‹ Chronique de la ligue dans la Basse-AuvergneChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une soirée aa Palais royal. — La société riomoise. — Savaron. — Cruelles surprises. — Procession solennelle. — Le délibératoire de la Maison du Saint-Esprit. — Aléa jacta est.

Le comte de Randâii avait été aussi surpris qu'affligé du dénouement du drame qui s*était joué aux Etats. Mais, n'étant pas encore en mesure d'agir d*une manière efficace, il temporisa quelque temps. Il mit des garnisons dans toutes les places qu'il jugea les plus spécialement exposées ou les plus importantes à surveiller et fit entrer à Riom la compagnie de gendarmerie qui lui avait été donnée parle roi, la compagnie de cavalerie du marquis d'Allègre et une garde de quinze cents arquebuses, « à cause, disait-il, de la conséquence de la ville et pour servir dans le besoin de la province. »

Bientôt cependant, avisé par les amis qu'il avait à

la cour de la disgrâce prochaine à laquelle il devait s'attendre, il résolut de la prévenir par un coup d*éclat qui assurerait sob autorité dans le pays et trancherait nettement la situation.

Le 3 avril 1589, toute la noblesse présente .à Riora et tous les principaux représentants des corps constitués étaient réunis dans la grande salle du. Palais royal où le gouverneur tenait réception.

Les bustes des anciens ducs d*Auvergne entouraient rimmense galerie. Au mascaron central du plafond 4^issonné, volute, fleuri d'arabesques, était suspendu un lustre de Venise dont la verroterie, soufflée à Murano, répétait les feux à travers les couleurs du prisme. Sur la cheminée monumentale, portant encore reçu des princes de Bourbon, deux grands vases de Faenza, à fleurons dorés, et une pendule, copiée sur celle du château d'Anet, où un grand cerf en bronze frappe, en fuyant la meute, les heures avec le pied. Les murs de cette majestueuse salle étaient tendus de tapisseries de haute lisse, représentant des sujets mythologiques ou religieux.

Dans le fond se tenait Louis de La Rochefoucauld^ ayant â ses côtés Isabelle, sa jeune femme, véritable Mignon de Gœthe, au corps svelte, au vague sourire de candeur, blonde de ce blond fauve qu*on appelle le blond vénitien et que Rubens a si chaudement rendu ; sa mère, Fulvic Pic de la Mirandole, pâle et blanche, pareille à un magnifique marbre qu'un nouveau Pyg-

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inalion fût parvenu à animer; seâ deux frères, Tévêque et M. de Saint-Martin, auxquels Genebrard; Sirmond, le cure Haureàu, le gardien des Cordeliers et Jean Ârnoux, jeune clerc qui devait un jour succéder au père Cotton auprès de Louis XIII, faisaient uû pieux cortège.

Dans une salle voisine, un orchestre de flûtes, de rebecs, de téorbes, de violes et de guiternes, modulant des mélodies entraînantes, invitaient la jeunesse aux délices de la chaconne, de la gaillarde et du menuet, tandis que plus loin, dans une sorte de sanctuaire isolé, des tables éparses se prêtaient aux hasardeuses voluptés du cavagnole, du hocca ou du biribi.

Les brillants gentilshommes, dont beaucoup ne devaient pas survivre à la lutte qui se préparait, circulaient bruyamment, Tépée en verrouil, battant transversalement les jambes par derrière. Ainsi accoutrés, ils marchaient en sautillant, descendant les degrés comme un perroquet les échelons de son perchoir. Les manteaux de velours carmélite ou ponceau bordés de galons d*or, les chapeaux de feutre à plumes blanches, couleur jaune, citron, orange, lie de vin ou merde d'oie, les bas de soie verts ou amaranthe causaient aux yeux d'admirables chatoiements qui se mariaient aux éclats des médaillons, des chaînes de rubis et des diamants étincelant au milieu des fraises et de la chevelure des dames. Peu do colliers du Saint-Esprit sur les poitrines, mais de nombreuses

décorations de Saint -Michel» ordre un peu avili depuis qu'il était devenu le prix d*un épagneul.

Citons dans la foule la sénéchale de Tournon, les dames de Murât» de Martillac» du Fayet, du Richier, de Combes, de Palerme, de la Pauze, les comtes et comtesses de Chalus» de Montfaud, d'Estaing, les marquis de la Fayette et de la Troussa je, le marquis de Canillac» récemment réconcilié avec Randan, les vicomtes de Chateauclou, de Rochebaron, de Saint- Hérem, le chevalier de la Barge, MM. de Saint-Marc, de Précol, de Veyny d'Arbouze, de la Souchère, de la Villatte, de Bouzan, Guimoneau de la Chaize, de Fressonnet, de Montravel, de Chateauneuf.....

Yves d'Allègre passe , donnant le T3ras à la marquise d*Estrées parée comme une châsse et plâtrée comme une comédienne. Son sourire cache la plus noire des trahisons. En effet, informé de la prochaine défection du gouverneur, ainsi que des motifs de discorde surgis entre les deux anciens compagnons, Henri III vient d'écrire à d'Allègre de surveiller activement les menées du comte. Et d' Allègre, politique intrigant, sans grande conviction religieuse, poussé d'ailleurs par la marquise qui ne peut pardonner l'affront qu'elle a reçu, a promis d'exécuter avec zèle les ordres du roi.

A côté du spectacle pour tous, il y avait le spectacle donné seulement pour quelques-uns et qui permettait à l'observateur des réflexions curieuses, car

raffluence des invités ne parvenait pas à créer la confusion ou du moins la fusion, et Ton sentait planer sur les groupes cette sorte de gêne et de contrainte qui envahit les réunions de gens ne se trouvant pas dans la même atmosphère d*esprit.

Royalistes sincères et Politiques timorés, partisans de la Ligne ou simples clients de la maison de Randan, tous sont venus à Thôtel du gouverneur, parce que le gouverneur est encore lieutenant pour le roi dans le bas {>ays d'Auvergne; peut-être encore parce que le gouverneur est un gentilhomme aimable et sympathique, mais ils comprennent bien que la scis« sion est proche et que les événements vont bientôt tracer entre les opinions une infranchissable barrière. Pour le moment, ils restent dans une réserve défiante, dans un abandon revêche.

Parmi ces figures rétives à Tentrain général, dans le groupe plus grave, plus soucieux, des gens de robe, trésoriers de finance, conseillers du roi, avocats, élus, juges-gardes, plus ou moins hostiles ou plus ou moins dévoués, nous retrouvons nos anciennes connaissances : Claude Binet, Jean de Murât, Jean de Basmaison ; puis encore Hébert, président du Bureau des Finances ; Biaise Céberet, conseiller en l'Election ; Arnoux de Maison- Rouge, Moreau et Regin de Palerme, trésoriers de France ; Jean de Combes, avocat du roi; les conseillers au Présidial de Sirmond, Charrier, de Chabannes ; les avocats de Cam<

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brai, Mosniér, d'ÀIIemaigne, Mangot, Daclaox^ de

Roddes, Soanen Aa milieu d*eax, une antre per-

sonDalité pleine d'expression, qui mérite d*être mise en reUef, SAVARON.

Jean Savaron est avant tont Tenfant de Clermont, dont il s*est fait Tapologiste et le panégyriste enthousiaste. Sa famille comptait au nombre des plus anciennes de cette ville, où plusieurs de ses membres avaient exercé les fonctions d'échevin. Son père, conseiller à la Cour des Aides de Montferrand, époux de Jeanne d*Albiat, avait été plusieurs fois député prés des rois Charles IX et Henri III, par la ville et par la province.

Jean Savaron, comme tous les grands jurisconsultes de répoque, était élève de l'Univorsité de Bourges, dont le grand Cujas avait fait la réputation. A Theure ou nous le rencontrons, le futur homme d*Etat, c-elui dont on dira que tout est grand dans sa vie, celui dont Ciermont deviendra la cliente adorée, n'avait encore que 23 ans et occupait un siège de conseiller au Présidial de Riom.

Mais les fonctions de justice n'absorbent pas alors cet esprit d'élite et, dans le salon du comte de Randan, laissant le groupe des frondeurs ennujeux, il préfère suivre de l'œil, avec une amoureuse préoccupation, la jolie Françoise Galloby de la Gnliière, sa bien-aimée fiancée.

Toute la vieille société riomoise est là, cette société

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qui no constitue presque qu'une seule famille, dont tous les membres sont unis par la parenté : les 3asmaison, alliés aux Sirmood, aux Soanen, aux de Lalande, et qui le seront bientôt aux Murât et aux Chabrol ; les Sirraond, alliés aux Domatet aux Murât r les Murât, alliés aux Arnauld ; les Arnauld aux Bour-

zcîx ; les Savaron aux Pascal L'esprit attire

l'esprit. Dans cette noblesse intellectuelle, on évite avec soin toute mésalliance. Et les familles se soudent les unes aux autres, grâce à leurs innombrables rameaux, grâce aux vingt enfants de Basmaison, aux vingt-deux d' Arnauld, aux vingt-quatre de Murât

Pour achever de donner une idée exacte de la réunion à laquelle nons avons convié le lecteur, signalons encore la présence de quelques érudits. de curieux, comme Ton disait à cette date, où, selon Texpression de Montaigne, il y avait assaut d'émulation livresque.

Ce sont Louis Chaduc. juriste et conseiller, qui met la dernière main à son traité De Annullis et complète le fameux cabinet de médailles qui doit appartenir plus tard à M. de Mesme, à Gaston de France et enfin au roi ; — Jean de Boissières qui a renoncé aux Œuvres amoureuses pour écrire des Œuvres spirituelles et des Sonnets sur la passion de J. C; — ? Jean de Bonnefond qui néglige la muse, laisse de côté les vers phaleucos ou hendocasyllabes , abondonne le madrigal pour se donner tout au droit, tandis que son ami Gilles Durand, chargé par la cour d'opérer

la réforme de la Coutume de Paris, abandonne le droit pour se consacrer tout entier à la muse et devenir le précurseur de Malherbe ; — enfin, Nicolas Le Digne, écuyer de Randan, qui ai^ise sa plume d'or pour chanter les fleurettes ou entonner avec Melpomène les combats glorieux et les exploits de son maître, le nouveau paladin de TÂrioste.

Mais pendant que nous nous attar Ions à cette revue rétrospective, l'heure avait marché ; minuit venait de sonner. Soudain l'orchestre se tut, les danses s'arrêtèrent, sur les tables de jeu l'or cessa de circuler.

Et le comte do Randan, dépliant un parchemin, donna, d'une voix forte, lecture do VActe d'union qui venait de lui être envoyé par le Comité des Seize, acte qui allait devenir, dit-il, le pacte d'alliance des catholiques en danger et comme un brevet de gloire pour les particuliers et pour les villes qui le scelleraient de leur sang.

« Que dès demain, ajouta-t-il, les signatures apposées au bas du serment à la sainte Union deviennent une protestation solennelle contre Timpiété et une éclatante adhésion à l'unité de croyance. La dégénèrescence du pays ne saurait venir que de la perte de notre foi.

Il proclama ensuite la convocation des trois Ordres de la province dans la ville de Billom pour le 20 du

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^^^êtne mois, afin de délibérer sur les moyens à ^wi ployer pour remédier aux troubles du pays.

Cette harangue, écrite en forme d'hameçon pour prendre les goujons politiques, pleine de sous-entendus ^t de réticences que chacun comprenait à merveille, oausa une vive émotion dans l'auditoire. Do nombreuses exclamations de joie étouffèrent les murmures et dissimulèrent le froid glacial qu'un silence désapprobateur étendait sur certaines parties de la salle.

L'escadron volant des dames et des gentilshommes approuva sans réserve, espérant bien que ce fanatisme de moine n'enlèverait rien à leur scepticisme de libertin et que l'ardeur religieuse n'exclurait pas la passion mondaine.

Tous les invités disparurent peu à peu diversement impressionnés.

Randan se hâta d'aller porter au logis de Colette lé récitintime desmultiples incidents de la soirée ; mais, là l'attendaient une décevante surprise et une poignante douleur. Colette avait disparu. L'ingrate était partie avec Jean de Lamothe-Arnauld qui n'avait pas paru en effet à la réception du Palais royal.

L'aube blanchissait à peine le dôme du Marthuret, dissipant l'insomnie fiévreuse de l'infortuné gouverneur, qu'une nouvelle désertion venait encore assombrir ses pensées. Le marquis d'Allègre faisait sonner le boute-selle et se retirait dans Clermont, la ville

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royale, avec ses quarante cuirasses, ses quatre-vîngta arquebusiers à cheval et ses cent arquebusiers à pied.

Le lendemain, le corps de ville s'assemblait à la Maison du Saint-Esprit.

Les circonstances étaient graves, car sous les doucereuses paroles du gouverneur se dissimulait mal la révolte ouverte contre Tautorite royale, et la sanction du corps municipal allait faire planer sur la cité toutes les éventualités de Tinconnu.

Aussi les échevins refusèrent-ils d'ouvrir la délibération <• avant d*avoir invoqué les lumières du Saint- Esprit et faict dire en Téglise de Saint-.\mable une messe à Tissue de laquelle il y aura procession générale. »

Placer sous Tinvocation divine les résolutions que les manifestations de la foule faisaient pressentir, rendre pour ainsi dire le ciel complice d'un vote périlleux, c'était une pensée hardie, bien conforme aux idées en cours, bien propre à entraîner le peuple et à enflammer son patriotisme.

Dans le sanctuaire sacré, le recueillement fut solennel. Les murs dénudés du temple, l'oraison à voix basse, le quasi mutisme de l'orgue qui ne laisse échapper que des sons lents et lointains, la suppression des chants harmonieux, le tintement bref de la sonnette, les flots nuageux de l'encens, le murmure monotone

da prêtre à Tautol, le catafalque tendu de noir saisissaient rame d*une émotion puissante, la préparant aux grandes impressions du sacrifice et de Ténergie. Le euré Haaréau s'était tourné vers la foule âgenonillée. Il disait « à nu et au vray les rases, les simulations, les hypocrisies et le fard que ce cruel tyran de roi avait par tant d'années couvé et cacha en son traître estomach et son cœur endiablé. »

Puis Toffice terminé, la procession sillonna la ville, déroulant, à travers les rues tendues de draperies, ses méandres innombrables.

Les grandes processions, démembrement des corps cle la cité, frappaient l'esprit par la variété des cost^umes, les belles chapes d*or des chanoines, les x^obes traînantes des moines, les compagnies d'archers iDlasonnés, les pénitents dans leur sac de repen tance, les beaux seigneurs, les dames couvertes de leurs Cîapes, les bourgeois fiers de leurs privilèges, les métiers avec leurs bannières.

En tête marchaient les tambours et les hautbois, les cavaliers de la maréchaussée, lés crieurs de vin en Tobe, les salpêtriers, les arquebusiers que Ton avait attirés dans la ville en les exemptant pour dix ans, eux et leur famille, de toute contribution et payement de deniers royaux.

Venaient ensuite : les capitaines de quartier, les gens d'armes, les Cordelicrs à la barbe inculte, les Minimes de la Recluse, THôpital de Saint- Acassy, les

frai ries aax enseignes déployées, les corporations avec leurs syndics, les trésoriers de France marchant en corps pour la première fois, les élus, les notables, les juges consulaires, les essayeurs et juges -gardes en la Monnaie, les membres du Présidial et de la Sénéchaussée d* Auvergne, les Consuls en robe de drap couleur de pourpre avec des parements de velours noir et le chaperon de satin rouge (1), le lieutenant-général et toute la maison du gouverneur.

Enfin les reliques de la Sainte-Chapelle, la châsse du saint patron, les chanoines et le clergé précédant l'abbé de Saint-Martin, et Tévêque de La Rochefoucauld portant Thostie à découvert.

Le cortège se développa jusqu'au Palais royal flanqué de sa tour carrée, la tour Goyon, et de sa tour ronde, la tour de Bonan, sur laquelle des hommes d'armes sonnaient du cor, alternant avec les tintements des cloches. Il fit une halte devant Thôtel des Consuls et s'enfonça ensuite sous les arcades saintes du temple.

Ce fut sous l'empire de ces impressions, qu'à Tissue de l'office, le corps de ville se réunit en assemblée délibérante.

Clermont, toujours jaloux d'exercer une suzeraineté

(1) O n*est qu*en 1G88 que les Consuls de Riom obtinrent de droit de porter des robes de damas violet.

d'ioâuence et désirant faire pièce à Louis de La Rochefoucauld, avait convoqué dans ses murs les Etats de la province et adressait à la cité riomoise un message pressant Tinvitant à l'obéissance et à la soumission envers le roi, sous peine d'être déclarée coupable du crime de lèse-majesté.

La lecture de ces lettrés et la manifestation de cette ingérence audacieuse souleva un violent tumulte dans l'assemblée. Entre les deux villes, trop de liens s'étaient brisés, trop de haines s'étaient amoncelées pour permettre aux hommes sages de faire entendre les conseils de la prudence.

Il fut résolu, presque d'une commune voix, qu'il ne serait pas fait de réponse à l'échevinage clermontois.

Trois cent huit citoyens, présents à la réunion, placèrent avec les Consuls leur signature au bas de la déclaration suivante : « Nous déclarons, jurons et affirmons que nous voulons tous vivre et mourir on la foi et religion catholique, apostolique et romaine, unanimement avec MM. du Clergé, de la Noblesse et gens du tiers et commun état de la province, sous l'autorité et protection de Mgr de Randan, gouverneur dudit pays, avec ferme intention de nous opposer, par tous moyens à nous possibles, aux desseins et entreprises des hérétiques, de leurs fauteurs ou adhérents, pertubateurs du repos public. »

Le consul d'AUemaigne, l'avocat de Sirmond, le

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bourgeois Bunnefond et le procureur VerJier furent Dommés députés de la ville aux Etats de Billom.

Le comte de Randan fut investi des pouvoirs les plus étendus et des subsides lui furent votés pour les opérations militaires.

Le sort en était jeté, Riom avait brftlé ses vaisseaux. Il lui fallait déslArmais être victorieuse pour

pas être simplement factieuse.

CHAPITIIE XI

Billom. — ÀMembiée de la Ligue. — • Discours et mise en scène. — 1^8 fils de Loyola. — Typus religionis. -» Le serment du sang. — Bravades. -— Autant en emporte le vent. — Coôffîer d'Efl9at. — Le camp d*Agramant.

Billom est située à quatre lieues de Clermont. Trois paroisses, quatre couveats et de belles églises que prima toujours Saint-Cerneuf , distinguaient cette ville close de murailles à travers le âanc desquelles passait la voie romaine conduisant à Lyon.

Elle avait été donnée aux évêques par les seigneurs de Montaigut-Listenois et constituait» pour ainsi dire, le cheMieu des terres épiscopales que défendaient, du côté de l'orient, les dix-neuf tours d'enceinte du redoutable château de Mauzun.

Cette ville, sincèrement ligueuse et franchement catholique, avait déjà acquis une certaine célébrité

110 CHRONIQUE DE LA LKilE

par une Ujiiversité fameuse où Ton avait compté jusqu'à 2,000 écoliers étudiant les arts, la rhétorique^ et prenant des degrés en droit civil et canonique.

Depuis trente années seulement, Tévéque Guillaume du Prat avait substitué à cette Université un Collège, fort estimé en la province, dont il avait confié la direction aux Jésuites (1)

MM. de La Rochefoucauld étaient élèves de la Société et ses chauds partisans. Le pasteur actuel du diocèse avait à Billom un logis, annexé plus tard au couvent des Bénédictines. En helléniste consommé, il aimait à suivre les progrès de l'enseignement du grec dans son Collège.

L'influence religieuse se développait à son aise sur cette terre dont Tévéque était tout à la fois le suzerain temporel et spirituel. Billom était devenue un foyer d'intrigues. Nul théâtre ne pouvait être mieux choisi pour y jouer une des scènes du drame de la Ligue.

Le 20 avril 1589, dans la salle des Actes du Collège, les députés de TUnion s'assemblèrent, sous la présidence de François de La Rochefoucauld, abrité derrière la triple égide de sa mitre, de Tépée de son frère Louis et de la chape de son frère Alexandre.

(1) A la même époque, le même évéque fonda à Paris le Collège de Clermont.

Des treize bonnes villes du Bas Pays, cinq n^avaient point envoyé de députés aux Etats. C'étaient Clermont, Montferrand, Issoire, St-Pourçain et Auzon* Les trois dernières n'avaient cependant pas opposé à la convocation un refus catégorique ; elles s'abstenaient momentanément, paraissaient hésitantes et désireuses de voir d'où soufflerait le vent pour se décider à agir au mieux de leurs intérêts.

Avant d'entrer en séance, les députés des trois Ordres se transportèrent dans la vieille collégiale de Saint-Cerneuf pour y vénérer les augustes reliques apportées d'Orient par les croisés, inestimable dépôt formé d'une cuillerée du précieux sang de Notre-Seigneur et de la croix dite d!Albanelli, faite d'un morceau de bois de la vraie croix, fruit béni du Calvaire.

A leur retour de ce pieux pèlerinage, ils se rangèrent suivant l'ordre des préséances, et le fougueux prélat prit la parole. Il exhala en un long discours son antipathie contre le souverain, sa haine pleine d'acrimonie contre les Réformés et son fanatisme. Comme autrefois Pierre TErmite, et sur le même sol arverne, il prêcha la guerre sainte.

Après un exposé pathétique de la situation navrante du royaume, des maux inouïs qui pesaient sur le pays, il montra la dilapidation des finances, l'agonie des libertés publiques, les serments violés, l'indifférence coupable des Politiques, les perfidies de la Cour, lo mépris qui couvrait le sceptre. Il représenta, dans un

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sombre tableau, la tache de saog imprimée au front du monarque parjure que n'avaient arrêté ni la gloire ^*Honri de Guise ni la pourpre inviolable du cardinal. Il accusa le roi d'être de connivence avec les hérétiques, de trahir les intérêts de la Religion, le dénonça comme un ennemi de l'Eglise et des gens de bien . Cl Dieu, dit-il, dispensa jadis son peuple d'obéir à Saiil qui avait forligné de sa religion ; il commanda à Jéha de tuer le roi Achab et fit manger la reine Jézabel, sa mère, par des chiens, pour avoir violé ses vœux et promesses. »

Enfin, après avoir rappelé les décrets de déchéance et de mise hors la loi prononcés contre le prince par la Sorbonne et par la Faculté de théologie, il termina en engageant la province toute entière à se ranger sous la bannière de son frère, le comte de Randan, qui était prêt à venger l'Eglise outragée, le peuple asservi et Thonneur foulé aux pieds.

Un murmure approbateur souligna cette harangue.

Le comte se leva à son tour. Il parla peu, mais sa mâle assurance, l'énergie et la persuasion contenues dans son langage entraînèrent tous les suffrages. Il rappela avec modestie ce qu'il avait déjà fait, dit ce qu'il comptait faire encore, assurant l'Assemblée qu'il emploierait tous les moyens que Dieu lui avait donnés avec la vie pour son service et pour le bien de la province.

Son discours fit sensation.

Une fièvre d*exaltatioD commençait à gagner l'assistance, quand soudain sortirent, « comme dune boite à surprises, » Tévêque de Castres et deux conseillers du Parlement de Toulouse, les sieurs de Vignaux et Gallemets, envoyés par les Ligueurs du Languedoc pour fraterniser avec les Ligueurs d'Auvergne et nouer ensemble des relations dans l'intérêt du parti. Certes le spectacle avait été admirablement machiné et les Jésuites s'étaient montrés d'ingénieux metteurs en scène.

Couverts du sang généreux du premier président Duranti, massacré par une populace aveugle, les commissaires toulousains évoquèrent l'ombre de Judith, vantèrent l'énergie de leurs concitoyens et leurs a saintes fureurs. » Ils parlèrent « avec une telle véhémence et dextérité de discours, que plusieurs avaient leurs joues pleines de larmes. »

•^ Dans un indicible transport de pieuse émotion, les députés courent à la chapelle du Collège. C'est là que les Pères ont fait placer, au côté droit de l'autel, le fameux tableau Typtis Religionis, si universellement connu, si souvent décrit, où la religion est représentée placée sous la sauvegarde des fils de Loyola.

Un vaisseau cingle à pleines voiles de la mer du siècle au port du salut. Sur le tillac parait saint Ignace, tenant à la main le nom de J^sus; il commande à huit autres fondateurs d'Ordres. Le souffle du Saint-Esprit enfle les voiles, mais les religieux seuls

font la manœuvre et c'est un Jésuite, assis au gouvernail, le compas à la main, qui dirige le navire.

Dans le sillage du vaisseau marchent péniblement deux petites barques où se trouvent pêle-mêle le pape, un cardinal, des évêques, des séculiers de tous états et de tous sexes et plusieurs têtes couronnées. Un Jésuite jette une corde pour attirer vers le vaisseau de la religion ces frêles embarcations qui, sans cette aide, iraient à la dérive. Sur la mer du siècle, au haut du tableau, pointent plusieurs récifs dont le plus élevé est surmonté d'une tiare. Des chapeaux cardinalices, quelques mitres, des couronnes surmontent les autres. On lit au-dessous : Superbia viias. Sept petits brigantins, croisant autour de ces rochers, représentent les sept péchés capitaux. De loin en loin se distinguent plusieurs figures en partie submer^ gées : Luther dirigeant sou arc vers la galère, un démon qui agite son sabre, des hérétiques qui brandissent piques et poignards : mais partout un Jésuite, armé d*un bouclier, de pierres et de flèches, détourne les traits, lance la mort et Tépouvante et, devant lui, fuient ses adversaires, saisis de crainte, la face empreinte des marques de Tabrutisseraent.

C'est à Tombre de cette édifiante peinture que les députés élèvent leur âme à Dieu. C'est sous l'œil de saint Ignace qu'ils viennent tour à tour prêter, sur le livre des Evangiles, livre qui contient pourtant la loi de charité, le serment solennel de se vouer

âme, corps et biens au service de TUaion sainte et à Textermination de tous ceux, rois ou sujets, qui ne voudraient pas concourir à son triomphe. Plusieurs des signataires scellent avec leur sang la minute du serment, tant leur enthousiasme avait été électrique.

François de La Rochefoucauld proclama cette consécration de la Ligue, qui allait, dans son propre diocèse, armer les frères contre les frères et faire couler des flots de sang.

Qu'aurait-il dit si, le voile de Tavenir se déchirant à ses yeux, lui avait laissé apercevoir sur son siège épiscopal Tombre de Tun de ses successeurs, du grand Massillon, qui ne chercha jamais que le calme et la paix pour contribuer au bonheur de la province. Mais, ironie des temps et des destins, le pacifique devait mourir simple évêque et Tirascible dans la pourpre de cardinal.

Les trois Ordres s'occupèrent immédiatement des résolutions qu'il convenait de prendre. Ils excusèrent facilement les villes hésitantes, que l'on décida de convier à nouveau à l'alliance générale avant de les traiter en rebelles, mais il n'en fut pas de même pour Clermont et Montferrand, Leur absence fut déclarée volontaire, par suite coupable, entachée d'hérésie, et sur le champ on les condamna, comme perturbatrices du repos public, à être séquestrées et privées de tout commerce avec les autres villes, bourgs et bourgades de la province. Leurs privilèges

furent annulés. On prononça la suppression dans leurs murs de tous les établissements de justice, d'administration ou de ânance, tels que Bureau de la recette particulière, Sénéchaussée, Pisésidial, Cour des Aides, Juridiction des Elus. Elles furent même rayées du nombre des bonnes villes.

Riom , au contraire , fut dotée de toutes ces dépouilles et proclamée à perpétuité et irrévocable* ment principale et capitale du pays, « non seulement pour la finance, monnaie, justice, convocation du ban et arrière-ban qu'elle avait ci-devant, mais encore pour toutes assemblées tant du fait des Etats généraux de France que provinciaux, et généralement de toutes afiaires concernant le pays ».

Le comte de Randan fut investi du droit de lever les troupes, de percevoir les tailles, d'opérer tout recensement et invité à ouvrir immédiatement les hostilités contre les villes insoumises.

Le pouvoir royal s'empressa de répondre à cette déclaration de guerre.

Le jour même où Randan était proclamé généralissime delà Ligue en Auvergne, sa destitution comme gouverneur était prononcée par Henri III, pour cause de félonie.

En même temps, Riom était déclarée criminelle de lèse-majesté ; le Bureau des Finances, la Chambre des Monnaies et tous les tribunaux établis dans son sein lai étaient retirés, pour être transférés.sans retard

â Clermont, ainsi récompensée de son opposition àla sainte alliance.

Clermont recevait en outre remise, pour la présente 3.iinée, du quart des tailles comme témoignage pécule iaire de la satisfaction du prince.

Ce tiraillement en sens inverse de la cour et de la

I^igue firent que toutes choses restèrent en Tétat. De

±,outes ces décisions autant en emporta le vent. Les

lettres patentes ordonnant la translation ne furent

pas plus obéies que les résolutions de l'assemblée de

Eillom. Le sénéchal d'Auvergne, comte de Tournon,

clemeura à son poste ; Hébert continua à présider le

Sureau des Finances, ainsi que Binet les audiences de

la justice civile. Une Cour des Aides fut cependant

installée à Riom en concurrence à celle de Montfer-

Tand, mais de Combes, fidèle royaliste, refusa d'en

Jiccepter la présidence.

Pour remplacer Randan comme gouverneur, le choix n'était pas commode, car la discorde régnait à Clermont parmi les seigneurs auvergnats qui étaient restés attachés au parti du souverain.

Entre Jean de Florat et Yves d'Allègre surtout, les deux principaux chefs militaires, la mésintelligence avait pris des proportions inquiétantes. Les piqûres d*amour-propre étaient d'autant plus envenimées qu'elles avaient été faites par des mains de femme. On ne pouvait favoriser Tun sans causer un froissement à l'autre. Florat, sans doute, inspirait plus de

confiance, mais il n*avait que sa fidélité et sa vaillance ; sa suite était peu nombreuse. D*Âllàgre, au contraire, avait trahi son premier drapeau ; il pouvait varier encore ; mais il entraînait avec lui une forte compagnie de gens d*armes et disposait presque des trois formidables forteresses de Buron, Ybois et Mercurol .

Henri III jeta les yeux sur Gilbert Coëffier d*Effiat, qui avait été gentilhomme de sa maison, lorsquMl ii*était que duc d*Anjou et qui se trouvait le beaufrère de Rusé de Beaulieu, secrétaire d*Etat.

Il renvoya à Clermont comme lieutenant-général. Quoique à demi Ligueur et d*une famille récemment anoblie, d'Effiat jouissait d*une considération méritée. La confiance du souverain et son ambition personnelle remportèrent sur ses sympathies, et la cause royale n*eut point en Auvergne de plus zélé et de plus heureux défenseur.

Néanmoins, il n'exerça pour ainsi dire qu'en secret sa charge de gouverneur.

A son arrivée à Clermont, il avait trouvé cette ville en proie à toute Teff'ervescence des dissensions intestines. Elle avait bien tenu ses Etats de son côté, mais presque dans le vide. Peu de députés, nulle homogénéité dans les décisions, pas de résultat pratique. Deux familles importantes, celle des Enjobert et celle des Manguin, mortellement désunies par suite d'un procès civil, dominaient Tune dans le commerce.

^tre dans la bourgeoisie. Elles se disputaient Tin-

>* ^i^ee et surexcitaient Topinion. Les Enjobert Tera-

V étaient à l'heure présente, mais les Manguin, qui

^^^ient pour Tévêque, n'en compromettaient pas

^^^ï^s, avec leurs nombreux partisans, l'unité de

^^^s et d'action indispensable dans les moments de

crise.

Afin de remédier autant que possible au danger d*une semblable situation, d'Effîat établit un Conseil royal composé des capitaines et chefs de corps, auxquels il adjoignit les échevins.

Cela fait, il organisa la défense et prépara l'attaque.

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