CHAPITRE XV
1^8 iuconvénients de la grandeur. — (*oupable incurie. — Issoire. — Ville gagnée. — Concentrations de troupes. — La plaine des Ardey. — Bataille de Cros-Rolland. — Vengeance d*Arnauld. ~~ La titan foudrové. -~ Ivrv.
C'est presque toujours un brevet de calamité qu'une grande place dans les fastes de Thistoire. Issoire en est la preuve.
Prise, reprise, tiraillée entre les partis politiques et les partis religieux, occupée succcessivemont , depuis répoque de la Réforme, par Merle, par Chavagnac, par Saint-Hérera, dévastée par le duc d'Alençon, elle fut le principal champ-clos de la lutte entre Riom et Clermont. Et, grâce à la fureur des convoitises qu*elle inspirait, ses décombres s'amoncelèrent plus en quinze années que les légions romaines, les hordes vandales et les armées des Dauphins n'avaient pu en entasser durant plusieurs siècles.
160 CHROMQT'E DE LA MOrfi
Un dieu propice viendrait-il enfin mettre un terme à d'aussi lamentables destinées ? Ou faudrait-il définitivement planter sur ce sol maudit un poteau portant rinscription tumulaire suivante : Icy fust Issoire !
Pendant qu'il besognait contre toutes les places fortes, Randan avait un peu négligé la citadelle importante qu'il avait si vaillamment reconquise sur d'Allègre. Il y avait laissé en partant le comte de Chalus comme gouverneur, avec quatre compagnies de cinquante hommes chacune. Chalus, à son tour, avait quitté son poste avec le quart de la garnison pour allier forcer et piller la petite ville de Montmarault, abandonnant le commandement aux trois capitaines do Villeneuve, La Barrière et d'Hauterive. De Villeneuve, oublieux de ses instructions, avait agi de même et emmené ses soldats quérir le butin à l'aventure. Les deux autres chefs, afin de bénéficier sur la paye, s'étaient bien gardés d'avoir leur contingent au complet. De telle sorte qu'il ne restait à la garde d'Issoire que soixante à quatre vingts fantassins cantonnés moitié dans la citadelle, moitié dans la ville ; et quels fantassins ! car parmi les sous-officiers d'Hauterive, plusieurs se montraient tout disposés à prêter les mains à l'ennemi.
Le Conseil royal de Clermont ne tarda pas à être informé de cette coupable incurie et forma le dessein d'en profiter.
Issoire est arrosée par les eaux vives de la Couzo,
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de la. Boalade, âe Pc-iràïr* c'flax;<?^vcv. àè Scuiciua.
nord— est, IjL pri&de rc«iir 3e nc-rni:iiî. !> âc-niirr poinit ^ namrelkiDeiit le plus expci^ê, eiâii ieiefi3a for demt portes, la Bc'rt^izùie et la pv%ne du Pc^i:îeiî.
O-^ nx de rieriDvBt corDnaeDcèrf fiî par fiùre rNvii* na.i^.x-« exactement la pcisiùv>ii, la hanieur (U>$ mnï"^îH^es, la profondear des fîvssès, les parties faiMes <lta sr^^mpart et nouèrent des intelligences avec Tinte* '^^ï^'w. Pois ils confièrent aux capitaines l^ssot. do Cî^'t^rnes et de Villelome, auxquels devaient s'adjoîn* "**^ les compagnies La Croix et de la Gueslo, le soin ^ ^^^écuter le coup de main. Pour détourner les soup- Ç^^*^5 et donner le change, ces divers officiers simulé* i un dissentiment avec les autorités clormontoîsos <îachèrent leur projet sous une apparente dé foi*- '^'^^^n. Ils sortirent de leurs casernements en plein jour» \is leurs hommes entièrement équipés, portant avec X leurs échelles et tous leurs harnais do guerre, ^récriminant avec colère comme des mécontents ou dos ïtiutinés.
Cette troupe, forte d'environ trois cents solilnts,
16S rîmoMQiE de lx ligce
arriva dès Taube, le 18 février, sous les murs d'Is- (oire. Elle rôda quelques instants prés du filoir, vers la sortie de Teau, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu les sentinelles dont le concours lui était promis. Alors elle ramassa ses éclaireurs, gagna le couronnement des remparts avec Taide de ceux-là mêmes qui auraient dû les défendre ; et, parvenue au parapet, s'élança au cri de Ville gagnée vers le corps de garde de Saint- ÎPaul. La ronde qui sortait fut passée au fil de Tépée. La petite garnison restée fidèle, disséminée et surprise, parvint cependant à se rallier; et, malgré une charge impétueuse, put se réfugier dans la citadelle, où le vainqueur n*osa ni la suivre ni donner Tassaut.
Les Royalistes se fortifièrent dans des retranchements bien garnis de gabions et établirent des détachements dans les faubourgs pour empêcher tout secours du dehors. Des renforts furent d'urgence demandés à Clermont, où la nouvelle de ce succès fit éclater des transports d'allégresse. Aussitôt Chauvigny de Blot, Barraonteix, Frédeville et Jean de Laraothe-Arnauld , tout frémissant encore de douleur et de rage, montent à cheval, sous la conduite de Florat, et viennent jeter cent hommes J'armes dans la place pour investir la citadelle, énergiquement défendue par le capitaine La Barrière.
Le sieur de Murât, lieutenant criminel à Riom, quitte sa siraarre et accourt aussi prendre rang dans l'armée royale. Le jeune conseiller Savaron en fait
a.utaiit. Il était beau de voir sous le beaulme et la euiras$e deux membres de la Sénéchaussée d'Auvergne à côté d'un membre du Bureau des Finances.
Le comte de Randan apprit par un émissaire l'important échec que venait de subir son parti. Il comprît bien alors qu'il avait eu tort de traiter injurieusement de « levreaux et bêtes craintives » ceux qui lui sivaient pronostiqué Tévénement et mit tout éa œuvre jDOur remédier à cette défaillance. Il fît savoir sur le champ aux assiégés de la citadelle qu'ils seraient \)ientôt secourus et fit partir en diligence, pour escar-
moucher aux alentours, un escadron de cavaliers
francs.
La milice bourgeoise de Clermont tomba dans ce traquenard mouvant, qui engloutit successivement, après les avoir taillés en pièces, deux convois de poudre, pétards, lances à feu et grenades que conduisaient aux assaillants les capitaines Dubois et d'Orgemont.
Le comte rejoignit bientôt sa troupe d'avant-garde et déboucha, le 28 février, au jour levé, en face de la Berbiziale, avec quatre cents chevaux, trois cents arquebusiers, deux cents volontaires et trois pièces de campagne.
L'ennemi était occupé à saper les remparts de la citadelle et à préparer une de ces mines dont le secret, trouvé dans Vitruvo, avait déjà été avantageusement
exploité par M. de Rosny (1). Il lui fallut faire volteface et se porter au plus pressé, ce qui permit au brave du Charriol d*introduire dans le château un renfort de trente hommes et quelques munitions d*artillerie.
Randan mit en ligne sa batterie, s*empara du pont et investit Issoire, en sorte que de Florat, qui faisait le siège du château, se trouva lui-même assiégé dans la ville. (< Il n'y était pas fort à son aise », raconte le fidèle historien de Thou, avec lequel nous avons fait connaissance dans un des chapitres précédents, et qui nous fournit les principaux détails de cette lutte épique ; il manquait de fourrage et avait fort peu de vivres.
L'attention de toute la province était fixée sur Issoire, autour de laquelle se concentraient les préoccupations générales. On sentait que Theure était proche où le sort d'une bataille rangée trancherait d*un coup décisif ce nœud gordien, aussi inextricablement enchevêtré que celui du roi de Phrygie.
De tous côtés s'organisent de promptes levées. Les gouverneurs de province, les commandants de corps, tous les gentilshommes sont conviés do la manière la
(1) La mine consistait dans une entaille de neuf pieds de creux, trois ou quatre cents livres de poudre fine, deux saucisses de cuir bien sec, le tout remuré avec de grosses pierres et de bon plâtre.
plus pressante à venir se mêler au suprême effort des .partis en armes.
Coëffier d'Efflat, le nouveau gouverneur, appelle à son aide, de la Haute Auvergne, du Forez, du Bourbonnais, le marquis de Curton, Gilbert de Chazeron, le comte de Rastignac, le vicomte de Lavédan.
Au camp des Ligueurs arrivent en auxiliaires, le comte de Neufvy, gouverneur du Berry, le marquis de Gouges, gouverneur du Gévaudan, Saint-Marc,. gouverneur de la Marche. Il ne reste dans lés châteaux que le nombre d'hommes strictement nécessaire au service de garde. On vient là comme à un rendezvous d'honneur où chacun fera son devoir.
Dix jours s'écoulèrent dans des alternatives de succès et de revers, d'escarmouches et d'embuscades, dans l'attente de l'arrivée des derniers bataillons qui s'organisaient sur la limite de la Haute Auvergne.
Enfin, l'armée royale se compléta et fut passée en revue sur la place de Jaude, le 12 mars, au milieu d'un immense concours de spectateurs. Elle devait se mettre en marche le lendemain. Elle se composait de trois cent quatre-vingts cuirasses, de douze cents arquebusiers et d'un gros de volontaires bourgeois. Des mousquetaires, des lanciers ou hallebardiers, des piquiers^ faisaient cortège aux canons et aux chariots bondés de balles en forme d'oranges et de mousquets à orgue.
Les commandements étaient répartis de la façon
172 CHRONIQUE DE LA LlGUfi .
suivante : Général en chef, le marqois de Chabannos- Curton ; Avant-garde, le marquis de Chazeron ; Centre, le comte de Rastignac, le vicomte de Lavédan, le gouverneur d'Ëffiat; Infanterie, le capitaine Bouquestraud, le lieutenant Bertry ; itestres de camp, le capitaine de Chàppes, le chevalier Desaix de Rivoires ; Artillerie, le marquis d* Allègre, d'Orgemont. Les volontaires de Clermont, de Montferrand, de Thiers, d*Aigueperse, de Saint-Pourçain obéissaient aux quatre capitaines bourgeois Céberet, Faure, Povsson et Johannel.
Vers les deux heures, le 13 mars, l'armée s*ébranla en ordre de bataille, Tartillerie marchant en tète, et arriva le soir même au village de Coudes, k mesure qu'elle avançait, le tocsin sonnait sur son passage, allant de clocher en clocher, répercuté comme un écho sinistre, annoncer jusqu'au camp de la Ligue l'arrivée de l'ennemi.
Randan avait réuni son conseil pour arrêter les dispositions du lendemain. Le conseil fut tumultueux. Neufvy, blessé dans un engagement partiel et mécontent de n'avoir pas été soutenu assez énergiquement, venait de quitter le camp avec toute sa suite. La réunion était fiévreuse. Les propositions les plus contradictoires se faisaient jour et se débattaient avec aigreur. On se trouvait dans un de ces moments d'incohérence, d'hésitation et déucrvement, avant- cou-
reurs de la mauvaise fortune, et dont Timpressioa
pénible vous étreint.
Et cependant, dans les bataillons rangés autour de
Randan, étaient groupés la plus valeureuse noblesse
du pays, les cœurs les plus chevaleresques et les plus
vaillants.
L'événement prouva que les plans adoptés n'étaient
pas heureux et que les avis les moins sages avaient
f^révalu. L*artillerie tout entière fut laissée à la garde
âe la citadelle, ce qui constituait un immense désa-
^vantage sur Tarmée d*attaque.
Il y avait entre la ville et une montague voisine
:xiommée Cros-Rolland, une vaste plaine, dite des
-Ardoy, par où devaient forcément passer les Royaux.
TJn petit bois, émergeant sur la gauche, resserrait la
"vallée et formait comme une sorte de défilé dangereux
pour les arrivants.
Cest là que, le 14 au matin, Tarmée ligueuse vint se développer en colonnes, impatiente de croiser le fer avec le secours de Clcrmont ot d'entamer la partie décisive dont l'Auvergne était Tenjeu. La défaite, c'était la mort, mais la victoire ; c'était une page glorieuse inscrite au livre de famille ; c'était le butin, les rançons, le triomphe de la foi, la domination presque absolue dans la province.
Randan distribue ses gens de pied en guérillas dans le bois, dans les haies, dans les vignes. Puis il masse sa cavalerie sur trois lignes. De Chalus, do Saint-
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Marc, d& Montfand commandent Tavant-garde. A vingt pas en arrière se tient le second corps^ placé sous les ordres de Lastic, de Flageacet de Corneilhan, frère de Tévéque de Rodez. Le comte s^est réset^ Tarrière-garde, en compagnie de Chateauclou, de Montra vol, de Chateauneuf et du comte d*Estaing. Il va de Tun à Tautre, surveillant tous.les mouvements. Il est monté sur son cheval Pompée, magnifique échantillon de la race andalouse croisée avec la race arabe, que les Mauren avaient importée en Espagne.- Le chef ligueur est paré pour la bataille comme pour la parade. Son fidèle écuyer, Le Digne, se tient auprès de lui, prêt à transmettre ses ordres. Armés de toutes pièces, les cavaliers ressemblent, sous leurs cuirasses et sous les couleurs chatoyantes de leur harnachement de guerre, aux anciens preux du moyen âge.
Au premier signal annonçant Tarrivée du marquis de Curton, les bannières sont déployées, les trompettes retentissent, les tambours battent aux champs (I). ' Chalus entame la charge. Il allait aborder Tavanigarde royaliste quand, soudain, la porte d*Issoire s*ouvre et donne passage à la garnison, qui, pour opérer sa jonction avec Tarmée auxiliaire, fond, bride abattue, sur le flanc de Tescadron et le rejette
()) Le récit détaillé de la bataille de Cros-Rolland se troave dans de Thou, dans le Manuscrit d*Is8oire et dans Tintéressante histoire des Guerres Religieuses de M. Imberdis.
sur la cavalerie. Ce premier insuccès compromet le sort de la journée.
Lastic 8*aperçoit du mauvais effet cause par le mouvement de recul et s'élance avec son bataillon pour reprendre Tavanlage. Il se heurte, dans un choc terrible, contre les cuirassiers ennemis. Les adversaires se mesurent corps à corps. Le sang coule dans cette mêlée aveugle, 11 coule surtout quand d*Âllègre ouvre le feu de ses batteries, masquées jusque-là par une barricade de chariots et de bagages. Los Ligueurs se replient sur Randan. Celui-ci les reforme. Fou de colère, il se précipite sur le gros de l'armée royale et le fait reculer. Le combat est engagé sur tout, le front de bandière ; la confusion est générale. Les volontaires se battent comme des soldats aguerris ; chacun s'aborde, frappe, tue ou tombe. Les cavaliers démontés se défendent sans chercher à fuir tant qu*il leur reste un tronçon d'arme à la main.
Louis de La Rochefoucauld est partout, balançant la fortune, qui se dessine contraire, par sa valeur bouillante, portant la mort .partout où passe son épée. Oc se cherche, on s'appelle avec défi. Un coup d'épieu a décoiffé Ârnauld au fort de la mêlée. Randan Taperçoit. — w Oh ! le semblable à Toiseleur ! s'écrie-t-il, qui attire en ses filets cailles, perdrix et alouettes, dont il contrefait le chaut! Oh! l'habile pipeur! » Il fond sur lui, la lance levée, et dit : « Rends-moi Colette ! » — « Rends-moi Lamotho ! » répond celui-
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marque. La citadelle capitula et ses défenseurs consternés sortirent, la mèche éteinte, ries et bagues saares, mais frappés au cœur par la perte de leur général.
Le secours rentra bientôt, arec ses^risonniers, dans la cité clermontuise, orgueilleuse des lauriers conquis par ses enfants, et les chefs auxiliaires regagnèmt leurs gouvernements.
Le soir même de la bataille, le marquis de Curton, commandant Tannée rovale, écrivait à Henri IV pour lui en apprendre le résultat. Sa lettre était celle d*un soldat : La voici :
«« Je viens de battre vos ennemis dans la plaine ^ dlssoire. Le comte de Randan, qui les comman- » dait, vient de mourir à Tinstant de ses blessures. » Mon fils a été aussi blessé, mais j'espère qu*il n*eu » mourra pas. Rastignac, Lavédan et Chazeron ont »> fait des merveilles. J'enverrai demain un plus long w détail à Votre Majesié.
»• Te 14 mars 1590. à 9 heures du soir. »
» CCRTON. »
Par un singulier hasard, Henri IV écrivait à Curton. le même jour, i la même heure :
« Je viens de battre mes ennemis dans la plaine » d'Ivrjr. Je ne tarde pas à t'écrire, persuadé, mon » cher Curton, que personne n'en recevra la nouvelle » avec plus de plaisir que toi.
» Ce 14 mars 1590, à 9 heures du soir. »>
• » Henri. »
Cros-Rolland, c'était bientôt l'Auvergne, — Ivry, c'était bientôt la France, dont la victoire avait dans la même journée préparé la soumission au roi de Navarre.