CHAPITRE VIII
Malédiction ! — Eloquence de la chaire. ~ La Sorbonne, la Faculté de Théologie et le Parlement. — Mort de la Florentine. — Remuement général. « Fanatisme riomois. — Le père Sirmond. — Gilbert Genebrard.
Dans les premières heures d'effarement, les plus fougueux ne songèrent même pas à crier vengeance. Mais bientôt une rage violente succéda à l'abattement et au silence. A la nouvelle de l'attentat, il n'y eut qu'un cri dans toute la France. Valois fut maudit également par les moines et par les soldats, par les bourgeois et par les gentilshommes.
L'ouvrier suspendit ses travaux ; les boutiques des marchands furent spontanément formées. Plus de banquets, plus de noces, plus de divertissements populaires. On se réfugiait dans les églises, et, du haut des chaires sacrées, au lieu de la parole de paix, ne descôn-
daicnt que des imprécations et des outrages. Les prédicateurs distillaient la haine contre le souverain assez audacieux pour avoir égorgé leur patron, un prince de Téglise.
Pigenat, Poncet, Cueilly, Lucain, Aubry, Favaident, Rose, Coramelet, le petit père Bernard l'appelaient, au milieu du frémissement des fidèles : « ce faux renard, ce cauteleux grison, ce bon et tant religieux cafard, ce Sardanapale ennemi de Tautel ! »
Bpuchet ajoutait à ce portrait du roi : « C'est un Turc par la tête, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polonais par les pieds et un vray diable en Tàme. »
Echauffé par de semblables paroles, le peuple sortait du temple ivre d'une colère que les harangueurs de carrefours ne faisaient que surexciter. Auvergne, héraut d'armes, envoyé par le roi aux Parisiens, est ignominieusement chassé « avec injure et contufhélie.»
Anne d'Esté, qu'Henri de Valois n'a pas osé retenir prisonnière, arrive à l'église des Cordeliers, monte sur le degré et lance l'anathème contre le bourreau de son fils. La duchesse de Montpensier se joint à elle, arborant les ciseaux qui doivent tondre La chevelure du dernier Valois et lui ceindre la couronne du cloître au lieu de la couronne royale.
La veuve de l'illustre défunt'accouche, au milieu des
larmes, d'un fils que la ville présente sur les fonts baptismaux et que l'on nomme Paris de Lorraine,
Cependant, il importait de faire consacrer par les autorités établies le divorce de la France avec le monarque.
La Sorbonne s'assemble. Elle fulmine contre « ce tyran de roi » , pressant le cardinal de Gondi et le pape de lancer sur lui les foudres de Texcommunication, foudres qui ne se refroidissent pas encore en passant les Alpes et qui équivalent, pour beaucoup de consciences, à un décret de déchéance.
Le 7 janvier, la Faculté de Théologie se joint à la Sorbonne. Soixante-dix docteurs délient la France du serment de fidélité envers le prince et l'autorisent à s'armer contre lui. Ce ne sont pas, comme on le voit, « seulement huit ou dix soupiers et marmitons, porteenseignes et trompettes de sédition, » ainsi que le dit l'Estoile et ainsi que le répète après lui Chateaubriand, c'est bien l'Université tout entière qui proclame dès lors la doctrine du tjrannicide.
Le Parlement de Paris, brutalement épuré, ne veut jas le céder en zèle et en vigueur à la fille aînée de l'église. Il commence les premières écritures contre Henri de Valois « jadis roi de France et de Pologne. » Il proclame que leJit Henri de Valois est convaincu de meurtre, le démet et le déclare indigne du trône, le condamne à faire ame.ide honorable, nu en chemise, en grand cérémonial, pour après être confiné à perpétuité au couvent des Hiéronymites et y jeûner au pain et à l'eau le reste -de ses jours.
Ecrivez Louis Capet à la place d'Henri de Valois dans cette sentence prononcée pour la première fois contre un souverain par ses sujets, et vous vous croirez transporté à deux cents ans plus tard ; avec cette différence toutefois, que le Parlement de Paris, en 1589, condamnait Henri IH à l'opprobre, tandis que la Convention, plus indulgente, se borna à faire assassiner Louis XVI par son bourreau. Jacques Clément et Sariison furent, à deux siècles d'intervalle, les exécuteurs des sentences régicides du Parlement et de la Convention,
Quelques jours après, Henri HI, que tous les malheurs semblaient poursuivre, se trouva sans guide et sans conseil sur le bord d'un abîme.
Le 6 janvier, jour des Rois, Catherine de Médicis mourut à l'âge de soixante-douze ans.
Elle, la vraie souveraine, qui avait relégué dans l'ombre Louise de Vaudemont, qui durant trente ans s'était imposée, grandiose et terrible, à l'Europe entière, elle, la femme aux grandes conceptions, ayant la volonté énergique et la politesse du bourreau, aussi redoutable dans la tour de l'hôtel de Soissons, sanctuaire de l'astrologie judiciaire, que perffde dans la salle du conseil, Catherine, disons-nous, s'éteignait au milieu de la tempête sortie des cendres des Guises.
La mort de la Florentine, survenue quelques mois auparavant, aurait bouleversé le pays. Elle passa presque inaperçue. « Adorée et vénérée de son vivant
comme la Junon de la Cour, elle n'eut pas plutôt rendu l'âme que Ton n*en fit non plus d*état que d*une chièvre morte. »
Linccster, un de ces prédicateurs qui donnaient pour ainsi dire la note à i*opinion et qui se faisaient les grands juges des hommes et des choses, annonça avec indifférence le trépas de la reine-mère aux paroissiens de St-6arthélemy, en ajoutant dédaigneusement : c( Si vous voulez lui donner à Taventure, par charité, un Pater et un Ave, ils lui serviront de ce qu'ils pourront ; je le laisse à votre liberté. »
Seul, le grand de Thou, comprenant la valeur de la perte, s'écria : « Ce n'est pas une femme, c'est la royauté qui vient de mourir. »
Cette succession d'événements fit tressaillir la nation entière. Dans toute la France ce fut une traînée de poudre. De terribles remuements agitèrent les, contrées les plus paisibles.
La Picardie, l'Ile-de-France, le Quercy, le Limousin proclamèrent en masse leur adhésion à la Ligue. A Toulouse, la populace égorgea le premier président Durant! et Tavocatr-général Daffls, son beau-frère, qui tenaient pour le roi et traitaient ses ennemis de séditieux.
La Provence se souleva contre les Bigarrais ou politiques. On se battait à coups d'arrêts aussi bien qu'à coups d'arquebuse; on se pendait en personne on en effigie.
D*autres régions se partageaient en deux camps bien tranchés. Rennes était en opposition avec Nantes, comme Caen avec Rouen, comme Riom avec Clermont.
L'Auvergne, ainsi que nous Tavons déjà dit, était au nombre des provinces les plus divisées, et nous avons assisté au début de ce récit à Fémotion pro • duite à Riom par l'annonce de ce qui s'était passé aux Etats.
Le retour des députés n'avait fait qu'accentuer encore l'indignation générale, bien que Binet, Murât et Basmaison, restés fidèles au roi, s'efforçassent d'atténuer les sentiments populaires. L'influence des deux autres députés, François et Alexandre de La Rochefoucauld, avait été prédominante. L'association du froc et de la cuirasse, du bréviaire et de la hallebarde était trop intime pour qu'il fut possible de la briser par la simple persuasion ou par les conseils de la prudence.
Durant tout le mois de janvier, l'aspect de Riom demeura lamentable. Le peuple restait dans les rues et les carrefours pour s'entretenir de son deuil. On colportait l'image u du tyrannou, à vendre à cinq sous pour lui acheter un licou. »
Des oratoires étaient semés sur les principales places et, aux angles des avenues, se dressaient des saintes Vierges devant lesquelles brûlaient des lampes sacrées.
Tous les matins, les cloches, mises en branle, appelaient le peuple à la messe. Il n*j avait ni musique ni jeu d'orgues ; le service était lugubre ; Téglise n'était éclairée que de quelques flambeaux ; un catafalque se dressait dans la nef tendue de noir ; des paradis ornaient les chapelles.
Quelque temps auparavant, 1 evêque avait fait inséref dans son rituel une prière pour demander à Dieu qu'Henri III eût des enfants, "afin d'empêcher les Bourbons hérétiques de monter sur le trône. Mais désormais toute prière pour le roi fut supprimée au canon de la messe. Le curé se bornait à annoncer après l'Evangile, à chaque office, que le pilier de la foi n'était plus.
Le fanatisme religieux de Kiom était réchauffé par la présence de deux de ses enfants, illustres entre tous . astres éclatants, — prxclara ecclesiœ et litterarum siifera, — je veux parler de deux religieux qu'elle considère comme deux des plus précieux joyaux de son écrin : Sirmond et Genebrard.
On est obligé de convenir que si l'Auvergne du XVP siècle est fertile en grands hommes, les plus nombreuses d'entre ses gloires, celles aussi que la postérité a classées parmi les meliorisnotœ, ont Riom pour berceau.
Sirmond et Genebrard avaient vu le jour dans deux maisons contiguës de la rue des Taules. Ils honoraient
d*UDo façon particulière Tun Thabit de Loyola, Tautre celui de St-Benoit. Ils figurent au nombre des plus savants hommes que la France ait produits, des éradits les plus distingués et dos écrivains les plus laborieux du siècle. Genebrard a publié trente et un ouvrages et les œuvres de Sirmond ne sont pas- toutes comprises dans les cinq énormes in-folios que sa plume correcte a remplis des trésors de son savoir.
A rheure ou nous les rencontrons, Sirmond n*était encore qu'une aurore, Genebrard n'était pas encore un déclin.
Jacques de Sirmond, fils de Jean, conseiller au Présidial et dernier prévôt de Riom, s'était affilié à la savante Compagnie de Jésus dont il avait reçu les leçons au fameux collège de Billom. Son esprit, ouvert à toutes les sciences, s'était imprégné non seulement de la connaissance des auteurs grecs et latins, mais encore de tous les arcanes de l'histoire, de la numismatique et de Tarchéologie. Il avait professé la rhétorique à Paris où il avait eu pour élèves Charles de Valois, duc d'Angoulême, ctsaint François de Saleis.
11 n'avait pas pour le moment cette pondération d'esprit, ce calme et cette mesure qu'il devait acquérir bientôt comme secrétaire du Père Aquaviva, comme recteur de la Maison professe des Jésuites, et* plus tard, comme confesseur de Louis XIII. Un sang jeune et bouillant rendait plus vives et plus ardentes sa ferveur religieuse et l'expression de sa foi.
Maïs combien, cependant, était-il plus modéré et moins fougueux que Genebrard, de vingt ans plus âgé que lui.
Gilbert Genebrard, fil? de Pierre, notaire et procureur au Présidial de Riora, et d*Anne de Richevoye, avait d'abord pris Thabit de Saint-François aux Cordeliers de cette ville, puis celui des Bénédictins à l'abbaye de Mozat, de Tordre de Cluny. Il était chambrier du monastère lorsque Claude du Prat, fils du chancelier, frappé de son intelligence et de ses talents naissants, Tenvoya à Paris où il le soutint par ses libéralités.
Il y suivit les leçons d'Adrien Turnèbe pour le grec, de Jacques Carpentier pour la philosophie et de Claude de Saintes, évêque d'Evreux, pour la théologie. Il étudiait quatorze heures par jour et était tellement laborieux, qu'au rapport de Nicéron, il avait accoutumé son petit chien à le réveiller d'heure en heure pour s'habituer à lutter contre les exigences de la nature.
Orientaliste distingué, il devint à son tour professeur de langue hébraïque au collège royal, en remplacement de son compatriote Jean de Quinquabres. Sa réputation de savoir s'étendit même à l'étranger ; et, lors d'un voyage qu'il fit dans la ville éternelle, les membres du Sacré-Collége et le Pontife Sixte-Quint le reçurent avec une distinction particulière.
Le célèbre Pierre Danès, qui Taimait, voulant re-
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c :*r.r.i:re > r. ;.:êr>ie-. <Vu:t démis en sa favenr de son év^L-f !.. I-ATiur f:i avait {présenté anx Etats de ni •!<. «n irOÎ. Tir,^ pe»q:i«*îe p3ar le faire agréer. H..nri III rv:';sa lVx>*iiti:'n des bnlles de nomii:nt" a.
S- ut iei iî. soit orainie de voir périr en France la rei!gi«^ii oaîii-jliîuc. si vivement menacée par la Réforase. Gencbrard se jeta dans la Ligne avec nne exaltation qni tenait de ia frénésie. La Sainte-Union n'eut pas de plas ardent champion. Les mœurs douces que loi accorde de Thou, ne répond.-^nt pas â 1 attitude de provocation que dénotent dès lors ses sermons et ses écrits. Il fait paraître un livre pour prouver que tout chrétien qui avait communiqué avec Henri III après le meurtre des Guises était excommunié. Il ne cesse de vomir des injures contre le roi. Au^i la Gallîa Christiana, tout en le désignant comme un évoque meriiissimns, ne peut s'empêcher d'indiquer qu'il était plus réglé dans sa vie que dans son stvle, IV/a? gnani stylo iemperaniior creditus. Et Scévole de Sainte- Marthe ajoute que son jugement n était pas aussi sain que son érudition.
Quoi qu'il en soit, les homélies c«irrectes mais passionnément religieuses du père Sirmond, les harangues tissucs de véhémentes invectives de Genebrard. jointes aux décisions énergiques de l'évêque du diocèse, François de La Rochefoucauld, et aux intrigues de son frère Alexandre, prieur de Saint-Martin, ne con-
Dans la basse aivergne 83
trîbuèrcnt pas peu à pousser Riom à la révolte et à l'armer pour entreprendre la guerre sainte.
L'arrivée des hommes d'armes placés sous les ordres du comte de Randan, gouverneur de la province, la poussa encore plus avant dans cette voie de rébellion.