CHAPITRE XIV
L*arbre de Gascogne. — Ministi^es belliqueux du Dieu de paix. — Siège de Vic-le-jComte. — Faujwe trêve. — Prise de Maringues et d*Aulnat. — Déroute de Joze. — Epinglage de Gilbert Lucquet. — Sac du château de Lamothe. — La légende de Colette.
Dans l'histoire de la Ligne, a dit Vitet, trois événements dominent tous les autres : ce sont la journée des Barricades à Paris, la mort de Guise à Blois, la mort d'Henri III à Saint-Cloud. Ils forment une véritable trilogie dans laquelle I0 drame s'enchaine et se déroule, et — grâce à une symétrie véritablement étrange — ilsupnt séparés par un nombre absolument égal de mois et de jours.
Mais, dans leurs sombres péripéties, ces trois événements ne contiennent pas toute la Ligue. L'épisode, aussi grand qu'inattendu, ne fait qu'accentuer la tragédie et la pousser a son paroxysme.
Le trépas du roi dessinait la situation des partis
d'une façon nouvelle. Le faisceau de l'Union allait-il se dissoudre ? L'unité nationale allait-elle au contraire dissiper les divisions ?
Pour calmer les effarouchements des plus ardents Religionnaires et pour retenir les Royalistes, il fallait à Théritier du trône une grande rapidité do décisfon et une énergique fermeté d'action. Mais là, le Béarnais était dans son élément. Son tempérament de fer suffisait à tout ; il menait de front la diplomatie et la guerre et, au besoin, s'en remettait bravement à la victoire pour conduire à bonne fin une négocia-^ tion.
Sa vie, moitié épique, moitié erotique, aux contrastes de succès et de revers, de gaieté et de misère, les bals interrompus par un assaut, les chasses déguisant une expédition, les sombres visites de Catherin© alternant avec les fantasques retours de Marguerite, les joyeux décamérons du parc de Nérac succédant; aux conférences politiques, la senteur des lauriers semant sa glorieuse carrière militaire, tout cet enche^ vêtrement de roman et d'épopée lui constituait déjàune légende qui caressait agréablement l'imagination française.
La question religieuse était sans nul doute la pria— cipalo pierre d'achoppement qui lui interceptait le marches du trône. Cela l'irritait, car, au fond d cœur, Henri IV était un véritable type d'indifférenc< religieuse. Comme son père, Antoine de Bourbon
qui avait été tour à tour catholique, calviniste, luthérien, puis de nouveau catholique — ce qui lui avait fait donner le surnom iVEschangeur — il répétait en riant: « Instruisez-moi, je ne suis pas opiniâtre. » Mais la nation n'entendait pas raillerie sur ce chapitre. Aussi, dut-il jurer d'abord, sur sa parole de roi, tout en gardant sa foi réformatrice, de maintenir la i*eligion catholique en son intégrité sans y rien innover et promettre ensuite de se laisser instruire par un ooncile national.
Désormais, Politiques et Réformés se confondirent ^n un même parti : le parti royaliste.
Les Catholiques orthodoxes gardèrent, eux, leur ^ëflance et ne se laissèrent pas convaincre.
Aussi, quand il vit le preaz du Béarn tendre une <:inain hardie sur la couronne, Mayenne, leur chef, ftt instinctivement le même geste. Les catholiques ï^rventsse rapprochèrent plus étroitement que jamais ^^t la grande voix de la Ligue proclama la guerre «ainte.
No voulant rien compromettre par une trop grande
Iziâte, Henri IV remit à plus tard le siège de Paris.
H conduisit à Compiègne le corps du feu roi , et
Xui fit rendre les honneurs dus à sa mémoire. Sur sa
iroute, afin que sa retraite ne pût être considérée
comme uiÈf fuite, il enleva Creil, Meulan, Clermont-
«n-BtauToisis, Gisors. Puis il divisa son armée en
"trois corps <run qu'il dirigea sur la Picardie, sous le
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commandement du duc de Longueville, Tautrc qui alla opérer en Champagne avec le maréchal d*Aumotit. Il conduisit lui-même le dernier tronçon vers le village d*Ârques où, montrant du doigt à ses compagnons d*armes le panache blanc de son casque, comme un palladium et un signe de ralliement, il entreprit de se mettre en rapports plus immédiats avec sou cousin Mayenne.
A peine Henri III était-il expiré que le Béarnais avait immédiatement dépêché en Auvergne Jacques de Villelume, seigneur de Barmonteix, porteur d'une lettre adressée aux échevins de Clermoni. Le message renfermait les mots suivants, écrits de sa main royale: « Contenez mon peuple en mon obéissance et vous asseurez de la volonté que j'ai à vous soullager et gratifier. »
Cette perspective de gratification enthousiasma les gens de Clermont, qui se réunirent aussitôt et délibérèrent de vivre de plus fort dans la soumission au nouveau roi.
Riom, au contraire, était chauffée à blanc dans son opposition par Tévêque de La Rochefoucauld, plus surexcité que jamais, plus fanatique à mesure que le triomphe de l'hérétique était plus à craindre, anattiématisant, exorcisant, appelant sur les Huguenots la pluie de feu qui dévora jadis les Gomorrhéens.
Genebrard apportait à cette croisade sa fougue séditieuse et sa violence de sectaire. Mayenne venait
. BASSE Al'VBRilSK
lie lui promettre, avec radhésion du pape Grégoire XlVr nonobstant le défaut de conseutemont du itimiar- ((i(e et au mépris du Concordat de Léon X, qua Gonetrani traita plus tard Ae mifslère d'iniquité, le siogo arcJiiépiscopal d'Aix. Aussi pouvait-on le ranger, (fit d« Thou, parmi les plus ardents boutefeux soudoyés par la famille do Lorraine pour exciter le peupie à larévolte. (1 Au nom de Jésus bienlieuroiix, exolajiiai t. - il, qui dèbarrassora l'Eglise de l'Antéchrist prédit «•Ji 1" A-pocalj'pse de saiut Jean ? Qui frappera ce Néron boiir-l*onicn, ce Sardanapale de France, ce porc de Béa,i-D, ce lépreux navarrais, cet hérétique schismatiqn^ , ce calviniste maudit ?«
CicsBebrard n'avait plus, il est vrai, l'appui moral *îo ^on compatriote Sirmond qui, devenu le secrétaire ***• I>«ro Aquaviva, général de la Compagnie de Jêstï ^, négociait, au contraire, le raccommodement du "^^*~iiaia avec la Cour de Rome et se créait ainsi dos *''*oï. ts à la bienveillance du monarque, droits dont il iP'^'*-» Trait user un jour en faveur de sa ville natale.
^lals, â la pression de l'évèquc, à l'influence de .*-'*^*i «sbrard, il fallait ajouter les efforts de M. do ^^*-i*it- Martin, les encouragements de Fulvio do la ^*-**^^Qdolc, les entraînements du curé Hauréau, des "^**^^1vo3 de Saint-Amable, des régents du Collège, ï****^ encore l'action combinée de l'élément monacal ^*^ Surtout du gardien des Cordeliers.
^floino aux formes athlétiques, au visage enluminé.
au rire sonore, découvrant des dent* d'ogre sur des lèvres largement épanouies, il servait de rabatteur à la Ligue, réveillant les tièdes, affolant les convaincus. Comment ce colossal gastronome, dont la poitrine semblait faite pour porter la cuirasse, le poignet velu pour brandir Tespadon, se trouvait-il condamné à respirer sous la bure monastique ? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, dans les réunions populaires, Teffet de sa basse tonitruante était électrique. Nul ne sourcillait quand il avait parlé. On exécutait la consigne sans piper mot. Il organisait les processions tumultueuses, sortes de revues où Ton se rendait en masse, où chacun défilait sous Tœil perspicace des pasteurs, notant une à une les ouailles de leur troupeau. C'était, d'ailleurs, un grand amusement pour le peuple que do voiir la dévotion improvisée et la sainteté subite de certains* seigneurs, mariant, sans penser à mal, dans ces exhibitions d'apparat, le chapelet au portrait d'un^^ amante, les têtes de mort aux bracelets de cheveuic^ fins.
Il importait d'appuyer par les armes cette évangéli — sation à outrance, de répandre la terreur sur les villes paresseuses aux sentiments de foi imposés par la violence, de tenir en haleine les troupes et le pays.
Dans ce but, le comte de Randan s'en vint attaquer^ Vic-le-Corate et son château flanqué de ses sept tours , admirablement fortifié par Jean Stuart, duc d'Albanie- Baron, noir géant bâti sur un cratère, posté en senti —
nelle avancée, défendait les approches du glorieux tlief-lieu de l'ancien comté d'Auvergne. Buron subit donc les premières atteintes des Ligueurs et dut, malgré son énergique défense, abaisser sou pavillon. La Rochefoucauld saccagea successivement Mirefleurs, Uusséol, Laps et les Martres-de-Veyre ; puis, ces opérations préliminaires achevées, il mit en batterie devant les remparts de la ville royale les cinq pièces de campagne qu'il avait trouvées dans la Maison du Saint-Esprit et commença le bombardement. Les Ilioxnois avaient tenu à honneur de se faire les servants cie cette artillerie municipale.
Le siège traînait en longueur, ce qui excitait la ^^erve gouailleuse des Royalistes. Néanmoins, l'insuccès relatif des troupes d'attaque n'engendrait pas de défaillance .
Malheureusement les vivres indispensables, réclamés d'urgence à Kiom, n'arrivaient pas. Riom ne nageait pas dans l'abondance, le pain s'y faisait rare et Ton entrevoyait avec angoisse les probabilités de la disette. La populace s'était formellement opposée au passage d'un dernier convoi de deux cents setiers de blé et de <;ent poinçons de vin destinés au ravitaillement de l'armée.
Au lieu de provisions, la ville ne pouvait plus envoyer que de bonnes paroles et des encouragements- MM. de la Pauze et Imbert furent priés de se rendre auprès du comte de Randan pour le faire patien-
ter. Le premier s'excusa sur sa santé, le second sur ses vendanges. Enfin, . La Pauzo et Thiers consentirent à partir sur la promesse qu'on payerait leurs frais de voyage et même leur rançon en cas de mésaventure. Randan se décide alors à frapper un coup décisif. Il lance ses derniers pétards, foudroie la place, commande l'assaut et entre en varnqueur, le 7 octobre, dans la ville à moitié détruite, où vingt jours de siège avaient amassé pour plus de cent mille écus de dégâts.
Les deux partis se trouvaient momentanément épuisés. La vie matérielle devenait critique, les denrées se vendaient au poids de l'or et la famine, déjà courbée sur la demeure du pauvre, menaçait d'envahir hôtels et palais. La terre n'était plus cultivée, car les trêves de laboureurs, violées par une lutte impie, ne permettaient plus de déposer dans le sol dévasté le grain nécessaire à l'alimentation.
Clermont et Montferrand demandèrent une suspension d'armes et entamèrent dans ce but des négociations avec Riom. C'était un signe de détresse qui répondait à un sentiment d'angoisse. On avait besoin de reprendre haleine, d'échapper au cauchemar énervant, de se recueillir au milieu de ce chaos social.
Mais la courte trêve des armes ne fut pas la trêve des passions.. Les esprits étaient trop montés pour entrer, dans la voie des concessions. Les articles des traités étaient écrits avec du fiel, dès lors, aussitôt rejetés que
proposés. Le ton des négociations devenait de plus en plus acerbe. Les allusions étaient injurieuses et blessantes. Les récriminations aiguisaient la haine au lieu d'appeler la transaction. La plurae formula bientôt des menaces. Les répliques furent autant de gants jetés à la face des adversaires. Il devint enfin absolument impossible de s'entendre. Les épées ressortirent d'elles-mêmes du fourreau et Ton ne continua plus les X>ourparlers qu'à coups de mousquets.
Les nouvelles hostilités furent ouvertes par les ^Royalistes, qui se trouvaient renforcés maintenant de toutes les troupes huguenotes.
Il n'avait pas été possible aux Religionnaires de se maintenir à Maringues, leur ancienne place forte ; ils avaient dû se retirer devant l'armée du comte de Randan, qui avait envahi la seigneurie de Montgacon et son chef-lien. Un des héros de la Basse Auvergne, qui était également un enfant de Maringues, le vaillant capitaine de Chappes, se chargea de reconquérir la place au profit du roi et de la Réforme. A la tête d'un corps de volontaires catholiques mêlés à la compagnie de carabins, protestants comme lui, il pénétra par surprise dans la citadelle, s'y retrancha et en fit sa base d'opérations pour les nombreuses battues qu'il projetait dans les environs.
Il décida de venir sans désemparer mettre le siège
devaût le château d'AuInat que tenaient les Riomois, bien résolu, disait-il, à n*accorder à la garnison ni quartier ni merci et à tracer avec son épée, sur le dos de chaque soldat, une ineffaçable croix de Lorraine.
A ce menaçant déli, grand émoi dans Riom. L'indignation n*a d*égale que la colère. Le commandant du château réclame du secours en toute hâte ; il ne peut tenir avec ses seules ressources et, si Ton ne vient à son aide, il sera obligé de se rendre.
Or, Randan est occupé au blocus de Montferrand, dont les opérations viennent d*étre reprises. De plus, un si grand nombre de citoyens valides Tont suivi qu^^ la cité est presque sans défense, exposée aux bandes^ de pillards de Textérieur et aux bandes de chenapans^ de Tintérieur.
On bat la générale. On fait un appel aux habitants de^ villages voisins. On interdit toute nouvelle sortie de* murailles. On rend le service de garde obligatoire^ même pour les prêtres et les religieux. Enfin, on réu— nit six compagnies qui sont placées sous le comman — dément supérieur de Gilbert Lucquet et de Titalien. Lavandry. On part, mèches d'arquebuses allumées » rame pleine du feu des batailles. Mais, hélas ! on était; à peine en route qu'une estafette accourt, annonçant que le château venait de se rendre.
Cependant Texpédition ne pouvait piteusement rea— trer dans la cité sans coup férir et sans faire parade-
de quelque trophée. Un aussi grand effort stratégique ne pouvait ainsi finir en équipée ridicule.
On imagine alors de pousser une pointe contre les
Religionnaires de Maringues, dont le chef a provoqué
tout cet appareil guerrier. Là, peut-être, sur les bords
de la Morgo, trouvera-ton à cueillir le fruit savoureux
de la vengeance !
On marche donc, alerte et plein d'espoir, dans cette direction. Malheureusement les Huguenots eurent vent de la manœuvre et allèrent attendre près de Joze là colonne riomoise. Ils s*embusquèrent et, soudain, se r-uèrent sur elle avec une impétuosité telle que les î nfortunés soldats citoyens jonchèrent le sol. A. jpeine en réchappa-t il quelques-uns qui, prudemment, à l'exemple de Lavandry, avaient tourné les talons en ^sentant venir l'orage .
Le capitaine Lucquet, chef de l'expédition, fut fait jprisonnier et traîné à Maringues. Arrivé sur la grande I)lace, on lui enleva sa cuirasse et on retendit nu, Hcelé à une planche. Les femmes de Maringues, dont le tetopérament accorte et l'humeur joviale ont passé en proverbe, organisèrent autour de lui de gracieuses farandoles. Chacune d'elles s'avançait à tour de rôle pour enfoncer dans les chairs de la victime les longues épingles de sa coiffure. Pendant deux heures elles savourèrent l'agonie du patient, recueillant le sang qui s'échappait de mille plaies pour en confectionner un boudin bénit. Les bonnes âmes, d'ailleurs,
épinglèrcnt Lucquet comme catholique avec la mémo conscience et le même entrain qu*elles avaient mis à griller le pasteur Chomette comme protestant.
Ce fut, on le pense bien, au milieu d'une consternation indicible, que Ton vit rentrer à Riom les derniers survivants du désastre de Joze, rapportant le corps mutilé de leur capitaine, que les Maringoux avaient consenti à rendre contre une forte rançon, pour prouver qu'ils ne le cédaient en rien à leurs femmes en matière de générosité. La ville fit à son malheureux enfant de solennelles funérailles et l'enterra à Saint- Amable au lieu de faire déposer ses restes dans le vase que la famille Lucquet avait aux Cordeliers.
Toutes les préoccupations tendirent désormais à chercher quelles représailles on pourrait faire subir à Tennerai.
Le capitaine Lacroix revenait précisément d'une de ses excursions militaires. On le savait dévoué corps et âme au gouverneur, comme tel, disposé à venger ses injures. Or, quelle injure pouvait être plus sensible à Randan que celle que lui avait infligée eh plein cœur Jean Arnauld, dont la trahison avait fané son existence et l'avait rendue sombre et morose, depuis lors, comme si elle n'avait cheminé que par des jours de pluie ! Il fut arrêté que Ton irait sur l'heure attaquer le château de Lamothe. Lamothe payerait pour Aulnat.
DANS LA BASSK AlVERGNE 101
Le château de Lamothe, entre Rioni et Randan, avait été jusque-là regardé comme un asile inviolable, d*autant que la place, bien que d'importance, n*avait pas guerroyé. Son propriétaire y avait réuni tout ce qu'il avait de plus précieux : ses meubles, ses papiers, ses trésors. Le trésor le plus rare était, disait-on, une ravissante recluse dont la voix, d'un timbre argenté, remplissait parfois les grandes salles, mêlée aux harmonieuses vibrations de la guitare.
Personne n'avait été surpris que le maître du château n*eût pas embrassé le parti de la Ligue. Arnauld ne pouvait être que royaliste. Henri IIJ avait voulu en faire un secrétaire d'Etat à la mort des Guises. Un de ses frères. Benjamin, avait été tué sous les yeux du prince au siège de Gergeau. Tous les siens étaient dévoués au trône.
Jean Arnauld avait espéré que, malgré un récent grief, son ancien camarade d'enfance lui ferait botvie guerre. Qui sait, en réalité, ce qu*eùt pensé Randan de l'agression sauvage qui se préparait et si les souvenirs de la jeunesse ne l'auraient pas emporté dans son âme sur les aveuglements de la passion ?
Quoi qu'il en soit, Lacroix se présenta à l'improviste devant le château, le 10 février 1590, avec un gros de volontaires et quatre pièces d'artillerie, pendant que Jean de Lamothe conférait à Clermont avec le Conseil royal. Le froid était intense, les fossés étaient gelés. Après avoir ouvert la brèche, les ass&il-
lants, à la lueur des torches, apposèrent leurs échelles contre les murailles en les fixant sur le sol au moyen de larges entailles dans la glace. Puis Us pénétrèrent en grappes épaisses dans le logis seigneurial, le pillèrent de fond en comble, en rasèrent les remparts jusqu'aux fondements et livrèrent au feu tout ce qui n'avait pas été détruit par le fer.
Le lendemain, les derniers pillards trouvèrent au milieu des débris encore fumants, dans un oratoire reculé, le squelette carbonisé d'une femme. Une petite croix d'or, nouée autour du cou par une chaînette d'or que la flamme avait brunie de ses caresses, était le seul vestige échappé à l'anéantissement. Nul n'aurait pu donner un nom à ce cadavre, « mais oncques depuis, dit la légende^ ne fust vue en ce monde gentille dame Colette aux yeux pers. »
Une seule apparition , qui causa dans le pays une impression fantastique, vint troubler le dernier sommeil de la trépassée. Ce fut celle d'un spectre ayant une forme humaine, un ample manteau brun entourant sa taille, la visière baissée de son casque cachant hermétiquement sa face. Le spectre, s'affaissa devant la dépouille informe, sanglota longtemps, se signa dévotement et disparut derrière un pilier en emportant la petite relique d'or que l'incendie avait épargnée.
On imprima à cette époque, en forme de complainte populaire, les lamentations de M""^ Arnauld, mater dolorosa pleurant sur les ruines de son Ilion :
Madame Arnauld dans son château Voit arriver son fils Arnauld
Ce que vit Jean Arnauld en arrivant, ce furent ses pénates souillées, son nid profané, la mort et la dou- Ic^ur assises à son foyer, les lanvbeaux de sa vie passée, de la vie de ses pères, éparpillés au vent.
Tout cela criait vengeance. La vengeance arriva prompte et terrible.