CHAPITRE XVI
Suni lacrymœ rerum, — Funérailles de RaodaD. » Le marquis de Canillac. — La prisonnière d*Us8on. — Le lion amoureux. — Ingratitude de Margot. — Le complot.
Plorez^ nymphes, plorez ; dessus les herbes molles Vous ne dresserez plus ?os mignardes corolles !
Ainsi chantait Le Digne, le loyal ëcuyer qui avait vu se fermer les yeux de son maître bieu-aimé et qui, aujourd'hui, redevenu poète, accordait sa lyre pour retracer la lutte héroïque, la vaillance et le trépas du grand capitaine fauché dans sa fleur, dans sa gloire et dans sa puissance, la tête ceinte des lauriers de vingt batailles et des myrtes de trente -cinq printemps.
Et avec lui gémissait la province presque entière, foudroyée par la fin inattendue du guerrier qui était, en Auvergne, le plus redoutable champion de TUnion.
On s'abordait avec tristesse. On envisageait avec effroi les conséquences probables de ce foudroyant événement.
François de La Rochefoucauld et Fabbé Alexandre étaient plongés dans la plus profonde douleur. Ils juraient de ne plus remetirt^tes pieds dans cette ville odieuse de Clermont, qui les privait du plus tendre des frères.
Le désespoir de Fulvie de la Mirandole était immense et d'autant plus poignant que la mitraille -venait encore de faucher Louis de Rochechouart, seigneur de Chaudenier, le mari de sa fille. En trois jours, lès champs de bataille lui volaient deux de ses enfants, ne laissant à son cœur ulcéré que la sépulcrale consolation du cloître.
Isabelle, la jeune veuve du chef ligueur, était accouchée depuis, neuf jours seulement. Elle allaitait avec orgueil ce fils tant désiré, rejeton d'une race glorieuse. Hélas ! pareil à la sensitive, le frêle chérubin fut broyé par le contre-coup de la désolation maternelle. Il s'éteignit de consomption, comme s'il avait eu hâte d'aller rejoindre un père qu'il n'avait pas connu.
A Issoire, le cadavre de Randan avait été ouvert et embaumé.
Les entrailles furent déposées au couvent des Bénédictins de cette ville, où les Issoiriens firent graver l'épitaphe suivante :
DANS LA BLLSSE ArTEXfiXS I)St
CTGIST
LE COVTE DS BJiXIXANS
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EX NOUS PERDAXT.
La famille réclama le «arps. Les Tolantaires ckrmontois refusaient de le mdre, le considérant comme le principal trophée de leur Tictoire. Cependant, on consentit i Téchanger contre vingt prisonniers rora* listes et on put le transporter à Riom pour Tinhomer dans la chapelle des Cordeliers.
Aussi^ quelques jours plus tard, alors que, dans la cathédrale de Clermdnt^ décorée des enseignes conquises a Croa-Rolland, un Te Deum d'actions de grâce était entonné au milieu des salves et des réjouissances, à Riom retentissaient, de minute en minute, les tintements du glas funèbre conviant toute la population aux funérailles de Tancien gouverneur.
Riom déploya pour cette cérémonie de deuil tout ce qui, dans sa misère, lui restait de magnificence. Le Palais royal était tendu de noir, ainsi que les rues qui conduisaient à Téglise où devait se faire le service religieux.
Une haie d*allamelles, de hallebardes et de pertuisanes contenait le flot pressé des étrangers accourus, malgré la sévérité de la police et la difficulté de franchir les portes, pour se mêler au cortège. Les corps d'états de la ville, distingués par les bannières des
syndics, les magistrats municipaux, les officiers de justice, sénéchal en tête, les députations du voisinage, groupées en files régulières ou en masses compactes, ouvraient la marche du loiig-porti Venaient ensuite les prêtres, devancés par la croix d'argent enveloppée de franges noires; les pénitents avec leurs bailes portant des lanternes allumées et récitant le psautier ; les pauvres tenant à la main un cierge à banderolles de crêpe; la garde personnelle du défunt, s*avançant Tarquebuse renversée, mèche éteinte, morions couverts ; puis les argoulets, la cavalerie, la garnison tout entière, le corps des officiers et les seigneurs. Le poêle était relevé aux quatre coins par deux Consuls, le capitaine de Riom et le juge-mage, ayant tous une écharpe de crêpe.
Derrière le char funèbre élevé sur des échafaudages garnis d'allégories, la dame Fulvia Mirandola marchait dans ses atours austères, voilée et vêtue d'une de ces robes ascétiques qui lui avaient fait donner le surnom de Moyne. La jeune veuve, soutenue par ses pages d'honneur, précédait les pleureuses vêtues de blanc. Deuxécuyers conduisaient, chacun par un côié du mors, le cheval de parade, caparaçonné de velours noir, coupé d'une large bande de satin blanc écussonnée aux armes de La Rochefoucauld. Les palefreniers en casaque rouge se tenaient derrière. La lance, l'épéc, la cotte d'armes, le heaume, les gantelets et les éperons d'or du comte étaient portés par ses anciens ser-
, viteurs. L(3 secrétaire da cabinet soulevait im carreau sur lequel reposaient les ordres de son maître et le sceau de gouverneur au timbre de France. Ysabeau d'Allègre, perdue dans. un groupe d'amis, s'appuyait, morne et silencieuse, au bras d'un écuyer, Gabriel du Quesnel (1)- Enfin les officiers des terres de Randan fermaient le cortège, habillés de noir.
Les cloches, les-canons des remparts, des décharges <le mousqueterie mêlaient leurs bruits majestueux aux sourdes symphonies exécutées sur des instruments voilés.
Ainsi que l'a dit plus tard Bossuet, « des titres, des inscriptions funèbres, marque de ce qui n'est plus, des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau et do fragiles images de douleur qiie le temps emporte avec tout le reste, des colonnes qui semblent porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, rien ne manqua dans tous ces honneurs que celui auquel on les rendait. » (B)
Le soir même de cette solennité qui avait vivement impressionné les cœurs et les âmes, les chefs réunis à Riom avisèrent à combler le vide laissé par ce cercueil et à désigner celui d'entre eux qui devait doré-
(1) Après la mort de son frère, Ysabeau épousa du Quesnel, et en eut un fils qui devint le mari dTsabeau-Gabrielle de La Rotthefoucauld, petite-cousiue du comte de Randan.
Davant prendre en mains les destinées du parti. Le choix se porta sur Jean de Beau fort de Montboissier-Canillac , seigneur de Saint-Cirgues, de Pontdu-Château et autres lieux, ehevalier des ordres du roi.
Canillac était, au physique, la vivante antithèse du brillant gentilhomme auquel il succédait. Il était petit, maigre et sale. Il était rousseau et plus tavelé qu'une truite. Son fils, le vicomte de Pont-du-Château, avait perdu une jambe à la guerre.
Au moral, sans posséder le courage brillant, la /t/r/a de La Rochefoucauld, on le considérait comme un capitaine intrépide, doué de toutes les vertus militaires. Plus diplomate cependant que guerrier, il préférait avancer sa fortune par une négociation plutôt que par un combat. La ruse était son arme de prédilection, s*insinuant à travers une cotte de mailles plus aisément que le fer d'une lance.
Le rusé compère venait cependant de .se laisser jouer d'une façon profondément humiliante. Il es t vrai que, dans la circonstance, il avait eu pour partner une femme et que l'amour tenait les cartes.
Cinq années auparavant, la belle Marguerite, fille de France et reine de Navarre,
Margot qui, plus qu^une autre femmOf Portait gravé dans son âme Le commandement divin De Tamour pour le prochain,
s*étaity sous un vain prétexte, emparée de TÂgenois et mise en révolte ouverte contre son mari et contre son frère. Henri III se décida à la faire arrêter. Elle quitta en toute hâte Agen, puis le château de Cariât, et vint se réfugier au château dTbois , qui appartenait à la reine, sa mère. Elle s'y trouvait en compagnie d*un de ses amants, anobli avec six aulnes dCéloffe, un certain valet d'écurie, nommé Aubiac, qu'elle avait pris pour ne chômer point, lorsque le marquis de Canillac fit sonner la trompette devant le nnoucharaby commandant la porte d'entrée. Il pénétra dans la forteresse au nom du roy, trouva Aubiac 'Vilainement caché, sans barbe ni poil, entre des murailles, et s'empara de la fugitive, qu'il emmena prison- Xiière au château d'Usson.
Usson, aujourd'hui détruit, était alors « une forte
j)lace, voire imprenable, que le bon et fin renard
liouis XI, dit Brantôme, avait rendue en partie telle
;j>our y loger ses prisonniers, les tenant la plus en sécu-
Tité cent fois qu'à Loches, bois de Vincennes et de Lusi-
gnan. »
C'est dans ce nid d'aigle seigneurieiix , ressentant plus sa tanière de larrons que la demeure d'une princesse fille, sœur et femme de roi, qu'une des beautés les plus accomplies de l'Europe allait être confinée durant quatre lustrés.
La royale captive donna dans cette retraite forcée libre carrière à ses volontés capricieuses. Elle y rece.
vait Scâliger, les savants et les poètes; se passionnait pour l'étude et pour les beaux-arts, écrivait ses mémoires et ses impressions, composait des stances et des lettres admirables, bâtissait des chapelles et des oratoires, jouait du luth et faisait chanter des hymnes saintes par une théorie d*enfants de chœur.
Un de ses panégyristes, le père Hilarion de Coste, comparant le pic d*Usson à celui où Jésus-Christ fut transfiguré, rapporte qu'elle en fit « un Thabor pour sa sainteté, un Liban pour sa solitude, un Olympe pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses et un Caucase pour ses afflictions. »
Un autre, Jean d'Ârnalt, appelle su prison « le château Elysien, le sacré temple de Dieu, le rocher de gloire, l'Hermitage dévot, le Paradis où Marguerite, pareille au Phénix, brûlait, se consumait et renaissait en l'amour divin.
A les entendre, il n'y aurait pas de sainte recluse dont la conduite eût été plus exemplaire et dont la vie contemplative eût mieux disposé une âme à prendre sa volée vers les cieux.
Et, en réalité, ce paradis n'était autre que celui de Mahomet. L'ermitage ressemblait fort à l'île de Caprée, où chacun, tour à tour, venait rendre ses adorations à la divinité, « qui les accueillait ainsi qu'un tronc public les aumônes de tout venant. »
Si Marguerite, en effet, était dévote jusqu^à la superstition, elle était lubrique jusqu'à l'impudeur.