé; aussi ce conseil fut-il adopté et mis en exécution.

Avant lo départ pour Avelghem, l’abbé dit à^son ami Guillaume : Won cher , mon unique espoir et mon plus sûr asile, je te conjure, dans mon mallienr, de ne pas m’oublier lorsque je serai absent. Sois assez complaisant de venir me voir au plus tôt , et en attendant le retour do

notre envoyé, viens abréger par tes discours si consolana et si doux à mon oreille, la longueur de mes jours, abreuvés d’un ennui profond. <

Vers la fin de la nuit suivante , l’envoyé arrivé à notre monastère de St-André se fit oonnaitre au vigilant portier , par lequel il fit inviter à venir le trouver, un moine trèsfidèle et tràs-attaehé an nouvel abbé, et lui annonça tout ee qui s’était passé et le désespoir où se trouvait celui qu’on avait choisi. Ce moine répondit : Je n’ose pas faire part de vos paroles à nos pères, parce que l’abbé d’Afflighem est 'ici, sévit cruellement contre nous et menace à tout moment de détruire nos habitations. S’il pouvait soupçonner la désolation dans laquelle nous a jetés la fortune contraire, il conunenoerait par nous accabler entièrement et ne noua épargnerait pas dans notre détresse. ~ Retournez donc vers celui que nous avons élu , et diteslai qu’il n’est personne de la congrégation du couvent , qui voulût changer <co qui a été fait. Nous sommes plutôt disposés à dépenser les revenus du monastère pour assurer son effet à la résolution prise. Dites-lui de plus, de ne pas désespérer, de ne pas se laisser abattre par l’adversité, qu’il se rappelle souvent ces paroles du psalmiste: U vaut mieux espérer en Dieu , qu’espérer aux grands de la terre, et celles-ci : Rejouis-toi dans le Seigneur, et il t’accordera les désirs de ton cœur.

Le nouvel élu ayant reçu celte réponse par le moine qu’il avait envoyé à St-André , en ressentit quelque joie , et bientôt se dirigea vers Térouanne, afin d’obtenir la bénédiction de l’évêquc , ainsi qu’il l’espérait, par suite des lettres qu’il avait reçues de celui de Tournai. 11 n'avait avec lui qu’un compagnon, son fidèle conseiller Guillaume, clerc de l’cvcque do Tournai, et qui, en toute circonstance, lui> montra toujours le memu attachement.

L’hiver commençait, et malheureusement il s’éleva justement à cette époque une épouvantable tempête ; la grêle* poussée par un veut impétueux, tourbillonnait dans les airs, la terre, couverte d’une pluie glacée, rendait les routes si glissantes qu’elles étaient presqu’impraticables , au point que les chevaux mêmes , dont les pieds étaient garnis de fers poinius ne pouvaient marcher.

Mais le nouvel abbé et son cher Guillaume, quoique fortement contrariés par ce déplorable accident , ne purent être détournés de leur projet. Un profond désir et uuq sorte de passion pour la liberté ( qui devait résulter pour la communauté de St-André de l’élection d’un abbé) avait rendu celui-ci tellement insensible aux contretems, qu’il n’eut pas craint de tout entreprendre , même une chose impossible, d’après cet adage poétique Omnia vincit a7itor, et cet autre Currere dat vetulœ qui novit lega carere.

Les deux voyageurs ayant remarqué que les chevaux étaient effrayés, mirent pied à terre et tinrent leurs montures par la bride, afin qu’à l’aide du mors, ils pussent plus aisément les retenir au cas qu’ils glissassent sur la route. Ainsi, chacun de son côté, ils cônduisirent pour ainsi dire ceux qui auraient dû les porter eux-mêmes.

Ils achevèrent ainsi le plus ennuyeux et le plus fatigant voyage. Arrivés à la porte du palais épiscopal de Térouanne, le portier leur ouvrit aussitôt parcequ’il avait reconnu le costume de Guillaume. Mais celui-ci avant de vouloir se présenter devant l’évêque , fit prier de se rendre auprès de lui quelques clercs de l’évêque, ses amis, dont il réclama l’appui et le conseil. Les ayant trouvés favorablement disposés , il se rendit chez l’évéque qui l’accueillit avec bonté. Révérend père, lui dit-il, monseigneur l’évêque de Tournai vous salue , vous adresse ces lettres et vous prie de faire en sa place ce qu’il est incapable de faire pour le moment

KO

à cause de sa grande débilité. Il espère que tous daignerez, par ainour pour lui, conférer votre bénédiction à ce moine de son diocèse qui vient d’être élu abbé.

L’évêque, avant de prendre connaissance du contenu de la lettre, répondit à ce discours : Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit bénissent votre seigneur, et mon fidèle confrère en Jesus-Christ , et que celui qui est le salut de tous ceux qui espèrent en lui , accorde sa bénédiction à votre évêque.

Il lut ensuite la messive qu’on venait de lui remettre , et dit : Avec l’aide de Dieu, j’aurai soin de remplir scrupuleusement la volonté de mon frère bien-aimé, demain dans mon église.

Cette flatteuse réponse de l’évêque réjouit le nouvel élu et son ami Guillaume (qui fut très -charmé de ce favorable accueil) et ils allèrent se loger, en attendant le lendemain, non loin de la porte du palais épiscopal.

Au point du jour, un des clercs de la maison de Févêque de Térouanne, vint trouver le nouvel abbé à son logis, annonçant que l’évêque son maître , revêtu des habits ponficaux, l’attendait pour lui conférer sa bénédiction.

A cette nouvelle , notre abbé , plein de joie , se bâta de se rendre à l’église, espérant enfin d’obtenir cette bénédiction qu’il désirait depuis longtemps, et il mit la robo sacerdotale comme c’est l’usage. Lorsque déjà tout était prêt, survint Gaultier, l’archidiacre de Térouanne, qui lui dit : Yit-on jamais donner la bénédiction à un abbé en l’absence des moines de son couvent et d’autres abbés assistant à la cérémonie? Celui-ci arrive ici comme un fugitif, ou comme un homme chassé de son monastère et n’ayant pas même avec lui un moine soit de son propre couvent soit au moins d’un couvent voisin.

;Commc je suis archidiacre et la main droite de mon

eveque , je ue soufiEnrai pas que cet individu soit présenté la bénédiction, s’il n’exhibe auparavant des lettres de 1 abbé d Afllighem qui prouvent que son monastère est émancipé , et s’il n’amène plusieurs de ses moines et des abbes qui puissent rendre témoignage de la bénédiction qnil réclame. A ce discours, l’évêque, auquel la rougeur monta au visage, appela le nouvel élu, déjà couvert des vêtemens blancs d’usage, et lui dit: J’éprouve de la peine, mon frere, de ne pouvoir satisfaire aux vœux de mon confrère et seigneur l’évêque de Tournai , non plus qu’aux vôtres, -ainsi que je l’avais promis, mais notre archidiacre 8 oppose à votre bénédiction parce que vous êtes venu seul et que vous n’avez pas de témoins.

Entendant ce refus, Guillaume, le plus -sincère ami de 1 élu, prit la parole et dit: Révérend père, sachez, qu’à cause de la dépense, nous sommes venus en petit nombre, parce que l’église de St-André (qui comme on sait, jouit d’un assez mince revenu) est fortement opprimée par de puissans ennemis.

Vous dites que l’élu n’a pas amené d’autres abbés avec lui , mais il a été forcé de s’en passer d’abord à cause de sa pauvreté , ensuite par l’inclémence du temps qui a été si afireux , comme on peut le voir partout , qu’aucun abbé n’eut voulu s’exposer au danger de venir, quand- bien même il y eut été engagé par l’oflfre d’une forte somme d argent. On allègue encore que ses moines n’ont pas accompagne le nouvel abbé; en voici la cause : deux moines avaient commencé le voyage avec lui; le plus jeune, ereinté par les secousses du cheval qui chancelait sous lui -à cause du verglas de la route, eut les membres tellement endoloris qu a cette heure il ne peut encore marcher qua laide d’un bâton. Le plus âgé, effrayé par cet accident do son confrère , et craignant qu’il ne lui arrivât la

mérae cho«e ou pire encore, refusa de nous suivre plus loin; même il n’aurait pu le faire, car nous, ^ui sommes jeunes et dont le sang est chaud , à peine avons-nous pu résister à l’intempérie de la saison .

L’archidiacre do Térouanne, Gaultier, ayant écouté cette réponse, mais ne voulant admettre aucun motif d’excuse quelque juste qu’il put être , répondit brusquement et comme s’il eut hm le nouvel élu : Dans sept jours d’ici que l’élu revienne vers nous, et qu’il amène avec lui plusieurs de ses moines et des abbés qui rendent témoignage pour Ini. Qu’il nous fournisse la preuve de son élection, de Fémancipation de son couvent de la suprématie du monastère d’Àfllighem , alors il recevra enfin la bénédiction de notre évêque.

Guillaume , un peu irrité de cette réponse , et voulant autant que possible soutenir la cause de son ami, répliqua : Est-ce que l’attestation de l’évêque de Tournai ne vous sufiit pas? je pense que nul autre évêque que celui dans le diocèse duquel se trouve l’église , ne doit certifier une élection. Maintenant si l’évêque de Térouanne veut se rendre aux prières de mon seigneur et évêque, qu’il le fasse, mnon nous nous rendrons de suite auprès de l’évêque d’ütrecht ou de Noyon , qui satisferont très-volontiers aux vœux de mon évêque.

L’évêque desMorins répondit: Mon cher, Fattestation de l’évêque de Tournai nous sufiSt jusqu’à un certain point, mais afin que l’on ôte à vos adversaires toute occasion de s’opposer à vos desseins, nous vous supplions de vouloir ^bien revenir devant nous, d’ici à sept jours, ayant soin d’amener avec vous deux ou trois moines , et nous vous accorderons de suite ce que vous demanderez, quand bien même notre archi^acre' s’y opposerait comme il le fait aujourd'hui.

Goillaume prit de nouveau la parole : Révérend père , nous avons toujours eu plus d’espoir en vous et compté davantage sur votre coopération , et l’événement prouve que nous avions raison. Maintenant nous avons l’intention de retourner dans notre patrie , et nous vous remercions des paroles consolantes que vous nous avez dites : en attendant que ce que vous nous avez promis, arrive, nous prendrons l’avis de nos amis , et ferons ce qui nous paraîtra le plus utile et le plus juste.

Après cette conversation, chacun s’en alla de son côté.

Le nouvel élu, revenu au lieu où il logeait, s’apercevant que l’esprit de son fidèle ami Guillaume était abattu, dissimula sa propre douleur et lui dit : Il faut qu’on noos prépare à manger, car nous allons avoir une grande fatigue à supporter, et il nous reste peu de temps. Il n’est pas nécessaire qu’on nous donne à manger , répondit Guillaume, qu’on nous présente plutôt le calice de la mort, car la fortune nous joue , trahit notre espoir et menace de mettre le comble à nos malheurs. Tout ce qui nous arrive, répliqua le nouvel élu, dépend de la volonté divine qui peut facilement changer en bonheur ces malheureuses circonstances. Vous savez qu’il est écrit qu’un bonheur résulte parfois d’une infortune.

S’étant assis à table, ils avaient peine à manger du pain, se sentant les dents aussi agacées que s’ils avaient pris quelqu’acide. Aussi, après une légère collation, ds s’en allèrent plein de douleur et soupirant profondément. Ils n’avaient pas même la force d’articuler un mot.

Enfin le chagrin du nouvel élu s’étant un peu apaisé , il s’exprima dans les termes suivans : 0 mon cher Guillaume, le plus fidèle des amis, en quel lieu trouverais-je dans mon malheur , un asile où je puisse cacher ma face cou-

verte de confusion et me soustraire aux regards d^ hommes. Nous sommes dévenus un opprobre pour nos voisins , un objet de pitié pour ceux qui nous environnent. Bientôt les oreilles de Midas croîtront sur notre front. Après avoir continué à exhaler ses plaintes en semblables paroles , le nouvel élu se mit en route avec son cher Guillaume , et tandisqu’ils marchaient par des chemins détournés , ils se proposaient différents avis , et convinrent enfin de retourner à la maison et de prendre les secours nécessaires pour terminer leurs affaires. Ensuite voyageant de nuit pour éviter les regards , ils arrivèrent à l’église de St-André, convoquèrent les moines, impatients de les attendre depuis si longtemps , leur racontèrent tristement tout ce qui leur était arrivé , et les consultèrent sur ce V qu’il y avait de mieux à faire dans de pareilles conjonctures. A ces nouvelles , les moines consternés au plus haut point , s’écrièrent en arrosant de larmes les vêtements de leur abbé : Seigneur, prenez pitié de nous et rappelez-vous que nous vous avons attendu 'depuis bien longtemps. Anjourd’huiàla pointe du jour, l’abbé d’AfBighera, appelé par le métropolitain, est parti d’ici, afin de comparaître demain à Lille , devant Philippe.

Après un instant de silence , ils ajoutèrent : Nous vous offrons tous les trésors de notre église, surveillez nos intérêts et ne vous laissez pas combattre par les coups de la fortune , car on nons impose un joug si dur , et nous subissons une servitude si insupportable , que nous préférons aller mendier notre pain que de retomber au pouvoir de ceux d’Afflighem.

Guillaume voyant que les moines persévéraient dans leur résolution , dit : Si vous voulez que celui que vous avez élu , veille à la conservation de votre liberté , il me parait raisonnable que vous lui confiez le sceau du chapî-

jr

trc, et que vous approuviez tout ce qu’il fera, lorsqu’il ne pourra profiter de vos conseils. On suivit cet avis.

Cependant les moines, le nouvel élu et Guillaume, continuèrent de se concerter comment ils agiraient le plus prudemment dans cette affaire , afin de mieux résister à leurs adversaires . 11 fut enfin convenu que dès l’aurore l’abbé Guillaume irait à Lille , qu’il tâcherait de se rendre favorable Philippe, official du seigneur de Rheims, et de l’engager à ne point écouter les plaintes de l’abbé d’Aillighem , mais de vouloir bien au contraire soutenir l’affranchissement de l’église de St-André. Il fut convenu en outre que Guillaume ferait connaître le plus tôt possible au nouvel élu, à Tournai, ce qui arriverait à Lille.

En conséquence, à peine les rayons du soleil commencèrent-ils à briller, que l’envoyé des moines, le fidèle Guillaume, monta à cheval et 'se rendit en hâte à LiUe. Il trouva réunis l’abhé d’Afllighem et l’official de l’archevêque de Rheims , qu’il salua très-profondément , et dont il fut très-bien reçu.

Bientôt après, i^yant appelé Philippe à part, il lui dit: Les religieux du couvent de St-André vous saluent humblement par mon organe, et vous supplient de vouloir bien être favorable à leur affranchissement. Phüippe, l’ayant promis, retourna auprès de l’abbé d’Afilighem, et saisissant l’occasion opportune , il lui parla en ces termes :

U Vénérable seigneur abbé , je suis envoyé par mon maitre l’archevêque , et vous ai fait appeler pour apprendre de vous, sans retard, quel motif vous engage à vous opposer avec tant d’acharnement, comme on le rapporte, à l’élection de l’abbé de St-André, et à faire ainsi tous vos efforts pour empêcher qu’un changement , commencé sous des auspices si favorables , ne puisse être conduit à bonne fin.

» Si l’ëglise de St<Ândré paie c» qu’elle doit , et rend à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu , cela ne suffit-il pas? N’est-il pas écrit : Vous ôtes tous les enfants du Très-Haut. Pourquoi donc ne cherchez tous pas avant toutcequipeutplaire à Dieu, c’est-à-dire à étendre la gloire de son nom? L’on n’a à craindre alors ni la rouille, ni la destruction qui dévore les richesses terrestres? Vous paraissez aujourd’hui plutôt être un accusateur cpi’un pasteur.

n Car comment peut-on être un pasteur, si l’on ne rappelle au bercail la brebis égarée? Si vous êtes un vrai pasteur, rendez grâce à Dieu du changement qui s’est fait pour le plus grand bien de tous. Voulez-vous que les brebis soient sans pasteur? c’est cependant ce qui arrive, puisque le berger est absent : Voulez-vous que les moines soient abandonnés à eux-mêmes? Comment celui-là peutil être leur gardien , qui ne voit pas leurs fautes. Vous ne pouvez être le gardien des rebgienx de St-André, excepté en titre, car vous habitez un autre couvent. Quittez donc la mauvaise voie et entrez dans la bonne. Réjouissez-vous et soyez heureux de ce que l’Église de Dieu s’agrandit de jour en jour.

» Si vous persévérez dans votre première intention et que vous ne cessiez point vos poursuites contre l’église de St-André , je vous ordonne de la part de monseigneur le métropolitain que dans les quinze jours vous vous présentiez devant lui pour répondre aux objections qu’il vous fera. »

A ce discours , l’abbé un peu troublé , répondit : II faut que sur cette affaire je prenne l’avis de mes moines et de mes clercs qui sont venus ici avec moi. Puis il se retira. Aussitôt tous les moines et les clercs furent convoqués, ainsi que Guillaume , l’appui et l’auxibaire fidèle du nouvel abbé de St-André ; il avait feint comme nous l’avons dit plus haut , de ne rien connaître de l’affaire.

Pourquoi, vénérable abbé, dit-il à Tabbé d’Aflligliem, l’oflicial de l’archevcquc vous trait-il si durement? Celui-ci répondit : Toi seul es étranger ici et ignore ce qui s’est passé ces jours derniers à Bruges. Les moines de St-André se sont choisi un abbé, et depuis ils ne daignent plus nous obéir.

Je pense, dit Guillaume, que le motif de votre colère n*est pas très-juste. Car le proverbe nous apprend que celui qui laisse le sol nu dans les sillons , nuit à scs fruits et fait tort à la fertilité de la terre. Or vous avez la direction de plusieurs couvents, entr’autres de celui de St-André, vous l’avez négligé comme la terre que le cultivateur laisse à nu dans les sillons, et ainsi vous avez nui à vos fruits, à votre dignité et à votre honneur, et vous avez fait tort à la fertilité de la terre , c’est-à-dire à l’amélioration du bien-être des moines de St-André.

Maintenant, comme vous le dites, ils ont fait choix d’nn abbé afin que sa présence fut un appui pour la congrégation et que la gloire et la dignité de l’église s’en accrussent. — L’abbé d’Alllighem mécontent de cette réponse, prétendait que ce n’était nullement la plus grande gloire de l’église qu’ils avaient en vue , mais qu’ils avaient agi par un sentiment de rébellion , comme des renégats , et ajoutait qu’ils étaient connus par leurs excès.

En parlant de leurs vices, répondit Guillaume, vous vous accusez de négligence , et toute la faute en retombe sur votre tête. Ecoutez ce que dit ce grand Eléazar dont il est question dans le livre des Machabées : Nous avons bien peu de temps à vivre dans ce monde , et nous abandonnons beaucoup moins que ce que nous avons à espérer là-haut.

Prenez donc garde que vous ne vous laissiez séduire , dans cette courte et misérable vie, par un sentiment

d’ambition et par des honneurs passagers. Car, comme dit Sénèque, celui qui est chargé de gouverner les autres, reçoit une lourde charge, quand il croit ne recevoir que de l'honneur. Faites donc bien attention que vous ne chargiez vos épaules d’un poids sous lequel vous finiriez par chanceler et par succomber.

Etre abbé , est plutôt un fardeau qu’un honneur ; si les moines de St-André prennent un autre chef pour les guider, ce ne sera pas sur vous que retombera la responsabilité de leurs fautes ; il est plus exigé de celui auquel plus est confié. C’est pourquoi vous devriez adresser de ferventes actions de grâce au Tout-Puissant, pour vous avoir délivré du soin de les conduire.

L’objet en litige est donc très-peu important : c’est comme s’il s’agissait de la propriété d’un pauvre, ou d’un poil do chèvre.

Ces raisons et d’autres semblables ayant peu à peu ramené l’abbé d’Afilighcm , qui se rendait aux explications du prudent et adroit Guillaume , il répondit : Puisque les moines de St-André se sont choisi un abbé ( croyant que les circonstances l’exigeaient) qui pût répandre au milieu d’eux des paroles de charité, d’édification et de paix, ( ce que moi-même je n’ai pu faire suffisamment) je m’en réjouis fort ; mais les moines d’Affligbcm m’en veulent tellement pour cela, et m’attaquent si amèrement, que j’ose à peine paraître au milieu d’eux. Ils me forcent à m’opposer à l’élection qui vient d’avoir lieu. Si je pouvais d’une manière quelconque me mettre à l’abri de leurs poursuites, certainement je le ferais. Aussi suis-je disposé à faire tous mes efforts pour en venir là.

Après cela, se tournant vers Philippe l’official de l’archevêque, il lui dit : Je vous conjure d’obtenir que nous puissions retourner chez nous, afin que je m’aide

des conseils de mon chapitre, dans la présente question^ Si je puis , de l’une ou de l’autre manière , amener mes moines à consentir, nous laisserons l’affaire telle qu’elle est et l’approuTcrons en tout.

Après cette conclusion , l’assemblée se sépara , et chacun , se retira de son côté.

Guillaume, se rappelant ses promesses, retourna aussitôt à Tournai , pour annoncer au nouvel élu et à ceux qui se trouvaient avec lui, ce qui s’était passé à Lille, concernant sa promotion. Dès son arrivée, il trouva le nouvel abbé avec quatre de ses moines auxquels il donna connaissance de tout.

A ces nouvelles, chacun éprouva la joie la plus vive et commença à concevoir l’espérance de voir en6n ses vœux accomplis.

En conséquence, le nouvel élu, accompagné de son fidèle Guillaume, se rendit à Tournai, alla trouver l’évêque et, après l’avoir salué, lui dit: Très-révérend père, le seigneur évêque des Morins , votre collègue , vous salue , et me charge de vous annoncer qu’il m’aurait donné sa bénédiction en qualité d’abbé , si j’avais en des abbés qu£ pussent me servir de témoins , et il me promit de le faire le dimanche suivant. Je vous conjure de daigner me donner une nouvelle lettre, afin qu’il veuille bien exécuter plus sûrement et plus librement ce qu’il m’a promis.

L’évêque répondit avec bonté : Que ce que vous demandez soit fait. Je vous donnerai une lettre, de plus j’enverrai avec vous mes clercs qui répéteront de vive voix, ce qui vaut toujours mieux, mes intentions à l’évêque de Térouanne.

Guillaume , apprenant cette réponse bienveillante , ressentit une extrême joie, et, à la prière de son ami, le nouvel abbé, qui lui donna une lettre, il alla avec un

moine, pour réunir deux abbés du diocèse, afin qu'ils assistassent à la bénédiction qui allait avoir lieu.

D’abord il se rendit chez l’abbé de Zonnebeke : Seigneur abbé, dit-il, les moines de St-André vous saluent cordialement. S’étant choisi un abbé, il y a peu de temps, ils TOUS prient d’avoir la bonté d’être présent à la bénédiction du nouvel élu.

A cette proposition, l’abbé plus timide qu’il n’eut convenu, lui dit: Veuillez mes chers amis, ne pas insister, je vous prie , sur cette demande. Je crains que ceux d’Afflighem, qui, dit-on, s’opposent à cette élection, ne m’enveloppent dans la même cause, pour cet acte de complaisance, et ne me calomnient aussi. Et qui me défendrait alors? car pour repousser cette attaque, je n’ai ni assez d’argent, ni assez d’éloquence. Guillaume répondit : S’il s’agit de calomnier , ce dont il parait que vous avez peur , ce n’est pas ce que vous avez à craindre , car nul ne doit craindre d’être calomnié , lorsqu’il s'est conduit avec droiture. Vous devez vous rappeler ce proverbe vulgaire : Celui qui se dit ami , doit se rendre aux prières d’un ami.

L’abbé, convaincu par les raisons et fléchi par les prières de ceux qui étaient venu l’inviter , consentit enfin , et se mettant en route avec eux, se rendit chez l’abbé de Vormeseele qui les reçut avec la plus grande bienveillance. Celui-ci , après avoir pris connaissance de la lettre , leur dit : Béni soit le Seigneur dans ses dons ; mettons-nous en route , mes très-chers frères , pour aller assister à la bénédiction de notre collègue , afin que mes yeux voyent ce qui fait le désir de mon cœur.

C’est pourquoi, aux premiers rayons du soleil levant, tous ensemble montèrent à cheval et se rendirent chez le nouvel élu. Liés d’une amitié réciproque, ils allèrent trouver l’évêquc de Tcrouannc qui les reçut amicalement j mais

Guillaume se rappelant le désappointement dont il avait été victime la première fois, prit aussitôt la parole : Me voici de nouveau, mon révérend père, pour satisfaire à l’objection et au motif du refus que me fait votre archidiacre. J’amène deux abbés, une foule de moines, et j’apporte des lettres de mon évêque qui nous envoie ses clercs pour vous donner de vive voix l'assurance que J église de St-André s’est bien et duement émancipée de l’autorité de ceux d’Aillighem. Comme vous nous avez priés de revenir, nous le faisons plutôt pour satisfaire à cette invitation que par nécessité.

L’évêque répondit : Je n’ai pas besoin d’être assuré de l’émancipation de ceux de St-André. Ce que j’ai promis, j’aurai soin, avec la grâce de Dieu, de'.l’accomplir demain, au point du jour. Le moment étant arrivé, l’évêque envoya quelqu’un vers le nouvel élu : Voici dit l’envoyé, que tout est disposé pour votre bénédiction , car monseigneur l’évêque est encore plus désireux que vous , que la cérémonie soit terminée, parce qu’il est fâché des frais que le retard vous a occasionnés, et qu’il compatit à vos peines.

A ces mots , le nouvel élu se hâta de se rendre à l’eglise , où il trouva l’évêque en costume , et les abbés habillés en blanc. Il regarda de tous côtés pour voir si son adversaire l’archidiacre Gaultier n’était point présent. Il s’appliquait le proverbe ; L’enfant craint le feu , une fois qu’il y est tombé; mais il lui fut impossible de l’apperceroir.

L’évêque, appelant aussitôt le nouvel élu qui était prêt, le bénit selon l’usage ; ensuite d’une voix pleine de douceur et de bonté : Je rends grâce au Dieu tout-puissant , dit-il , de ce que je me suis trouvé digne en ce jour de satisfaire â la demande de mon confrère l’évêquo de Tournai. Aussi vous tous qui êtes venus ici, je vous invite

à vouloir bien aujourd’hui diner avec moi et vous réjouir de l’heureuse issue de cette affaire. Le nouvel abbé répondit à ce discours : Nous remercions Dieu du fond de nos cœurs, et vous sommes, on ne peut plus, obligés pour le bienfait que nous venons de recevoir. Le repas sacre que nous avons pris au pied des autels par vos mains, nous sufht pour aujourd’hui. Nous vous conjurons en conséquence de nous permettre de retourner chez nous. Car nous avons à parcourir une route difficile, à supporter beaucoup de fatigue , et il nous reste peu de tems.

Pour ces considérations, l’évéquc donnant sa bénédiction pontificale au nouvel abbé et à ceux qui l’accompagnaient , leur permit de se retirer.

Le même jour encore ils parvinrent à la prévôté do St-Bertin à Poperinghe. Le prévôt les reçut avec les plus grandes marques de bonté et les introduisit chez lui. Pendant qu’ils étaient à table et au milieu do la conversation qui roulait sur divers sujets , le prévôt ignorant quels étaient ses hôtes , d’où ils venaient et où ils allaient, leur dit: Vous qui passez par ici, dites-moi un peu coque vous avez appris de ce moine furibond , qui a été élu abbé par ses moines excommuniés et désobéissants de St-.\ndré. 0 quel abbé , auquel il faudrait mieux donner une clef do fou qu’un bâton pastoral! A ces mots, le nouvel abbé, rouge de honte, sentit ses traits sc contracter. Le prévôt s’en apperçut, et soupçonnant que ceux qu’il avait à sa table étaient les mêmes personnages dont il parlait si librement, se tut aussitôt et ne dit plus un mot sur cette question.

Cependant notre nouvel abbé envoyant en avant un des moines au couvent de St-André, fit provenir le reste des frères qu’il arrivait pour leur donner sa bénédiction. Ceux-ci , au comble de la joie, le rcruicnt avec respect et

lai rendirent les plus grands honneurs. Selon la coutume de l’ordre, ils allèrent au devant de lui. Le jour suivant le nouvel abbé se rendit, avec son ami Guillaume, auprès du très-noble comte de Flandre Philippe , qui se trouvait alors à son château de Maele. Le comte lui demanda aussitôt les circonstances de sa confirmation et l’interrogea sur ce qui avait rapport à son couvent. L’abbé n’hésita point à lui raconter d’un bout à l’autre les' désagréments qu’il avait eu à supporter , les diflicultés qu’on lui avait suscitées et les vexations que l’abbé d’Affligbem avait exercées sur les moines de St-André. Le noble comte qui avait toujours spécialement protégé, autant qu’il était en son pouvoir, non seulement notre nouvel abbé, mais mémo notre couvent , répondit à la fin de ce récit : Je travaillerai à ce que l’abbé d’Affligbem renonce à toute espèce de droit qu’il a ou parait avoir sur l’église de St-Andre , et à ce que les moines paissent choisir un abbé de quelqu’égliso que ce soit.

C’est aussi ce qui arriva , car Philippe d’Alsace fit tant , par prières et menaces, que l’abbé d’Afflighera fut contraint de délivrer la lettre d’émancipation dont la teneur suit :

» Godeschalk , par la grâce de Dieu , abbé d’Afflighem , à tous les fidèles sujets de Jesus-Christ, salut.

’> Faisons savoir à tous présens et à venir, que le seigneur Baldric, évêque de Tournai et de Noyon, et le très-noble Robert , comte de Flandre , ont soumis l’église de St-André près de Bruges à l’abbé et au couvent d’Afflighem , statuant que le dit couvent y placerait scs moines et disposerait eu toute liberté du droit d’élection et des biens tant spirituels que temporels de l’église de St-André. Pendant une longue suite d’années mes devanciers et moi avons exercé ces' droits pleinement et paisiblement. Mais considérant que l’église do St-André a vu tellement croilre sa

prospérité, tant dans ses affaires spirituelles que temporelles , qu’elle a pu avoir un abbé en propre , et qu’il suffirait, pour qu’elle se gouvernât elle-même, sous la surveillance d’un abbé, de lui acorder la liberté nécessaire à cet effet; pour ces causes nous l’avons émancipée et avons permis qu’il y fut institué un abbé qui par la suite serait entièrement indépendant de notre juridiction. Nous l’exemptons, lui et tous les frères qui feront partie de cette église , des droits que nous avions sur eux , et les déclarons libres à jamais.

» Afin que leur émancipation ne donne lieu par la suite à quelque calomnie ou réclamation , nous la confirmons par le présent acte , auquel , pour plus de sûreté , nous avons apposé nos sceaux. Nous voulons, sous peine d’anathème, que nul de nos frères actuels ou de ceux qui viendront après eux, ne contrevienne aux présentes dispositions ou y fasse rien de contraire.

» Moi , Godeschalk , abbé d’Afiligbem , ai signé. Moi , Arnoulf , prieur , ai signé. Moi , Gosuin , sous-prieur , ai signe. Moi, Thierry, 8® prieur, ai signé. Moi, Wlger, ex-abbé de Flectcrbcck, maintenant moine d’Aiilighem, ai signe.

» Fait l’an de l’incarnation du Seigneur 1188.

» Écrit par la main de Joseph , garde de nos armoires. »

Ayant obtenu ces lettres , le comte de Flandre Philip|ie y ajouta aussi sa charte concernant notre émancipation , ]>ar laquelle il se constituait, lui et ses successeurs, protetstcur de notre couvent, et nous exemptait de toute juridiction laïque. Voici les termes do cette concession;

•< Au nom du Père, du Fils et du St-Esprit.

« Moi Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, je veux faire connaître à l’avenir ({ue le vénérable Godcscalk, abbé d’AIllighcm , a entièrement émancipé, du conscnle-

ment du chapitre , l’église de St-André près de Bruges , et a renoncé à tous les droits qu’il avait ou paraissait avoir sur elle. Il a aussi reconnu à la dite église le pouvoir de se choisir dorénavant un abbé là ou elle le voudrait, et de jouir d’une entière liberté d’élection.

U Faisons savoir en outre que je suis l’avocat et le seigneur de cette église , le défenseur et le protecteur des moines et de leurs biens temporels , de telle sorte, qu’il ne sera jamais permis à aucune personne laïque , excepté à moi et à mes héritiers, de réclamer aucun pouvoir sur la dite égUse. Pour la confirmation et le maintien de la présente décision, j’ai voulu qu’elle fut munie de mon sceau et de l’attestation des personnes qui l’ont souscrite. Suivent les signatures ou signes du chancelier de Flandre et de plusieurs autres.

» F ait en mon palais de Maele, l’an de l’incarnation 1 1 88. »

Le même comte accorda encore d’autres lettres d’émancipation dont la teneur suit : « Philippe , comte de Flandre et Vermandois, à tous les fidèles, salut. Afin de mieux prouver que je suis le vrai fils de notre mère la Sainte Église, je désire contribuer autant qu’il est en moi au repos et à la paix future des églises de Dieu. En conséquence, j’ai pris soin de confirmer d’une manière spéciale tout ce que j’ai fait d’utile dans ce but , pour que dans l’avenir on no puisse ni détruire , ni infirmer ce que j’ai arrêté.

n Que la postérité sache donc, que Godescalk, abbé d’Afflighem , de l’assentiment unanime et volontaire de tout son chapitre, a résigné entre mes mains l’autorité qu’il a sur l’église de St-André, près de Bruges, et sur ses appendances, à l’efifet qu’elle put être érigée en monastère , et l’a pleinement exemptée de tout droit qu’il exerçait sur elle. Approuvant un si louable projet, j’ai délivré cette église avec ses libertés , et telle je l’avais re çue du prédit abbé ,

à Hugo, déjà canoniquement choisi pour abbé de St-André et ordonné. Je lui ai également confié la garde des frères qui se sont consacrés à Jamais au service du Seigneur , dans ce monastère. Comme cette donation a été faite par moi solennellement et en présence d’un grand nombre de mes barons , J ai voulu qu’elle fut mise par écrit et munie de mon sceau. Qu’il en soit ainsi. Amen.»

Cette émancipation de notre couvent qu’avait obtenue à grands frais et après bien des peines , notre très-vigilant abbé Hugo, fut en outre confirmée par le pape Clément IH, par Guillaume i évêque de Rbeims, et par Éverard, évêque de Tournai , dont nous possédons les lettres originales , mais que j’ai cru inutile d’insérer ici.

Cette laveur ne put être obtenue du chapitre d’Afllighera que sous la condition que nous livrerions à l’abbé et aux moines de ce monastère , en toute propriété et à jaimais , environ 57 mesures de terre, situées dans la commune d Oostbourg , et donnant chaque année un revenu de dix marcs d’argent.

Notre abbé Hugo et les autres frères firent volontiers cette concession, préférant la liberté aux biens temporels. Cette donation ou plutôt cette extorsion violente, fut confirmée par Guillaume, archevêque de Rheims, comme le prouve le privilège suivant: «Guillaume, par la grâce de Dieu, archevêque de Rheims et cardinal de sainte Sabine à Rome, à tous les enfans de notre Mère la sainte Eglise, salut : A tous présents ou à venir savoir faisons que notre cher fils, l’abbé de St-André, et ses frères, le prieur et les moines , ont donné à l’abbé Godescalk d’AflIighem et à son couvent, une terre qu’ils avaient dans la commune d’Oostbourg, d’environ 57 mesures, et donnant un revenu annuel de dix marcs ; laquelle terre a été concédée sans fraude et pour toujours. L’abbé et le couvent d'.Alllighcm

de leur côté , considérant que la dite église de St-André, qui était un prieuré, avait tellement vu s’accroître sa prospérité spirituelle et temporelle, que l’intérêt de la religion et les ressources de l’église permettaient et ordonnaient même d'y créer un abbé, par ces considérations , nous avons pleinement émancipé le dit lieu de tout droit que nous pouvons y avoir,. nous l’avons dédie à Dieu et à St-André, et avons permis, du consentement de tous nos frères, qu’il y fut institué un abbé qui sera tout-à-fait indépendant de notre juridiction. Nous avons ainsi résolu que le susdit prieuré serait pour toujours érige en monastère. C’est pourquoi nous approuvons ce qui a été fait de part et d’autres aussi solennellement que louablement. Nous voulons et entendons que le présent acte ait pleine exécution j c’est pourquoi nous l’avons rédigé par écrit et y avons apposé notre sceau , statuant sous peine d anathème , que ceux qui y contreviendront seront punis des peines étemelles. »

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